Vierge, les abords d'une boucherie municipaleEntre 1872 et 1914, les écrivains Français se sont emparés de la guerre de 1870 pour en faire sujet de récits littéraires. Les plus grands se sont adonnés à l’exercice, puisant dans leurs souvenirs pour mettre en scène une anecdote ou un épisode du drame national. Dans le sillage ouvert par Victor Hugo (L’année terrible), Zola (La débâcle), Maupassant (Boule de Suif), Huysmans (Sac au dos) ainsi que leurs amis du groupe de Médan[1], Daudet (Les contes du Lundi), Coppée (Le canon), Malot (Thérèse), Bloy (Sueur de sang), Darien (Bas les cours !) et d’autres comme Verlaine (Confessions) ou Robida (La part du hasard) ont pris la plume pour produire une nouvelle, un conte ou un roman ayant pour contexte l’humiliante défaite. Ils brossent le portrait de quelques héros (Jean Macquart et Honoré Fouchard chez Zola, Édouard Chamberlain et Michel par Malot). Mais, dans un goût très français pour l’autodérision, ces auteurs s’emploient surtout à dénoncer les trahisons, l’impéritie des chefs ou les petites lâchetés des citoyens ordinaires. À l’instar de Léon Bloy, le plus sévère d’entre eux dont les personnages avaient vocation à dénoncer « la fabrication d’une épopée officielle qui falsifie la mémoire en généralisant le patriotisme »[2], ils s’ingénient à fustiger les faiblesses de la France, voire son déclin. Dans ce contexte, qelle image des Françaises face à la guerre donnent-ils ? Sans plonger dans une analyse exhaustive, la lecture des œuvres les plus populaires permet d’esquisser la tendance principale.

[Les développements ci-dessous ne proposent que des extraits de l'article de référence. Les coupures sont marquées par des points de suspension entre crochets. Pour lire l'intégrale du texte, reportez-vous au lien en fin de message]

Les Françaises, victimes de la guerre…

Tous ces écrivains qui ont vécu la guerre sont dans le consensus à propos des Françaises : elles furent courageuses. Dès 1872, Victor Hugo donne le ton. L’homme n’est que Français, mais la femme est Romaine, écrit-il pour mieux vanter leurs mérites dans l’adversité. Elles acceptent tout : le froid, l’attente, la faim, l’horreur des blessures ou des bombardements, le deuil ; et si elles ont ce mérite c’est parce qu’elles ne voient que la grande Patrie et le grand Devoir.

[...]Les victimes de Bazeilles © Photothèque CICR, DR Toutefois, au-delà du courage affirmé haut et fort, les Françaises croquées par les grands maîtres de la littérature française sont d’abord des victimes. [...] Sur une douzaine de personnages féminins auxquels Zola attribue une identité, dix sont présentés comme victimes des aléas de la guerre ; la moitié de ceux croqués par Léon Bloy le sont pareillement. Les trois principaux créés par Maupassant sont d’abord des victimes : Boule de suif d’un chantage, Irma d’une contamination vénérienne, Rachel de l’insupportable attitude de Mademoiselle Fifi, le petit marquis prussien. Chez Daudet, les femmes subissent toutes les aléas de la guerre [...].

sarcey

Cette image bien partagée de la victime est poussée jusqu’à l’allégorie. En un seul récit (L’obstacle), Bloy brosse un portrait représentatif de la Française face à la guerre, [...celui] d’une femme qui « déchevelée, folle de son deuil et qui nous parut être la France même, poussait des cris surnaturels ». Cette figure, explicitement posée comme incarnation de la Nation, fait synthèse de la majorité des représentations littéraires du moment : une victime.

…et silhouettes prétextes.

Mais si les écrivains décrivent des femmes blessées, humiliées, tuées, violées, ce n’est pas tant pour parler d’elles que des Allemands. Les portraits réalisés par les hommes de lettres sont les mêmes que ceux publiés à l’aube du XXe siècle par des auteurs moins talentueux qui cherchaient à mobiliser la génération de 1914 contre l’ennemi dit « héréditaire ». [...] Victimes, les femmes le sont aussi de l’incompétence française. [...] Dans ce registre, les écrivains se servent des femmes pour mieux démontrer l’ineptie de la guerre. [...] La mémoire des Françaises (est ainsi) réduite au rôle de faire-valoir ou de prétexte. [...] des silhouettes, simples éléments du décor. [...]

Des femmes qui dérangent

Probst (Pierre), Les mères de daudetSous les illustres plumes, elles sont le plus souvent gênantes. Elles sont émotives, elles pleurent et n’ont pas le sens de la patrie. La plupart d’entre elles incarnent des personnages égoïstes, soucieux de leurs seuls biens ou proches. Leur sensiblerie maternelle les égare. [...] Daudet manifeste bien un peu de tendresse pour la femme qui veut voir son fils en poste aux remparts de Paris ; il n’en fait pas moins portrait d’une mère repliée sur son égoïsme, indifférente à la guerre. [...]

Probst (Pierre), Les paysans à Paris pendant le siège de daudetLa paysanne (Les paysans à Paris pendant le siège) ne vaut guère mieux : « plus sauvage » que son mari, elle « se désole, s’ennuie, ne sait que devenir ». [...] Daudet ne la montre pas même préoccupée par le ravitaillement alors qu’elle a du vendre la vache, puis la chèvre que le couple possédait. [...] Plus nombreuses que les bonnes, les mauvaises patriotes abondent. [...] On ne peut pas dire que l’image donnée des Françaises soit brillante, moins encore que les femmes de France puissent s’identifier à de tels personnages. Dans Boule de Suif, aucune des passagères de la diligence ne mérite la moindre estime. Fausses, arrogantes, méprisantes, égoïstes, dénuées de toute reconnaissance, elles sont négatives ; à l’égal de leurs hommes, d’ailleurs.

Quelques héroïnes dépréciées

Francs-tireurs vosgiens, femme, L'illustration européenne 1870

Les vraies héroïnes ne sont pourtant pas absentes des œuvres littéraires [...] : Boule de Suif, Rachel et Irma se sacrifient pour la Patrie. De son côté, Bloy raconte l’histoire d’une mystérieuse visiteuse qui aurait obtenu de Bismarck l’ajournement du bombardement de Paris après Noël (Bismarck chez Louis XIV). [...] Il consacre aussi un de ses récits à Une femme franc-tireur ! Il est toutefois étonnant de voir comment il [...] s’empresse de prévenir son lecteur que « cette aventure, je le sais bien, est peu vraisemblable. Si ce cas est vérifié, ajoute-t-il, ce n’est pas mérite de cette femme, mais fruit du dérèglement du monde : « il était donc inévitable qu’un désarroi si naturel des pratiques extérieures de la Providence eût pour corolaire un déplacement universel des habitudes ou des conventions banales et nous ne songeâmes point à nous étonner de la présence parmi nous d’une vraie femme en costume de franc-tireur ». En d’autres termes, pour Bloy l’engagement d’une femme dans l’action combattante est plus une monstruosité qu’un acte de bravoure ou de patriotisme : il est le signe d’une décomposition de la France !

Avec Thérèse (1874), Hector Malot propose un des portraits les plus positifs de Française face à la guerre. [...] Mais Thérèse n’est qu’un prête-nom, elle n’est pas l’héroïne du roman qui porte son nom. L’ambulance dont elle a la responsabilité n’est même pas son œuvre. Elle a été pensée, financée, organisée par Édouard Chamberlain, le seul héros – avec son rival Michel – de l’histoire. [...] Thérèse n’est en vérité qu’un enjeu disputé entre deux amoureux. Le roman est centré sur les actions des hommes.

Des Françaises « oubliées »

[...] Ce qui interpelle est l’absence de quelques figures qui, à défaut d’être répandues, ont existé. [...] Interne par intérim de La Salpêtrière pendant tout le siège de Paris, Madeleine Brès ne suscite aucune vocation romanesque, pas plus que Coralie Cahen (membre de La Société de Secours aux Blessés Militaires – future Croix-Rouge – qui s’occupa des blessés pendant le siège de Metz puis dirigea l’hôpital installé au lycée de Vendôme), Caroline Fray-Gross (sage-femme qui dirigea l’ambulance de l’Hôtel de Ville, à Paris) ou les comédiennes (Sarah Bernhardt, Agar, Marie Colombier…) qui transformèrent les théâtres parisiens en ambulances. La fiction se montre en l’occurrence très en deçà de la réalité.

daudenardeLes ouvrières sont quasiment ignorées des écrivains. Certes, elles existent sous leurs plumes, mais leur identification n’est que sociale et reste façon pour les auteurs de dire qu’elles sont simples, sans instruction, ne savent pas lire ; qu’elles restent des personnes ordinaires issues du peuple. [...] Aucun de nos auteurs ne met en scène les couturières qui confectionnèrent des vareuses ou des uniformes pour habiller les gardes nationaux ou celles qui s’employèrent à monter ensemble les toiles qui firent les ballons au service de Gambetta ou du courrier. Des centaines de femmes furent recrutées pour fabriquer les millions de cartouches dont les mobiles et gardes nationaux faisaient une grande consommation. Elles ne retiennent pas l’attention des conteurs.

potémontAutres absentes des récits littéraires : les maraudeuses officielles qui, sous la protection des gardes nationaux, allaient récupérer légumes et pommes de terre dans les champs abandonnés autour de Paris, les femmes qui confectionnaient les soupes populaires qu’elles distribuaient ensuite dans les fourneaux économiques, les écoles (Louise Michel) et autres cantines, ou encore les quêteuses auxquelles les meilleurs dessinateurs (Albert Robida, Martial Potémont, Paul Hadol) ont largement rendu hommage ; pas une comédienne de Paris n’est prise pour modèle alors qu’elles se sont largement mobilisées pour rassembler des fonds à l’occasion de spectacles offerts au public. [...]

dodu

[...] Juliette Dodu n’inspire pas davantage. Aucune receveuse de poste dans les contes ou romans. Les porteuses de messages ayant agi au service de l’armée comme Louise Nay-Imbert, madame Antermet ou madame Bellavoine ne suggèrent aucun profil. [...] Les œuvres littéraires ignorent aussi les combattantes. [...] Pas de cantinière au feu parmi les personnages féminins, pas de Louise de Beaulieu (une institutrice qui combattit à Champigny), moins encore de Jane Dieulafoy, Marie-Antoinette Lix ou Marie Favier-Nicolaï (les trois femmes combattantes historiquement identifiées). [...]

Des Françaises à l’image d’un sexisme convenu ?

Comme souvent, les écrits nous informent plus sur ceux qui écrivent que sur le sujet qu’ils traitent. [...] (Ils valent) plus pour connaître (...) l’idée que la bourgeoisie française du XIXe (...) avait du rôle des femmes que ce rôle lui-même. Cette remarque ne signifie pas que les personnages féminins créés par les écrivains ne sont pas authentiques. [...] Mais elles ne sont pas « toutes » les Françaises, seulement celles que les auteurs ont bien voulu voir parce qu’elles étaient conformes à l’idée qu’ils se faisaient d’une femme convenable : des êtres fragiles qui doivent rester à l’écart de la guerre, que les hommes doivent protéger comme elles-mêmes doivent protéger les enfants laissés à leur charge. [...]

L’exception Maupassant, confirmation de la règle ?

Dans ce contexte Maupassant fournit une étonnante exception, faisant de ses nouvelles – Boule de Suif tout particulièrement – les textes les plus aptes à témoigner du rôle des Françaises pendant la guerre franco-prussienne [...]. Certes, le fait que Boule de Suif soit une prostituée ne fait pas d’elle un personnage auquel les femmes de France aient pu aisément s’identifier. Mais il y a là un piège tendu par l’auteur qui rend son héroïne plus authentique encore !

rachelCar Boule de Suif est le personnage de synthèse qui réussit en une seule personne à interpréter la plupart des rôles assurés par les Françaises pendant la guerre. En premier lieu, elle est celle qui cède ses charmes à l’ennemi, celle qui dans le regard de ses compagnons de voyage incarne la trahison. [...] Malgré sa condition (...elle est aussi) celle qui se sacrifie pour sauver ses compatriotes [...] ce qu’exprime Rachel dans Mlle Fifi, quand Maupassant lui fait dire aux Prussiens qu’ils n’auront pas les femmes de France. À celui qui lui demande ce qu’elle fait dans ses bras, elle répond : « Moi ! moi ! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une putain ; c’est bien tout ce qu’il faut à des Prussiens. » [...]

Au-delà de cette image peu reluisante, Boule de Suif est (...) celle encore – la seule – qui a prévu son viatique et qui le partage avec ses compagnons de voyage. Elle est la femme prévoyante, image des Parisiennes qui trouvaient chaque jour du siège de quoi nourrir leurs proches. À sa façon très particulière, elle est aussi celle qui soigne, qui console, apaise, voire répare et protège. Et, au final, elle est la victime, incarnation de la France trahie par ses élites [...]

boutigny

Boule de Suif est celle qui rend hommage aux Françaises qui ont tout donné pour que la diligence nationale puisse reprendre sa route ; elle est encore à l’image des provinces perdues cédées à l’ennemi et qui acceptent leur sort pour que la Mère-Patrie puisse se donner le temps de renaître et leur rendre un jour la place qui est la leur. A sa manière, Boule de Suif est une combattante. Ses armes n’en font pas une soldate au sens militaire du terme, mais son corps est bien le champ de la bataille de France.

 

Pour lire l'article dans son intégralité (11 pages au format PDF, 11 illustrations), vous pouvez le télécharger ici :

Memoire_des_francaises_dans_les_oeuvres_litteraires__1871_1914_

Sources :

Pour les romans, contes et nouvelles ayant servi comme sources pour l’étude, suivez les liens donnés au fil du texte.

Foudras (Théodorit de), Les Francs-tireurs de la Sarthe : une page d’Historie. Paris, P. Ollendorff, 1886.

Glaudes (Pierre) et Malicet (Michel),  « Léon Bloy », La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres modernes Minard, 1989 (1954).

Monod (Marie William), La mission des femmes en temps de guerre. Paris, rue des Saints-Pères, 1870.

Ramon (F. C.), Les personnages des Rougon-Macquart. Pour servir à la lecture et à l’étude de l’œuvre de Émile Zola.1901.

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Voir aussi un article sur Huysmans


[1] Outre Maupassant, Huysmans et Zola, le groupe compte Alexis, Céard et Hennique.

[2] Madelénat (Daniel), « Sueur de sang et les récits de la guerre de 1870 », Glaudes (Pierre) et Malicet (Michel), « Léon Bloy », La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres Modernes Minard, 1989 (1954)