Patrois (Isidore), Jacques Coeur 1872

1872, le Salon de l'école des Beaux-arts rouvre ses portes après l'interruption liée à la guerre franco-prussienne. 

2067 oeuvres ont été sélectionnées par le jury. On est loin des 5434 de 1870. Plus exigeantes, les règles de sélection ont changé (voir Lobstein). L'année terrible, aussi, n'a pas favorisé le travail des artistes : mobilisés, manquant de matériel ou trop inquiets pour trouver envie de peindre, ils ont moins à proposer.

Parmi ces oeuvres, quelques-unes évoquent la guerre qui vient de s'achever. Des artistes usent de leur talent pour traduire leur ressenti ou, déjà, faire mémoire de l'année terrible. Les différentes motivations ont été exposées dans Les peintres français et la guerre de 1870

De Neuville, bivouac devant le Bourget 1872Mais le vainqueur est encore présent sur le sol national. L'occupation se prolongera jusqu'en septembre 1873. Pour éviter tout incident diplomatique, les organisateurs décident de retirer de l’exposition quelques 70 œuvres (peintures ou sculptures). Parmi celles-ci L’oublié d'Emile Betsellère, Bivouac devant le Bourget d'Alphonse De Neuville, Alsace, 1870 d’Henriette Browne, La séparation ; Browne (Henriette), Alsace, 1870armée de Metz (29 octobre 1870) et Prisonniers environ de Metz (1er novembre 1870) d'Alexandre Protais ou Ensevelissement des morts après la bataille de Champigny, le 6 décembre 1870, par les ambulances de la Presse d’Alphonse Cornet. Susceptibles d'être interprétées comme expression de sentiments hostiles aux Allemands, les allégories comme L’espérance de Puvis de Chavannes font également les frais de cette censure. Zola crie au scandale. En vain.

Artiste déjà plusieurs fois médaillé (en 1861 et 1864) et s'étant illustré dans un peu tous les genres (paysages, portraits, scènes religieuses et historiques...), Isidore Patrois (1815-1884) présente un Jacques Cœur. Cette toile est-elle censurée ? Sauf erreur de ma part, il ne semble pas. Pourquoi le serait-elle d'ailleurs ? A priori, la référence au grand argentier de Bourges ne saurait agacer les Prussiens. Pour les contemporains, cependant, le sujet du tableau n'a rien d'innocent. Au catalogue de l'exposition, la notice d'accompagnement est sans équivoque : "Enfant du peuple, Jacques Cœur acquit par son génie financier une immense fortune, qu’il donna à la France vaincue et ruinée. Ces ressources permirent de lever une nouvelle armée, qui reconquit une partie du territoire perdu". On ne saurait exprimer plus clair appel à la reconquête des territoires perdus au moment où la Patrie s'apprête à verser les cinq milliards de francs-or imposés par le vainqueur à titre d'indemnité réparatrice.

Patrois, Jacques Coeur selon ClaretieDans Peintres et sculpteurs contemporains (2e édition revue et augmentée...1874, p. 330), Jules Claretie ne dit pas autre chose. Il voit dans le Jacques Coeur de Patrois "une sorte de tableau d'actualité" à l'heure où, "ruinée et vaincue" la France s'affranchit de l'occupation étrangère ! En d'autres termes, Patrois produit un bon (et nouvel) exemple de tableau représentant la guerre de 1870 "par analogie ou amalgame" (Lecaillon 2016, p. 146-150).

 

Source :

Clarétie (Jules), Peintres et sculpteurs contemporains. Paris, Charpentier, 1874.

Lobstein (Dominique), Préface de Sanchez (Pierre) et Seydoux (Xavier), Catalogue des Salons, 1872-1874, tome X. L'échelle de Jacob, Dijon, 2004.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, éditions Giovanangeli et des Paraiges, 2016.

Préault (Auguste), Jacques Coeur 1874

 

PS : En 1874, Auguste Préault réalise pour la ville de Bourges une statue de Jacques Coeur dont le projet est en chantier depuis... 1841. Le site des Amis de Jacques Coeur en retrace l'histoire. Celle-ci n'a, évidemment, rien à voir avec la guerre franco-prussienne. Le 15 mai 1879, la statue est enfin inaugurée sur l'emplacement qu'elle occupe encore de nos jours. Pour l'occasion, une ode à Jacques Coeur est déclamée. 

"Sous le joug étranger, la France était meurtrie
Campagnes et cités, tout courbait sous l'effroi
Bourges fut, en ces jours, le coeur de la Patrie
Et Jacques l'Argentier fut fidèle au roi.

Homme au grand coeur, bourgeois auguste
Vois aujourd'hui le peuple juste
Poser des lauriers sur ton front".

Peut-on imaginer que les contemporains n'aient pas fait la relation avec 1870 ? Il y a moyen d'en douter.