Ce "petit lexique illustré" n'est pas un dictionnaire académique. Cette page a vocation à définir un certain nombre de termes tels que je m'efforce de les utiliser sur ce blog ou dans mes publications (livres imprimés, articles, communications).

Les termes ne sont pas classés par ordre alphabétique. C'est un choix délibéré qui vise à mieux confronter les mots les uns par rapport aux autres. Après rappel de la définition de base (inspirée du Littré), chaque mot est présenté dans l'usage (discutable) que je lui donne, commenté en fonction des problèmes induits, puis  illustré par des exemples choisis dans les sources propres à mes recherches. Les mots que je juge importants sont mis en caractères gras.

Liste alphabétique des mots présentés : Fiction, Histoire, Hommage, Journal, Légende, Mémoire, Rêve, Rumeur, Souvenir, Témoignage.

[Faites vivre ce lexique en posant vos questions ou faisant vos critiques]

 

Robida MOntreuilJOURNAL = Relation jour par jour de ce qui se passe ou s'est passé. (Littré)

Le journal fait récit d'événements qui se déroulent ou se sont déroulés dans la journée ou la veille. Intime ou public, il donne à lire des morceaux choisis de ce qui a été vécu. C’est un enregistrement partiel du passé, un texte qui combine des passages s’inscrivant dans une cohérence globale et/ou d’autres plus aléatoires dont le destin reste incertain. Le journal a vocation à fixer des souvenirs, à en faire mémoire, dans l’idée parfois de pouvoir en tirer une histoire. La seule cohérence du « journal » est – normalement – sa rédaction « à chaud » (les 24 heures en général) dans l’ordre chronologique des faits rapportés, contrainte qui n’interdit pas les flash-back. Écrire son journal relève d’une intention consciente.

Le journal permet de connaître ce qu'un témoin perçoit des événements qu'il vit et les perceptions qu'il choisit de retenir. Le journal n'est jamais exhaustif. Il ignore des informations du fait des choix préconçus, mais aussi par ommisions volontaires (souci de ne pas dire ou reconnaître), par oubli naturel ou par ignorance.

Le « carnet de guerre » du soldat est un journal. Le plus souvent, il est écrit. Il peut se faire en dessins comme s'y emploie Albert Robida, L'album du siège et de la Commune. 1871. Paris, Clavreuil & L. Scheler, 1971.

Exemple littéraire : Sand (George), Journal d’un Voyageur pendant la guerre de 1870, 1871.

 

La ligne de feuSOUVENIR = Impression qui demeure en la mémoire (Littré). Ce qui revient ou peut revenir à l'esprit des expériences passées (Wikipédia).

Le souvenir est d'abord l’empreinte d’une situation ou d’un objet que le cerveau a capté par l’un des sens disponibles (vue, ouïe, odorat, toucher, goût) et qu’il a plus ou moins bien encodée (cf. rétention primaire d'Husserl). Il est une trace consciente de ce qui a été vécu (cf. rétention secondaire), trace fragile parce que souvent coupée de son contexte et qui prend sens par l'influence de l'expérience individuelle. C’est un outil naturel et non contrôlé au départ par celui qui se souvient. Le souvenir peut se traduire en traumatisme s’il est violent. S'il n'est pas occulté, il se fixe sur un support (cf. rétention tertiaire de Bernard Stiegler).

Le souvenir est personnel. Au niveau primaire et secondaire, chacun a les siens et les témoins d'un événement n'entretiennent pas les mêmes. Au niveau tertiaire, le souvenir est choisi : chaque témoin transcrit sur un support de son choix ce qu'il juge important de conserver, voire transmettre. Comme l'expression orale du souvenir l'est en permanence, le souvenir fixé n'est pas transcription stricte de ce qui a été vécu et/ou perçu. Il est réactualisé par des informations ultérieures insinuées par des tiers ou adoptées par le témoin en fonction de ses convictions, besoins ou doutes (son expérience). Plus le temps passe, plus le souvenir se transforme et/ou déforme. Il y a même possibilité de produire du faux souvenir (voir Elisabeth Loftus). Le souvenir relève de la mémoire épisodique ; il peut être rapproché de "la mémoire au passé" telle que la définissent les neuropsychologues (voir Francis Eustache).

Le souvenir peut faire l’objet d’une transposition écrite ou dessinée. La ligne de feu, souvenir du 16 août de Jeanniot (1886) est la représentation graphique des souvenirs que l'artiste a gardé de la bataille à laquelle il a participé.

Exemple littéraire : Clarétie (Jules), Souvenirs et impressions de la guerre de 1870. — Le champ de bataille de Sedan. 1871.

NB : Clarétie fait la distinction entre souvenirs et impressions, démarche qui témoigne de la conscience qu'il a de la différence entre ce qui relève de certitudes à ses yeux parce qu'il l'a sans doute vérifié (ses souvenirs) et ce qui relève de ses sentiments ou sens qu'il pense plus subjectif et discutable (ses impressions). Incidemment, Clarétie reconnaît que ses souvenirs sont déjà des reconstructions contaminées par des informations extérieures à lui-même.

 

Bettanier la tâche (1887)MEMOIRE = Faculté de rappeler les idées et la notion des objets qui ont produit des sensations. […] effet de la faculté (Littré). « Faculté de l'esprit ayant pour fonction d'enregistrer, conserver et rappeler des informations. » (Wikipédia)

"Rappeler" et "effet" d'un côté ; "enregistrer" et "rappeler" d'un autre. La mémoire joue sur deux tableaux : l'avant et l'après. La mémoire fixe en amont d'elle-même une information choisie par le mémorisant pour un usage auquel il destine cette dernière (c'est l'effet). La mémoire est un outil conscient qui a vocation à réaliser un projet dans un futur plus ou moins proche par recours à des éléments du passé. L’enfant mémorise la leçon vue en classe pour réussir son interrogation, l’adulte apprend son numéro de code bancaire reçu antérieurement pour pouvoir retirer de l'argent, une collectivité entretient les souvenirs mobilisateurs ou constitutifs d’une identité partagée pour se renforcer.

La mémoire ainsi conçue relève plutôt de la mémoire sémantique et peut être rapprochée de la "mémoire au futur" telle que la définissent les neuropsychologues (Francis Eustache). Par définition, la mémoire est partielle, sélective, partisane. Elle se décline au pluriel, opposant entre elles des mémoires rivales, concurrentes, parfois ennemies (cf. "les régimes de mémorialité" de Denis Peschanski) : mémoireS de la seconde guerre mondiale ou de la guerre d'Algérie, par exemple ; ces mémoires évoluent également avec le temps : en France, du résistancialisme à la mémoire de la Shoah, la mémoire de la guerre de 1939-1945 a changé.

La mémoire donne souvent lieu à travail d’écriture : mémoire de recherche, mémoire d'une expérience, discours commémoratifs. Elle peut aussi être portée par une œuvre (peinte ou sculptée) ou un chant. La tâche noire d'Albert Bettanier (1887) avait vocation à entretenir la mémoire des provinces perdues pour qu'elles soient un jour reconquises (mémoire de la revanche).

Exemple littéraire : Déroulède (Paul), Les chants du soldat, 1872.

lpdp_26310-18HOMMAGE = don respectueux, offrande (Littré), expression d’une admiration.

L’hommage est un honneur accordé à celui qui le mérite pour des actes dont peuvent témoigner ceux qui ont les souvenirs de son action et que ne veut pas oublier une communauté. À ce titre, l’hommage fait mémoire mais sans s’imposer pour autant l’accomplissement d’un projet à venir. Pour se justifier, l'hommage renvoie souvent à l’histoire.

L'hommage est d'abord un témoignage, mais il est rarement neutre. C'est pourquoi, s'appuyant sur les souvenirs de témoins et sur l'histoire, il se transforme souvent en acte de mémoire. En fait, tout dépend du projet véhiculé (ou non). Comme la mémoire, l'hommage refuse l'oubli par souci de faire leçon. Mais, à la différence de la mémoire, il ne propose pas toujours un programme explicite. L'hommage rendu aux morts d'un conflit n'a pas forcément vocation à promouvoir un pacifisme ("plus jamais la guerre"), une revanche ou un militarisme.

L'hommage se traduit d'abord en discours commémoratifs. Depuis la guerre de 1870, il s'inscrit dans le paysage à travers les monuments aux morts. Il est l'occasion de diffuser des décorations (médailles). La sculpture (bustes, monuments...) est un art très sollicité pour le traduire. Les portraits en peinture également. Avec Le Panorama du siècle (1889), Gervex et Stevens rendent hommage aux personnalités de leur temps.

Exemple littéraire : Victor Hugo, Hommage à Paris, 5 septembre 1870.

 

rezonvilleHISTOIRE = récits des faits (Littré) survenus dans un passé plus ou moins proche.

L’histoire est une construction qui s’efforce de reconstituer une réalité passée en s’appuyant sur les traces authentifiées et vérifiables qui en ont été conservées ou retrouvées. L’histoire est un outil de connaissance, qui explicite (clarifie) et explique (montre les liens de causes à effets) à des fins qui, hormis le strict savoir, ne sont pas préétablies. Si l'histoire fait mémoire, sa vocation première n'est pas de militer en faveur d'une cause.

L'Histoire donne lieu à rédaction de récits écrits. Ces textes exposent le point de vue d'un auteur au temps T de la rédaction. L'historien sait que son texte est fatalement lacunaire et susceptible de révisions dès l'apparition d'une information authentifiée inédite ou ignorée au moment où il a publié son travail. Le récit historique est une étape dans la reconstruction du passé. Les historiens sont plus complémentaires que rivaux, chacun apportant sa petite pierre dans le travail de reconstruction en question.Il arrive que l'historien se trompe et l'histoire est sujet de débats. Les polémiques sont généralement soulevées par des personnes mal informées. L'intrumentalisation de l'Histoire n'est rien d'autre qu'une mémoire qui s'ignore ou qui se travestit pour mieux tromper son auditoire.

Detaille, MorsbronnLes Beaux-arts se prêtent mal à l'excercice historiographique. La peinture militaire de la fin du XIXe siècle a pourtant réussi à contourner partiellement le problème. Les artistes de cette période se sont en effet employés à reconstruire des Episodes de la guerre, comme le fait Edouard Detaille dans Morsbronn (Pour la seconde version Detaille va jusqu'à faire poser les survivants de la charge pour faire plus authentique), ou de Neuville dans Les dernières cartouches (il s'appuie sur les témoignages). Avec la mode des Panoramas (de Rezonville ou Champigny par Detaille et de Neuville, de Belfort par Castellani, de Sedan...), les peintres réalisent aussi de grandes fresques qui s'efforcent de reconstituer le plus scrupuleusement possible les batailles de la guerre franco-prussienne.

Exemple littéraire : Lehautcourt (Pierre), Histoire générale de la guerre de 1870-1871, 1893-1905.

 

Boutigny, Boule de suif (1884)FICTION = Invention (Littré), mot qui vient de fingere : feindre.

La fiction est une histoire (récit) qui se donne l’apparence de l’Histoire (reconstruction d’un passé) à des fins artistiques ou ludiques (le plaisir de la lecture). Elle peut s’appuyer sur des souvenirs de l’auteur. Elle peut faire mémoire quand le message est porteur d’un projet. 

Créée d'abord pour distraire, elle est interprétation du réel et peut aussi bien chercher à porter un message édifiant (comme le veut la peinture d'Histoire) ou à tromper. A se titre, elle peut faire fonction de mémoire. Elle a l'avantage de ne pas avoir à se justifier.

Exemples littéraires : La débâcle de Zola ou les nouvelles des Soirées de Médan. Les six écrivains du groupe s'appuient sur leur souvenirs de la guerre de 1870 pour inventer une histoire. Les auteurs se sont servis de la fiction pour dénoncer les maux de la société de l'époque, ceux qui pouvaient expliquer la défaite. Leurs textes peuvent être utilisés (instrumentalisés) à des fins de mémoire. Ils furent d'ailleurs critiqués (La débâcle de Zola tout particulièrement) par ceux qui y voyaient une atteinte à l'honneur de l'armée.

Dans le domaine des Beaux-arts, certains artistes illustrent les fictions des écrivains. Ainsi Boutigny met-il en scène Boule de Suif ou Jean Ernest Delahaye Mademoiselle Fifi faisant ainsi référence aux nouvelles de Maupassant.

 

lpdp_27038-15REVE (OU CAUCHEMAR) = Combinaison involontaire d'images ou d'idées, souvent confuses, parfois très nettes et très suivies, qui se présentent à l'esprit pendant le sommeil (Littré).

Le rêve est un pêle-mêle de souvenirs, un flux d’images reçues dans un moment donné, plus ou moins bien encodées et remixées pendant le sommeil. Le rêve est la trace désordonnée d’une capacité naturelle du cerveau à traiter des informations, à les classer, les trier peut-être, voire aider à leur donner sens. Nous sommes là dans un domaine que les neurosciences étudient et s'efforcent de comprendre. 

Le rêveur se souvient rarement de son rêve. Il n'en garde souvent en tête que les dernières images, celles qui animaient encore son sommeil au moment du réveil. Le rêveur peut, dans certains cas optimaux, fixer son rêve sur un support (texte, dessin, modelage). Mais ce rêve est déjà une reconstruction, une interprétation, une invention, autrement dit une fiction. Le rêve est une étape entre le souvenir brut qui le nourrit et le récit de fiction qui le traduit en mots ou images. Cette fiction ne sera jamais histoire... sinon du rêve lui-même (et encore !).

Avec Le rêve. Paris incendié, Corot offre un exemple de fixation plus ou moins fidèle du rêve survenu dans son sommeil. Ce rêve n'a aucune prétention militante, pas même prophétique. Au moment de sa création, il ne fait pas mémoire. Il témoigne seulement : il exprime l'angoisse de l'auteur. Le tableau ne devient symbole d'une prémonition qu'a posteriori, réinterprété par d'autres que le réveur, et rattaché à un événement (l'incendie de mai 1871, lors de la Commune) que Corot n'était pas en mesure d'imaginer 9 mois auparavant. Il pensait à un incendie que provoquerait l'arrivée des Prussiens bien plus que par une guerre civile non encore advenue.Corot est alors dépossédée de son rêve par ceux qui le recyclent ainsi.

Exemple littéraire : Adrien Baillet, "Les trois songes de Descartes", La vie de M. Descartes, 1691.

Puvis_de_Chavannes, le rêvePar extension (que le Littré n'évoque pas), le rêve est aussi un avenir plus ou moins fantasmé auquel un individu ou un groupe travaille : le grand amour, la réussite à un examen ; le grand soir, la revanche. S'exprimant à travers une fiction (un récit, un programme, une oeuvre d'art...), la diffusion de ce rêve devient alors une arme ayant vocation à favoriser l’avènement du futur espéré. Ce rêve fait alors mémoire active ou militante, il relève de la mémoire du futur telle que la décrive les neuropsychologue.

Le rêve comme support de mémoire active (ou mémoire du futur) est fréquent, facile à repérer et peut faire l'objet d'analyses à des fins d'Histoire. Il incarne une mémoire parmi d'autres auxquelles il peut s'opposer. Ce rêve militant se nourrit souvent de souvenirs, peut s'inspirer d'un rêve du sommeil, mais il reste une fiction. 

Legrand, devant le rêveLe rêve d'Edouard Detaille, mis au service de la Revanche, est l'archétype du genre. Moins militariste, Le rêve de Puvis de Chavannes peut incarner une autre voie de gloire et de fortune. Avec Devant le rêve (1897), Paul Legrand joue avec le message porté par le rêve d'Edouard Detaille. Entend-t-il rappeler aux enfants le devoir de reconquête que la France attend d'eux ou veut-il les prévenir contre les souffrances que cette mission leur promet ? (cf. la présence de l'invalide sur sa toile). Comme outil de mémoire, les rêves se croisent et disputent.

 

chatillon, la force prime le droitLEGENDE = Livre contenant les actes des saints pour toute l'année, et ainsi appelé parce qu'à certains jours on désignait la portion qui devait être lue, récit merveilleux et populaire, par extention, tout récit mythique et traditionnel (Littré).

La légende est "ce qui doit être lu". Elle a vocation à expliquer ce qui ne va pas forcément de soi mais mérite d'être partagé (elle se transmet de génération en génération). Si elle se présente comme une histoire, la légende est surtout une mémoire, une construction où la fiction nourrit le caractère "merveilleux" du récit. Elle peut renvoyer à des souvenirs mais de personnes disparues et qui ne sont plus en état de témoigner.

La légende est aussi un texte qui explicite un événement ou l'image qui en est donnée. Elle est le complément narratif de cette image, une construction qui donne sens à une représentation. La légende dicte ce qui doit être compris, elle définit les valeurs de lecture d'une carte. Elle signifie ce qui est à l'image, au risque de détourner celle-ci. Les fake-news se nourrissent de ces mensonges associés à des réalités sorties de leur contexte. La légende se veut histoire mais elle a tout d’une fiction qu’une communauté se donne mission de partager à des fins édifiantes ou militantes. Elle est donc une mémoire. Elle participe de la définition identitaire d’une communauté.

La légende renvoie en général à des temps très anciens (Antiquité ou Moyen-âge). On en retrouve toutefois les constituants dans les rumeurs qui traversent les époques les plus récentes. La légende est souvent une rumeur qui a réussi. Ainsi en va-t-il de la phrase attribuée à Bismarck La force prime le droit devenue citation reprise dans de nombreuses iconographies du XIXe siècle jusqu'à nos jours dans les dictionnaires de citations en ligne. Pourtant, Bismarck n'a jamais prononcé cette phrase et les faits qui ont donné naissance à la légende sont antérieurs à la guerre franco-prussienne. La légende s'appuie ainsi sur des souvenirs confus et recyclés de façon à produire une mémoire (germanophobe, en l'occurrence).

 

51EZWTTJJZL__SX210_RUMEUR = Bruit sourd et général, excité par quelque mécontentement, annonçant quelque disposition à la révolte, à la sédition. Bruit qui s'élève tout à coup, et qui a pour cause un accident, un événement imprévu (Littré).

La rumeur est une information non authentifiée produite par la perception d'un événement et que les témoins et leurs soutiens partagent pour provoquer une réaction. La rumeur s'appuie sur des faits vécus qui ont laissé des traces, des souvenirs. Les émotions provoquées par l'événement produisent la construction d'un récit (la rumeur proprement dite) que rien ne permet d'authentifier et qui projette ceux qui y adhèrent dans une réaction (une revendication, une manifestation, une vengeance). Elle a tout de la fiction développée à des fins mémorielles (autrement dit militante).

Les rumeurs se propagent essentiellement par transmission orale. La presse peut les relayer mais leur espérance de vie est assez courte. Le drame de Hautefaye propose un bon exemple de rumeur, une fiction nourrie d'informations mal digérées (les souvenirs de témoins ou propagateurs), provoquant une réaction (un assassinat) à des fins de résistance contre l'ennemi prussien. La rumeur éventée, le calme revient. La rumeur devient rarement mémoire. Mais l'historien peut en reconstruire l'Histoire.

 

Le premier tué que j'ai vu (1870), Souvenir du siège de ParisTEMOIGNAGE = "Action de témoigner, de faire connaître" ; le témoin est "celui, celle qui a vu ou entendu quelque fait, et qui peut en faire rapport" (Littré).

Le témoignage est une reconstitution d'une situation accomplie par celui qui a perçu (vu, entendu, senti...). Le témoin s'appuie sur ses souvenirs. Son récit a vocation à permettre une reconstruction de l'histoire à seule fin de connaissance ou pour autoriser une évaluation de la situation (un jugement, par exemple). Le témoignage peut faire mémoire. Mais le témoignage ne propose qu'une partie de l'histoire en construction, une série d'indices qui devra être confrontée à d'autres traces qui en confirmeront ou non la validité.

Le témoin sait mieux que quiconque ce qu'il a perçu mais il ignore souvent que sa perception peut être illusion (donc fausse). Le témoin détient une connaissance qui peut être objective, mais qui ne fait pas vérité. Tous les différends qui opposent témoins et historiens reposent sur cette différence entre celui qui détient une connaissance partielle, sensible, unique et directe de l'événement et celui qui en a une tout aussi partielle, raisonnée, plurielle et vérifiée. Les deux se disputent souvent, à tort ; car leurs points de vue ont vocation à se combiner plutôt que s'opposer. NB : le témoin est extérieur à l'événement qu'il rapporte ; à la différence de celui qui raconte ses souvenirs, il n'est pas acteur.

Tout le monde est témoin et peut témoigner. Le peintre est un témoin à forte efficacité car l'image qu'il donne a un impact immédiat. Le premier tué que j'ai vu (1870) de James Tissot est un témoignage de ce que la guerre peut donner à voir. Coup de mitrailleuse (1871) d'Edouard Detaille ou Morts en ligne, la bataille de Bazeilles (1873) d'Auguste Lançon sont des témoignages de ce que ces artistes ont vu. Mais, même si elles montrent pareillement des morts, chacune de ces oeuvres traduit un aspect différent de la guerre. Et elles ne conduisent pas les trois artistes à entretenir la même mémoire de 1870, Detaille devenant héraut de la Revanche, quand Lançon (proche de la Commune) a plutôt dénoncé la barbarie de la guerre.

Référence bibliographique sur la mémoire (et les souvenirs)

Eustache (Francis), La mémoire au futur. Paris, Essais Le Pommier/Humensis, 2018. Contient des articles de Francis Eustache, Bernard Stiegler et Denis Peschanski qui m'ont aidé à mettre à jour ce lexique [5 janvier 2019]