Mémoire d'Histoire

17 février 2018

DOUBLE PEINE DES MONUMENTS AUX MORTS DISPARUS

Les francs-tireurs des Ternes

 

Le 29 janvier 1911, un monument créé par Jules Jouant et dédié aux Tirailleurs des Ternes, volontaires qui s'illustrèrent à la redoute de Montretout et lors de la bataille de Buzenval, fut inauguré avenue des Ternes (aujourd'hui place Tristan Bernard), face à l'Eglise Saint-Ferdinand (Paris XVIIe).

 

inauguration

Le monument représentait un soldat du bataillon des "Francs-tireurs des Ternes", surnommés « à la branche de houx », par référence à la feuille qui ornait leur chapeau tyrolien de feutre noir. Le reste de leur tenue comportait une capote de laine brune, des guêtres fauves et un large pantalon de drap gris-bleu.

 

Cette oeuvre disparut pendant la dernière guerre. La mémoire des volontaires de 1870 n'est plus conservée que par l'enseigne du café Le Franc-tireur.

 le franc tireur

Cette disparition n'a rien d'exceptionnel. Si nombre de monuments aux morts de 1870 furent détruits par les aléas des guerres mondiales, notamment dans les territoires transformés en champ de bataille, quelques-uns furent victimes d'une autre guerre, celle des symboles.

Dans l'article qu'elle consacre aux monuments de 1870, l'encyclopédie wikipédia recense une dizaine de monuments.

Monument de Saint-Quentin (Barrias)

 

Les monuments d'Albert (Somme), Wassy (Haute-Marne), Douvrin (Pas-de-Calais) et Saint-Quentin (Aisne) furent détruits. Il est difficile d'en trouver un souvenir, sauf pour le dernier qui n'a pourtant pas fait l'objet d'une reconstitution. Oeuvre de Louis-Ernest Barrias, le monument de la Défense (Saint-Quentin) figurait la ville sous les traits d'une femme avec son rouet. C'est assez original pour être signalé.

 

Brest

Celui de Brest avec son marin et son civil n'est pas moins unique dans sa facture.

 

Verdun

La guerre ne fait pas tout. La destruction des monuments aux morts fut aussi l'effet d'une volonté des belligérants d'effacer du paysage les évocations des affrontements antérieurs. Ainsi, le monument dédié aux défenseurs de Verdun, siège de 1870, fut-il fondu par les Allemands en 1940. Le souvenir de l'échec de 1916 ne fut sans doute pas étranger à cette volonté d'effacement.

Charleville

 

Réalisé par Aristide Croizy (un spécialiste de ce type de monument), inauguré dès 1874, le monument de Charleville-Mézières (Ardennes) fut démonté par les Allemands lors de l'occupation du département pendant la Première guerre mondiale.

Monument à Garibaldi restauré (Dijon)

 

Le monument à Garibaldi établi à Dijon fut déboulonné par les Allemands en 1944. Garibaldi y était représenté "debout, tête haute, main gauche appuyée sur son sabre, la droite étendue sur l'autel de la liberté où étaient déposés les attributs de la servitude brisés en morceaux et une couronne de laurier" [voir wikipédia]. Un nouveau monument en a restauré le buste.

Il ne reste rien du monument de Mauriac (Cantal) démonté vers 1965, mais il est possible de s'en faire une idée grâce à une lettre du maire de la commune datée du 4 février 1891. Elle est publiée par le site Cantalpassion. [se reporter en milieu de page, présentation du second monument].

Bartholdi, monument des aéronautes

 A la liste des monuments disparus dressée par wikipédia, il faut encore ajouter une douzaine de monuments, à commencer par celui des aéronautes réalisé par Bartholdi en 1906. Il se trouvait Porte des Ternes, pas très loin donc de la statue des Francs-tireurs des Ternes. Elle fut fondue en 1942 par les Allemands. [Voir un petit historique sur e-monumen.net]

 

Denfert Rochereau à Montbéliard

 

Autres statues détruites :

Celle du colonel Denfert Rochereau (1879) par Becquet qui se trouvait à Montbéliard sur la place du même nom. [voir l'inventaire général du patrimoine culturel de Franche-Comté].

Le monument de Merville (Nord) qui figure le mobile d'Aristide Croizy, le même qui figure sur de nombreux monuments d'autres communes.

 

 Le sort s'est acharné sur celui de Moreuil (Somme), orné lui aussi par le mobile de Croizy et détruit deux fois : en 1916 d'abord, volontairement par les Allemands en 1940 [historique sur e-monumen.net]

moreuil (détruit)

Les monuments en Alsace furent particulièrement visés. Dans un article parue dans la Revue des sciences sociales, Marie-Noëlle Denis en décompte sept détruits. Mais les Allemands ne sont pas les seuls coupables. Si quatre monuments français ont été rayés du paysage, trois allemands subissent le même sort.

Dans un registre différent, les amis du Père Lachaise nous révèlent (photo à l'appui) qu'autour du monument aux morts de 1870-1871 qui se dresse dans l'enceinte du cimetière, sur les grilles, des ex-votos en souvenir des disparus de la guerre étaient exposés.

Père Lachaise

Le temps fait son oeuvre, les générations passent, les défunts s'effacent de la mémoire des vivants et ils meurent ainsi une seconde fois. Mais toutes ces destructions n'ont évidemment pas le même sens. Quand une guerre efface le souvenir d'une autre que les survivants espéraient être la dernière (voir les monuments aux morts à discours pacifistes), c'est toute l'impuissance de la mémoire à faire leçon qui se trouve illustrée. Quand ce sont les ennemis du passé qui effacent le souvenir de leurs adversaires tombés au champ d'honneur, c'est un peu une double peine qu'ils infligent aux défunts. Abstraits trop tôt des bras des aimés, les voilà retirés du souvenir de la communauté locale ou nationale. Cruel hacharnement de la violence de la guerre ! Une forme symbolique de sa "brutalisation" ?

 

NB : Ce message n'a pas prétention à l'exhaustivité. Outre ceux recensés par wikipédia et que nous n'avons pas repris ci-dessus, il existe forcément d'autres monuments disparus. Il est non seulement difficile d'en retrouver trace, image encore plus. Toute personne connaissant un monument disparu et disposant d'une image de celui-ci est bien sûr cordialement invitée à compléter cette page si elle le souhaite. Les lecteurs du blog et moi-même les en remercient par avance.

 

Quelques sources :

DENIS (Marie-Noëlle), "Les monuments aux morts de la guerre de 1870 en Alsace", Revue des sciences sociales n°35, Université Marc Bloc, Strasbourg, 2006 ; p. 142-149.

e-monumen le site qui recense les oeuvres du patrimoine monumental français dans le monde

Wikipédia (voir les liens dans le texte).

 

 

 

 

Posté par J_F Lecaillon à 17:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


08 février 2018

OSCAR HUGUENIN, TEMOIN SUISSE D'UNE DEBACLE

soldat endormi et petite fille en hiverNé à La Sagne (Haut-Jura neufchâtelois) le 18 décembre 1842, dans une famille d'horloger, Oscar Huguenin montre très jeune de grandes dispositions pour le dessin. Mais assez vite (à partir de 1856 et à l'occasion d'un défi dont le Dr César Matthey rapporte les circonstances), il se destine au métier d'instituteur. En 1861, il est nommé à Bôle, collège où il prend en charge la classe supérieure jusqu'en 1871. C'est là qu'il assiste au passage des débris de l'armée Bourbaki, un drame qui le "pénètre de pitié et d'horreur".

L'armée de l'est en suisseLe désastre dont il est le témoin l'amène à réaliser un album de dessins qu'il mit en vente au profit des blessés. Elle lui inspire aussi le récit d'un soldat qu'il intègre dans La tante JulieJean Pujol a tout vu. Il était à Sedan, s'échappe du piège pour rejoindre Paris avec le corps du général Vinoy, rejoint l'armée de la Loire et se retrouve successivement à Arthenay, Orléans, Coulmiers avant de se retrouver "rejeté à l'Est" dans les rangs de l'armée du général Bourbaki. Beaucoup pour un seul homme ? Peu importe : le récit d'Oscar Huguenin a surtout vocation à résumer la campagne de France et à régler quelques comptes avec les incapables et/ou les traitres (Bazaine et Gambetta, notamment).

Si le récit placé dans la bouche du soldat Pujol n'a rien de très original, les dessins réalisés par Huguenin sont un témoignage plus remarquable. On sent qu'il relève de scènes vues par l'artiste, peut-être même prises sur le vif.

huguenin, souvenir de l'entrée armée Bourbaki en suisse  Suisses bono, pas comme prussiens

Dans le lot, sous le titre Débris de l'armée Bourbaki, ce dessin mettant en scène un chien, un thème sur lequel je reviendrai.

Huguenin (Oscar), débris de l'armée de Bourbaki

 

Sources :

Huguenin (Oscar), Derniers récits, 1907, édité par les Bourlapapey, Bibliothèque numérique romande.

Voir les informations bibliographiques données sur la page consacrée à ce livre.

Posté par J_F Lecaillon à 15:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 janvier 2018

MEMOIRE DES FRANCAISES DE 1870 DANS LES OEUVRES LITTERAIRES (1871-1914)

Vierge, les abords d'une boucherie municipaleEntre 1872 et 1914, les écrivains Français se sont emparés de la guerre de 1870 pour en faire sujet de récits littéraires. Les plus grands se sont adonnés à l’exercice, puisant dans leurs souvenirs pour mettre en scène une anecdote ou un épisode du drame national. Dans le sillage ouvert par Victor Hugo (L’année terrible), Zola (La débâcle), Maupassant (Boule de Suif), Huysmans (Sac au dos) ainsi que leurs amis du groupe de Médan[1], Daudet (Les contes du Lundi), Coppée (Le canon), Malot (Thérèse), Bloy (Sueur de sang), Darien (Bas les cours !) et d’autres comme Verlaine (Confessions) ou Robida (La part du hasard) ont pris la plume pour produire une nouvelle, un conte ou un roman ayant pour contexte l’humiliante défaite. Ils brossent le portrait de quelques héros (Jean Macquart et Honoré Fouchard chez Zola, Édouard Chamberlain et Michel par Malot). Mais, dans un goût très français pour l’autodérision, ces auteurs s’emploient surtout à dénoncer les trahisons, l’impéritie des chefs ou les petites lâchetés des citoyens ordinaires. À l’instar de Léon Bloy, le plus sévère d’entre eux dont les personnages avaient vocation à dénoncer « la fabrication d’une épopée officielle qui falsifie la mémoire en généralisant le patriotisme »[2], ils s’ingénient à fustiger les faiblesses de la France, voire son déclin. Dans ce contexte, qelle image des Françaises face à la guerre donnent-ils ? Sans plonger dans une analyse exhaustive, la lecture des œuvres les plus populaires permet d’esquisser la tendance principale.

[Les développements ci-dessous ne proposent que des extraits de l'article de référence. Les coupures sont marquées par des points de suspension entre crochets. Pour lire l'intégrale du texte, reportez-vous au lien en fin de message]

Les Françaises, victimes de la guerre…

Tous ces écrivains qui ont vécu la guerre sont dans le consensus à propos des Françaises : elles furent courageuses. Dès 1872, Victor Hugo donne le ton. L’homme n’est que Français, mais la femme est Romaine, écrit-il pour mieux vanter leurs mérites dans l’adversité. Elles acceptent tout : le froid, l’attente, la faim, l’horreur des blessures ou des bombardements, le deuil ; et si elles ont ce mérite c’est parce qu’elles ne voient que la grande Patrie et le grand Devoir.

[...]Les victimes de Bazeilles © Photothèque CICR, DR Toutefois, au-delà du courage affirmé haut et fort, les Françaises croquées par les grands maîtres de la littérature française sont d’abord des victimes. [...] Sur une douzaine de personnages féminins auxquels Zola attribue une identité, dix sont présentés comme victimes des aléas de la guerre ; la moitié de ceux croqués par Léon Bloy le sont pareillement. Les trois principaux créés par Maupassant sont d’abord des victimes : Boule de suif d’un chantage, Irma d’une contamination vénérienne, Rachel de l’insupportable attitude de Mademoiselle Fifi, le petit marquis prussien. Chez Daudet, les femmes subissent toutes les aléas de la guerre [...].

sarcey

Cette image bien partagée de la victime est poussée jusqu’à l’allégorie. En un seul récit (L’obstacle), Bloy brosse un portrait représentatif de la Française face à la guerre, [...celui] d’une femme qui « déchevelée, folle de son deuil et qui nous parut être la France même, poussait des cris surnaturels ». Cette figure, explicitement posée comme incarnation de la Nation, fait synthèse de la majorité des représentations littéraires du moment : une victime.

…et silhouettes prétextes.

Mais si les écrivains décrivent des femmes blessées, humiliées, tuées, violées, ce n’est pas tant pour parler d’elles que des Allemands. Les portraits réalisés par les hommes de lettres sont les mêmes que ceux publiés à l’aube du XXe siècle par des auteurs moins talentueux qui cherchaient à mobiliser la génération de 1914 contre l’ennemi dit « héréditaire ». [...] Victimes, les femmes le sont aussi de l’incompétence française. [...] Dans ce registre, les écrivains se servent des femmes pour mieux démontrer l’ineptie de la guerre. [...] La mémoire des Françaises (est ainsi) réduite au rôle de faire-valoir ou de prétexte. [...] des silhouettes, simples éléments du décor. [...]

Des femmes qui dérangent

Probst (Pierre), Les mères de daudetSous les illustres plumes, elles sont le plus souvent gênantes. Elles sont émotives, elles pleurent et n’ont pas le sens de la patrie. La plupart d’entre elles incarnent des personnages égoïstes, soucieux de leurs seuls biens ou proches. Leur sensiblerie maternelle les égare. [...] Daudet manifeste bien un peu de tendresse pour la femme qui veut voir son fils en poste aux remparts de Paris ; il n’en fait pas moins portrait d’une mère repliée sur son égoïsme, indifférente à la guerre. [...]

Probst (Pierre), Les paysans à Paris pendant le siège de daudetLa paysanne (Les paysans à Paris pendant le siège) ne vaut guère mieux : « plus sauvage » que son mari, elle « se désole, s’ennuie, ne sait que devenir ». [...] Daudet ne la montre pas même préoccupée par le ravitaillement alors qu’elle a du vendre la vache, puis la chèvre que le couple possédait. [...] Plus nombreuses que les bonnes, les mauvaises patriotes abondent. [...] On ne peut pas dire que l’image donnée des Françaises soit brillante, moins encore que les femmes de France puissent s’identifier à de tels personnages. Dans Boule de Suif, aucune des passagères de la diligence ne mérite la moindre estime. Fausses, arrogantes, méprisantes, égoïstes, dénuées de toute reconnaissance, elles sont négatives ; à l’égal de leurs hommes, d’ailleurs.

Quelques héroïnes dépréciées

Francs-tireurs vosgiens, femme, L'illustration européenne 1870

Les vraies héroïnes ne sont pourtant pas absentes des œuvres littéraires [...] : Boule de Suif, Rachel et Irma se sacrifient pour la Patrie. De son côté, Bloy raconte l’histoire d’une mystérieuse visiteuse qui aurait obtenu de Bismarck l’ajournement du bombardement de Paris après Noël (Bismarck chez Louis XIV). [...] Il consacre aussi un de ses récits à Une femme franc-tireur ! Il est toutefois étonnant de voir comment il [...] s’empresse de prévenir son lecteur que « cette aventure, je le sais bien, est peu vraisemblable. Si ce cas est vérifié, ajoute-t-il, ce n’est pas mérite de cette femme, mais fruit du dérèglement du monde : « il était donc inévitable qu’un désarroi si naturel des pratiques extérieures de la Providence eût pour corolaire un déplacement universel des habitudes ou des conventions banales et nous ne songeâmes point à nous étonner de la présence parmi nous d’une vraie femme en costume de franc-tireur ». En d’autres termes, pour Bloy l’engagement d’une femme dans l’action combattante est plus une monstruosité qu’un acte de bravoure ou de patriotisme : il est le signe d’une décomposition de la France !

Avec Thérèse (1874), Hector Malot propose un des portraits les plus positifs de Française face à la guerre. [...] Mais Thérèse n’est qu’un prête-nom, elle n’est pas l’héroïne du roman qui porte son nom. L’ambulance dont elle a la responsabilité n’est même pas son œuvre. Elle a été pensée, financée, organisée par Édouard Chamberlain, le seul héros – avec son rival Michel – de l’histoire. [...] Thérèse n’est en vérité qu’un enjeu disputé entre deux amoureux. Le roman est centré sur les actions des hommes.

Des Françaises « oubliées »

[...] Ce qui interpelle est l’absence de quelques figures qui, à défaut d’être répandues, ont existé. [...] Interne par intérim de La Salpêtrière pendant tout le siège de Paris, Madeleine Brès ne suscite aucune vocation romanesque, pas plus que Coralie Cahen (membre de La Société de Secours aux Blessés Militaires – future Croix-Rouge – qui s’occupa des blessés pendant le siège de Metz puis dirigea l’hôpital installé au lycée de Vendôme), Caroline Fray-Gross (sage-femme qui dirigea l’ambulance de l’Hôtel de Ville, à Paris) ou les comédiennes (Sarah Bernhardt, Agar, Marie Colombier…) qui transformèrent les théâtres parisiens en ambulances. La fiction se montre en l’occurrence très en deçà de la réalité.

daudenardeLes ouvrières sont quasiment ignorées des écrivains. Certes, elles existent sous leurs plumes, mais leur identification n’est que sociale et reste façon pour les auteurs de dire qu’elles sont simples, sans instruction, ne savent pas lire ; qu’elles restent des personnes ordinaires issues du peuple. [...] Aucun de nos auteurs ne met en scène les couturières qui confectionnèrent des vareuses ou des uniformes pour habiller les gardes nationaux ou celles qui s’employèrent à monter ensemble les toiles qui firent les ballons au service de Gambetta ou du courrier. Des centaines de femmes furent recrutées pour fabriquer les millions de cartouches dont les mobiles et gardes nationaux faisaient une grande consommation. Elles ne retiennent pas l’attention des conteurs.

potémontAutres absentes des récits littéraires : les maraudeuses officielles qui, sous la protection des gardes nationaux, allaient récupérer légumes et pommes de terre dans les champs abandonnés autour de Paris, les femmes qui confectionnaient les soupes populaires qu’elles distribuaient ensuite dans les fourneaux économiques, les écoles (Louise Michel) et autres cantines, ou encore les quêteuses auxquelles les meilleurs dessinateurs (Albert Robida, Martial Potémont, Paul Hadol) ont largement rendu hommage ; pas une comédienne de Paris n’est prise pour modèle alors qu’elles se sont largement mobilisées pour rassembler des fonds à l’occasion de spectacles offerts au public. [...]

dodu

[...] Juliette Dodu n’inspire pas davantage. Aucune receveuse de poste dans les contes ou romans. Les porteuses de messages ayant agi au service de l’armée comme Louise Nay-Imbert, madame Antermet ou madame Bellavoine ne suggèrent aucun profil. [...] Les œuvres littéraires ignorent aussi les combattantes. [...] Pas de cantinière au feu parmi les personnages féminins, pas de Louise de Beaulieu (une institutrice qui combattit à Champigny), moins encore de Jane Dieulafoy, Marie-Antoinette Lix ou Marie Favier-Nicolaï (les trois femmes combattantes historiquement identifiées). [...]

Des Françaises à l’image d’un sexisme convenu ?

Comme souvent, les écrits nous informent plus sur ceux qui écrivent que sur le sujet qu’ils traitent. [...] (Ils valent) plus pour connaître (...) l’idée que la bourgeoisie française du XIXe (...) avait du rôle des femmes que ce rôle lui-même. Cette remarque ne signifie pas que les personnages féminins créés par les écrivains ne sont pas authentiques. [...] Mais elles ne sont pas « toutes » les Françaises, seulement celles que les auteurs ont bien voulu voir parce qu’elles étaient conformes à l’idée qu’ils se faisaient d’une femme convenable : des êtres fragiles qui doivent rester à l’écart de la guerre, que les hommes doivent protéger comme elles-mêmes doivent protéger les enfants laissés à leur charge. [...]

L’exception Maupassant, confirmation de la règle ?

Dans ce contexte Maupassant fournit une étonnante exception, faisant de ses nouvelles – Boule de Suif tout particulièrement – les textes les plus aptes à témoigner du rôle des Françaises pendant la guerre franco-prussienne [...]. Certes, le fait que Boule de Suif soit une prostituée ne fait pas d’elle un personnage auquel les femmes de France aient pu aisément s’identifier. Mais il y a là un piège tendu par l’auteur qui rend son héroïne plus authentique encore !

rachelCar Boule de Suif est le personnage de synthèse qui réussit en une seule personne à interpréter la plupart des rôles assurés par les Françaises pendant la guerre. En premier lieu, elle est celle qui cède ses charmes à l’ennemi, celle qui dans le regard de ses compagnons de voyage incarne la trahison. [...] Malgré sa condition (...elle est aussi) celle qui se sacrifie pour sauver ses compatriotes [...] ce qu’exprime Rachel dans Mlle Fifi, quand Maupassant lui fait dire aux Prussiens qu’ils n’auront pas les femmes de France. À celui qui lui demande ce qu’elle fait dans ses bras, elle répond : « Moi ! moi ! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une putain ; c’est bien tout ce qu’il faut à des Prussiens. » [...]

Au-delà de cette image peu reluisante, Boule de Suif est (...) celle encore – la seule – qui a prévu son viatique et qui le partage avec ses compagnons de voyage. Elle est la femme prévoyante, image des Parisiennes qui trouvaient chaque jour du siège de quoi nourrir leurs proches. À sa façon très particulière, elle est aussi celle qui soigne, qui console, apaise, voire répare et protège. Et, au final, elle est la victime, incarnation de la France trahie par ses élites [...]

boutigny

Boule de Suif est celle qui rend hommage aux Françaises qui ont tout donné pour que la diligence nationale puisse reprendre sa route ; elle est encore à l’image des provinces perdues cédées à l’ennemi et qui acceptent leur sort pour que la Mère-Patrie puisse se donner le temps de renaître et leur rendre un jour la place qui est la leur. A sa manière, Boule de Suif est une combattante. Ses armes n’en font pas une soldate au sens militaire du terme, mais son corps est bien le champ de la bataille de France.

 

Pour lire l'article dans son intégralité (11 pages au format PDF, 11 illustrations), vous pouvez le télécharger ici :

Memoire_des_francaises_dans_les_oeuvres_litteraires__1871_1914_

Sources :

Pour les romans, contes et nouvelles ayant servi comme sources pour l’étude, suivez les liens donnés au fil du texte.

Foudras (Théodorit de), Les Francs-tireurs de la Sarthe : une page d’Historie. Paris, P. Ollendorff, 1886.

Glaudes (Pierre) et Malicet (Michel),  « Léon Bloy », La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres modernes Minard, 1989 (1954).

Monod (Marie William), La mission des femmes en temps de guerre. Paris, rue des Saints-Pères, 1870.

Ramon (F. C.), Les personnages des Rougon-Macquart. Pour servir à la lecture et à l’étude de l’œuvre de Émile Zola.1901.

Autres messages de ce blog consacrés aux Françaises face à la guerre de 1870 (suivre le lien)

Madame Imbert, héroïne perdue de 1870

Une femme peintre face à l'invasion : Marie Adrien Lavieille (née Marie Petit)

Souvenir d'une "morte vivante" dans Paris assiégé

Les cantinières oubliées de 1870

Hommage à Adèle Riton

Juliette Dodu : histoire, mythe et mémoire

Jeanne Dieulafoy, soldat de la guerre de 1870
Voir aussi un article sur Huysmans
Joris-Karl Huysmans et la guerre de 1870


[1] Outre Maupassant, Huysmans et Zola, le groupe compte Alexis, Céard et Hennique.

[2] Madelénat (Daniel), « Sueur de sang et les récits de la guerre de 1870 », Glaudes (Pierre) et Malicet (Michel), « Léon Bloy », La Revue des lettres modernes, Paris, Lettres Modernes Minard, 1989 (1954)

Posté par J_F Lecaillon à 16:24 - - Commentaires [2] - Permalien [#]

01 janvier 2018

LES CHIENS ET LA GUERRE DE 1870

Siege-Paris-1870-viande-canine[Le texte qui suit comporte plusieurs mises à jours. Voir en fin de page]

Le chien est un personnage très présent dans le cadre de la guerre de 1870. Récits de souvenirs, caricatures et autres représentations picturales l'évoquent abondamment comme cible des Parisiens affamés. Dans un des tableaux les plus connus du siège de Paris, Clément-Auguste Andrieux figure aussi le fidèle compagnon de l’homme en bonne place.

Andrieux

Mais le chien fut-il autre chose que l’ami de son maître ou un produit alimentaire de substitution ?

La question s’impose au vu de la lithographie ci-dessous signée Jules-Descartes Férat et représentant la bataille de Gravelotte. Au premier regard, le détail se distingue à peine. Il ne fait pourtant aucun doute : au premier plan de son tableau, Férat représente un chien. Celui-ci court à l’ennemi, des fanions aux couleurs tricolores dans la gueule !

Jules-Descartes Ferat, bataille de Gravelotte

Fantaisie de l’artiste ou figuration d’une réalité dont il eut connaissance ? Sur quel témoignage s’appuie-t-il pour dessiner cet animal en plein assaut ?

Une recherche rapide permet d’attester la présence de chiens mascottes dès le début du siècle. S’appuyant sur Wikipédia, le site Passion animaux, qui consacre une page aux « animaux de guerre », l’assure : « Les chiens ont une longue et ancienne utilisation dans l’histoire militaire. Le chien de guerre a été utilisé comme chien de combat, chien de garde, courrier, chien de détection ou de pistage, voire chien destructeur de tank ». Plus précisément, si le chien fut utilisé en France comme animal de garde des installations navales jusqu’en 1770 (voir chiens de garde sur Wikipédia), sa présence comme mascotte ou « compagnon d’arme » apparaît dans les armées du premier comme du second empire. Dans sa thèse soutenue en 2003, Sébastien Polin, doctorant vétérinaire, écrit : « Pendant la guerre de Crimée, les zouaves français se servaient de chiens, essentiellement pour la défense des tranchées et des avant postes. » Barrias, défilé de l'armée d'Orient, 1854

Pour la même période, Félix-Joseph Barrias figure justement la présence d’un chien mascotte dans son Défilé de l’armée d’Orient daté de 1854 (voir ci-contre). 

DiBellangé, soldats d'infanterie au camp de Chalons 1864x ans plus tard (ici, à gauche), Alexandre Bellangé place un chien au premier plan de ses Soldats d'infanterie au camp de Châlons en 1864. La partie de loto.

Autre témoignage offert par Le monde illustré, ce chien de la légion étrangère tombé à Solferino (1859) aux côtés de ses compagnons d’armes.

Souvenirs de Solférino

Que des chiens aient été présents dans quelques unités de la guerre de 1870 n’est donc pas totalement dénué de fondements. L’hypothèse se trouve confortée par les deux maîtres de la peinture militaire relative au conflit franco-prussien, deux artistes réputés pour leur exigence en termes d’authenticité des détails. Dans Entrée des parlementaires allemands à Belfort le 16 février 1871 (1884), de Neuville place un chien au premier plan à gauche. Rien n’indique que cet animal soit associé à une unité militaire. Il y a tout lieu de penser, au contraire, qu’il figure un animal errant ou attaché à une famille belfortine. Le détail si visible ne manque pas toutefois d’étonner (du 3 novembre 1870 au 18 février 1871, la ville a subi un siège de trois mois et demi) et d’interroger.

De neuville, entrée des parlementaires allemands à Belfort, le 16 février 1871, 1884

En revanche, avec le chien proposé par Édouard Detaille dans son panorama de Rezonville, Tambour-major de la garde impériale et son chien, le doute n’est plus permis. L’artiste propose bien la représentation d’un animal fétiche attaché à son maître.

tambourmajor_de_la_garde_impe91052

Ces œuvres n’expliquent pas l’initiative de Férat. Elles ne présument pas non plus d’une réalité répandue. La présence des chiens dans les armées françaises de 1870 est sans doute anecdotique. L’administration des Postes françaises imagina bien de les utiliser comme passeur de messages.  « En janvier 1870, le ballon Général Faidherbe les déposa en province, mais aucun des chiens n'est revenu dans Paris. » (Wikipédia) Mais, au regard de ce qui se passaient dans les troupes allemandes où la présence de chiens à l’initiative des soldats est avérée, les Français semblent en « retard » sur la question. En témoignent ces quelques lignes extraites du livre de Patrick Cendrier intitulé Des chiens et des hommes. En page 157, l’auteur ouvre un chapitre sur les chiens sanitaires par une anecdote qui se déroule précisément à Gravelotte (comme le tableau de Férat) : « le 19 août 1870 (…) on trouva en parcourant le champ de bataille de Gravelotte deux blessés de la brigade mixte Lapasset, tombés dans la journée du 16 août et réfugiés à une distance d’environ trois cent mètres l’un de l’autre dans des excavations de terrains. Ils n’avaient pas vu âme qui vive depuis l’instant où ils étaient tombés et pourtant le terrain avait été traversé par les belligérants et fouillé par les ambulanciers. Il est hors de doute qu’un chien dressé à cet usage les aurait rapidement découverts. »

Ces constats ne répondent pas à la question soulevée par la lithographie de Férat : un des régiments impliqués dans les combats de Gravelotte avait-il une mascotte canine qui s’exposa lors des assauts du jour ? L’énigme reste entière.

année 2015

 

Information rajoutée à ce message le 4/07/2016 :

Dans une lettre du 7 octobre 1870 adressée à son amie Louise Swanton-Belloc, Adélaïde de Montgolfier raconte une foule "qui entourait un mobile rapportant un bout du sabre d'un officier prussien (ce mobile en a tué trois Prussiens) et ramenait aussi le chien d'un d'eux". [in Emma Lowndes, récits de femmes pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871), L'Harmattan, Paris, 2013 ; page 119]

 

Mise à jour du 05/06/2017

Le konprinz devant la dépouille du général Douay

"Ici gisait le cadavre du général français Douay, son petit chien sur les jambes ; son aide de camp, qui avait été blessé à ses côtés, un homme aimable, instruit, m’a dit que le général avait été touché… par notre artillerie si efficace." (Journal de guerre du Prince Frédéric Charles).

Dans son célèbre tableau Le Kronprinz Friedrich-Wilhem devant la dépouille du général Abel Douay (1888), Anton Von Werner multiplie les détails. Outre les restes du repas sur la table (à gauche), on notera la présence d'une machine à coudre placée sous la fenêtre. Un tissu sur lequel vient d'être cousue une croix-rouge est encore sur la chaise. Les Français n'ont pas encore eu le temps de hisser ce drapeau à proximité de la maison transformée en ambulance.

Dans le cadre de ce message, on notera surtout, la présence d'un chien sur le corps du défunt. Ce détail authentifié par le Kronprinz dans son journal de guerre suggère l'idée que le général était accompagné de cet animal lors de la campagne.

 

Mise à jour du 05/11/2017

Oscar Huguenin est un peintre suisse qui fit de nombreux dessins de l'armée Bourbaki réfugiée en Suisse. Parmi ceux-ci, L'hommage d'un frère d'arme est une parfaite illustration de la présence de chiens accompagnant les soldats.

Sur Huguenin, voir la biographie mise en ligne par La société neuchateloise de généalogie. Voir aussi le musée de La Sagne (lieu de naissance du peintre et romancier).

Huguenin (Oscar), débris de l'armée de Bourbaki

 

Mise à jour du 08/11/2017

Olivier Berger réagit au message ci-dessus en me signalant un article qu'il a publié en 2014 dans le cadre d'un colloque-rencontre du groupe "des bêtes et des hommes". Antérieur à mon texte, cet article confirme la présence des chiens auprès des armées dans la cadre de la guerre de 1870. Sur la base d'autres sources, et se penchant davantage sur les bêtes qui accompagnaient les Prussiens, il nous donne d'intéressantes informations sur le rôle ou l'image de ces chiens dans le cadre de la guerre. Ses conclusions sont fort différentes de celles évoquées ici, mais pas forcément en opposition. Je renvoie toute personne intéressée à ce texte :

 

Des chiens de 1870Berger (Olivier), "Chiens des Français, chiens des Allemands : une représentation particulière durant l'occupation de 1870", Une bête parmi les hommes : le chien. De la domestication à l'anthropomorphisme, Troisième rencontre internationale des Bêtes et des Hommes. Amiens, Encrage Université, 2014. p. 365-382.

 

 

Mise à jour du 01/01/2018

Morel, illustration chants du soldat

La présence du chien se lit encore dans cette gravure de Morel , illustration des Chants du soldat. Mais l'animal ainsi représenté peut être un chien errant qui accompagne la troupe sans lui être lié. scène guerre MataiviaIl n'en va pas de même dans cet autre figuration qui met en scène un chien participant au combat contre des Prussiens en opération de pillage. L'animal, en l'occurrence, réagit en solidarité avec des soldats, nullement des villageois. Il est bien dans l'attitude d'un animal de troupe.

 

 

Posté par J_F Lecaillon à 14:32 - Commentaires [1] - Permalien [#]

17 novembre 2017

MEMOIRE DE JACQUES CŒUR ET GUERRE DE 1870

Patrois (Isidore), Jacques Coeur 1872

1872, le Salon de l'école des Beaux-arts rouvre ses portes après l'interruption liée à la guerre franco-prussienne. 

2067 oeuvres ont été sélectionnées par le jury. On est loin des 5434 de 1870. Plus exigeantes, les règles de sélection ont changé (voir Lobstein). L'année terrible, aussi, n'a pas favorisé le travail des artistes : mobilisés, manquant de matériel ou trop inquiets pour trouver envie de peindre, ils ont moins à proposer.

Parmi ces oeuvres, quelques-unes évoquent la guerre qui vient de s'achever. Des artistes usent de leur talent pour traduire leur ressenti ou, déjà, faire mémoire de l'année terrible. Les différentes motivations ont été exposées dans Les peintres français et la guerre de 1870

De Neuville, bivouac devant le Bourget 1872Mais le vainqueur est encore présent sur le sol national. L'occupation se prolongera jusqu'en septembre 1873. Pour éviter tout incident diplomatique, les organisateurs décident de retirer de l’exposition quelques 70 œuvres (peintures ou sculptures). Parmi celles-ci L’oublié d'Emile Betsellère, Bivouac devant le Bourget d'Alphonse De Neuville, Alsace, 1870 d’Henriette Browne, La séparation ; Browne (Henriette), Alsace, 1870armée de Metz (29 octobre 1870) et Prisonniers environ de Metz (1er novembre 1870) d'Alexandre Protais ou Ensevelissement des morts après la bataille de Champigny, le 6 décembre 1870, par les ambulances de la Presse d’Alphonse Cornet. Susceptibles d'être interprétées comme expression de sentiments hostiles aux Allemands, les allégories comme L’espérance de Puvis de Chavannes font également les frais de cette censure. Zola crie au scandale. En vain.

Artiste déjà plusieurs fois médaillé (en 1861 et 1864) et s'étant illustré dans un peu tous les genres (paysages, portraits, scènes religieuses et historiques...), Isidore Patrois (1815-1884) présente un Jacques Cœur. Cette toile est-elle censurée ? Sauf erreur de ma part, il ne semble pas. Pourquoi le serait-elle d'ailleurs ? A priori, la référence au grand argentier de Bourges ne saurait agacer les Prussiens. Pour les contemporains, cependant, le sujet du tableau n'a rien d'innocent. Au catalogue de l'exposition, la notice d'accompagnement est sans équivoque : "Enfant du peuple, Jacques Cœur acquit par son génie financier une immense fortune, qu’il donna à la France vaincue et ruinée. Ces ressources permirent de lever une nouvelle armée, qui reconquit une partie du territoire perdu". On ne saurait exprimer plus clair appel à la reconquête des territoires perdus au moment où la Patrie s'apprête à verser les cinq milliards de francs-or imposés par le vainqueur à titre d'indemnité réparatrice.

Patrois, Jacques Coeur selon ClaretieDans Peintres et sculpteurs contemporains (2e édition revue et augmentée...1874, p. 330), Jules Claretie ne dit pas autre chose. Il voit dans le Jacques Coeur de Patrois "une sorte de tableau d'actualité" à l'heure où, "ruinée et vaincue" la France s'affranchit de l'occupation étrangère ! En d'autres termes, Patrois produit un bon (et nouvel) exemple de tableau représentant la guerre de 1870 "par analogie ou amalgame" (Lecaillon 2016, p. 146-150).

 

Source :

Clarétie (Jules), Peintres et sculpteurs contemporains. Paris, Charpentier, 1874.

Lobstein (Dominique), Préface de Sanchez (Pierre) et Seydoux (Xavier), Catalogue des Salons, 1872-1874, tome X. L'échelle de Jacob, Dijon, 2004.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, éditions Giovanangeli et des Paraiges, 2016.

Préault (Auguste), Jacques Coeur 1874

 

PS : En 1874, Auguste Préault réalise pour la ville de Bourges une statue de Jacques Coeur dont le projet est en chantier depuis... 1841. Le site des Amis de Jacques Coeur en retrace l'histoire. Celle-ci n'a, évidemment, rien à voir avec la guerre franco-prussienne. Le 15 mai 1879, la statue est enfin inaugurée sur l'emplacement qu'elle occupe encore de nos jours. Pour l'occasion, une ode à Jacques Coeur est déclamée. 

"Sous le joug étranger, la France était meurtrie
Campagnes et cités, tout courbait sous l'effroi
Bourges fut, en ces jours, le coeur de la Patrie
Et Jacques l'Argentier fut fidèle au roi.

Homme au grand coeur, bourgeois auguste
Vois aujourd'hui le peuple juste
Poser des lauriers sur ton front".

Peut-on imaginer que les contemporains n'aient pas fait la relation avec 1870 ? Il y a moyen d'en douter.

 

Posté par J_F Lecaillon à 18:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]


31 octobre 2017

LES FRANCAIS EN GUERRES (François COCHET)

Cochet, FrançoisDans ce livre, François Cochet se penche sur les hommes, dirigeants ou simples exécutants, pour « mesurer le degré d’adhésion aux conflits auxquels la France a pu participer » de 1870 à nos jours.

Cette synthèse de 540 pages a le mérite de lier la guerre franco-prussienne (1870-1871) à celles du XXe siècle, de mettre ainsi en perspective l’ensemble des guerres « modernes » sans ignorer celle qui, avec la guerre de Sécession, est considérée comme l'une des premières d'entre elles.

Une fois n'est pas coutume, la guerre de 1870 ne sert pas de prétexte. La date choisie pour entrer dans le sujet n'est pas de simple convention liée à l'histoire politique de la France. Le conflit franco-prussien tient ici sa juste place. Dans les trois parties du texte qui couvrent les deux guerres mondiales, celles de décolonisation ou les interventions militaires d'aujourd'hui, il occupe une soixantaine de pages, soit 11% du total.

Au sommaire, ces pages se distribuent ainsi :

Partie I/ Qui combat ? : chapitre 1. Les avatars de 1870 (p.17-38)

Partie II/ Pour quoi les Français se battent-ils ? : chapitre 4. 1870 Les discours légitimant de 1870 et de la Commune (107-118)

Partie III/ Les visages du combat, chapitre 8. 1870, le grand ancêtre (p. 221-256)

En 1ère partie, François Cochet soulève une question clé pour les spécialistes de la guerre franco-prussienne : "comment les Français ont-ils été amenés à élargir leurs modalités de recrutement des soldats et à contenir l’offensive qui tourne rapidement en invasion ?" Comment s’adaptent-ils (ou pas), comment passent-ils de la guerre traditionnelle à la moderne ? La défaite de 1871 s’inscrit dans leur incapacité à faire face.

En 2eme partie, l'auteur nous conduit davantage dans l'analyse des perceptions : comment les Français vivent-ils la déclaration de guerre, puis ses différentes facettes ? Il s'appuie sur de nombreux témoignages pour montrer la variation des réactions et proposer ainsi des clés bien utiles pour comprendre les résultats de l'Année terrible. Au-delà, il jette un pont vers 1914, montrant comment l'expérience de la guerre (déjà partiellement "totale") a pu justifier le pacifisme de quelques-uns, mais surtout le discours sur la nécessaire conquête coloniale (objet d'autres chapitres) ou celui de la Revanche.

En 3eme partie, François Cochet montre comment en termes de matériel, type d'opération, logistique, rôle des forces irrégulières...etc., la guerre de 1870 se situe entre tradition et modernité. Mais il ne limite pas son propos à ce constat. Il s'emploie, une fois encore, à mettre 1870 en perspective et s'efforce d'expliquer comment la modernité qui pointe dans le conflit franco-prussien annonce celle de la Grande guerre. L'un de ses sous-titres de partie l'exprime clairement : "Mitrailleuses, tranchées, puissance de feu et rôle de l'artillerie. (Presque) tout 1914 dans 1870". Le lien est ainsi fait entre les deux conflits, l'évolution des "Français en guerres" posée pour cette séquence.

"Au final la guerre de 1870 est extraordinairement pédagogique en termes militaires" écrit François Cochet. On ne saurait mieux dire.

4e de couverturePetite citation en guise de résumé concernant la guerre de 1870 (page 221) : « La période de la guerre franco-prussienne et de la Commune est sans doute celle qui, parmi les guerres de la période contemporaine, marque le plus ouvertement le basculement entre le XIXe siècle et un précoce XXe siècle, en termes de représentations mentales de la bataille. Dans ses différentes phases, la guerre de 1870 connaît de multiples aspect du combat. Aux affrontements traditionnels en rase campagne, elle ajoute le terrible combat urbain […] Elle voit aussi le recours à des troupes irrégulières, qui confèrent une dimension sinon nouvelle, du moins déconcertante pour les troupes allemandes qui les combattent. Pour toutes ces raisons, la morphologie de la bataille dans ses versions de 1870 et 1871 revêt une dimension matricielle ».

 

 

Posté par J_F Lecaillon à 09:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

30 octobre 2017

COMPLOT CONTRE LE ROI DE PRUSSE EN 1870 (Olivier Berger)

régicides-en-france-et-en-europe-xvie-xixe-siècles"Théorie du complot" dans la France occupée de 1870 ? Olivier Berger parle plutôt de "mythe", de rumeurs qui mobilisèrent les services de sécurité allemand durant le conflit franco-prussien.

Réalisée dans le cadre d'un colloque consacré à la question des régicides en Europe (XVI-XIXe siècles), Olivier Berger se penche sur le cas du roi Guillaume de Prusse dont la disparition à l'occasion d'un attentat pourrait (peut-être ?) changer le cours de la guerre et ses effets politiques. Les rumeurs courent ; inquiets, les Allemands répriment. "Question inédite". L'épisode est peu connu. Il témoigne d'une préoccupation du grand état-major prussien. Il est un bel exemple, aussi, de l'écart qu'il peut y avoir entre les réalités du terrain et la perception qu’en ont les différents acteurs. La rumeur fait rarement la "grande histoire" mais elle suscite des comportements qui peuvent avoir leur importance.

Dans la ville de Versailles choisie pour recevoir le Grand Quartier Général prussien, Olivier Berger analyse les causes d’une crainte et les moyens mis en oeuvres par le responsable de la sécurité allemand (W. Siebert) pour déjouer toute tentative d'attentat. Ne voulant rien laisser au hasard, Siebert met en place « un véritable régime de terreur ». Dans cette bataille, il s'appuie sur un réseau d'agents dormants, "en majorité français". Sur ce point, Olivier Berger observe : « Si la question des espions a marqué les civils – qui croyaient en voir partout au début de la guerre – elle est une réalité dont il faut tenir compte ». En d'autres termes, la fumée de l'espionnite si répandue en 1870 trahissait à Versailles l'existence d'un foyer effectif ! La situation, en l'occurrence, révèlerait aussi une situation un peu paradoxale :  C’est quand il y eut le moins d'espions - "au début de la guerre", autrement dit en août-septembre 1870 - que les Français en virent partout ; mais quand ils furent les plus actifs (à partir d'octobre, à Versailles) ils auraient commencé à moins s'en plaindre !? A vérifier ! 

Au-delà des faits qui montrent comment les services de sécurité assuraient la sécurité de leurs dirigeants, l'affaire témoigne des peurs des Allemands concernant les populations civiles qu'ils trouvaient "très hostiles". Dans la mesure où elle a pu participer de l'entretien des craintes allemandes jusqu'en 1914, cette petite histoire de complot contre le roi Guillaume montre combien la manière dont sont perçus des événements peut être aussi importante que la réalité de ces mêmes événements. Voilà de quoi attiser la curiosité des lecteurs.

Référence complète de l'article :

Berger (Olivier), « On veut assassiner le roi de Prusse ! Mythe du complot et répression militaro-policière en 1870-1871 », p.491-510. in Régicides en France et en Europe (XVIe-XIXe siècles). Actes du colloque international organisé par la Société Henri IV, le Musée national du château de Pau et l'Université de Pau et des Pays de l'Adour - ITEM. Édité par Philippe CHAREYRE, Claude MENGES-MIRONNEAU, Paul MIRONNEAU, Isabelle PÉBAY-CLOTTES. Cahiers d’humanisme et renaissance, n°139. Genève, Droz, 2017

 

Posté par J_F Lecaillon à 18:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

24 octobre 2017

JULES DIDIER SEVESTE, MORT A BUZENVAL

Utrillo, rue Seveste 1923Connaissez-vous la rue Seveste ?

Sans doute pas et c'est fort compréhensible.

Située dans le 18è arrondissement de Paris, près de Montmartre, elle a ainsi été baptisée en 1875, en mémoire du comédien Jules Didier Seveste de la Comédie française, petit-fils de Pierre-Jacques Seveste lui-même homme de théâtre.

Lieutenant au bataillon des carabiniers parisiens, Jules-Didier Seveste participa à la bataille de Buzenval (19 janvier) au cours de laquelle il fut blessé. En compagnie du peintre Carolus-Duran, Jules Clarétie croise son chemin le lendemain du carnage, au moment où il est évacué vers une ambulance. "(Il) souriait" écrit l'homme de lettres qui ne sait pas - au moment de leur rencontre - que le jeune homme ne survivra pas à ses blessures.

Seveste est transporté à l'ambulance de la Comédie-Française où il est amputé. Le 25 il est décoré de la légion d'honneur. Au grand dam de ses amis comédiens, il décède de ses blessures le 30 janvier.

Le sculpteur Léon Fagel réalisa son buste conservé à la Comédie française.

La rue seveste aujourd'hui

A l'instar des artistes des Beaux-arts évoqués dans le message intitulé Artistes perdus de 1870, les théâtres parisiens payèrent un lourd tribu à la guerre de 1870. Plusieurs, comme Seveste, sont tombés à Buzenval : Charles Bernard (violoncelliste à l’orchestre Pasdeloup) et Vercollier (ancien directeur du Vaudeville) ; Boullard (chef d’orchestre aux Variétés) y est grièvement blessé. Commandant du bataillon des carabiniers parisiens auquel appartient Seveste, Pérelli (pianiste) est blessé à Montretout ; il meurt de ses blessures à l’hôpital du Palais-Royal. Moreau (compositeur), gendre d’Adolphe Adam, est tué à Châtillon. Hodin (du théâtre de la Porte-Saint-Martin), meurt en mai 1871 des suites de ses blessures.

Le ténor Duchene d'après TouranchetLe ténor Duchêne a vu la mort de près. Gustave Labarthe rapporte qu'engagé dans les francs-tireurs de Lipowski, il est fait prisonnier et condamné à être fusillé. Convié à exprimer ses dernières volontés, il dévoile accidentellement qu'il connaît bien Mlle Schroeder avec laquelle il a chanté à l'Opéra comique. L'officier prussien (qui maîtrise parfaitement le Français) se trouble. Il connaît la jeune femme qui est elle-même d'origine allemande. Il finit par surseoir à l'exécution et libérer son prisonnier. Celui rejoint les francs-tireurs et participe à la défense de Chateaudun où il est blessé.

 

Source : Labarthe (Gustave), Le théâtre pendant les jours du siège et de la Commune (juillet 1870 – juin 1871). Paris, Fischbacher, 1910.

Posté par J_F Lecaillon à 17:49 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

D'UNE GUERRE A L'AUTRE, FELIX POTIN ON Y REVIENT

"Felix Potin, on y revient"

Tel est le slogan qui popularise les magasins Félix Potin au début des années 1930 !

Mais les initiateurs de la formule croyaient-ils si bien dire ?

Né en 1820, Félix Potin est un épicier qui s'installe à Paris (9e arrondissement) en 1844 et révolutionne vite le métier. Sa réussite lui permet d'ouvrir en 1860 un second magasin, au 103 boulevard de Sébastopol, à l'angle de la rue Réaumur. En 1864, une nouvelle épicerie ouvre au 47 boulevard Malesherbes. A partir de 1870, la "maison Félix Potin" (qui réunit sous la même enseigne les deux magasins fondés dix et six ans plus tôt) propose un nouveau service : la livraison à domicile. Mais la guerre franco-prussienne qui éclate six mois plus tard contrarie ce projet ainsi qu'en témoigne le tableau ci-dessous.

Pendant le siège de la capitale, les Parisiens font la queue boulevard de Sébastopol. Alfred Decaen et Jacques Guiaud associent leur talent pour immortaliser la scène (1870).

Potin à l'angle rue Réumur bd sébastopol

46 ans plus tard (en 1916), la même attente s'observe aux portes du magasin de la place Malesherbes. Siège ou pas, la guerre impose les mêmes restrictions et les mêmes réactions.

queue devant F potin grande guerre (1916), 45-47, boulevard MalesherbesL'occupation allemande pendant la Seconde guerre mondiale donne-t-elle lieu à situations identiques ? Peut-être. Je n'ai pas trouvé d'image permettant de le certifier. Le rationnement étant aussi important, sinon plus, gageons que la présence de l'ennemi générait d'autres manières de faire face à la pénurie, suscitait l'émergence d'autres circuits de distribution. A contexte différent, solution différente.

En 1968, en revanche, surprise : Les grèves provoquent de nouvelles attentes des consommateurs !

13_Greves-Paris-mai%2068-J-P_-Rey

De là à en déduire que la crise de mai provoqua l'équivalent d'un état de siège ou d'une Grande guerre, il y a un pas qu'il vaut mieux ne pas franchir trop vite ! :)

Posté par J_F Lecaillon à 11:51 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 octobre 2017

SOUVENIRS DU SIEGE DE PARIS (JAMES TISSOT)

Campement du parc d'Issy (1871), Souvenir du siège de ParisJacques-Joseph Tissot (alias James Tissot, 1836-1902). 

 

 

Tissot (James), les tirailleurs de la SeineArtiste peintre français, spécialiste des sujets mondains, Tissot expose pour la première fois au Salon de 1859, mais il se fait surtout remarquer à partir de 1864. Il est l'un des premiers à explorer le japonisme. Il fréquente Monet, Whistler, Degas, Stevens... La guerre de 1870 le rattrape. Il y participe en s'engageant dans les Tirailleurs de la Seine, unité dans laquelle s'enrôlent de nombreux artistes (Berne-Bellecour, Cuvelier, Jacquemart, Leloir, Leroux, Vibert...).

Portrait de Sylvain Perier du 139e régiment (1870), souvenir du siège de ParisDePortrait de Bastien Pradel de Figeac (1870), souvenir du siège de Paris cette expérience, il tira plusieurs dessins, dont les portraits de Bastien Pradel de Figeac et celui de Sylvain Périer, du 139e Régiment (1870). C'est le moment encore plaisant, sans doute, où le civil s'amuse de l'uniforme qu'il endosse, du paquetage qu'il reçoit, de l'aventure annoncée, peut-être.

 

De tous ces dessins, toutefois, le plus émouvant reste sans doute celui qu'il intitule "Le premier tué que j'ai vu" (1870). Au-delà du travail artistique, Tissot livre soudain un témoignage brut, celui de la guerre telle qu'elle se présente au civil quand les affaires sérieuses commencent.      

Le premier tué que j'ai vu (1870), Souvenir du siège de Paris

De la guerre, Tissot ne laisse que trois autres oeuvres, deux dessins (Le foyer de la Comédie française achevé en 1875, La Grand garde achevé en 1878) et la seule toile qu'on lui connaisse Le jeune blessé. De l'Année terrible, dans la décennie qui suit, il semble ne lui rester que le souvenir des blessés, du froid... de l'humiliation ou de la colère ? 

Le foyer de la Comédie française (1875), Souvenir du siège de Paris

Tissot (James), jeune soldat blessé

 La Grand Garde (1878), Souvenir du siège de Paris

 

 

 

 

 

 

Sources bibliographiques :

Wikipédia : James TissotTissot, autoportrait

Lévêque (Jean-Jacques), Les années impressionnistes, 1870-1889, ACR Éditions, 1990.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, Giovanangeli éditions, 2016.

James Tissot est né à Nantes. Six des dessins présentés ci-dessus sont au Musée des Beaux-arts de cette ville.

 

 

 

Posté par J_F Lecaillon à 18:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]