Mémoire d'Histoire

A LIRE

FEMMES ET LA GUERRE-V1-1Les Femmes et la guerre de 1870-1871

Aux Editions Pierre de Taillac

Des infirmières aux combattantes en passant par les informatrices, les ouvrières ou les femmes d'influence, petit tour d'horizon de l'activité des femmes et de leur participation active à la lutte, une histoire trop longtemps occultée par des discours historiographiques et des hommages sous le contrôle des hommes.

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Pour se faire une idée, une première recension ici.

En complément, feuilletez le diaporama consacré à ces femmes.

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Vient de paraître aussi, aux éditions Lamarque : Un autre regard sur la guerre de 1870-1871, les actes du Colloque qui s'est tenu en septembre 2020 à l'école Saint-Cyr de Coëtquidan. Voir la recension ici.

A l'occasion du 150eme anniversaire, les Editions du Toucan/L'Artilleur rééditent La Commune racontée par les Parisiens. Ci-contre, la recension que Jean-Louis Cabanès en fit lors de sa première édition, en 2009.

et encore :

Un-autre-regard-sur-la-Guerre-de-1870-1871

 

 

 

 

voir la recension

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table des matières

 

Je recommande aussi la lecture d'un article d'Erwan Le Gall à propos du témoignage d'un soldat breton de 1870 : "La glorieuse défaite de Lucien Burlet". L'analyse dit bien les précautions qu'il faut prendre avec ce type de documents.

Mise à jour des bibliographies de témoignages : "biblio de 1870".

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01 février 2023

ECHANGES DE FORCATS EN 1873

L'illustration 1873-10-18 forçats alsaciens optant pour l'Allemagne

L’histoire des optants pour l’Allemagne est moins connue en France que celle des populations ayant fait le choix inverse. À chacun ses trous de mémoire. Dans son numéro du 18 octobre 1873 (p. 253), L’Illustration publie toutefois un dessin de Miranda mettant en scène « La remise à la Prusse d’un convoi de forçats ayant opté pour la nationalité allemande ». L’image est accompagnée d’un entrefilet signé Paul Kauffmann (p. 255). Kauffmann précise que c’est le 6ème convoi du genre, en échange desquels la France reçoit des « pensionnaires » (sic) aussitôt internés à Clairvaux ou d’autres prisons. Ce récit confirme l’information de « vraisemblance » énoncée par Ségolène Barbiche dans l’article qu’elle consacre sur le site des archives nationales aux cas des Alsaciens ayant choisis d’être Allemands. L’échange de ces bagnards, parfois âgés, sur la base d’un libre choix qui ne change rien à leur statut d’internés redevables envers la société est une curiosité : peu importe la société et ses lois, la peine reste au compteur.

Est-ce à dire que ces sociétés sont sœurs à défaut d’entretenir les mêmes règles ?

Pour aller plus loin :

Ségolène Barbiche et Cyprien Henry, « Qu’est-ce que l’option ? », Fiche de recherche, Archives nationales.

 Ségolène Barbiche, « Alsaciens ayant opté pour l’Allemagne, 1872-1873 », Inventaire, Archives nationales.

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24 janvier 2023

DETOUR SUBLIMINAL DE LA MEMOIRE DE 1870 ?

Le courrier français 1887-02-13 nous l'avons eu le rhin allemandPendant tout l'entre-deux-guerres 1871-1914, la mémoire de 1870 fut l'objet d'instrumentalisations à des fins politiques. Sous la houlette de Paul Déroulède, le mouvement de la Revanche en usa à grands renforts d'articles, chansons, images et autres outils de promotion. Parfois même de façon très subliminale.

Ainsi, dans son numéro du 13 février 1887, Le Courrier Français  publie-t-il un dessin d'Adolphe Willette accompagné de la légende : "Nous l'avons eu, le Rhin allemand", vers extrait du Rhin allemand d'Alfred de Musset. Le poème date du 2 juin 1841. Par la force de ce repère chronologique, la référence à 1870 ne va pas de soi. Elle est pourtant bien présente à l'image. Le contexte est d'ailleurs très porteur.

En effet, en ce début d'année 1887, les relations franco-allemandes sont tendues. On est quelques semaines avant l'affaire Schnaebelé (20 avril) qui va faire la fortune du général Boulanger, futur Général Revanche soutenu par la Ligue des Patriotes de Paul Déroulède qui s'efforce, pour sa part, de mobiliser l'opinion depuis sa création en 1882. 1887 est aussi l'année de la création du Souvenir français. La mémoire de 1870 est donc bien d'actuallité ; elle occupe les esprits.

"Nous l'avons eu, votre Rhin allemand" cite Willette. La formule rappelle que la France ne maîtrise plus le fleuve. Et pour cause : la perte de l'Alsace a chassé les Français de la rive gauche ! Avec une représentation du Grand Condé, d'un soldat de la Révolution, d'un Gaulois et d'un Grognard du 1er Empire, Willette fait renvoi aux époques où la France eut le contrôle du Rhin. Mais c'est surtout la silhouette lointaine de la cathédrâle de Strasbourg d'une part, le cadavre qui flotte dans les eaux du fleuve qui semble avoir les traits de Napoléon III d'autre part, qui renvoient à la mémoire de 1870. Le dessin porte aussi une promesse très implicite inscrite dans un autre vers de Musset, sous réserve que le lecteur en ait le texte sous les yeux ou en mémoire : « Où le père a passé, passera bien l'enfant. » Dans le contexte, ce lecteur ne peut s'y tromper. Willette suggère que la France pourrait bien repasser le plat... ou le verre (pour faire, une fois encore, référence au texte de Musset). Il y a là un appel subliminal à la Revanche qui oblige l'historien. Réalisé par l'auteur de "Sans pardon" (1914) [voir Laurent Bihl, Adolphe Willette ou la propagande par l'outrance], cette instrumentalisation comme vecteur de la germanophobie de l'époque l'invite à redoubler d'attention face aux non-dits des sources. Ils en disent parfois plus que la parole.

 

Mes remerciements à Benoit Vaillot pour l'aide qu'il m'a apporté dans la lecture des détails de cette image.

 

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17 janvier 2023

SOUVENIRS DE LA GUERRE DANS "LA VIE PARISIENNE"

La_Vie_Parisienne_LACMA_MLa Vie parisienne est une revue illustrée à vocation principalement littéraire. Elle fut créée en 1863 par Émile Planat, alias Marcelin. Elle se proposait de publier des textes faisant échos de la vie mondaine de la capitale : récits, nouvelles, contes, morceaux choisis de théâtre, elle se voulait écho des « Mœurs élégantes, Choses du jour, Fantaisies, Voyages, Théâtres, Musique, Modes » ainsi que l’indique son sous-titre.

La vie parisienne, journée de Loigny 1871-12-02Au lendemain de la guerre de 1870, le journal publie « souvenirs d’un officier de cavalerie (en captivité – Hambourg) (numéro du 5 août 1871), « une visite aux forts, souvenir du siège » (19 août 1871), « un dernier pleur sur la garde nationale » (16septembre 1871), « impressions de chasse et de guerre » (21 octobre 1871), « souvenirs de la discipline gambettiste » (23 décembre 1871). S’y ajoutent les « simples notes » signées Puck, récits qui racontent la guerre au jour le jour en respectant les dates à un an de distance. Évocations de la vie militaire pendant la campagne, le siège de Paris ou souvenirs de captivité, ces textes s’accompagnent de dessins. Firmin Gillot en illustre plusieurs dont « deux journées d’un zouave de Charrette » (18 novembre 1871). Pour l’anniversaire de la bataille de Loigny (2 décembre 1871), le journal publie un récit de souvenir de la bataille en question.

Ces récits sont-ils inventés ou authentiques ? La nature de la revue, la qualité des textes et les détails donnés à lire plaident en faveur de l’invention ou, tout au moins, de la réécriture à des fins littéraires. Mais peu importe en matière de mémoire. Sur ce dernier point, ils témoignent :

-          Du souvenir entretenu par une sensibilité plutôt conservatrice, anti-Gambettiste.

-          De la capacité bien partagée par les Français humiliés à rire de leurs déconvenues, prémisses de la résilience et de la gloire qui sera faite aux vaincus à partir de 1874.

 La vie parisienne 1871-08-05 les morts debouts

Dans le numéro du 5 août 1871, on notera aussi la présence d’un texte intitulé « Ce que c’est qu’une bataille. Souvenirs de Rezonville ». Il est accompagné d’un dessin légendé « Les morts debout – Effets de la mitrailleuse ». Ce dessin est la représentation rare du sujet, seul Édouard Detaille – à notre connaissance – l’ayant traité de manière iconographique.

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09 janvier 2023

MÉMOIRE ET FABRICATION DES FAUX SOUVENIRS

vignette-hdn-telerama-63b40b575427e964318424Fin décembre 2022, la revue Télérama a publié un numéro spécial dédié à la Mémoire. Les historiens et chercheurs qui travaillent sur le témoignage comme source d'informations y trouveront matière à réflexions et à user du principe de précaution sur le sujet. Rien de très nouveau, certes, mais quelques bonnes pages de vulgarisation. Pour ma part, j'y trouve de quoi conforter mes propres analyses sur la mémoire de 1870 et à affiner encore les définitions que j'adopte concernant certains concepts utilisés dans mes travaux et publications. Deux articles m'ont plus personnellement interpellés.

"L'amnésie historique fragilise la paix" de Valérie Lehoux (p.26-28), réflexion sur l'apport du Mémorial de Caen et son rapport à l'Histoire.

"Leurres de vérité" de Juliette Bénabent (p. 53) concernant la fabrique des faux souvenirs et le concept de reconsolidation des souvenirs qui me semble essentiel pour une bonne approche des témoignages tardifs.

A signaler aussi, pour l'approche artistique et la relation avec les souvenirs : "La machine à recréer les souvenirs" (p. 40-41) par Charlotte Fauve concernant l'oeuvre du photographe Mathieu Bernard-Reymond qui "reconstruit les images de son passé".

Quelques citations livrées à l'état brut, qui me paraissent importantes ou qui me parlent bien :

Stephane Grimaldi« Les injonctions ne servent à rien et, il me gonfle, ce devoir de mémoire ! Il était légitime, bien sûr, à une époque où on a voulu oublier les horreurs de la guerre, notamment celle de la Shoah, dont on refusait d’entendre les témoins. Mais, en soi, la mémoire n'explique rien. Elle permet à des politiques de faire des discours moralisants qu’on reprendra des trémolos dans la voix, sans qu’on puisse comprendre ni le passé ni le présent. La mémoire fige les choses, elle est toujours du côté de la victime. À mon sens, elle s’est épanouie au détriment de l’histoire, qui est plus complexe et qui progresse, comme toutes les sciences, par remise en cause » (Stéphane Grimaldi, « L’amnésie historique fragilise la paix »).

Pascal Roullet« Quand on enregistre une information, elle passe quelques minutes dans la mémoire à court terme, avant que s’active la consolidation mnésique. Ce mécanisme, qui dure de dix à douze heures, fixe le souvenir. Une fois stable, il passe dans la mémoire à long terme, gérée par l’hippocampe, dans le lobe temporal. Il y reste pendant trois ou quatre ans, puis le cortex cingulaire antérieur prend le relais pour la mémoire à très long terme ». (Pr Pascal Roullet, neurobiologiste, université Paul Sabatier de Toulouse).

Au cours des quelques minutes précédant la consolidation, le souvenir en construction est « fragile, labile », il peut être altéré par une interruption, une autre information, une sensation…

ill_1073844_couv-loftusÀ la fin des années 1990 Susan Sara fait une découverte majeure : la « reconsolidation » : « Quand on rappelle l’information en se la remémorant, si on produit des interférences – médicaments ou électrochocs –, on peut provoquer une amnésie. Cela veut dire qu’à chaque fois qu’on réactive un souvenir il redevient fragile, comme avant la première consolidation, et pour quatre-vingt-dix à cent-vingt minutes. » C’est à ce moment qu’un élément faux peut s’intégrer au souvenir d’origine.

loftus4mid« Les vrais souvenirs comportent plus de détails sensoriels, olfactifs, visuels ou auditifs que les faux, mais seule une corroboration indépendante – une preuve matérielle ou un autre témoignage – permet la distinction » (Élisabeth Loftus).

« La malléabilité de la mémoire fait partie de notre identité. Elle nous cause des ennuis, mais peut aussi nous aider à mieux vivre » (Élisabeth Loftus).

« Loin d’une copie figée de la réalité, [nos souvenirs] sont vivants, en construction perpétuelle » (Robert Jaffard).

Robert Jaffard

 

Liens pour aller plus loin :

« Spécial Mémoire », Télérama, n° 3806-3807, décembre 2022.

Je me souviens donc je me trompe, reportage consacré aux faux souvenirs diffusé sur ARTE le samedi 10 décembre 2016 à 22h35, en co-production avec CNRS Images. Mis en ligne  sur le site de Brigitte Axelrad.

« Tous les souvenirs sont faux », Hervé Morin, Le Monde, 16 juillet 2008.

Petit lexique illustré du blog Mémoire d’Histoire.

 

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30 décembre 2022

BEAUQUESNE ESQUISSE DE REZONVILLE

Face à l'ennemi esquisse

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Rezonville, 16 août, cuirassier de la Garde relevant son officier.

Une esquisse de l'oeuvre (source : MutualArt).

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18 décembre 2022

UNE MEMOIRE ALSACIENNE ET LORRAINE DE 1870

Pabst A son ami RancLa guerre de 1870 fut l’occasion d’un traumatisme national en France. Au-delà de la défaite, le caractère incompréhensible de celle-ci suivie d’une guerre civile provoqua un choc qui justifia l’appellation d’Année terrible immortalisée par Victor Hugo. Écrivains et artistes rivalisèrent alors de talent pour traduire sur le papier, dans la pierre ou sur les cimaises, la mémoire de l’humiliation collective. La perte de l’Alsace-Lorraine renforça encore la souffrance partagée. Cette punition vécue comme injuste propulsa les deux provinces perdues au rang de figures nationales auxquelles il faudrait penser toujours quitte à n’en parler jamais (Gambetta). La dette contractée auprès des populations annexées obligeait tous les vrais patriotes. Ce devoir national prenait toutefois le risque de déposséder les victimes de leur mémoire personnelle. Il est difficile de faire la part des douleurs et des souvenirs individuels qu’elles génèrent, mais la peinture permet parfois d’en traduire l’expression. Que nous révèlent les œuvres concernant les mémoires alsaciennes et lorraines de la défaite ? Existe-t-il, en la matière, une mémoire spécifique de la guerre ? Si tel est le cas, qu’est-ce qui la distingue d’une mémoire plus nationale ?

Pour lire l'article dans son intégralité, cliquez sur le lien ci-dessous :

Une_memoire_alsacienne_lorraine_de_1870

Mémoire de la guerre en Alsace-Lorraine

L’Alsace et la Lorraine furent les premiers espaces d’affrontement franco-allemand de 1870 [...] symboles de la Patrie vaincue mais vite proclamée glorieuse. [...] Au moins soixante-douze tableaux faisant représentation de la guerre, soit près de 14,3 % des œuvres localisables, concernent l’Alsace. Les sièges de Metz (75 tableaux) et de Belfort (10) portent le décompte à un total d’au moins 157 œuvres (31,1 %). [...]

Souvenirs mis en scène par des artistes témoins, reconstitutions d’épisodes de la guerre, hommages plus ou moins personnalisés ou inventions allégoriques, figurations de la bravoure nationale, de la barbarie prussienne ou des victimes innocentes, ces œuvres qui racontent les misères et les actes héroïques de la campagne en Alsace-Lorraine sont d’abord l’expression d’une mémoire nationale. [...] La représentation de la guerre en Alsace-Lorraine ne relève d’aucun monopole régional [...] Les œuvres qui s’imposent sur les cimaises de France à partir du milieu des années 1880 appartiennent plus au corpus de la légende nationale et de la revendication revanchiste que d’une culture régionale propre.

Existe-t-il malgré tout une perception distincte du conflit de la part des Alsaciens-Lorrains ?

[...] dix-huit artistes nés en Alsace auxquels peuvent être ajoutés douze Lorrains, soit un total de trente peintres. Leurs œuvres sont très inspirées par les combats qui ont eu lieu dans leur région d’origine, mais ce choix n’est pas exclusif d’épisodes moins locaux. [...] Là encore, cette approche ne fait pas apparaître une manière spécifique d’aborder le sujet. [...]

Une mémoire spécifique des annexés

Il existe pourtant bien des œuvres qui traduisent plus nettement une perception particulière de la guerre par des artistes alsaciens ou lorrains. Mais, plus que de la guerre, celle-ci met l’accent sur ses conséquences et elle peut se résumer par deux mots clés : l’attente et l’occupation.

L’attente est incarnée par le tableau référence de Jean-Jacques Henner : L’Alsace. Elle attend  (1871). Tout est dit dans le titre. [...] L’analyse d’autres œuvres d’Alsaciens et de Lorrains permet de la conforter. [...]

La mémoire des annexés puise aussi son inspiration dans l’occupation. Cette particularité spécifique supplante la mémoire de la guerre elle-même. Deux artistes l’incarnent tout particulièrement : Alfred Bettannier d’une part, Jean-Jacques Waltz, alias Hansi, d’autre part. [...] Derrière ces deux figures emblématiques de la mémoire des provinces perdues, d’autres artistes moins connus entretiennent celle-ci et confirment l’existence de cette « mémoire de résistance passive ».  Citons à titre d’exemples les cas de Gustave Adolphe Brion [...] Camille Pabst ou Benjamin Netter [...]

Si la mémoire de la guerre en Alsace-Lorraine est un thème qui a inspiré des artistes venus de tous les horizons, y compris de l’étranger comme le britannique James Walker, en marge de celle-ci il existe bien une mémoire alsacienne et lorraine spécifique. C’est une mémoire centrée sur l’attente et la réparation. Cette dernière s’est pérennisée jusqu’en 1919 alors que le souvenir de la défaite s’effaçait lentement avec la génération née après la guerre. Elle est surtout restée distincte de la mémoire française. Le 13 février 1904, dans La Caricature, un dessin traduisait aussi le risque d’une attente trop longue : « Décidément, depuis le temps que l’on dit que j’attends, je dois être ankylosée » dit l’Alsacienne sous le titre explicite Le souvenir prolongé devient de l’oubli. Deux ans plus tard, Jean-Joseph Weerts (qui n’est ni Alsacien ni Lorrain) a traduit avec France ! ou l’Alsace et la Lorraine désespérées(1906) ce sentiment d’attente de plus en plus impatiente.

Il reste à savoir si cette mémoire spécifique telle qu’elle s’exprime sur les cimaises est confirmée (ou non) par d’autres types de sources.



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17 décembre 2022

LES LETTRES, LES ARTS et LA GUERRE

visuel_couv_Arts_5Le numéro Hors série des Chemins de la Mémoire en date de novembre 2022 aborde la quesiton des représentations de la guerre par les arts. La peinture est en première ligne mais le numéro se penche aussi sur l'expression sculpturale, musicale, photo et cinématographique, littéraire, de la BD et des pratiques plus artisanales également. De 1870 à nos jours, tous les types de conflits sont peu ou prou évoqués. Au-delà de l'expression artistique et des représentations qui, en soi, prêtent déjà à d'enrichissantes analyses, le numéro aborde les questions du sens de l'exercice (partie 2), de la relation entre les artistes et le métier des armes (partie 1), entre la guerre et le cinéma (partie 3), le rôle des institutions et des historiens (partie 4), les pratiques aux Etats-unis ou dans le monde soviétique (partie 4). Un numéro très complet, fort d'une iconographique riche et de qualité. A ne pas manquer.

 

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15 décembre 2022

ALLÉGORIE DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878

Benner Jean et Emmanuel Allégorie de l'Expo universelle de 1878 1878

La défaite française de 1871 provoqua un véritable traumatisme national. Mais celui-ci n’a pas nourri le seul rêve d’une revanche armée. Si le refus de la guerre porté par les pacifistes eut du mal à rassembler, le pragmatisme imposa vite à la majorité des Français l’idée de reconstruire la puissance nationale sur la base de valeurs positives. Le règlement des cinq milliards de mark-or de réparation étant acté et les dernières troupes d'occupation allemande s'étant retirées (1873), cette reconstruction put être mise en oeuvre. Seule la perte de l’Alsace-Lorraine laissait sur les épaules du pays tout entier le poids d’une dette envers les populations annexées. À l’instar de l’Alsacienne de Jean-Jacques Henner (L’Alsace. Elle attend), celles-ci étaient condamnées à attendre que Justice leur soit rendue.

Dans le cadre d'un redressement que les autorités annonçaient vouloir fonder sur l'éducation, la science, l'industrie et les arts, la France se posa aussitôt comme patrie vertueuse, promotrice de Paix, de Prospérité et de Justice. Pour elle, le droit devait primer sur la force selon une formule qui inversait celle (apocryphe ?) prêtée à Bismarck. Peintre d’origine allemande naturalisé Français en 1847, Henri Lehmann s'empressa de mettre cet objectif en scène (Le Droit prime la Force, 1873).

L’exposition universelle qui se tint à Paris en 1878 fut l’occasion pour la France de montrer au monde qu’elle avait su relever le défi. La manifestation lui donnait l’opportunité de prendre une revanche au moins symbolique sur l’adversité de 1870 et de se présenter comme glorieuse. À ce titre l’Allégorie de l’exposition universelle réalisée par Emmanuel et Jean Benner est l’expression même de cette fierté nationale retrouvée.

Le tableau fait la part belle à la Patrie des droits de l’homme dont les couleurs encadrent l’estrade sur laquelle se tient la figure féminine de la République. Celle-ci brandit une couronne de laurier en direction d’une femme à moitié nue qui s’avance vers elle. Cette dernière figure est l’Allégorie de Paris ainsi que le révèle le revers de la médaille de l’Exposition gravée par Eugène-André Oudiné. La figure de la femme allongée dans la partie basse de la médaille est identifiée par le blason et la devise de la ville qui l'accompagne. En arrière-plan de leur tableau, les frères Benner plantent le décor : palais du champ de Mars et dôme des Invalides à droite, Trocadéro en partie escamoté à gauche, Butte Montmartre et Seine au centre. Comme inscrit sur le fronton de l’estrade, honneur à « Paris 1878 ». Gloire à la capitale nationale !

Gloire à la cité du peuple vaincu mais relevée et debout sept ans après le siège de l’année terrible. Faire ainsi référence au Gloria Victis d’Antonin Mercié (1874), la sculpture qui vaut à ce dernier de recevoir la médaille de l’exposition et de voir son œuvre placée au centre du champ-de-Mars, peut être discutée. La figuration du David du même artiste tenue par l’allégorie des Arts au premier plan à droite du tableau la justifie pourtant. Ce choix du David peut surprendre. À la différence du Gloria Victis de 1874, la sculpture présentée au Salon de 1872 n’avait pas été bien accueillie par la critique. Si cette dernière avait reconnu les qualités plastiques de l'oeuvre, elle jugeait le personnage trop malingre, figurant un roi vainqueur peu fait pour séduire la fragile République sortie vaincue du conflit franco-prussien. En 1878, en revanche, cette République triomphe de ses adversaires intérieurs (victoire électorale d’octobre 1877) et se pose comme distributrice de paix à l’occasion de la Fête de la Paix et du Travail du 30 juin 1878 immortalisée par les tableaux de Claude Monet (La rue Montorgueil, 1878) et d'Edouard Manet (La rue Mosnier, 1878). Elle avait donc toutes les raisons de se sentir proche du beau jeune homme qui rengaine son épée tandis qu’un ange ailé désigne du doigt le texte inscrit sur la table de la loi sur laquelle la République pose sa main, comme dans le tableau de Lehmann cinq ans auparavant.

Gloire à Paris, capitale vaincue mais redevenue capitale de la sciences (allégorie de l’architecture à gauche tenant la maquette de l’Opéra Garnier inauguré en 1875), de l’industrie (allégorie à droite en robe mauve), des arts (figure en robe verte tenant le David), de l’universalité matérialisée par la présence de femmes en costume évoquant les régions et les colonies (Cochinchine en robe rouge à gauche ; Afrique du nord à droite ; comptoirs des Indes peut-être). Toutes ces femmes regardent dans la même direction : vers la République qui, désormais, est la France.

Quatre figures font exception : 1/ les deux qui encadrent la République et qui regardent vers le spectateur. Faute d'informations, nous ignorons leur identité ; 2/ les deux en noir, incarnations de l’Alsace et de la Lorraine. La présence de ces dernières n'a rien de surprenant, les jumeaux Benner étant des Alsaciens nés à Mulhouse en 1836. Toute habillée de noir, l'Alsace fixe le spectateur, comme si elle entendait lui rappeler qu’elle n'est pas encore redevenue française, ce pourquoi, comme la Lorraine qui lui tient la main en signe de consolation et de soutien, elle n'est pas tournée vers la République à l’unisson des autres incarnations régionales. Dans une position qui renvoie à celle de l’Alsacienne de Jean-Jacques Henner, l’Alsace des Benner attend. La référence à Henner est justifiée par la présence d’un de ses tableaux posé au premier plan parmi les œuvres symbolisant le génie artistique national. L’auteur du descriptif du tableau mis en ligne par Drouot.com y voit La Source de Henner. Ce n’est pas la version associée à ce titre qui date de 1881. Elle n’existait pas lorsque les frères Benner réalisèrent leur allégorie. Mais le sujet renvoie clairement à une étude des nombreuses Nymphe couchée ou baigneuse nue sur lesquelles travaillaient Henner depuis une dizaine d’années déjà.

Cette œuvre comporte ainsi plusieurs niveaux de lecture, faisant coexister deux mémoires distinctes de la guerre de 1870 : une mémoire française qui expose la revanche symbolique du vaincu et la gloire faite à Paris ; une mémoire alsacienne qui, par le biais de deux de ses artistes majeurs du moment, se rappelle au bon souvenir de la mère Patrie. La France, pour autant, n’était pas oublieuse. Un pavillon Alsace-Lorraine était en bonne place dans le Parc du Trocadéro. De même, en 1889, un des quatre restaurants ouvert au 1er étage de la tour Eiffel, le bar « flamand », servira de la cuisine alsacienne, avec des serveuses en costume régional. C’était là une manière de rappeler que les provinces perdues attendaient toujours leur libération mais qu’à défaut d’en parler, les Français y pensaient toujours.

Pour complément, voir sur Mémoire d'Histoire :

Les revanches de 1878

Désirs de Revanche dans les années 1870 - novembre 2021

« La reconquête » de Frémiet

Mémoires alsacienne et lorraine de la guerre de 1870

 

 

 

 

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15 novembre 2022

MEMOIRES D'UN PLANQUE DE 1870

Le Journal Amusant 1896-09-05 Souvenirs d'un planqué

1896. Vingt-cins ans après l'humiliante défaite, la revanche toujours sur le métier remisée, le Prussien et ses espions restent pour de nombreux Français l'ennemi à abattre. Fin 1894, l'un d'eux - un certain Dreyfus - vient d'être aux yeux de tous "justement" condamné. Pour nourrir le projet de reconquête des provinces perdues, les souvenirs de la guerre sont expressément entretenus. Ils trouvent même matière à se dire d'autant plus vivement que beaucoup de militaires de carrière parvenus à l'âge de la retraite en profitent pour sortir du silence que le devoir de réserve leur commandait de garder. Dans la dernière décennie du siècle, les publications de mémoires ou récits de guerre relatifs à la désastreuse campagne de 1870 connaissent un vif regain.

Dans ce contexte, Le Journal Amusant publie dans son numéro du 5 septembre 1896 "Les récits de guerre" d'Henriot. Il s'agit d'une fiction mettant en scène un pseudo combattant de 1870 revendiquant sa part de reconnaissance nationale. Le récit a vocation à se moquer des héros de la dernière heure, les chasseurs de médailles imméritées. Alors que les vétérans de 1870 demandent à l'Etat la reconnaissance officielle de leurs mérites qu'ils n'obtiendront qu'en 1911, l'ironie d'Henri Maigrot, alias Henriot, peut paraître bien déplacée. Elle témoigne toutefois de la variété des mémoires et, parmi celles-ci, des reconstructions du passé qui les polluent du fait de la la fragilité naturelle et de la malléabilité des souvenirs.

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