Mémoire d'Histoire

LES VASTES PALAIS DE LA MEMOIRE

augustin"j'arrive aux grands espaces et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d'objets. Là est emmagasiné tout ce que construit aussi notre esprit, soit en agrandissant, soit en diminuant, soit en modifiant de quelque façon les objets atteints par les sens, et toute autre image déposée là et mise en réserve, qui n'est pas encore engloutie et ensevelie dans l'oubli. Quand je suis dans ce palais, j'appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire. Certains s'avancent à l'instant ; certains se font chercher assez longtemps et comme arracher à des sortes d'entrepôts plus secrets ; certains arrivent par bandes qui se ruent, et, alors que c'est un autre que l'on demande et que l'on cherche, ils bondissent en plein milieu avec l'air de dire « Peut-être que c'est nous ? » Et la main de mon coeur les chasse du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que se dégage de l'obscurité celui que je désire et qu'il s'avance sous mes yeux au sortir de sa cachette.

Elle est grande cette puissance de la mémoire, excessivement grande, mon Dieu ! C'est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? Et cette puissance est celle de mon esprit ; elle tient à ma nature, et je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis. [...] La stupeur s'empare de moi."

Augustin, Les confessions, Livre X.

Souvenirs : produits de nos perceptions (rétention primaire), tout ce qui relève des sens et qui s'imprime dans la mémoire sous formes d'images, d'odeurs ou de sons (mémoire du passé).

Mémoire : réserve de souvenirs échappés de l'oubli, et qui s'en dégagent selon ce que Je désire, au gré de ses besoins (mémoire du futur).

Je : gérant de cette puissance de l'esprit, limitée par les caprices de l'oubli et par les profondeurs inaccessibles de la mémoire, profondeurs qui empêchent Je de saisir tout ce qu'il est.

Et l'histoire ? : Quête se donnant pour ambition de restaurer les plages de l'oubli, de s'y astreindre sur la foi des souvenirs puisés dans le vaste palais des archives, des sols archéologiques et de la mémoire des autres (mémoire collective), inaccessible étoile qui tendrait à faire de l'historien un conquérant de l'impossible. Mais telle serait son charme, justement, et la limite de son travail qui mérite la qualification de "scientifique" du moment qu'il respecte les règles de la discipline.

Mémoire d'histoire, Histoire de la mémoire ? Quadrature du cercle... ?

PS : pour vous familiariser avec le sens que je donne à certains mots utilisés dans mes publications, reportez-vous au "petit lexique illustré" de ce blog.

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16 février 2019

LE PARLEMENTAIRE (de Hector à De Neuville ou l'inverse ?)

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[NB : la première partie de ce message a été publiée le 19/10/2018. Volontairement, elle est laissée à la lecture dans la mesure où, bien qu'érronée, elle fut une étape dans la compréhension d'une oeuvre]

En 1907, une petite biographie de Louis-Victor Hector, officier du génie qui eut mission d'assurer les travaux de défense du fort de la Miotte à Belfort, est publiée. L'ouvrage avait vocation à rendre justice à l'officier jugé injustement oublié. Il rapporte sa carrière et, plus particulièrement, son action dans le cadre de la défense de Belfort. Aux pages 17-19, l'auteur rapporte que la scène peinte par Alphonse de Neuville dans le tableau intitulé L'Entrée des parlementaires allemands à Belfort (1884) fait référence à un épisode survenu le 4 novembre 1870 et non - comme il est parfois imaginé - à la reddition de la garnison le 17 février 1871.

Extraits du témoignage :

page 17 : "à dix heures du matin, le major Von Grolmann, parlementaire allemand, escorté d’un clairon porteur d’un fanion blanc, se présentait sur le glacis de la Miotte (…) Il fut reçu par les officiers de la Miotte, MM. Sailly, Martel et Hector. Le parlementaire témoigna le désir d’être conduit auprès du gouverneur pour lui communiquer les intentions de son chef".

Hector fait alors prévenir le colonel Denfert-Rochereau, commandant de la place, qui notifie en retour son refus de recevoir le messager ennemi. Ce dernier confie alors à Hector (qui fait la navette) le message du général von Treskow invitant à la reddition de la place. Denfert Rochereau refuse. Le siège va donc se poursuivre. Mais l'épisode du 4 novemble ne s'arrête pas là.

page 18 : "Pendant que M. Hector remplissait cette importante mission, le froid étant très vif, le parlementaire demanda s’il ne pourrait prendre un peu de nourriture. On lui banda les yeux et il fut conduit par les capitaines Clerc, du 45e, et Martel, des mobiles du Rhône, au poste du Vallon. De la Miotte, on fit descendre le nécessaire pour un déjeuner aussi réconfortant que le permettaient les ressources de la garnison ; y prirent part le capitaine Sailly et les deux officiers ci-dessus, ainsi que le capitaine Perrin, du  84e, le lieutenant d’artillerie Vimont et Hector, du génie".

Ce qui est décrit ici est conforme à ce que représente de Neuville : un officier allemand les yeux bandés, accompagné d'un de ses hommes portant fanion blanc, entre dans Belfort sous escorte, encadré par deux officiers français. De Neuville, bien sûr, garde toute sa liberté d'artiste (sur son tableau, le parlementaire est accompagné d'un autre soldat, placé à gauche), mais ce qu'il peint ne peut pas être considéré comme une scène en relation avec la reddition de la place. En date du 17 février 1871, il n'y a aucune raison pour qu'un parlementaire allemand entre dans la ville les yeux bandés, sous la protection d'un drapeau blanc. La guerre était officiellement terminée. Tout concourt ainsi à dire que de Neuville, bien informé, traduit sur la toile l'épisode rapporté par Victor-Louis Hector, témoin au moins indirect de la scène. Il n'est d'ailleurs pas surprenant qu'il choisisse cet instant de l'histoire, lequel témoigne de la détermination des défenseurs encore à 4 mois d'une reddition qui leur fut imposée par ordre et non par la force.

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A gauche, épisode du 4 novembre. Selon Louis-Victor Hector, Von Grolmann demande à MM. Sailly, Martel et Hector à rencontrer le commandant de la place. Il n'a pas les yeux bandés, pas encore. A droite, la sortie de la garnison française lors de la reddition de la place.

L'épilogue de la journée du 4 novembre est l'occasion pour son rapporteur d'exprimer la façon dont les officiers de carrière concevaient leur métier de soldat :

page 19 : "L’entretien fut très cordial ; puis le major, les yeux bandés, fut reconduit par MM. Martel et Hector, assez loin de la route de Mulhouse et après  une poignée de mains, chacun regagna son poste. Le 5 novembre, le bombardement commençait."

Source : Hector (Louis-Victor), Un soldat. Simple récit d’un engagé volontaire de Romans. Imprimerie nouvelle, Belfort, 1907. BNF, cote 8-Ln27-53338.

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Tout ce qui précède est fort convaincant et, je le confesse, je m'y serais laissé longtemps prendre si quelques détails ne venaient imposer le doute et suggérer l'idée que nous sommes ici en présence d'une "fake mémoire". De fait, la localisation de cette scène à Belfort ne résiste pas à une critique approfondie. Plusieurs éléments se combinent pour réfuter le titre L'entrée des parlementaires allemands à Belfort toujours retenu par le musée d'Orsay. Les voici dans l'ordre où je les ai rencontrés.

1- L'anomalie chronologique : le témoignage de Louis-Victor Hector est postérieur de 23 ans au tableau. Dès lors, la question s'impose : comment l'artiste de neuville, combat de chenebierpeut-il avoir peint la scène alors qu'elle était encore inédite ? Sommes-nous en présence d'un processus de contamination d'une mémoire individuelle : Louis-Victor Hector s'est tellement imprégné de l'oeuvre qu'il s'approprie un souvenir qui ne lui appartient pas ? La réponse semble évidente, mais une contre-explication peut être avancée. De Neuville s'est rendu à Belfort au début des années 1880 en vue de réaliser ce qui est devenu En avant ! Le combat de Chenebier (1884). Il peut alors avoir rencontré Hector et s'être inspiré de son récit bien avant que celui-ci ne décide de publier lui-même ses souvenirs. Hypothèse contre une autre. Rien ne permet de savoir laquelle est juste.

2- L'information révélée par François Robichon : en 2010, celui-ci publie une biographie d'Alphonse de Neuville dans laquelle il cite des propos signés L... publiés le 17 mai 1884 dans la vie militaire : "La scène se déroule durant le siège de Péronne, dont les épaulements sont déjà effrités par les boulets." Rectification sans appel ? La prudence autorise à mettre en doute l'affirmation car L... ne fournit pas sa source. Il peut s'être trompé. L'ensemble de son récit permet toutefois d'en douter : il découvre en effet la toile (inachevée) dans l'atelier de De Neuville. En d'autres termes, il tiendrait son information de la personne la mieux placée pour dire ce que figure le tableau. Exit donc Belfort !

3- Le verdict des photos : si le doute persiste encore, le report aux images permet de le lever. La scène représentée par de Neuville ne figure pas un espace belfortain. Les vieilles cartes postales (avant destruction de la Porte de France en 1892) en attestent : la forme de la porte n'est pas conforme ; la présence d'habitations à proximité du rempart n'a jamais existé. Si de Neuville a voulu évoquer Belfort et sa glorieuse résistance (pourquoi pas), il n'a pas été authentique dans la figuration des lieux, ce qui est totalement contraire à ce qu'il a fait durant toute sa carrière. Certes, il est à un moment où il change. François Robichon l'écrit : "La fréquentation de Paul Déroulède l’amène à ses premiers engagements politiques." Ce changement - que l'on constate aussi chez Edouard Detaille - en fait de lui un peintre qui se veut désormais plus porteur de mémoire (le message d'abord avant l'authenticité) que témoin d'une histoire (priorité à l'authenticité). Il lui importe plus de dire la gloire des soldats de France que la vérité pointue des épisodes de la guerre comme il a pu le faire en 1873 dans Les dernières cartouches. Peut-être pensait-il à Belfort ; mais « son dernier tableau […] représente l’entrée d’un parlementaire dans une ville en ruines », écrit Paul Déroulède (Le Drapeau, 23 mai 1885). Pour le chantre de la Revanche, peu importe la ville. L'authenticité du cadre n'est pas l'essentiel, seul compte le message à transmettre. Rien cependant ne permet d'assurer cette interprétation. Il faut donc en revenir à la seule certitude : Belfort n'est pas le cadre du Parlementaire.

Cpa-80-Peronne-Porte-De-BretagnePéronne est-il pour autant le cadre fidèle du tableau ? Une vue ancienne de La porte de Bretagne autorise à le penser si on veut bien se rappeler que la ville a été sévèrement bombardée en 1870. Pour autant, les détails (l'arche de la porte, notamment) montrent que de Neuville se serait permis - sauf erreur toujours possible - quelques arrangements avec la réalité. Mais ces derniers changent-ils quoi que ce soit aux raisons d'être de sa création ?

Au-delà de l'authenticité des détails, la question ici soulevée est surtout intéressante dans la mesure où elle permet de montrer comment témoignages, souvenirs, devoir de mémoire et disciplline de l'histoire se mêlent et entremêlent si bien que la part entre chacune de ces positions reste toujours difficile à faire. Elle nous montre aussi comment, au niveau de la perception collective, la vérité d'une oeuvre peut vite échapper à son créateur une fois sortie de l'atelier ; ce qui compte pour le public qui s'empare d'elle, c'est la mémoire qu'il lui associe, le sens qu'il lui donne... un sens qui change avec le temps. De Neuville se rapprochant de Déroulède n'aurait peut-être pas désavoué la relocalisation de son oeuvre si celle-ci pouvait servir "l'honneur retrouvé de la Patrie". C'est possible mais nous ne saurons jamais ce qui n'est pas advenu.

Sources :

L..., La vie militaire, n° du 17 mai 1884, pages « Les peintres militaires. Alphonse de Neuville », p.272-276.

Robichon (François), Alphonse de Neuville 1835-1885, Paris, Nicolas Chaudun, 2010.

 

 

 

 

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12 février 2019

LE SABRE DE MARIE FAVIER

sabre de marie favierAvec Marie-Antoinette Lix et Jane Dieulafoy, Marie Favier-Nicolaï (née Marie Eugénie Demigneux en 1843) est l'une des femmes ayant participé à la guerre de 1870 en tant que combattante. Rattachée à l'armée des Vosges, elle fut placée sous le commandement de Giuseppe Garibaldi et servit dans le bataillon Nicolaï. Le 15 décembre 1870, à Autun, le capitaine Banet lui offrit ce sabre au nom de tous les officiers du bataillon. C'est la marque du respect qu'ils avaient pour cette femme courageuse.

Marie FavierCette pièce fait aujourd'hui partie des collections du Musée de l'Armée (Invalides). Plus d'informations sur la page allouée de leur site. Le Musée dispose aussi de cette photo qui fut présentée au public lors de l'exposition France-Allemagne 1870-1871.

 

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05 février 2019

1870, DE L'OUBLI D'UNE GUERRE

1870-1871, de l’oubli d’une guerre

Réalités et limites d’un silence mémoriel

© Jean-François Lecaillon – janvier 2019 ©

 

cabet, 1871« Comment expliquer que cette guerre soit si oubliée ? » La question est régulièrement posée aux historiens de la guerre de 1870-1871. Elle l’est de façon si récurrente qu’elle en devient presque agaçante, d’autant plus que les spécialistes n’ont pas l’expérience d’un tel oubli : ils baignent dans le sujet ! Certains de leurs interlocuteurs justifient toutefois le bien fondé de la question en soulignant que ce conflit est le berceau de la République française (4 septembre 1870[1]), celui de l’unité allemande (18 janvier 1871) et la matrice de deux guerres mondiales. Sur un tel socle, l’oubli acquiert une résonnance particulièrement surprenante. Comment expliquer un tel silence des mémoires ? Pourquoi « la ligne bleue des Vosges » n’attire-t-elle plus les regards des Français et des Allemands comme elle le faisait il y a un siècle ? Négligence confinant à l’ignorance, refoulement d’une vieille affaire de famille qui fâche, occultation plus ou moins concertée ou redéploiement des mémoires ? Pour comprendre les raisons d’un tel oubli et cerner sa nature, il faut d’abord saisir le moment où il s’est mis en place. L’identification de ce moment permettra d’en évaluer ensuite les réalités et les limites.

1945-1963, la fenêtre temporelle de « l’oubli » 

L’effacement mémoriel du conflit franco-prussien de 1870-1871 se met en place de part et d’autre du Rhin dans les années 1950, entre 1945, date de la défaite de l’Allemagne, et 1963, année du traité de l’Élysée qui matérialise la réconciliation entre les deux peuples, du moins celui de la RFA pour la partie allemande. Entre ces deux bornes chronologiques disparaissent Karl Gloeckner (3 octobre 1953) et Séraphin Pruvost (8 décembre 1955), les derniers vétérans, allemand et français, de 1870 ; c’est aussi, le moment où l’Europe glisse dans la guerre froide et où l’Allemagne s’y trouve « désunifiée » (1949). Sa « ligne bleue des Vosges » se reporte vers l’Est, sous la forme d’un rideau de fer qui devient une fronGeisen, Caricature du traité de 1963tière commune à défendre avec la France. Ce retournement des relations entre Paris et Bonn (devenue capitale de l’Allemagne occidentale) se consolide par la construction européenne, laquelle se donne pour vocation de promouvoir la paix entre les six états membres, la France et la RFA tout particulièrement. Dans le cadre des doctrines Truman (containment de 1947) et Dulles (Rollback (de 1952), elle cherche aussi, à protéger les états membres de « l’impérialisme soviétique » et de la « menace communiste ». Ce contexte précipite « l’oubli », celui naturel des individus dont la disparition efface les derniers souvenirs, comme « l’oubli » plus culturel de la géostratégie politique. Allemands et Français oublient pour mieux tourner la page et initier de nouveaux projets.

Le moment de l’oubli fournit ainsi les éléments pour en comprendre les raisons. Mais, de part et d’autre de la frontière, il ne se réalise pas de façon strictement parallèle.

Temps et contretemps de « l’oubli » français

En France, l’effacement de l’humiliante défaite de 1870 s’amorce dès 1918 et se consolide à l’occasion du traité de Versailles (juin 1919). Après avoir entretenu pendant quarante-trois ans la mémoire de la débâcle pour mieux promouvoir l'idée de revanche, la victoire militaire et le retour des provinces perdues dans le giron de la mère patrie ne nécessitent plus qu’en soit entretenu le souvenir. Affaire classée pour les Français qui entretiennent désormais le souci de reconstruire leur pays. Certes, la peur d’une revanche allemande maintient la nécessité de ne pas tout oublier : la construction de la ligne Maginot est la traduction physique de cette préoccupation à ressort mémoriel.

La défaite de 1940 et la perte renouvelée de l’Alsace-Lorraine réveillent les mauvais souvenirs. La mémoire de 1870 connaît une résurgence d’autant plus vive que les hasards de la Seconde guerre mondiale rejouent la pièce sur les mêmes lieux (Sedan), dans le cadre d’une temporalité similaire (effondrement militaire en six semaines) et avec des circonstances provoquant des réminiscences troublantes (« trahison » d’un maréchal de France,Tract Pétain = Bazainechangement de régime politique en pleine guerre, perte de l’Alsace-Lorraine). Le 9 octobre 1940, à Nice, au terme d’un rassemblement populaire autour de Darnand, « on trouve par terre des petits morceaux de papier qui portent une inscription dactylographiée : Pétain = Bazaine »[2]. Dans Les trois épreuves 1814, 1870, 1940 publié en 1941, Daniel Halévy s’indigne de tels rapprochements. « Pétain, c’est Bazaine », insiste le général Leclerc fin 1943[3]. En France, le « cadavre de 1870 bouge encore », mais la Libération de 1944 permet de ranger pour longtemps l’affaire au rayon des questions réglées. 1945 confirme 1918. La page peut être tournée.

Le 22 janvier 1963, le traité d’amitié de l’Elysée met le point final à la séquence historique initiée par la déclaration de guerre du 19 juillet 1870. La construction européenne justifie l’oubli, non pas celui qui occulte, mais celui dont David Rieff[4] fait l’éloge en 2016, quand l’oubli est le prix d’une approche plus « juste » du passé, celle qui se propose de faire la part des responsabilités de chacun ; il est surtout le prix à payer pour atteindre des objectifs jugés plus intéressants : la puissance partagée au sein d’une communauté d’états. En 1979, Strasbourg devient la capitale parlementaire de la réconciliation. Fallait-il, pour parvenir à cette fin, que les Allemands acceptent, eux aussi, d’oublier.

Les ressorts de « l’oubli » allemand

« L’oubli » allemand s’inscrit dans la même fenêtre de temps qu’en France, entre 1945 et 1963. Pour en arriver à cet épilogue partagé, le chemin fut toutefois différent. Avant la Grande guerre, les Allemands n’oublient pas le conflit franco-prussien. Non seulement parce qu’il est fondateur de leur unité et du Reich, mais parce qu’ils ont conscience du revanchisme français et qu’ils veulent s’en prémunir. La mémoire allemande de 1870 se construit en partie comme une nécessité défensive (celle qu’adopte à front inversé la France, entre 1918 et 1939), conviant les Allemands à ne pas oublier les torts des Français dans le déclenchement et le déroulement du conflit de 1870. Le discours mémoriel qui se met en place insiste beaucoup sur la déloyauté des francs-tireurs qui ont pratiqué la guerre de façon « terroriste ». Au vol des pendules dénoncé par les Français répond ainsi les crimes des combattants irréguliers décriés par les Allemands.

À l’opposé de ce qui se passe en France, la défaite de 1919 ne clôt pas l’affaire. Mais le revanchisme allemand d’entre les deux guerres mondiales ne se surinvestit pas sur la mémoire de 1870 comme ce fut le cas pour les Français après l’Année terrible. Le traumatisme de 1918 (le Diktat), ravivé par l’occupation de la Ruhr (1923) puis la crise des années trente et l’avènement du Grand Reich hitlérien transforment la mémoire de 1870 en une vague toile de fond un peu surannée, dépassée et devenue obsolète au regard de souvenirs plus récents et plus cruels.

Anselm Kiefer, Occupation (1969)Le traumatisme de 1945 s’est d’autant mieux combiné avec la réaction française du moment qu’il fonctionne à l’inverse de celui de 1918. Les crimes du régime hitlérien nourrissent un sentiment de culpabilité qui provoque une double réaction : d’un côté refoulement, inhibition et volonté d’oublier, voire d’occulter ; de l’autre, volonté d’expiation, de rachat et/ou d’oublier les griefs qui conduisent à l’autodestruction. Tous ces sentiments se croisent, mêlent, superposent et combinent. Porté par un régime qui y trouve matière à justifier sa ligne idéologique, ils favorisent le désir d’oubli en RDA, celui du déni rejetant tous les crimes du nazisme sur les épaules du capitalisme ouest-allemand ; en RFA, parallèlement ou après un temps de refoulement, contre lequel des artistes comme Anselm Kiefer s’insurgent (1969), ils suscitent aussi un désir de « plus jamais ça » et de « justice »[5] conduisant à reconnaître un tort pour mieux tourner la page à défaut de pouvoir s’en absoudre.

Le cas de « l’oubli » allemand est intéressant dans la mesure où la séparation de 1949 met mieux en valeur qu’en France la différenciation et concurrence des mémoires au sein d’une même communauté d’hommes. L’analyse comparée de l’histoire des mémoires françaises et ouest-allemandes aide par ailleurs à comprendre comment une identique adversité peut nourrir un semblable « oubli » sur les deux rives opposées du Rhin : dès 1948 avec le blocus de Berlin et la mise en place du rideau de fer, puis l’érection du mur en 1961, les regards se tournent dans un même mouvement vers la nouvelle frontière, celle de l’est. À préoccupation identique, mémoire partagée… et les oublis qui vont avec.

1970-2000, consolidation de « l’oubli » pour une mémoire commune

Si l’année du centenaire (1970) est l’occasion de publications, commémorations et remémorations du conflit franco-prussien, le contexte de construction européenne ne remet pas vraiment en cause l’oubli et les raisons qui le justifient. La réunification allemande de 1990 est, à ce titre, plus inquiétante, du moins pour les Français. L’événement rend à l’Allemagne son équilibre et restaure sa place de grande puissance au cœur de l’Europe plutôt qu’aux marches orientales d’une communauté d’états. L’événement fait grincer bien des dents. La mémoire du président français de l'époque (François Mitterrand né en 1916) réveille sans doute en lui le spectre de 1870 et il est soupçonné de vouloir empêcher la reconstitution de l’unité allemande. « Il a indéniablement cherché à encadrer un processus qu’il ne souhaitait pas si rapide », reconnait Marion Gaillard[6]. Mais, précise-t-elle, « il a voulu s’assurer d’un certain nombre de garanties relatives au maintien de la paix et à la poursuite de l’engagement européen de l’Allemagne ». De fait, l’opposition à la réunification allemande est plutôt venue d’outre-manche. Mais, campée dans cette position, Margaret Thatcher ne faisait que pérenniser la politique étrangère traditionnelle du Royaume-Uni toujours soucieux d’empêcher le développement sur le continent d’une grande puissance qui menacerait l’indépendance des îles britanniques.

Dans les années 1990, la mémoire de 1870 ne fait finalement pas le poids face à celle des saignées des deux guerres mondiales, de la Shoah en pleine émergence sur la scène médiatique, du désir de paix à étendre à tout le continent débarrassé de la menace soviétique. La mémoire de Verdun, incarnée Douaumont, septembre 1984par la puissante image d’Helmut Kohl et de François Mitterrand main dans la main devant l’ossuaire de Douaumont (22 septembre 1984), est plus forte que les vieilles rivalités impériales du XIXe siècle. Elle répond mieux, aussi, à l’avenir que les deux peuples entendent se construire. Le vœu de « vivre ensemble » une puissance retrouvée autant que partagée favorise la pérennité d’un « oubli », celui rédempteur qui permet le pardon mutuel sans tomber dans le piège de l’occultation. Le passé douloureux n’est pas effacé, il est dépassé. Il n’est pas nécessaire de faire mémoire pour justifier et mobiliser, seulement pour enregistrer le souvenir et expliquer le passé. La mémoire de 1870 peut être ainsi laissée aux historiens.

Les mémoires actuelles de 1870

L’« oubli » de 1870 s’explique ainsi par le fait que l’avenir auquel aspirent les deux peuples ne commande pas d’entretenir les mauvais souvenirs qu’ils ont en commun. En cela, « l’oubli » est plutôt une bonne affaire. Mais la question abordée dans cet article est souvent posée par des personnes qui souhaitent que la connaissance de l’histoire en tant que discipline scientifique ne soit pas perdue. Ce souhait est louable, sous réserve qu’il ne soit pas contaminé par les vieux démons ou de mauvaises raisons. Aujourd’hui, la mémoire de 1870 existe mais elle s’exprime à des fins qu’il faut apprendre à distinguer. Dans ce domaine, au moins quatre types de mémoires (qui peuvent se recouper) sont identifiables.

En premier lieux, celle des « passionnés », des amateurs d’histoire, des collectionneurs, des membres d’associations de reconstitutions historiques ou patrimoniales. Ce sont des amateurs au sens noble du terme, qui entretiennent un violon d’Ingres respectable et souvent utile à la connaissance historique. Leur savoir participe de l’explication du passé tout en la mettant en scène dans des spectacles qui attirent un second type de mémorialistes.

Musée de la guerre à GravelotteLes « promoteurs » économiques sont pour l’essentiel des municipalités ou des associations qui entretiennent le souvenir du conflit à des fins culturelles et/ou touristiques. Des localités qui ont été le cadre de grandes batailles s’emploient ainsi à faire mémoire en créant des musées (voir annexe ci-dessous), en développant des manifestations ponctuelles ou saisonnières autour de monuments devenus symboles de leur ville. Ces « promoteurs » se donnent pour mission de diffuser la connaissance du passé.

Le troisième profil est celui des « nostalgiques ». Sous ce terme, peuvent être recensés ceux qui entretiennent le souvenir à une fin militante. Les bonapartistes soucieux de réhabiliter Napoléon III offrent un exemple de ce type de mémorialistes. Le désastre de 1870 n’est pas, a priori, le meilleur atout pour la fin qu’ils se donnent, sauf à démontrer que l’Empereur ne fut pas responsable de la défaite d’une guerre qu’il ne souhaitait pas. C’est un point de vue qui peut faire l’objet de débat historiographique. En cela, il entretient une mémoire qui peut se montrer utile à la connaissance. Mais la nostalgie est aussi celle qui s’incarne dans les mouvements nationalistes qui existent en France comme en Allemagne : le souci de défendre une nation souveraine, indépendante et puissante les conduit à entretenir la mémoire des succès nationaux du passé et à les instrumentaliser aux fins qu’ils servent. En Allemagne, le souvenir de la victoire éclair de 1870 peut jouer ce rôle. En France, a priori, la défaite ne peut pas susciter la même remémoration, sauf si l’événement est présenté comme un moment de résistance nationale, de défense de l’intégrité territoriale, d’union sacrée de tous contre l’invasion étrangère. Amplifiée par le souvenir des provinces perdues, la référence à 1870 peut alors se montrer efficace. La signature du traité d’Aix-la-Chapelle en janvier 2019 a montré comment des leaders politiques français ont pu – incidemment ou non – réveiller (entre autres références) le souvenir de 1870 en accusant le président français de céder l’Alsace à l’Allemagne !

Le dernier profil est celui des historiens spécialistes de la période. Pour eux, le conflit est l’objet d’une recherche professionnelle. Il peut aussi être un prétexte à conduire des réflexions plus larges sur le modèle de ce que réalisa Gérard Mordillat avec La Forteresse assiégée. Ce Docu fiction, était, au départ,le fruit d’une commande de la municipalité de Bitche, mais le réalisateur saisit l’occasion qui se présentait à lui pour « disserter sur la guerre en général » avec des militaires, des stratégistes, des philosophes, des historiens... auxquels il donnait la parole. Mais peu importe : quel que soit le but, et tant que les règles de la discipline sont respectées, les experts travaillent pour faire progresser la connaissance.

Ces mémoires de 1870 déclinées au gré d’intérêts variés rendent-elles souhaitables une restauration plus importante de son expression publique ? Le retour de mémoire est possible dans la mesure où la connaissance n’est pas perdue, elle est seulement rangée sur les rayons des bibliothèques, médiathèques et autres supports. Cependant, refaire mémoire de la guerre n’est pas forcément un vœu à entretenir. Le désir qu’il y aurait de réveiller le souvenir des vieilles blessures pourrait en effet signifier que la relation d’amitié franco-allemande serait menacée. De fait, tel qu’il se décline aujourd’hui, l’oubli de 1870 n’est pas regrettable parce qu’il ne s’agit pas d’une occultation du passé, seulement d’un acte d’économie de nos mémoires vives. Sur les disques durs de nos ordinateurs et autres types de média, la guerre de 1870 est bien enregistrée. Ceux qui veulent en connaître les circonstances n’ont que la main à tendre vers un rayon de bibliothèque ou leurs pieds à convoquer dans les salles feutrées des musées pour en découvrir l’histoire (voir l’annexe ci-dessous).

europe_timbre 1963-2013

Tel qu’il se manifeste, l’oubli de 1870 est un bon exemple d’histoire d’une mémoire. La formule peut surprendre, mais la réflexion quelle recouvre permet de comprendre comment une mémoire se construit, déconstruit, reconstruit au fil des présents successifs et des projets que les sociétés se fixent par goût, adversité ou nécessité ; elle montre en l’occurrence comment la mémoire de 1870 a nourri et entretient encore aujourd’hui des discours mémoriels (ou « régime de mémorialité » selon l’expression adoptée par Denis Peschanski) par référence à des avenirs souhaités[7].

Ne pas connaître la guerre de 1870 est le lot commun de beaucoup d’Allemands et de Français d’aujourd’hui, mais il n’y a pas de véritable oubli. La dénonciation de celui-ci trahit d’ailleurs une connaissance implicite du sujet. Oublier n’est pas toujours synonyme d’effacer, cacher ou mentir. Oublier consiste parfois à ranger dans un placard ce qui n’est pas immédiatement utile afin de libérer de l’espace pour vivre et construire autre chose.Telle serait la raison de l'oubli actuel relatif à 1870-1871.

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[1] Nous partons ici du principe que les Ière et IIe République ne furent que des essais.

[2] Cité par Delperrié de Bayac, Le royaume du maréchal, histoire de la zone libre, Paris Laffont, 1975 ; p. 201.

[3] Anecdote rapportée par le général de Guillebon, selon Francis Deleu, 20 août 2003 à l’adresse suivante http://www.livresdeguerre.net/forum/contribution.php?index=6193, consultée le 26 janvier 2019. La même année, paraît à Londres The two marshals. Bazaine & Pétain de Philipp Guedalla.

[4] Éloge de l’oubli. La mémoire collective et ses pièges. Paris, Premier Parallèle, 2018 (2016).

[5] Nous disons « justice » dans les termes utilisés par David Rieff, Ibidem, p. 138-139.
[6] « François Mitterrand et l'Allemagne, 1981-1995 », in Histoire@Politique, 2008/1, n°4.
[7] Voir les travaux interdisciplinaires menés par Denis Peschanski avec le neurologue Francis Eustache, en particulier La mémoire au futur, Paris, Essai Le Pommier, Le Pommier Humensis, 2018.
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Annexe

Mémoire de 1870 dans la France d’aujourd’hui :

Quelques pistes dans une liste non exhaustive de cette mémoire de 1870 toujours vivante, nullement « oubliée » au sens où elle serait occultée, seulement remisée dans les rayons de nos médiathèques ou au cœur de notre patrimoine. En demandant pardon à tous ceux qui ne sont pas cités ci-dessous.

En médiathèques (publications parmi les plus récentes)

Audouin-Rouzeau (Stéphane), 1870, La France dans la guerre (1989)

Roth (François), La guerre de 1870 (1990)

Tombs (Robert), La guerre contre Paris (1998)

Milza (Pierre), L’Année terrible (2009)

Lecaillon (Jean-François), Le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire (2012)

Films

Mordillat (Gérard), La Forteresse assiégée (2007) [docu fiction]

Davis (Robin), Bas-les-cœurs (2009) [téléfilm]

Présence de la mémoire de 1870 dans l’espace public français et son patrimoine littéraire encore distribué en librairie ou dans les écoles.

Barrias, La défense [sculpture]

Bartholdi, Le lion de Belfort [sculpture monumentale]

Sacré-Cœur de Montmartre [monument]

Rimbaud, Le dormeur du val [poème]

Zola, La débâcle [roman]

La mémoire de 1870 en musées remis à neuf

Bitche, musée de la citadelle, parcours cinématographique inauguré en 2006

Gravelotte, musée de la guerre, inauguré en 2014.

Woerth, musée du 6 août 1870, rénové en 2017

Loigny-la-Bataille, musée rénové en 2017

Paris, musée des Armées, Exposition France – Allemagne 1870-1871 (2017)

Mémoire de 1870 dans l’Allemagne d’aujourd’hui

Müller (Wilhelm), Illustrirte Geschichte des deutsch-französischen Kriegs 1870 und 1871. Melchior, Wolfenbüttel, 2006.

Mehrkens (Heidi), Statuswechsel. Kriegserfahrung und nationale Wahrnehmung im Deutsch-Französischen Krieg 1870/71. Essen 2008

Hammelburg (Winfried Leipold), Der deutsch-französische Krieg von 1870/71.Die Konfrontation zweier Kulturen im Spiegelbild von Zeitzeugen und Zeitzeugnissen, Würtzburg, 2015.

Arand (Tobias), 1870/71. Der Deutsch-Französische Krieg erzählt in Einzelschicksalen. Osburg Verlag. Hamburg, 2018.

Schuler (Hannes), 1870 : Die Entscheidung von Sedan, documentaire pour Arte, 2006

 


 

 

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26 janvier 2019

JEAN-BAPTISTE NORO, ARTISTE PEINTRE ET COMMUNARD

Noro (J) départ de Gambetta en ballon 1870La visite des collections permanentes du musée de Montmartre (2 rue Cortot) permet de découvrir quelques documents (photographies, dessins, gravures...) renvoyant à l'histoire de la butte pendant le siège de Paris et la Commune. C'est l'occasion de découvrir un tableau méconnu réalisé par un peintre lui-même peu connu. Son nom n'est pas même répertorié dans la base Joconde. Ce silence tient peut-être au fait que Jean-Baptiste Noro (qui signe ses toiles J. Noro), élève de Courbet fut, comme son maitre, un partisan de la Commune. Wikipédia ignore son existence. Sa biographie en ligne existe pourtant. Elle est offerte par le dictionnaire biographique Le Maitron.

Le départ de Gambetta pendant la siège de Paris, 7 octobre 1870 fait penser au même sujet traité par Jacques Guiaud et Jules Didier à la même époque. Noro était inspiré par les mêmes sujets que ses deux concurrents. Une recherche permet en effet de retrouver une autre oeuvre de Noro, répertoriée celle-là dans la base des musées de la ville de Paris sous le titre Envahissement de l'hôtel de ville par le bataillon de Belleville (1889) [voir ci-dessous], parfait pendant à L'entrée du 106e bataillon à l'Hôtel de Vill, 31 octobre 1870Il est aussi le réalisateur de Mère et deux enfants pendant la Commune, mais je n'ai pas encore trouvé reproduction de ce tableau.

Noro, envahissement de l'hôtel de ville pare le bataillon de belleville

Attention : les photos peuvent être soumises à droits d'auteur

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22 janvier 2019

"LE PASSE CONTEMPLANT L'AVENIR" (J. Clarétie)

Mort de Marceau, Laurens« Le vrai, c’est que prétendre reconstituer la vie affective d’une époque donnée, c’est une tâche à la fois extrêmement séduisante et affreusement difficile. Mais quoi ? L’historien n’a pas le droit de déserter » (Lucien Febvre, Annales d’histoire sociale, 12-1182, 1941[1]).

Au Salon des Beaux-arts de 1877, Jean-Paul Laurens présente L'État major autrichien devant le corps de Marceau (collection Sumitomo, Kyoto). L'oeuvre est remarquée comme étant l'une des meilleures de l'année. Jules Clarétie estime même que l'artiste signe là "le succès décisif de sa carrière" [La Presse du 4 mai]. Laissons au critique d'art la responsabilité de son jugement sur ce tableau d’histoire militaire, le premier à avoir du succès depuis 1871 tout en ne traitant pas de la guerre franco-prussienne. C’est là affaire de goût que tous les salonniers du moment ne partagent pas. Deux autres remarques du critique d’art sont plus intéressantes à commenter.

Cherchant à expliquer les sources de son émotion, Clarétie écrit : « On dirait le Passé contemplant respectueusement l’Avenir ». La formule, a priori, est curieuse : comment le Passé représenté par l’état-major autrichien pourrait-il contempler l’Avenir incarné par un homme mort, le général Marceau ? De fait, le propos n’a de sens que parce qu’il est tenu par un Français de 1877 qui pense l’hommage rendu à la dépouille de Marceau en fonction de ce qu’il sait du futur de la scène : au regard de l’Avenir glorieux de la France révolutionnaire, les Autrichiens de 1796 seraient les figures d’une époque révolue. Clarétie se rend-t-il coupable de relecture a posteriori de l’histoire ? Sans aucun doute mais il n’y a rien, en cela, que de très naturel : selon les neuropsychologues, chacun remodèle constamment le passé pour se fabriquer une représentation claire de soi-même et mieux maîtriser l’avenir[2]. La manière dont Clarétie interprète l’œuvre de Laurens illustre, de fait, les propos de Denis Peschanski quand celui-ci explique comment, tournée vers le futur, la mémoire se construit « dans le passé et nourrit le présent dès lors que les lois de l’histoire donnent les clés d’une représentation d’un avenir dans le présent »[3]. Dans le même temps, Clarétie se réapproprie le Gloria Victis ! d’Antonin Mercié présenté au Salon de 1874 : malgré sa mort, Marceau serait en effet la personnification de la gloire promise à la France victorieuse du XIXe siècle.

Le_Journal_amusant, Stop, Marceau, 26 mai 1877Cette interprétation des propos de Jules Clarétie est-elle trop hasardeuse ? À sa façon, l’auteur de l’Histoire de la Révolution de 1870-1871 publiée en 1872, rééditée en 1877, la cautionne pourtant : « C’est vraiment là un tableau d’histoire, et la scène est tellement vraie, poignante et frappante, qu’on peut dire, cette fois, que si elle ne s’est point passée ainsi, c’est l’histoire qui a tort[4]. » L’histoire a tort et il revient donc à l’artiste de la corriger ! Il peut s’y employer comme l’historien, en s’appuyant sur des informations issues de recherches spécifiques ; mais la démarche suggérée par Clarétie dans La Presse du 4 mai 1877 relève davantage d’un souci de reconstruire le passé en fonction du présent ou d’un futur espéré ; peut-être, même, trahit-elle le rêve caressé par Clarétie d’assister bientôt au triomphe définitif des républicains (les héritiers de Marceau) au moment où s’amorce un bras-de-fer décisif entre ces derniers et le légitimiste président de la république Mac-Mahon.[5] « L’événement représenté prend statut d’événement, car c’est cette représentation qui agit dans le présent et dans le futur », écrit encore Peschanski[6].  Sans doute n’en a-t-il pas conscience, mais Clarétie userait ainsi de la représentation exposée au Salon pour tenter d’inspirer son futur !

Detaille, salut aux blessés 1877 version diplomatique N&BLe Salon de 1877 donne à découvrir un autre tableau soulevant questions de relecture de l’histoire en fonction du présent ou d’un futur plus ou moins fantasmé : le Salut aux blessés d’Édouard Detaille. La scène est censée se dérouler en 1859, à Solferino, bataille de la campagne d’Italie gagnée par les Français et les Sardes sur les Autrichiens. Tout se passe comme si Detaille entendait illustrer le propos de Clarétie selon lequel l’Avenir du défunt Marceau sonnait le glas du Passé aux couleurs de l’Autriche. À un détail près que révèle l’histoire du tableau. Car l’œuvre exposée au Salon n’a rien à voir avec le projet initialement conçu par Édouard Detaille. D’abord intitulée Honneurs aux vaincus, la première version figurait une colonne de blessés français auxquels les honneurs étaient rendus par des Prussiens. L’épisode n’illustrait pas 1859 mais l’humiliante défaite de 1870 ! L’œuvre avait ainsi vocation à rendre aux vaincus de l’Année terrible la gloire que l’histoire avait attribuée à leurs adversaires du moment. Gloria victis ! une fois encore car, si la force prussienne avait vaincu le bon droit français, la victoire morale restait à la France… selon le point de vue des ressortissants de cette dernière, bien sûr !

Récurrente dans l’esprit des Français durant les années 1870-1880, cette façon d’attribuer la victoire aux vaincus était sans doute de « bonne guerre ». L’exposer publiquement au Salon des Beaux-arts comme l’envisageait Édouard Detaille posait toutefois problème. Critique d’art, Henri Houssaye raconte  : « On a fait observer à M. Détaille qu’il faut laisser ces scènes-là aux peintres d’outre-Rhin » Pour éviter tout incident diplomatique, l’artiste corrigea donc sa copie. Mais « ne voulant pas perdre sa composition, celui-ci alors a interverti les rôles sans changer ni la scène ni le décor. Les Prussiens sont devenus les vaincus et les Français les vainqueurs. » De manière très significative, l’œuvre changea aussi de nom : Honneurs aux vaincus devint Salut aux blessés.

Edouard_Detaille_-_La_Salue_aux_BlessésL’anecdote ne s’arrête pas là. « Cette fois-là encore, on a dit qu’on ne doit pas donner à la bataille du Mans l’épilogue de la bataille d’Iéna. M. Détaille, qui n’est pas, à ce qu’il semble, ennemi des concessions, a de nouveau modifié son tableau, sans grand’peine d’ailleurs, car il n’a eu qu’à changer en shakos et en bonnets de police les casques pointus et les casquettes plates des prisonniers pour faire de ces soldats des pseudo-Autrichiens. La scène se passe donc maintenant en juin 1859, au grand soleil de Solferino, ce qui ne concorde guère avec le sol détrempé et le ciel hivernal du paysage, ni avec les mobiles qu’on aperçoit dans le lointain, tout étonnés et bien glorieux de prendre part à la campagne d’Italie ! »[7] Tant pis pour les anachronismes, donc, l’essentiel étant ailleurs et chacun lirait dans l’œuvre ce que sa conviction lui dicterait ! L’amalgame pouvait fonctionner tout en préservant la raison diplomatique : Honneurs aux vaincus, ceux de 1859, sans doute ; ceux de 1870 aussi : non seulement parce que les uns et les autres s’étaient bien battus, mais parce que, surtout, concernant les seconds, la bataille perdue en 1871 n’était pas la guerre. Pendant toutes les années qui suivirent la défaite, l’idée en fut fortement entretenue en France. « L’histoire a tort », écrit Jules Clarétie, sans qu’on ne sache plus si c’est l’historien ou le romancier qui parle ainsi. Aucune importance, car c’était d’abord le patriote, celui pour qui l’histoire s’était jouée à contre-sens durant l’Année terrible. Pour lui, elle n’avait pas dit son dernier mot et le peintre d’histoire qui avait, selon la tradition des Beaux-arts, mission d’œuvrer à des fins édifiantes, était en droit de redonner symboliquement sens au passé avant que l’erreur ne soit corrigée, quand le jour de la revanche serait accompli ! Voilà un bel exemple d’interprétation du passé au profit d’une « mémoire du futur »[8] revendiquant la primauté internationale de la France. Le travestissement du Salut aux blessés d’Édouard Detaille (alias Honneurs aux vaincus) témoigne de l’ambiguïté des représentations que nous entretenons sur fond de souvenirs pour mieux construire nos identités et nous fixer une direction à suivre.

Épilogue :

Pierre Véron, le journal amusant du 19 mai, DetailleInachevée à l’heure où ce message est publié, l’analyse des représentations artistiques de la guerre franco-prussienne et de leur exposition aux Salons des Beaux-arts pendant les années 1870-1880 semble confirmer cette reconstruction de la mémoire collective française au service d’une revanche plus ou moins armée, nuance qui se fait selon les différentes convictions des Français de l’époque. Car tous n’entretenaient pas le même « régime de mémorialité » face aux souvenirs de la débâcle. Chroniqueur pour la revue satirique Le journal amusant, Pierre Véron présente le Salut aux blessés dans le numéro du 19 mai. Son point de vue [voir ci-contre] témoigne de la manière dont les contemporains étaient sensibles aux sous-entendus. Le souvenir de 1870 était encore trop cuisant pour que, derrière la référence à Solferino, Véron soit dupe du véritable sujet abordé par Detaille. « Les horreurs de la guerre tempérées par la politesse », ironise de son côté le dessinateur Stop dans le numéro du 23 juin du même journal. La vision que ce dernier donne du Marceau de Laurens (n° du 26 mai, voir le dessin plus haut, en marge du texte) trahit plus nettement encore la mémoire d’un dessinateur peu enclin à promouvoir une guerre de revanche. Tous les Français ne partageaient pas sur ce point les mêmes convictions.

Le_Journal_amusant, Stop, Detaille salut aux blessés 23 juin 1877

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[1] Cité par Denis Peschanski, « Et voilà donc un beau sujet », in Mémoires et émotions, Francis Eustache, Paris, Essai Le Pommier, Le Pommier Humensis, 2016 ; p. 118.

[2] Voir Boris Cyrulnick Mémoire et traumatisme, Entretien avec Denis Peschanki, p. 22 et 30.

[3] Denis Peschanski, « Mémoire du futur et futur de la mémoire », in La mémoire au futur, Francis Eustache, Paris, Essai Le Pommier, Le Pommier Humensis, 2018 ; p. 112.

[4] Étonnante formule, qui témoigne d’un goût pour l’académisme ; mais surtout de la fonction « mémorielle » de la Peinture d’histoire. Celle-ci doit idéaliser et non témoigner, en d’autres termes corriger l’histoire, la rectifier, la reconstruire, proposer une vision, interprétation, lecture revisitée. Dans quel but, sinon proposer une cohérence à ce qui s’est passé, un sens en fonction d’un futur à construire ? L’exemple type de l’action de la mémoire au futur et d’un « régime de mémorialité » (Peschanski, Ibidem, 2018, p. 120) ?

[5] 12 jours plus tard, l’affrontement se traduit par la « crise de mai » : démission de Jules Simon le 16 provoquant la dissolution de l’assemblée le 25 juin.

[6] Ibidem, 2018, p. 114-115.

[7] Revue des deux mondes, tome 21, 1877, p. 612-613.

[8] La notion est empruntée à Francis Eustache et Denis Peschanski, Ibidem.

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06 janvier 2019

LA MEMOIRE AU FUTUR

Eustache, Mémoire au futurPrésentation de l'éditeur :

Quand notre mémoire guide notre avenir...

On la pense logiquement tournée vers le passé : notre mémoire est en fait orientée vers le futur. La « mémoire du futur » est d’ailleurs une thématique de recherche essentielle depuis une dizaine d’années. Quelles sont les grandes fonctions de cette mémoire prospective qui œuvre à nos prises de décision?? Comment s’articule-t-elle avec la mémoire du passé??  Quelles sont les pathologies qui la mettent à mal?? Que peut-on attendre des recherches en cours?

Aujourd’hui, cette mémoire du futur, indispensable pour orienter notre devenir sur le plan individuel comme sur le plan collectif, est indissociable des nouveaux moyens d’information et de communication, de l’intelligence artificielle et de la robotique. Comment nos « mémoires internes » évoluent-elles face à l’usage exacerbé de ces « mémoires externes » ? Et comment les préserver, en particulier celles des jeunes générations, pour continuer à élaborer et construire notre avenir ?

Pourquoi une recension sur Mémoire d'Histoire de cet ouvrage cosigné par des neurologues, neurobiologistes et autres médecins auxquels s'ajoutent un spécialiste en intelligence artificielle, un philosophe et un historien ? Précisément parce qu'il y est question de mémoire et que celle-ci joue un rôle non négligeable dans l'analyse et l'écriture de l'Histoire. Travaillant d'abord sur des textes qui sont le produit de nos mémoires, l'historien a en effet le devoir de se pencher sur les mécanismes qui affectent celles-ci ; ce devoir est d'autant plus impérieux que ses propres écrits se projettent eux-mêmes dans un futur qui en procède.

Matière de l'ouvrage

Francis Eustache a réuni autour de lui six chercheurs pour expliquer comment fonctionne notre cerveau quand il travaille à faire mémoire (ou cesse de le faire). Les uns et les autres s'emploient par ailleurs à décrire comment nos mémoires se déclinent au temps présent de leur exercice, comment elles entrent en concurrence avec des mémoires artificielles ou comment elles puisent matière dans nos passés pour proposer des futurs. L'usage du pluriel est ici important : il témoigne de la complexité des questions abordées, de la précision sémantique dont il faut faire preuve pour bien cerner de quoi on parle, et de cette concurrence des mémoires collectives à laquelle nos sociétés plus multiculturelles que jamais doivent faire face.

Au générique de l'ouvrage, on trouve :

Francis Eustache, Mémoire au futur, mémoire du futur (p.7-12).

Francis Eustache, Les amnésiques et l'imagerie cérébrale : les origines modernes de la mémoire du futur (p.13-27).

Catherine Thomas-Antérion (neurologue), Se souvenir de demain (p.28-42).

Robert Jaffard (neurobiologiste), Le cerveau prospectif : du conditionnement à la prise de décision et aux cartes mentales (p.43-60).

Hélène Amiéva (psychogérontologue), Comment prédire l'évolution de notre mémoire ? (p.61-75).

Jean-Gabriel Ganascia (spécialiste en intelligence artificielle), Futur de la mémoire à l'ère du numérique (p.76-91).

Bernard Stiegler (philosophe), La valise, le GPS et l'hippocampe (p.92-107).

Denis Peschanski (historien), Mémoire du futur et futur de la mémoire (p.108-124).

Francis Eustache, A la recherche d'un futur perdu ? (p.125-136).

 

Brèves extrapolations "à chaud"

Chacun puisera dans ce petit livre selon sa spécialité, ses questionnements et ses besoins. Il y a trop de variations possibles pour qu'elles soient toutes évoquées ici par un lecteur qui n'est pas assez averti sur chacune d'elle pour en extraire le meilleur. Toutefois, avant que les connaissances acquises viennent enrichir de prochaines publications, profitons de cette recension pour commenter les liens que la lecture a permis d'établir avec d'anciens articles ou des travaux en cours.

1. Des notions qui permettent de mieux appréhender les récits de souvenirs. Dans sa contribution, Bernard Stiegler rappelle les notions de rétention qu'il emprunte à Husserl : la rétention primaire d'une part, qui correspond au "temps de la perception" des faits par le témoin, la rétention secondaire d'autre part, à savoir le souvenir proprement dit, cette combinaison de ce qui a été perçu par le témoin et de tout ce qui relève de son passé (son expérience). A ces deux rétentions, Stiegler en propose une troisième (la rétention tertiaire) correspondant au moment où le témoin fixe son souvenir sur un "support de mémoire artificiel" (voir p.96 ; voir aussi Ars Industrialis). Tout historien travaillant sur les récits de souvenirs trouvera profit à bien discerner ces moments où s'enregistrent des morceaux plus ou moins consciemment choisis du passé auxquels il n'a pas lui-même un identique accès : 1) ce qui a été perçu par le témoin d'étude (l'événement de son strict point de vue) qui relève du sensible et qui échappe à l'historien en tant qu'analyste extérieur ; 2) ce qui est rapporté du vivant du même témoin (son témoignage oral), mélange de mémoire épisodique et de mémoire sémantique qui change au gré du temps ; 3) le souvenir tel qu'il est usuellement étudié, récit fixé d'une mémoire telle qu'elle s'est exprimée à un temps T de l'histoire du témoin. Ces trois moments sont importants à distinguer dans la mesure où leurs différences expliquent les distorsions (bien connues par ailleurs) qui opposent si souvent témoins et historiens, chacun de ces protagonistes du récit historiographique ayant la maîtrise d'une information que l'autre n'a pas. Bien conçue, cette réalité doit les inviter à collaborer plutôt qu'à se disputer. En attendant toutes formes de coopération entre eux, elle offre l'occasion de mettre à jour le Petit lexique illustré associé à ce blog.

2. La mémoire revisitée du soldat Quentel. En 2003, inspiré par les travaux de Daniel Schacter auquel Francis Eustache fait d'emblée référence (p. 15), j'avais eu l'occasion d'observer l'évolution du récit d'un soldat breton racontant à des proches son souvenir des batailles de Forbach (6 août 1870) et de Rezonville (16 août 1870) [cf. La mémoire en mouvement]. A l'époque, j'avais expliqué la reconstruction du récit proposé en trois versions successives par les émotions du sujet d'abord, puis par l'influence de ses camarades de détention qui lui auraient fait douter de sa mémoire et conduit à corriger ses souvenirs, par conformisme peut-être, par souci sans doute de ne pas s'isoler du groupe. Ce triple témoignage du soldat Quentel mériterait d'être repris dans la mesure où il illustre assez bien les mécanismes de fonctionnement de nos mémoires tels que les décrivent les neurologues. Il montre en effet comment, avec le temps, le récit épisodique hérité de la rétention primaire se transforme en fonction des informations plus ou moins concordantes fournies par la mémoire sémantique d'une part (celle qui donne du sens à ce que le soldat Quentel a vécu), par la mémoire du futur d'autre part (celle qui lui permet d'inscrire son récit dans un projet de revanche contre l'Allemagne ou de dénonciation de la trahison des chefs). Une analyse de textométrie (voir article de Denis Peschanski, p. 110) ferait sans doute apparaître les clusters définis par Damon Mayaffre, ceux de "l'expérience singulière" (le déroulement des combats, la blessure de Quentel, ses émotions), de "l'analyse rééalaborée" (la défaite, l'incapacité des chefs, etc.), voire celui de "la parentèle" (les parents, le professeur, les correspondants).

3. La mémoire du futur comme outil d'analyse des processus de recontruction historique (et instrumentalisation de l'histoire ?). L'histoire des mémoires de 1870 et de leur incarnation dans des oeuvres artistiques (nouvelles littéraires, peintures, sculptures, etc.) trouve également de nombreux points d'appui dans les réflexions menées par les auteurs de La mémoire au futur, celles de Denis Peschanski tout particulièrement quand il aborde la question de la transmission de l'expérience des témoins à leurs enfants (p. 111-118). Peschanski fournit quelques clés pour comprendre comment la reconstruction du passé établie "dans une volonté de contrôle" conduit progressivement "l’événement représenté (à) prend(re) statut d’événement". Dans ce cadre, se perçoit mieux comment la création artistique se pose en support des reconstructions mémorielles. La création des monuments aux morts et autres lieux de mémoire trouve ici toute sa raison d'être. Le processus de "préemption" évoqué ensuite page 117 pourrait ainsi s'appliquer au Gloria Victis d'Antonin Mercié (1874). A travers cette oeuvre, il s'est en effet mis en place un processus par lequel tout devenait soudain possible à l'insu de ce qui s'était réellement passé parce que ce qui comptait n'était pas ce passé mais la façon dont il pouvait servir un futur dans lequel l'artiste et son public entendaient se projeter. Gloria Victis attribua d'autant plus facilement la victoire annoncée aux Français vaincus que ceux-ci se considéraient (ils se souvenaient) qu'ils étaient porteurs d'un génie national (mémoire du passé) qui devait préserver la première place en Europe qu'ils estimaient leur être due (mémoire au futur). Les commentaires publiés dans la presse des années 1870 par les critiques d'art rendant compte des oeuvres exposées aux Salons des Beaux-arts témoignent à leur manière de cette relecture du traumatisme de la défaite. La débâcle militaire n'était pas niée, mais elle était présentée et reconnue par beaucoup comme un simple accident de parcours, une bataille perdue (salutairement, pour certains observateurs), réalité qui ne pouvait présumer du résultat d'une guerre provisoirement suspendue (jusqu'à accomplissement d'une immanquable revanche). Que cette vision d'eux-mêmes que les Français mirent en évidence lors de l'exposition universelle de 1878 (voir Les revanches de 1878, année mémorable) soit pur fantasme importe peu dans la mesure où elle avait pour fonction d'affirmer la puissance nationale. Il y a là matière à développements qui viendront en leur temps (à suivre).

Toutes ces réflexions sur la mémoire comme outil travaillant sur le passé pour mieux se décliner au futur devraient justifier la mise en place de cours ad hoc dans la formation des futurs historiens dont Denis Peschanski rappelle, en termes bien choisis, les fondements de la démarche. Celle-ci, je cite, "vise à se poser une question et à chercher réponse dans le dépouillement des sources avant de retourner à la question, à la moduler, la changer, la compléter et de confronter cette nouvelle formulation à de nouvelles sources. L’aller-retour est consubstantiel de la démarche de l’historien jusqu’à un produit qui ne sera jamais définitif car il s’agit de la réponse la plus appropriée, sources à l’appui, de la question posée. En d’autres termes, que la question soit simplement différente et l’historien lira différemment les mêmes archives ou, plus important, aurait à lire d’autres archives" (p. 119). Nous avons ici, non seulement une bonne définition du travail mis en oeuvre par les spécialistes concernés, mais, à travers le jeu constant des allers-retours des questions aux sources puis des sources aux requestionnements, va-et-vient durant lequel des (hypo)thèses sont publiées, un subtil renvoi, aussi, aux problématiques soulevées par la mémoire en général. Or, pas plus que quiconque, l'historien ne peut échapper à leurs implications sur son travail. Il a, lui aussi, pour but d'être lu afin de transmettre une connaissance qu'il espère incidente et de participer à la mission que Francis Eustache fixe dans sa postface (A la recherche d'un futur perdu ?). Avant d'être une affaire de spécialistes es-neurologie, philosophie, histoire ou technologie numérique, les questions liées à la mémoire renvoient en effet à des menaces qui pèsent sur tous et dont chaque citoyen doit mesurer les enjeux. "Au contraire du devenir, le futur n’arrive qu’à des êtres qui peuvent l’anticiper, qui sont dotés de mémoire et peuvent produire des possibilités différentes de celles qui sont contenues dans les lois du devenir", rappelle Bernard Stiegler (p.93). Or, la mission de la mémoire, précisément, "est de pouvoir dépasser la flèche du devenir, pour l’anticiper, la devancer et potentiellement dévier sa course" (Francis Eustache, p. 126). Tout l'avenir de la communauté humaine se joue peut-être dans la maîtrise de cette mémoire du futur que Francis Eustache invite à protéger (p. 132-136). Si le pessimisme ne saurait être de rigueur, il semble toutefois qu'il y ait urgence.

NB : La notion de "devenir" renvoie à ce qui sera par la force des lois qui le génère quand le "futur" dépend de ce que les êtres doués de mémoire projettent. 

PS : si les liens vers les articles ne fonctionnent pas, n'hésitez pas à en demander copie par voie de commentaire ou par courriel. 

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04 janvier 2019

RIVALITES ET INTERDEPENDANCES

CouvertureAprès Une histoire de la guerre dirigée par Bruno Cabanes, Marieke König et Elise Julien s'associent pour offrir aux chercheurs un second outil de travail. Les historiens spécialisés nous ont gâtés pour les fêtes ! Voilà un ouvrage qui a le mérite - trop rare - d'établir nettement le lien entre les deux guerres franco-allemandes de 1870-1871 d'une part, de 1914-1918 d'autre part, sans que la première ne soit réduite qu'à un simple prétexte à parler de la seconde. Entre les deux guerres, toutes les questions qui occupent la période sont abordées, traitées en quelques pages bien maîtrisées et consolidées par un imposant travail de références qui permet à chacun d'y trouver informations, pistes de réflexion, problématiques et les sources les plus appropriées pour approfondissement.

Présentation de l'éditeur (4e de couverture) :

"Alors que l'historiographie insiste généralement sur l'antagonisme franco-allemand qui aurait dominé la période allant de 1870 à 1918, analyser à nouveaux frais cette « inimitié héréditaire » permet de souligner les contacts, les liens et les échanges qui rapprochaient les deux pays.
En réalité, les relations franco-allemandes étaient bien plus ouvertes et les interdépendances bien plus fortes que ce que l'on a l’habitude de penser. La modernité a en effet posé aux États et aux sociétés des défis comparables, que leurs réponses aient emprunté des voies analogues ou différentes. La Première Guerre mondiale a eu beau remettre au premier plan les antagonismes nationaux, les deux pays ont conservé des similitudes et traversé des expériences communes liées au conflit, même si celui-ci a débouché sur des divergences de vécu, de perception et d’interprétation de part et d’autre du Rhin."

Comme Une histoire de la guerre de Bruno Cabanes, les auteures ne s'attardent pas sur le factuel bien connu. Une chronologie suffit à rappeler les événements et repères clés de la période (1870-1918). Dans une première partie, chacune des guerres, leurs enjeux, incidences idéologiques et effets sur "les cadres de la vie modernes" (sic) sont traités dans le cadre d'interessants exposés de regards comparés autant que croisés. La seconde partie aborde le sujet autour de cinq débats majeurs. Leur traitement ne se contente pas de simples états des lieux de la recherche ; il interroge les deux sociétés sur leurs perceptions à la fois spécifiques, concurrentes ou partagées.

L'historien de la guerre de 1870-1871, de sa représentation et des "régimes mémoriels" qu'elle généra en France, trouvera riche matière dans ces 330 pages de texte. Du lien qui est fait entre les deux conflits par l'évaluation des "enjeux", "contestations" et traductions de la guerre franco-prussienne sur "les modes de vie" et mouvements culturels (que ces derniers soient de masse ou d'avant-gardes), met en valeur l'importance de 1870 comme moment fondateur de la Grande guerre, mais aussi de nombreuses questions  (comme le régionalisme alsacien, le pacifisme, l'antisémitisme moderne, l'imprégnation coloniale des sociétés, etc.) encore d'actualité aujourd'hui. N'hésitons pas à nous répéter : voilà un bel outil de travail pour les spécialistes, mais aussi un ouvrage dans lequel tout profane peut se plonger avec plaisir autant que profit.

Table des Matières (simplifiée)

I - Repères

1. La guerre franco-allemande, 1870-1871 (pages 19-30) [opinions publiques et médias ; expériences de la guerre chez les soldats et les civils ; victoire, défaite et guerre civile).

2. Enjeux et ambitions (pages 31-80) [Penser la République et la Monarchie ; rencontres internationales ; Rivalités et coopérations économiques ; Les "provinces perdues]

3. Contestations et dissensions (pages 81-134) [Laïcité et Kulturkämpfe ; Mouvements ouvriers et politique sociale ; Mouvements nationalistes ; Antisémitisme ; Pacifisme]

4. Cadres de la vie moderne (pages 135-176) [Médias, presse et publics ; Modes de vie des villes et des comapgnes ; Cultures de masse et de divertissement ; Arts et avant-garde]

5. La Première guerre mondiale (pages 177-230) [Entrées dans la guerre ; Les fronts combattants ; Les front intérieurs ; Rupture des équilibres et dénouement]

II - Questions et débats

1. L'Alsace-Lorraine entre l'Allemagne et la France (pages 231-248) [Identités complexs et concurrentes ; Le régionalisme alsacien ; Promotion de l'identité locale et mémoire de la guerre de 1870-71 ; L'Alsace-Lorraine dans la Première guerre mondiale]

2. Antisémitisme moderne (pages 249-268) [La "querelle berlinoise de l'antisémitisme" ; L'affaire Dreyfus]

3. Les empires coloniaux (pages 269-284) [Coopération, transfert, concurrence ; L'imprégnation coloniale des sociétés]

4. Vers la guerre totale ? (pages 285-306) [la guerre franco-allemande ; les guerres coloniales ; la Première guerre mondiale]

5. Tenir en guerre (pages 307-324) [Tenir au front ; Tenir à l'arrière ; Les cultures en guerre]

Conclusion (pages 325-330)

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LA RESISTANCE DE FALGUIERE : de la neige au bronze

Félix_Bracquemond_-_La_statue_de_la_Résistance_par_FalguièrePendant l'hiver 1870-1871, Hippolyte Moulin sculpta La République dans la neige, une sculpture éphémère dont le dessinateur Bracquemond préserva l'image en un un dessin. Mais l'histoire des sculptures éphémères du siège de Paris est bien plus riche. Ce jour de décembre 1870, sur les remparts de la capitale assiégée, ce n'est pas une oeuvre qui fut réalisée mais deux. En contrepoint de la République de Moulin, Alexandre Falguière réalisa une sculpture qu'il baptisa La résistance. Bracquemond en réalisa aussi le dessin ci-contre. Mais Théophile Gautier a également rapporté toute l'histoire dans Le Moniteur universel. Récit :

Musée de neige : « La 7e compagnie du 19e bataillon de la garde nationale contient beaucoup d’artistes peintres et statuaires, blasés bien vite sur les péripéties de l’éternel jeu de bouchon, et qui ne demandèrent pas mieux que d’occuper d’une autre manière leurs loisirs d’une faction à l’autre. La pipe, le cigare, la cigarette, aident à brûler le temps : les discussions d’art et de politique le tuent quelquefois ; mais on ne peut toujours fumer, parler ou dormir. Or, depuis trois ou quatre jours, il est tombé une assez grande quantité de neige, à moitié fondue déjà dans l’intérieur de Paris, mais qui s’est maintenue sur le rempart, plus exposé au vent froid qui vient de la campagne. Et comme il y a toujours chez l’artiste, quel que soit son âge, un fond d’enfance et de gaminerie, à la vue de cette belle nappe blanche l’idée d’une bataille à coups de boules de neige se présenta comme une distraction de circonstance. Deux camps se formèrent, et des mains actives convertirent en projectiles les flocons glacés et brillants recueillis sur les talus. L’action allait s’engager quand une voix cria : « Ne vaudrait-il pad mieux faire une statue avec ces pains de neige ? » L’avis parut bon, car MM. Falguière, Moulin et Chapu se trouvaient de garde ce jour là. On dressa un semblant d’armature en moellons ramassés de côté et d’autre, et les artistes, à qui M. Chapu servait complaisamment de praticien, se mirent à l’œuvre, recevant de toutes les mains les masses de neige pétrie que leurs passaient leurs camarades.

« M. Falguière fit une statue de la Résistance et M. Moulin un buste colossal de la République, se servant d’une baïonnette pour ébauchoir. Deux ou trois heures suffirent à réaliser leur inspiration, qui fut rarement plus heureuse. Ce n’est pas la première fois, du reste, que de grands artistes daignent sculpter ce marbre de Carrare, qui descend du ciel sur la terre en poudre scintillante. [ Gautier cite ici le cas de Michel Ange réalisant une statue de Pierre de Médicis dans la cour du palais à Florence]

 Falguière, La résistance (version musée d'Orsay)La statue de M. Falguière est placée au bas d’un épaulement, non loin du corps de garde, sur le bord du chemin de ronde et regarde vers la campagne. L’artiste délicat à qui l’on doit le Vainqueur aux combats de coqs, Le petit martyr et l’Ophélie, n’a pas donné à la Résistance ces formes robustes, presque viriles, ces grands muscles à la Miche Ange, que le sujet semble d’abord demander. Il a compris qu’il s’agissait ici d’une Résistance morale plutôt que d’une Résistance physique, et au lieu de la personnifier sous les traits d’une sorte d’Hercule femelle prête à la lutte, il lui a donné la grâce un peu frêle d’une Parisienne de nos jours.

« La Résistance, assise, ou plutôt accostée contre un rocher, croise ses bras sur son torse nu avec un air d’indomptable résolution. Ses pieds mignons, s’appuyant, les doigts crispés, à une pierre, semblent vouloir s’agrafer au sol. D’un fier mouvement de tête, elle a secoué ses cheveux en arrière comme pour faire bien voir à l’ennemi sa charmante figure, plus terrible que la face de Méduse. Sur ses lèvres se joue le léger sourire du dédain héroïque, et, dans le plu des sourcils, se ramasse l’opiniâtreté de la défense qui ne reculera jamais. Au bas de cette statue improvisée, M. Falguière a eu la modestie d’écrire en lettres noires sur une planchette : La Résistance. L’inscription était inutile. En voyant cette figure d’une énergie si obstinée, tout le monde la nommera, quand même elle n’aurait as à  côté d’elle son canon de neige.

 La version terre cuite« Il est douloureux de penser que le premier souffle tiède fera fondre et disparaître ce chef d’œuvre ; mais l’artiste a promis d’en faire, à sa descente de garde, une esquisse de terre ou de cire pour en conserver la vie et le mouvement.

« Sur le point le plus élevé de l’épaulement domine le buste colossal de la République, de M. Moulin, dont le regard, par-dessus le bastion semble plonger au loin dans la campagne. Mais ce n’est pas de là qu’il faut la voir ; le bon endroit est sur le chemin de ronde, au pied du talus. Quand l’artiste travaillait la tête de sa République, dont les lignes doivent être arrangées et combinées pour son plafonnement considérable, ses amis lui criaient d’en bas : « Rajoute du front, soutiens la joue, avance le menton, remets de la neige au bonnet ! » Et l’artiste, penché sur son épaulement comme un ouvrier grec au sommet d’un fronton, écoutait les indications et les critiques, et le buste prenait une beauté majestueuse et terrible.

lpdp_72119-12« Quelle admirable matière que ce paros céleste qu’on nomme la neige ! Quelle blancheur immaculée, quelle finesse de grain, quels scintillement de mica et de paillettes d’argent ! Avec quelle douceur les pâles figures modelées dans ce duvet soyeux se détachent sur le fond d’ouate du brouillard et des arbres lointains, semblables, au bas du ciel gris, à de légères fumées rousses ! »

 

 

Sources :

Darcel (Alfred), "Les musées, les arts et les artistes pendant le siège de Paris". Gazette des Beaux-arts, 1er novembre 1871, 5e livraison.

Gautier (Théophile), Le Moniteur universel.

Mise à jour du 29 janvier 2019 :

La réalisation de la sculpture de neige par Falguière a donné lieu à la réalisation de dessins ou gravures comme celle trouvée aujourd'hui dans la banque de données de Getty images. Elle est signée Philippoteaux.

 

La résistance de Falguière, gravure sd

 

 

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19 décembre 2018

CARICATURES DU SALON DE 1872

Lecomte de Nouy Porteurs de Mauvaises NouvellesLe 3 décembre, dans Allégories de 1870-71 au salon de 1872, principe de précaution oblige, je n'avais pas présenté Les porteurs de mauvaises de nouvelles de Lecomte de Nouÿ comme étant une allégorie de 1870 faute d’avoir trouvé chroniqueur pour établir une relation entre l’œuvre et la défaite. Le rapprochement a pourtant bien été fait par le dessinateur Stop dans Le journal amusant du 22 juin 1872. Le dessin comme le texte sont très clairs sur ce point.

journal amusant 22 juin 1872, lecomte de Nouy

Ce petit complément d’information est l’occasion de montrer comment les caricaturistes ont présentés quelques unes des œuvres évoquant l’Année terrible et de s’amuser des comparaisons ; de vérifier aussi qu'à défaut d'en peindre explictement le souvenir, les Français y pensaient. 

Le coup de canon de Berne-Bellecour

97979657_o

journal amusant 15 juin 1872, berne-bellecour

L'invasion de Luminais

Luminais, l'invasion

journal amusant 29 juin 1872, Luminais

Vive la France ! de Jundt [là, à propos des Internés de Suisse, le caricaturiste joue avec le titre d'un autre tableau dans la légende]

Jundt Vive la France

Le journal amusant, 8 juin 1872 Jundt

 

 

 

 

Au-delà des comparaisons, les dessins permettent aussi d’illustrer des œuvres dont on peine à retrouver des reproductions.

Journal amusant juin 1872 le salonCouverture pleine page pour Bellum de Frémiet.

 

 

 

journal amusant, 15 juin 1872, Lahalle et Jeanniot

Caricatures de deux oeuvres (Oscar Lahalle et Georges Jeanniot) dont je n'ai pas retrouvé reproduction des originaux.

Et en dernière page du dernier numéro de juin, un petit pot pourri des sculptures présentées au Salon, parmi lesquelles on peut reconnaître La malédiction de l'Alsace de Bartholdi (premier plan à gauche), la Jeanne d'Arc à Domrémy de Chapu (second plan à droite), Hercule étouffant le lion de Némée de Clère (premier plan à droite), toutes oeuvres faisant allusion à 1870 et à une éventuelle revanche.

journal amusant 29 juin 1872, sculptures

 

bartholdi, la malédiction de l'Alsace 1872

La malédiction de l'Alsace, Bartholdi

Sources : Le journal amusant, numéros de juin 1872, disponibles sur Gallica.

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