Mémoire d'Histoire

LES VASTES PALAIS DE LA MEMOIRE

augustin"j'arrive aux grands espaces et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d'objets. Là est emmagasiné tout ce que construit aussi notre esprit, soit en agrandissant, soit en diminuant, soit en modifiant de quelque façon les objets atteints par les sens, et toute autre image déposée là et mise en réserve, qui n'est pas encore engloutie et ensevelie dans l'oubli. Quand je suis dans ce palais, j'appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire. Certains s'avancent à l'instant ; certains se font chercher assez longtemps et comme arracher à des sortes d'entrepôts plus secrets ; certains arrivent par bandes qui se ruent, et, alors que c'est un autre que l'on demande et que l'on cherche, ils bondissent en plein milieu avec l'air de dire « Peut-être que c'est nous ? » Et la main de mon coeur les chasse du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que se dégage de l'obscurité celui que je désire et qu'il s'avance sous mes yeux au sortir de sa cachette.

Elle est grande cette puissance de la mémoire, excessivement grande, mon Dieu ! C'est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? Et cette puissance est celle de mon esprit ; elle tient à ma nature, et je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis. [...] La stupeur s'empare de moi."

Augustin, Les confessions, Livre X.

Souvenirs : produits de nos perceptions, tout ce qui relève des sens et qui s'imprime dans la mémoire sous formes d'images, d'odeurs ou de sons.

Mémoire : réserve de souvenirs échappés de l'oubli, et qui s'en dégagent selon ce que Je désire, au gré de ses besoins.

Je : gérant de cette puissance de l'esprit, limitée par les caprices de l'oubli et par les profondeurs inaccessibles de la mémoire, profondeurs qui empêchent Je de saisir tout ce qu'il est.

Et l'histoire ? : Quête se donnant pour ambition de restaurer les plages de l'oubli, de s'y astreindre sur la foi des souvenirs puisés dans le vaste palais des archives, des sols archéologiques et de la mémoire des autres, inaccessible étoile qui tendrait à faire de l'historien un conquérant de l'impossible. Mais telle serait son charme, justement, et la limite de son travail qui mérite la qualification de "scientifique" du moment qu'il respecte les règles de la discipline.

Mémoire d'histoire, Histoire de la mémoire ? Quadrature du cercle...

...de la vie ?

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10 décembre 2018

LA MEMOIRE DU FUTUR

f_eustache

"La mémoire est un moteur" [Sciences humaines, décembre 2018, n°309]

Sur Sciences Humaines, le neuropsychologue Francis Eustache évoque la "mémoire du futur", outil distinct de la "mémoire du passé" dont nous sommes tous dotés. Quelques propos simples qui rejoignent parfaitement les distinctions que nous pouvons faire en Histoire entre le "souvenir" - cette mémoire du passé qui s'imprime en nous par le biais de nos sens - et la "mémoire" comme outil permettant de choisir parmi les souvenirs et savoirs accumulés du passé ce qui mérite d'être préservé de l'oubli. Nos sociétés ne font pas mémoire uniquement pour justifier les récitations de leçons des petits citoyens. Il s'agit toujours de ne pas oublier ceci ou cela en fonction d'un projet. Pour mémoire, c'est bien le cas de le dire, c'est le sujet même de la leçon d'introduction au programme actuel de la classe de terminale qui a pour mission de faire comprendre aux élèves que la mémoire n'est pas l'histoire et qu'elle se décline souvent (toujours) au pluriel.

Prochainement, sur ce blog, je publierai un "petit lexique illustré" pour présenter le sens de toutes ces notions de souvenir, mémoire, histoire, hommage...etc. que j'utilise dans mes messages et articles.

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03 décembre 2018

ALLEGORIES DE 1870-71 AU SALON DE 1872

Pierre-Puvis-de-chavannes-LEspéranceMai-juin 1872, le premier Salon des Beaux-arts après l'Année terrible se tient à Paris. Le traumatisme de la défaite est encore très présent dans les esprits. Il se traduit dans les oeuvres de nombreux artistes. Beaucoup prennent le thème de la guerre pour sujet. Trop, peut-être, et de façon non "politiquement correcte" aux yeux des Prussiens. Pour raisons diplomatiques, plus de 70 oeuvres ayant la guerre pour sujet sont retirées du livret. « Le gouvernement en étouffant le cri de vengeance contre la Prusse, n’a laissé que des balbutiements de douleurs », s'indigne Emile Zola [La Cloche du 12 mai]. Même L'espérance de Puvis de Chavannes fait les frais de l'opération ! [voir Lobstein, p. X]. Les vainqueurs d'Edouard Detaille ou La guerre d'Emile Bayard sont refusées et il faut aller chez Goupil pour les voir.

Parmi toutes les oeuvres exposées en figurent aussi qui font office d'allégories plus ou moins discrètes de la guerre perdue. Les allusions aux désastres de 1870 ne sont pas toujours explicites, mais les contemporains en perçoivent très bien le sens. Les commentaires des critiques d'art publiés dans la presse le laissent entendre. Quels sentiments traduisent ces métaphores artistiques ? En quoi sont-elles révélatrices d'une mémoire de 1870 en construction ?

Au total, une bonne vingtaine d'oeuvres au moins peuvent être interprétées comme des allégories de la guerre franco-prussienne et des sentiments qu'en retirent les Français. Pour faire simple, celles-ci peuvent se répartir entre trois groupes.

1/ Allégories de la colère contre les responsables

Cabet, 1871La colère des français se nourrit d'abord de tristes constats. La référence aux mauvaises nouvelles qui ont jalonné l'année terrible ne s'impose pas dans Porteurs de mauvaises nouvelles de Jean Lecomte de Nouÿ. La plupart des chroniqueurs n'établissent pas de relation entre l'oeuvre et la guerre perdue mais, si « le sujet n’était pas fait pour attirer le public. […] pourtant, le tableau de M. Lecomte de Nouÿ a obtenu ce succès là », constate Jules Clarétie. A la manière de Gambetta à propos de l'Alsace, les Français y pensent-ils toujours sans le dire ? Dans le doute, n'affirmons rien. Avec Mille-huit-cent-soixante et onze, Paul Cabet résume le sentiment commun. Théodore de Banville apprécie peu cette image découragée (Le National du 7 juin). Il lui préfère le David d'Antonin Mercié, lui qui « d'une main encore frémissante, tient l'épée vengeresse » et non sa fronde ! Discunt ! (Qu'ils apprennent !) s'exclame le sculpteur Emmanuel Frémiet en contrepoint de La guerre qu'il expose. En d'autres termes, il faut faire leçon de la guerre. Quel visiteur de 1872 ne penserait pas à celles que la dernière connue soulève ?

Luminais, l'invasionAvec Invasion d'Evariste Luminais, le doute s'efface : « pour cette première visite, je [Thomas Grimm] m’arrêterai devant les toiles, les principales du moins, qui se rattachent à la guerre, qui rappellent nos désastres et nous font rêver à l’avenir. Ce sont autant de douloureuses stations, les stations de la croix de la patrie en deuil. Voici L’invasion de M. Luminais, allégorie saisissante […] Hélas ! combien de ruines et de malheurs seront les conséquences de l’invasion. » (Le petit journal, 12 mai).

Méry la force prime le droitAu-delà du constat, la colère se déchaîne contre les responsables des mauvaises nouvelles accumulées. Ceux de l'intérieur d'abord, les traîtres ? Avec In hoc signo vinces figurant « la Démagogie et le Despotisme submergés par un flot de sang », Louis Janmot ne désigne personne en particulier mais tous peuvent se sentir visés par le peintre - poète qui a des raisons d'être en colère : sa maison de Bagneux a été pillée.

Castagnary le siècle 1-06-72

Mais ce sont les Prussiens, bien sûr, qui concentrent contre eux les rancoeurs et la haine. Quatre oeuvres, au moins, l'expriment clairement. Arbre de Noël de G. Jundt, en tout premier lieu, qui figure un Prussien mourant dans la neige devant un arbre aux branches duquel des francs-tireurs ont été pendus. La force prime le droit de Monchablon reprend une phrase attribuée à Bismarck et, sous le même titre, Alfred Méry présente Singes piqués par des abeilles. C'est une « composition originale en même temps qu’allégorie ingénieuse », écrit Jules Castagnary. Il n'en dit pas plus. Jules Clarétie est plus explicite : M. Méry « a représenté, cette fois, des singes pillant une ruche pour en prendre le miel et, pour ce méfait, harcelés par les abeilles. Un de ces singes a positivement pour face le visage de M. Bismarck, qui se défend d’avoir jamais dit l’axiome fameux, mais qui ne peut nier l’avoir mis en pratique. […] La charge du chancelier, dont le public ne s’était pas aperçu, en a fait le petit succès.». Pour Théodore de Banville, ces singes tiennent au miel qu'ils ont dérobé comme si c'était des pendules (Le National du 24 mai). L'allusion au vol des dites pendules par les Prussiens pendant la guerre ne fait pas, ici, dans le sous-entendu ! Mais, de toutes ces allégories, La guerre d'Emile Bayard a les préférences de Castagnary qui souligne la "haine" qu'elle peut justifier (Le siècle, 1er juin 1872).

2/ Allégories de l'espérance

Si la colère est vive, elle n'est pas forcément le sentiment le plus répandu. Censure oblige ! Une autre sensibilité ne s'en exprime pas moins, celle des artistes qui veulent entretenir l'espoir d'une renaissance plutôt que la vengeance. Sept oeuvres, au moins, témoignent de ce désir de se projeter dans un avenir qui ne fasse pas de la haine son moteur.

109645838_oTous les commentateurs présentent Le printemps de 1872 de François Feyen-Perrin comme faisant écho aux moments terribles que la France vient de connaître : « Une pauvre fille pâle, une paysanne aux vêtements déchirés, traverse un champ désert où quelque éclat d’obus se mêle aux herbes nouvelles. Elle est tragique et baignée de douleur. La mélancolie du ciel, du terrain ravagé, de cette enfant amaigrie et qui passe, s’impose au spectateur et le pénètre. Puis, les fleurs renaissent, les douleurs s’effacent et, comme dit le poète : Tous nos deuils sont légers à ton âme, ô nature. » (Jules Clarétie). « C’est le printemps, mais le printemps de 1872, qui sème et tache en vain de fleurs les gazons sous lesquels dorment les morts des batailles récentes, et dont le sourire plein de tristesse est mouillé de larmes. » (Camille Pelletan, Le Rappel du 27 mai).

Hommage Armand SylvestreL'espérance de Pierre Puvis de Chavannes est tout aussi remarquée dans ce qu'elle dit, même si elle n'a pas le bonheur d'être appréciée pour sa silhouette jugée trop "frêle". Jules Clarétie l'éreinte tout en signifiant l'idée originelle de l'artiste : « Dans le principe, je crois, M. Puvis de Chavannes avait appelé son tableau Champigny [nom d'une des batailles livrées aux portes de Paris]. Les tertres funèbres s’expliquaient ainsi. Mais Champigny ou Espérance, cette inspiration, qui le paraît un peu folle est décidément mauvaise. » Duvergier de Hauranne qui repère dans le tableau « la vallée de larmes où nous vivons » n'est pas moins sévère. Castagnary enfonce le clou : « Quel réconfort peut nous apporter la vue de sa triste et maigrelette personne ? Pour une Espérance, elle est bien défaillante. » La critique est dure, le sentiment d'espoir n'en est pas moins affiché. Ami de Puvis de Chavannes, Armand Sylvestre lui rend d'ailleurs hommage en quelques vers qui ne trompent pas [cliquez sur l'image ci-dessus].

Jacquemart, Thiers Aucun visiteur ne peut ignorer le Thiers de Nélie Jacquemart placé à l'entrée du Salon. Tous en relèvent les qualités et les défauts. Mais nul n'ignore les intentions affichées : « En plaçant à portée de la main de son personnage deux volumes rouges, sur le dos desquels elle a écrit : Tacite et Vauban, elle a indiqué les deux traits vraiment distinctifs de ce vieillard infatigable, qui aura, en effet, à la fois appris à écrire l’histoire et à la vivre : historien et stratège, passant du récit d’une bataille à l’inspection d’un camp. » L'Allégorie, ici, n'est pas celle de la guerre et de la défaite. Elle est plutôt celle de la renaissance nationale qui doit y répondre. Mais c'est bien une espérance au regard de ce que représente 1870-71 qui est signifiée.

Chapu, jeanne d'arc à Domrémy 1872Le Thiers apparaît comme un appel à peine déguisé à l'homme providentiel ! Les Jeanne d'Arc d'Henri Chapu (Jeanne d'Arc à Domrémy), d'Emile Chatrousse (Jeanne d'Arc et Vercingétorix) et de Léon Delhomme (Le Martyre de Jeanne d'Arc) diffusent le même message. Jeanne d'Arc martyrisée, mais icône du salut de la France placée au côté du guerrier gaulois. « La foi brille dans leurs regards, écrit Gabriel Marc, et ils semblent dire : « La France, pour laquelle nous avons versé notre sang, ne peut mourir. Soyez unis et la Patrie se relèvera plus belle et plus puissante ». La douce Jeanne de Chapu, à l'écoute des voix, semble déjà prête à répondre à l'appel de la Patrie en danger. Le message envoyé par ces oeuvres est bien celui d'une rédemption espérée après la punition de la défaite. Dans la foulée de sa visite, Gabriel Marc s'arrête devant les dessins d'Alfred Foulhoux concernant un projet de Vercingétorix à élever sur le plateau de Gergovie : « Signalons ce projet à l’attention de nos compatriotes. Ils vénèrent la mémoire du vainqueur de César. Ils ont prouvé, pendant la guerre, que leurs cœurs sont remplis de patriotisme et qu’ils ont le culte du souvenir. » Tout est dit.

Jacques Coeur d'Isidore Patrois est une allégorie moins évidente, mais sans équivoque pour Jules Clarétie qui relève comment « l’argentier entasse son or sur une table et le donne à la France ruinée et vaincue. C’est une sorte de tableau d’actualité à l’heure qu’il est, que ce spectacle de Jacques Cœur aidant à l’affranchissement du territoire ». De fait, si les chroniqueurs peuvent émettre des doutes sur les espoirs énoncés, ils n'en relèvent pas moins l'existence de ces voeux.

3/ Allégories militantes : du pacifisme au revanchisme

Glaize, spectacle de la folie humaine entierSpectacle de la folie humaine d'Auguste Glaize (voire Misères de la guerre de Lucien Gros) est l'expression d'un rejet de la violence et s'expose tel un appel au pacifisme comme meilleure réponse à donner aux vainqueurs. La guerre de revanche n'est pas au programme de ce contempteur de la force.

Barrias, le serment de spartacusLe revanchisme n'apparaît d'ailleurs pas franchement aux cimaises du Salon. Les oeuvres comme Hercule étouffant le lion de Némée de Clère, avec son héros sur le bras duquel est tatoué l'inscription Vir gallus quand l'aigle de la Prusse est gravé sur le flanc du lion, en ont été écartées. Il ne faut pas s'y laisser prendre : l'absence de revanchisme ne signifie pas que cette sensibilité n'existe pas. Ignoré par la censure, Le serment de Spartacus de Barrias [celui qui réalisera La défense] en offre une possible expression. Rien, pourtant, ne relie cette oeuvre à 1870, à commencer par sa création qui date de 1869. Barrias n'a pas pensé son sujet comme allégorie d'une revanche qui n'était pas encore à prendre... mais sa lecture a posteriori par Jules Clarétie permet d'en recycler le message : « la lame vers l’arrière de la main pour frapper de haut en bas, comme la justice divine, ne laisse aucun doute sur ses intentions : il vengera l’homme pour lequel il éprouve de la tendresse et qui se meurt à ses côtés. » L'important, en l'occurrence, n'est plus dans l'intention initiale de l'artiste mais dans la réception qui est faite de son oeuvre. Théodore de Banville, précisément, n'est pas loin de partager l'interprétation de Clarétie. Mais, pour sa part, il s'attarde davantage sur Damocles de Thomas Couture [voir photo placée face au PS]. Tous les chroniqueurs lisent cette oeuvre réalisée avant la guerre (1866) par référence à la biographie de son créateur. Pourtant, comme Clarétie à propos du Spartacus de Barrias, Banville n'hésite pas : il la relie à l'Année terrible. Il y voit en effet « la seule des œuvres exposées cette année qui ait su exprimer sans désolation et sans faiblesse la pensée qui doit être celle de la Patrie, car il dit nettement et dans le clair langage d’une allégorie calme et superbe : « Il n’y a d’esclave que celui dont l’âme est esclave ; il n’y a de vaincu et d’humilié que celui dont l’âme est vaincue.» » (Le National du 31 mai 1872). Gageons qu'il ne fut pas seul, en 1872, à lire Damoclès de la sorte.

Becker (georges), la veuve du martyrDeux derniers tableaux avant de conclure : Le retour inespéré d'Hector Viger d'une part, La veuve du martyr de Becker d'autre part. Le premier figure une femme qui accueille un soldat qu'elle croyait mort. Peintre de cour, Hector Viger propose ici une scène qui peut exprimer son voeu le plus cher : celui d'une restauration de l'Empire que tous croient morts ! C'est une hypothèse. La veuve du martyr [ci contre] peut être vue, pour sa part, comme une allégorie de la France endeuillée de ses enfants morts pour la Patrie.

Finalement, écrit Jules Clarétie, « La France, avec ce Salon de 1872 (...) vient de démontrer une fois de plus sa vitalité prodigieuse et l’élasticité étonnante de son génie. Elle a comme rebondi déjà sous les coups qui l’ont frappée, et elle a pu, au lendemain de désastres sans nom, étaler une quantité considérable d’œuvres d’art. » En d'autres termes, si le Salon lui-même n'est pas une allégorie de la revanche, il est vécu par les contemporains comme expression de la supériorité du génie français sur la force allemande. L'idée en est si forte qu'on la retrouve sous de nombreuses plumes et pinceaux pendant toute la durée des années 1870.

Toutes ces allégories, et les tableaux peignant la guerre ou la perte de l'Alsace qui les côtoient, sont la traduction des souvenirs cruels de la souffrance, de la défaite et des humiliations que viennent de vivre les Français. Elles montrent aussi comment se mettent en place dans le paysage politique du pays des mémoires concurrentes : celles des espérances de renouveau, de la restauration, de la revanche ou de la promotion de la paix. Nourries des souvenirs qui hantent les esprits, ces mémoires qui se croisent pour l'occasion sont celles qui vont se disputer les suffrages des Français jusqu'en 1914.

Couture, Damoclès (1866)En matière de Post-scriptum, extrait de l'article de Théodore de Banville paru dans Le National du 31 mai. Outre la lecture du Damoclès de Thomas Couture, il y expose ce qu'il pense d'autres oeuvres évoquées dans le message ci-dessus, de Barrias à Protais en passant par Frémiet et Moulin. Sur ces derniers, il se montre sévère mais, guidé par ses convictions, il feint d'ignorer que les deux artistes qu'il critique avaient sans doute des raisons de traiter leur sujet comme ils le firent. Moulin, en particulier. Très engagé dans la Commune et ayant participé à la semaine sanglante, sa Victoire renvoyait sans doute à une toute autre expérience que celle que magnifie l'auteur des Odes funambulesques. 

Banville, 31 mai 1872 Le nationalLe National du 31 mai 1872

Sources :

Moulin, Victoria, MorsLes journaux Le siècle, Le Temps, Le National, Le Rappel, Le journal des débats politiques et littéraires, Le petit journal Le Gaulois, La Cloche... entre le 12 mai et le 15 juin 1872 (numéros disponibles sur Gallica).

Clarétie (Jules), « L’art français en 1872, revue du Salon », Peintres et sculpteurs contemporains. Paris, Charpentier, 1874. (disponible sur Gallica]

Lobstein (Dominique), "Un salon singulier", in Sanchez (Pierre) et Seydoux (Xavier), Les catalogues des salons, X, 1872-1874. Dijon, L’échelle de Jacob, 2004.

Marc (Gabriel), Les Beaux-arts en Auvergne et à Paris, 1868-1889. Paris, Lemerre, 1889.

L'article au format PDF : 6 pages, 15 illustrations. A télécharger ici, en cliquant sur le lien : Les allégories de 1870-71 au Salon de 1872

 

 

 

 

 

 

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01 décembre 2018

LA REPUBLIQUE EPHEMERE D'HIPPOLYTE MOULIN

Bracquemond, le buste de la République par HEn décembre 1870, pendant le siège de Paris, le sculpteur Hippolyte Moulin réalise une oeuvre éphémère, en glace, figurant sur son socle de pierre un buste de la République proclamée le 4 septembre précédent. L'oeuvre a disparu, mais nous pouvons en connaître l'aspect grâce à ce dessin réalisé par Félix Bracquemond.

Au-delà de l'anecdote, le caractère éphémère de cette sculpture prend une étonnante résonnance. La République qu'elle incarne est - jusqu'à réalisation d'un nouveau record - la plus longue de l'histoire nationale (70 ans). Mais son créateur était mal placé pour connaître cette longévité et il avait de bonnes raisons de penser au caractère fragile du régime établi sur les ruines du Second Empire. Balbutiante, la République est alors confrontée à une guerre qu'elle n'a aucune chance de gagner, dans un pays où l'opinion publique ne lui est pas favorable. Les élections de février 1871 et le long chemin jusqu'au succès définitif de 1879 en sont la meilleure preuve donnée a posteriori de cette oeuvre.

Hippolyte Moulin avait sans doute une autre bonne raison de craindre pour "sa" République. Sympathisant de la Commune, il cosigne avec Gustave Courbet et Eugène Pottier l’appel aux artistes du 6 avril 1871. Au mois de mai, il est désigné aux côtés de Feyen-Perrin et Meyer pour veiller sur le musée de Cluny et en sauvegarder les trésors. Si la République dont rêvait Hippolyte Moulin est celle qui fut imaginée par les fédérés, le caractère éphémère de son oeuvre de glace n'en prend que plus de sens !

Source :

"Mystérieux Hippolyte Moulin", Les amies et amis de la Commune. 

"Hippolyte Moulin", sur Wikipédia.

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28 novembre 2018

DEGAS, LA GUERRE ET LA PEINTURE D'HISTOIRE

les malheurs de la ville d'orléans

Scène de guerre au Moyen-âge (1865)

[Pour lire l'intégralité de l'article (10 pages au format Pdf, 10 illustrations), cliquez sur le lien : Degas_et_la_peinture_d_histoire__article_ ]

En 1859, l’historien et critique d’art Paul Mantz annonce la décadence de la peinture d’histoire. Celle-ci serait désormais vouée à une mort prochaine. « Elle n’en finit pas de mourir », ironise Pierre Sérié 150 ans plus tard, avant de préciser le fond de sa pensée : « la peinture d’histoire a cela de constant, tout au long du XIXe siècle […] que la critique ne cesse de se répandre en pathétiques oraisons funèbres à son sujet. » Les propos de ceux qui, dans les années 1870, veulent rassurer les amateurs du genre en témoignent. [...] Certes, la peinture d’histoire ne disparaît pas – pas encore –, mais la révolution artistique initiée par les peintres « modernes » lui fait de plus en plus d’ombre. [...]

Degas, la fille de Jephté (1865)Jusqu’en 1865, Edgar Degas ne se laisse pas intimider par cette mort annoncée de la peinture d’Histoire. La fille de Jephté (1860), Sémiramis construisant Babylone (1861), Alexandre et Bucéphale (1862) et Les petites filles spartiates provoquant des garçons (1860-1862), jusqu’à Scène de guerre au Moyen âge (1865) posée comme ayant été son ultime tentative dans la pratique du genre, sont les traductions de cette ambition. [...] Pour Henri Loyrette, biographe de Degas, celui-ci est alors à la recherche « d’une vérité différente et résolument contemporaine » dans ce domaine. 

Degas, Intérieur. Le viol.Intérieur. Le viol (1868-1869) et Portraits dans un bureau (Nouvelle-Orléans) (aussi appelé Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans, 1873) seraient les expressions de cette recherche. De la première de ces œuvres, Loyrette écrit qu’elle est « l’aboutissement d’une mutation considérable, le quotidien et le banal élevés au rang de la peinture d’histoire. » Il englobe la seconde dans un ensemble de créations qui va de La famille Bellelli (1858-1867) à Portraits dans un bureau (1873), période pendant laquelle le Degas producteur de portraits serait passé « de la reproduction fidèle des traits d’un personnage à une œuvre plus signifiante» [...]

Il est difficile de présumer de ce que Degas aurait pu ou voulu faire mais, entre Intérieur et Portraits dans un bureau, se situe la guerre de 1870, un événement qui le marque profondément. Degas vit ce désastre à Paris où il s’engage d’abord dans la garde nationale avant d’être reversé dans l’artillerie pour motifs de mauvaise vue que les gardes aux remparts dans un froid particulièrement vif auraient aggravée. [...Il] ne sort pas indemne de la guerre : il est touché physiquement, moralement et politiquement. [...]

carnet29_page51Aucune scène évoquant la guerre de 1870 ne surgit sous le pinceau de Degas, le maître ne transpose aucun « souvenir » sur la toile comme ont pu s’y essayer nombre de ses contemporains. [...] Cette retenue ne signifie pas pour autant qu’il ait totalement abandonné l’idée de peindre l’histoire à sa façon. Ses carnets, où figurent des dessins de soldats, témoignent de sa tentation. [...] Dans des registres différents, trois tableaux y font pourtant une allusion indirecte. Par rapport à la question de la réflexion de Degas sur la peinture d’histoire, ils méritent un moment d’attention.

Degas, Le général Mellinet et le grand rabin Astruc.Le général Mellinet et le rabbin Astruc (1871) est un double portrait [...pour] rendre hommage à deux hommes qui s’unirent pour créer un service d’ambulance pendant la guerre. En rien ce tableau ne figure une peinture d’histoire comme l’entend la tradition académique. [...] L’œuvre pourtant est plus qu’un simple portrait : elle entend témoigner d’une collaboration entre francs-maçons et juifs dans l’entraide universelle. Degas met une connotation politique dans ce tableau : il y exprime son soutien, y expose son sentiment, une impression, sa vérité peut-être, sa sincérité pour reprendre un mot auxquels les nouveaux peintres sont alors attachés. Si elle n’a pas la facture d’une peinture d’histoire, l’œuvre transmet quand même un message qui se veut édifiant. [...]

Degas, Jeantaud, Linet et Lainé (mars 1871)Jeantaud, Linet et Lainé (mars 1871) figure trois amis que Degas a connus à la garde nationale. Il les représente au moment précis où ils reviennent à la vie civile. Henri Loyrette y voit une admirable traduction, « entre le Siège de Paris et la Commune, de l’atmosphère lasse et nostalgique de cette « fin de partie » entre camarades. » En d’autres termes, le tableau [...] exprime aussi le sentiment que laisse la défaite dans l’esprit des trois hommes et, sans doute, de l’artiste qui les prend pour sujet. [...] Degas ne respecte toujours pas les codes [de la peinture d'histoire...] mais il est bien dans l’expérimentation de ce qu'elle pourrait être. [...]

Degas, place de la concorde 1875Avec le troisième tableau, Degas change encore de registre. [...] Le Vicomte Lepic et ses filles traversant la place de la Concorde (1875) n’est pas qu’un portrait. [...] Degas retire à la vue la statue de Strasbourg, la faisant disparaître derrière un cache noir formé par le chapeau du vicomte. Loyrette assure que cette particularité ne doit rien au hasard. Elle serait l’expression d’une taquinerie de Degas reprochant la perte de l’Alsace à son ami Lepic, lequel était connu pour des convictions bonapartistes si passionnées qu’il avait baptisé sa seconde fille Eylau, du nom de la victoire de 1807. [...] Degas propose une allégorie politique qui renvoie à l’histoire du moment pour exprimer ses convictions en faveur d’une guerre de revanche. [...] Sa tâche noire masquant la statue de Strasbourg annonce celle que produira Albert Bettannier en 1887 à des fins revanchardes (La tâche noire). Cette fois, l’œuvre ne se limite plus à rendre hommage et/ou à traduire un souvenir, elle entend faire mémoire. Elle résonne comme un plagiat de Gambetta : « ne la (la ville de Strasbourg) montrez pas, mais pensez-y toujours » [...] elle se pose bien comme une manière de pratiquer (la peinture d'histoire) en tentant de la renouveler. [...]

Ces trois tableaux semblent bien vouloir mettre en application des principes dont les nouveaux peintres discutaient à l’époque de leur création. [...] Degas fait aussi sujet de l’éphémère, non pas celui du paysage ou de la lumière mais celui de l’histoire en train de se dérouler. La peinture d’histoire à l’ancienne aurait ainsi vocation à mourir pour céder la place à une autre manière de peindre ce qui fait l’histoire, à savoir la succession de moments aussi délicats à saisir que les variations de lumière sur des meules de foin ou la façade d’une cathédrale ? Degas aurait-il trouvé la solution qu’il cherchait s’il avait imaginé qu’elle pouvait se traduire par la production de séries historiques susceptibles de mettre en images toutes les facettes de l’histoire telle qu’elle est quand elle se fait ? [...]

Au sens académique du terme, Degas n’est pas un peintre d’histoire et il a clairement abandonné le genre, sinon après 1865, au moins une dizaine d’années plus tard [...] Il aurait peut-être pu se poser comme initiateur d’un genre nouveau? Il n’y a pas réussi [...] En fut-il un précurseur ? Georges Rivière écrivait : « Degas [est] l’un des plus remarquables historiographes » de son temps, « les nombreux portraits exécutés entre 1855 et 1880 font revivre à nos yeux la « bonne société » […ils] évoquent pour nous l’ambiance de l’époque la mieux délimitée de la société française au XIXe siècle : celle du triomphe de la bourgeoisie. » En d’autres termes, à défaut d’être peintre d’histoire, Degas ne fut-il pas celui d’une histoire de son temps, une histoire plus sociale que politique, mais une histoire malgré tout ? [...] Observons au final comment, à travers ses tableaux qui établissent un lien – aussi ténu soit-il – avec la guerre de 1870, Edgar Degas est parvenu à couvrir trois domaines qui se réfèrent à l’histoire : celui de l’hommage (Le général Mellinet et le rabbin Astruc) qui rappelle les mérites de ceux qui la font, celui du souvenir (Jeantaud, Liné et Lainé) qui fixe un moment vécu de son déroulement, et celui de la mémoire (Le vicomte Lépic et ses filles traversant la place de la Concorde) qui choisit du passé ce qui ne doit pas être oublié en vue d’un projet à venir. Sans doute Degas n’a-t-il jamais entretenu une telle intention, mais le résultat est là.

Degas, Mlle Fiocre dans le ballet la source

Propos tenus par Degas :

« C’est très bien de copier ce que l’on voit ; c’est beaucoup mieux de dessiner ce que l’on ne voit plus que dans sa mémoire. C’est une transformation pendant laquelle l’imagination collabore avec la mémoire. Vous ne reproduisez que ce qui vous a frappé, c’est-à-dire le nécessaire. Là, vos souvenirs et votre fantaisie sont libérés de la tyrannie qu’exerce la nature. » Minervino (1974), p. 13.

Est-ce une manière de dire que la mémoire a vocation à trier les souvenirs au service d’une peinture d’histoire ? 

Sources :

Denoël (Charlotte), « L’art académique et la peinture d’histoire », L’Histoire par l’image, février 2011.

Halévy (Daniel), « À Edgar Degas(juillet 1919) », Degas parle, Paris, de Fallois, 1995.

Loyrette (Henri), Degas, Paris, Fayard, 1990.

Minervino (Fiorella), Tout l’œuvre peint de Degas. Paris, Flammarion, 1974 (1970)

Rivière (Georges), Monsieur Degas, bourgeois de Paris. Paris, 1935.

Sérié (Pierre), Joseph Blanc, 1846-1904, Paris, Rmn, 2008.

Tillier (Bertrand), La Commune de Paris, révolution sans image ? Politiques et représentations dans la France républicaine. Seyssel, Champ Vallon Editions, 2004.

Carnets de Degas, Gallica.

 

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26 novembre 2018

L'EPEE DE MADEMOISELLE LIX

Epée offerte à Mlle Lix en souvenir de la guerre de 1870 ADepuis 1910, le Musée de l’Armée détient dans ses collections l’épée de Marie-Antoinette Lix, lieutenant aux francs-tireurs de Lamarche pendant la guerre de 1870-1871, une arme qui fut offerte à cette femme pour la remercier de son action pendant le conflit franco-prussien. Tout en la présentant au public à l'occasion de l'exposition France - Allemagne(s), 1870-1871 de 2017, le musée a ouvert une page sur son site pour "apporter un éclairage complémentraire" sur cette pièce.

Ce cadeau fait à une femme combattante est un bien bel hommage, susceptible de démentir l’idée selon laquelle les femmes de France auraient été les grandes oubliées de la mémoire nationale comme avancé dans L’hommage raté aux héroïnes de 1870. 

Marie-Antoinette LixNon, le courage des Françaises n'a pas été oublié. Il a été célébré par Victor Hugo, mis en scène par de grands peintres, taillé dans la pierre par les meilleurs sculpteurs, cité dans de nombreux ouvrages ou à l'ordre du jour de toutes sortes de mérites. Mais cette gratitude a plus reconnu la souffrance des victimes que l'action de celles qui participèrent activement à l'effort de guerre. Parce que l'aide aux soins était conforme à l'image que l'époque se faisait de la femme, les infirmières reçurent de belles marques de reconnaissance ; les autres formes d'action furent beaucoup moins saluées et la colère de Jean Frollo dénonçant l'absence de monuments aux héroïnes n'est pas totalement dénuée de fondements. 

Dans ce contexte, le don d'une épée d'apparat à Mlle Lix n'en a que plus de poids. Ce qui est remarquable, en l’occurrence, c’est que cette récompense fut offerte à l’héroïne... par des femmes. Serait-ce la preuve qu’on n’est jamais mieux servi que par ses pairs ?

Epée offerte à Mlle Lix en souvenir de la guerre de 1870 B

 

 

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19 novembre 2018

DENI DE DEFAITE ?

Gérarardin Gloria victis (1874)1874 : Gloria Victis ! Sous ce titre, le peintre Auguste Gérardin d'une part, le sculpteur Antonin Mercié d'autre part, réalisent chacun une oeuvre en mémoire des combattants morts de 1870. En 2014-2015, le musée d'art et d'histoire de Saint-Denis les confronte dans le cadre d'une exposition intitulée : 70/14. D'une guerre à l'autre.

Le destin de la sculpture a largement dépassé celui de la peinture. La qualité comparée des oeuvres peut expliquer cette différence. Mais peu importe ici. Le détournement de la formule prétée à Brennus au IVe siècle avant Jésus-Christ autorise à s'interroger : ces oeuvres ne traduisent-elles pas une forme de déni qui en dirait long sur la mémoire que la défaite subie trois ans plus tôt laissait dans l'esprit des Français de l'époque ?  

Mercié, Gloria VictisPrésentée au Salon de 1874, la sculpture de Mercié fut l'une des oeuvres majeures de l'exposition universelle de 1878. "Une jeune femme, allégorie de la Gloire, emporte un jeune guerrier mourant, le sabre brisé au poing, image de la France." Il n'y a rien dans cette figuration qu'un très classique hommage au sacrifice des combattants morts pour la Patrie. Cependant, au-delà de l'excellence plastique de l'oeuvre, la force de celle-ci réside pour beaucoup dans l'inversion provoquée par le titre : le vaincu est glorieux et cette gloire en fait une sorte de vainqueur ! Bel hommage s'il en est, comme si la défaite - même dans l'honneur - pouvait être une victoire !

Auguste Gérardin reprend le thème mais dans une représentation allégorique, cette fois, de la Commune de Paris incarnée par "la femme débraillée et échevelée" penchée sur sa dépouille. Gloire aux vaincus, le soldat fédéré ? Là encore, le détournement de l'injonction de Brennus semble vouloir faire du perdant le véritable gagnant de la guerre civile !

Cette manière de rendre hommage aux vaincus est un moyen choisi par les artistes pour dire que ceux-là n'avaient pas démérité : malgré la défaite, ils s'étaient bien battus. L'honneur était sauf ! Mais ce constat suffit-il à consoler les intéressés ? La "déploration de la femme" peinte par Gérardin ne dément-elle pas cette idée ? C'est là que la question se pose : proclamer la gloire du vaincu relève-t-il du simple hommage (reconnaissance en forme de remerciement), du déni (réaction de celui qui n'accepte pas une situation donnée) et/ou d'une volonté d'annoncer un lendemain qui chantera (une revanche, par exemple) ? Sur le modèle des Béatitudes, Mercié et Gérardin ne prophétisent-ils pas - bien malgré eux, sans doute : Heureux les vaincus car la victoire leur sera accordée. 

Mercié quand mêmeIl est difficile de répondre tant les attentes des uns, les intentions des autres, les interprétations avancées au fil du temps et les variations de la mémoire se confondent. Parce qu'elle fut davantage commentée, voire expliquée, l'oeuvre de Mercié peut toutefois aider à avancer quelques éléments de décryptage.

Le Matin Gloria Victis 26 mai 1885C'est dans le cadre de projets visant à rendre hommage aux soldats morts pour la patrie que Mercié réalisa Gloria Victis ! puis Quand même !, une autre sculpture destinée à la ville de Belfort. L'hommage avait une vocation mémorielle (garder la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie) et sa fonction première était bien d'exprimer la reconnaissance de la Nation. Cet hommage entretiendrait ainsi le souvenir, maintenant le passé dans le temps présent et consolant les survivants comme le rappelle Le Matin dans son numéro du 26 mai 1885. Il aiderait à faire le deuil.

Très vite, cependant, les hommages se transforment en objets de mémoire, à savoir entretien d'un souvenir choisi (parmi d'autres) pour une fin qui doit s'inscrire dans le futur. Le passé est mémorisé pour servir de leçon et/ou préparer l'avenir. Quand même ! de Mercié était une oeuvre ainsi destinée à symboliser "la lutte quand même !". La formule ainsi reconstituée dans sa totalité n'est pas expression de "regrets éternels". Elle engage, au contraire, à accomplir une tâche : en l'occurrence, la lutte qui n'a pas donné la victoire, mais y conduira quand même, malgré tout.

manz_carnd03456_001Mercié en appellait-il à la Revanche ? Exprimant une antithèse de la défaite, Quand même ! plaide en ce sens. La France est vaincue, certes, mais la lutte est susceptible de lui rendre la gloire qui lui a échappée. La patrie a perdu une bataille, elle n'a pas perdu la guerre. Telle est bien la lecture qu'en fait La ligue des patriotes fondée en 1882 et qui fit graver l'effigie de Quand même ! sur le recto de sa médaille commémorative. Sous le titre Gloria Victis ! un certain F. L. C. conclut en 1879 son poème par ces mots sans équivoque sur le sens qu'il retient de la formule : "Disons à nos neveux le trépas héroïque / Qu'ils auront à venger un jour dans l'avenir." Appel à la vengeance plus encore qu'à la revanche !

 

chouetteMais Gloria Victis ! permet d'avancer une autre lecture, discutable mais conforme, aussi, à une pensée bien partagée dans les années 1870-1880. Derrière le pied de la Gloire, Mercié a placé un rameau d'olivier, symbole de la paix, et une chouette, figure d'Athéna, déesse de la guerre... et de la sagesse. Comment interpréter le message ? Entre la gloire par la voie des armes ou celle de la paix, l'artiste reste-t-il circonspect ? Il semble ne pas choisir, laissant au destin le soin de dire ce qui sera. Mais n'est-ce pas une manière polie ("politiquement correcte" en 1874) de dire que les chemins de la gloire ne valent pas que par le poids des armes (référence à l'épée de Brennus), que d'autres voies sont possibles, celle de la sagesse, par exemple, qui pourrait être la revanche par la culture, l'éducation et les arts que préconisaient de nombreux leaders républicains, à commencer par Gambetta ? N'est-ce pas l'interprétation qu'en fait le critique d'art Gustave Larroumet quand il découvre l'oeuvre et la décrit comme étant le « premier monument de notre consolation par l’art » ? [Cité par le site du Petit Palais]

Mercié, Jeanne d'Arc 1906

La biographie d'Antonin Mercié et une oeuvre comme Jeanne d'Arc ne permettent pas d'assurer que le créateur de Gloria Victis ! partageait une telle interpétation. Toutefois, l'idée que sa sculpture puisse être (sous une forme ou une autre) un appel à la revanche semble capable de résister à la critique. Elle peut aussi s'appliquer à la mémoire de la Commune : l'annonce d'une Gloire aux vaincus comme expression d'un espoir de revanche (révolutionnaire ou réformiste) à venir fonctionne. Cette annonce est-elle l'expression positive du déni ? N'est-elle pas une façon de rejetter toute forme de désespérance (déploration) parce que le désir de voir un jour triompher la cause reste (ou doit rester) le plus fort ? Si la réponse à la question est affirmative, peut-on imaginer le déni comme moyen de surmonter la déception ? 

Finalement, ces Gloria Victis ! sont, sans aucun doute, des hommages ; l'expression d'un déni, peut-être ; des appels à la revanche pour tous ceux qui ont entretenu ce désir, indéniablement. Mais il y a mieux encore à en retenir : dans le temps long, quand souvenir, hommage et mémoire finissent par confondre leurs intentions, les trois lectures se mêlent et justifient ensemble. Dès lors, il n'importe plus de savoir quelle est la bonne explication des oeuvres, seulement de comprendre que toutes le sont dans la mesure où le passé a été utilisé pour promouvoir un futur espéré. N'est-ce pas ce que nous révèle l'histoire ?

Et si les trois lectures n'étaient que les étapes successives d'un passage obligé pour faire résilience ? Ces oeuvres n'ont-elle pas pour intérêt de montrer comment une communauté d'hommes peut passer du souvenir traumatisant (l'humiliation de la défaite) à la mémoire comme outil de réparation ? La question reste ouverte...

Capture

Epilogue : en 1916, Antonin Mercié travaillait à une oeuvre que son décès survenu le 13 décembre (un mois et demi après l'évacuation du fort de Vaux par les Allemands, une semaine avant la fin de la bataille de Verdun) empêcha d'achever. Elle avait déjà son titre : Gloria Victoribus ! Il s'agissait de rendre hommage à ceux qui combattaient encore. Mais, à l'heure où rien n'était joué sur le terrain militaire, Mercié témoignait surtout d'un ardent désir : que la victoire revienne aux Français. La boucle avec la promesse d'une victoire faisant gloire aux vaincus du passé serait ainsi bouclée ! Mais là, si l'hypothèse se vérifiait, il s'agirait d'une lecture rétrospective de la question.

 

Sources : 

F. L. C., Gloria Victis, Imprimerie de F. Guyon, 1879.

H. D., musée des Beaux-arts, Petit Palais de Paris. 

Les annales politiques et littéraire, n° 12-14, 30 septembre 1906 ; pages 210-212

Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2018

FOOT EN GUERRE

foot et 1870L'exposition au musée de Loigny-la-Bataille est terminée mais il y a possibilité de découvrir encore le contenu de ces panneaux grâce au reportage de France TV disponible sur le site de FranceInfo : "le foot en guerre". (voir la vidéo) Le lien avec la guerre de 1870 est ténu et l'idée que le football ait été pensé par référence à la guerre de revanche reste discutable pour certaines périodes de l'entre-deux-guerre (1870-1914), sauf à placer cette revanche sous l'angle mieux partagée à l'époque de la revanche par l'éducation, la colonisation et les arts préconisée par Gambetta, Ferry et le ministère de l'Instruction et des Beaux-arts français. Que le sport ait été encouragé en France dans une optique militaire est certain, qu'il ait été récupéré par les mouvements revanchistes à des fins de propagande est indéniable ; qu'il soit une façon de poursuivre la guerre par d'autres moyens est aussi une idée juste. N'allons pas trop vite, cependant, dans les rapprochements entre les données historiques. Le spécialiste de la guerre de 1870 ne saurait céder à la tentation de tout ramener à son sujet de prédilection ! 

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16 novembre 2018

UNE HISTOIRE DE LA GUERRE

128722_couverture_Hres_0Présentation de l’éditeur :

« Voici Une histoire de la guerre, dans tous ses aspects et toutes ses dimensions, depuis l’essor des États-nations au début du XIXe siècle jusqu’à la quasi-disparition actuelle des affrontements interétatiques.
En deux siècles et demi, l’expérience concrète de la guerre a profondément changé : fin des batailles traditionnelles, utilisation d’armes de plus en plus meurtrières, mobilisation des fronts intérieurs, y compris parfois les femmes et les enfants. À mesure où disparaissait la frontière entre combattants et non-combattants, les civils sont devenus des cibles à part entière des bombardements, blocus, massacres, génocides et épurations ethniques.
Sans négliger la stratégie et les chefs de guerre, cet ouvrage explore à parts égales le front et l’arrière, les conflits et leur impact sur les sociétés et l’environnement, la mobilisation des institutions politiques et militaires, de l’économie, des affects et des croyances, ou encore les violences sur les corps et les esprits, en proposant de grandes traversées thématiques de longue durée.

Réunis pour la première fois en un seul volume, les meilleurs spécialistes du phénomène guerrier – historiens, historiens de l’art, anthropologues, sociologues ou politistes de huit pays différents – offrent une synthèse sans équivalent, largement ouverte sur le monde, qui fait aussi écho aux questionnements de notre époque : enjeux humanitaires des mouvements de réfugiés, débats éthiques sur les guerres irrégulières et l’utilisation des drones, poussée du terrorisme. »

"Un livre événement" ? Sans aucun doute. Il s'agit surtout d'une bonne mise à jour de la recherche sur le sujet. Voilà un ouvrage-outil de qualité permettant de cerner la guerre dans ses aspects les plus modernes, ceux qui en changent la nature par rapport aux modes d'affrontements plus anciens. Attention, cette publication n'a pas vocation à décrire le déroulement des guerres depuis le XIXe siècle. Il ne revient pas sur ce qui a déjà été amplement décrit par ailleurs. En revanche, il offre un excellent tour d'horizon de toutes les questions qui permettent d'appréhender les réalités de la guerre comme fait politique et idéologique, mais également social, juridique, culturel, économique, psychologique, etc., concernant les combattants, bien sûr, mais tous les autres acteurs et victimes de la guerre aussi.

Les contributions se distribuent en quatre sections.

1/ La guerre moderne permet de faire le tour des formes de la modernité, depuis la façon de "penser la guerre" elle-même (Jean-Vincent Holeindre) jusqu'à sa négation dans le développement des mouvements pacifistes (Carl Bouchard) en passant par "ce que dit le droit" (Samuel Moyn) ou le terrorisme comme méthode de guerre (John Lynn). Le champ est vaste, qu'on me pardonne de ne pas faire référence à chacun des articles.

2/ Mondes combattants aborde les problématiques de la guerre du point de vue de l'acteur posé en première ligne. On entre là dans la ligne des questions soulevées par la recherche depuis de nombreuses années, qui s'étaient centrées au départ sur la Grande Guerre et le thème de la brutalisation. Les thèmes abordés renvoient aussi à la "totalité" de la guerre moderne, cette caractéristique qui entraîne dans son tourbillon l'enfant (Manon Pignot), les femmes (Mary Louise Roberts), les populations coloniales (Eric Jennings), les insoumis (Nicolas Offenstadt), les prisonniers (Fabien Théofilakis), les partisans (Masha Cerovic), etc. Aux deux extrémités de ce vaste champ d'analyse sont posées les questions de la "fabrique du soldat" (Odile Roynette) et de la culture de guerre (Emmanuel Saint-Fuscien).

3/ Expériences de la guerre est l’occasion de revisiter les conflits du côté aussi bien des soldats que des civils, un juste rééquilibrage de la réalité de la guerre moderne. Celle-ci est évoquée dans ses « violences extrêmes » (Christian Ingrao), surtout vécues « d’en bas », au niveau de ceux qui sont en première ligne de la souffrance : le combattant dont le « corps (est mis) à l’épreuve » (Hervé Mazurel), le soldat soucieux de "témoigner" (Nicolas Beaupré), le civil soumis aux bombardements (Richard Overy) ou aux « occupations » (Alya Aglan et Johann Chapoulot), les « réfugiés et déplacés » (Daniel Cohen) ou les femmes subissant « le viol : une arme de guerre » (Raphaëlle Blanche) ; l'analyse s'intéresse à tout, jusqu’aux morts dont Bruno Cabanes s’interroge sur ce qu’il faut « en faire ». La traduction artistique n’est pas oubliée avec « Goya : anatomie d’un massacre » (Laurence Bertrand Dorléac).

4/ Sorties de guerre enfin  rappelle qu’ « après la guerre », celle-ci se prolonge, à travers notamment les questions aussi diverses concernant « le retour du soldat » (Bruno Cabanes), la gestion du « temps du deuil » (Annette Becker), la place du « témoin survivant » (Annette Wieviorka) et ce qui se passe « sur les ruines » (Danièle Voldman) avant toute reconstruction, etc. Une fois encore, je ne cite pas ici tous les articles.

L'ouvrage est aussi riche par la diversité des sujets abordés qu'un excellent outil de travail. Le spécialiste de 1870 n'exprimera qu'un regret qui ne se posera pas comme une critique : que la guerre franco-prussienne y tienne si peu de place quand elle aurait tant à apporter pour illustrer "le temps des citoyens soldats" (Alan Forrest), la déficiente "fabrique des soldats" (Odile Royenette) ou les motivations des "engagés volontaires" (Hervé Mazurel) après les défaites de l'été 1870. L'engagement des femmes dans les conflits du XIXe siècle méritait peut-être mieux que la juste observation de leur travestissement obligé, sauf à ne considérer cet engagement qu'en termes de "combattantes" quand, "héroïnes oubliées", elles furent quand même cantinières, infirmières, informatrices, "secouriste", munitionnettes avant l'heure... Citer les enfants-soldats de la Commune est sans doute juste, mais dommage que leur engagement ne soit pas relié aux petits patriotes de 1870. Dans son (très court) article Nicolas Beaupré oublie de citer les témoins de 1870 qui inaugurent le genre récits de souvenirs bien avant la généralisation de 1914. Quand Hervé Mazurel illustre la violence que subissent les corps, il renvoie légitimement à Solférino et l'impact de la bataille sur Henri Dunant, puis aux horreurs perpétrées dans l'espace colonial contre les Zoulous en 1879. On pourrait citer aussi les blessures provoquées par l'artillerie prusienne qu'Edouard Detaille disait si terribles que j'amais le peintre ne pourrait ni ne voudrait les mettre en image. La guerre de 1870 eut ses gueules cassées...

Ces remarques ne valent pas critiques car l'exhaustivité n'est pas la fonction de ce genre de livre. Je les énonce par jeu, pour évoquer incidemment les contenus des articles proposés que je n'énumère pas par ailleurs, et en profiter aussi pour suggérer des pistes à ceux qu'un sujet ou l'autre mobiliserait. Au final, il nous faut surtout remercier Bruno Cabanes et tous les contributeurs de nous offrir un si bel "événement" d'Histoire.

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31 octobre 2018

SOUVENIRS D'UN "FUSILLIER"

DSC_0074F. Roux était "fusillier" à la 3e compagnie du 18e bataillon de la garde nationale mobile pendant le siège de Paris en 1870. Comme nombre de ses contemporains, il a publié ses souvenirs de campagne. Mais il l'a fait en 29 planches qui racontent son expérience de façon chronologique, et non sans humour, souvent. Le cas n'est pas exceptionnel. J'ai déjà fait référence sur ce blog aux "souvenirs de l'armée de l'Est" d'Auguste Meylan. Plus riches encore sont les journaux du siège accompagnés de dessins d'Albert Robida d'une part, de Martial Potémont d'autre part. Les souvenirs de F. Roux sont seulement un exemple parmi d'autres, qui apporte ses petites contributions, celles qui donnent de l'humanité à ce genre de témoignage.

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Après la planche d'ouverture figurant le paquetage du "Fusillier", trois planches montrent la transformation du citoyen en garde mobile, ses adieux sur les boulevards (porte de Choisy) et une vue de la redoute "du bord de l'eau" où l'auteur va passer trois semaines (décembre 1870).

DSC_0079La planche 5 montre le "cantonnement" que la compagnie adopte en retrait de la redoute : la villa Fargeas. Charmant cantonnement, qui donne une idée de l'abandon de la banlieue de Paris assiégé. A l'intérieur, les hommes organisent leur coucher et les loisirs des soirées (planche 12). 

DSC_0094Quand ils quittent les lieux, les occupants font l'inventaire. Roux donne sa vision de l'opération et de l'orthographe du camarade Dumanet ! Caricature, bien sûr ; mais les témoignages de l'époque montrent qu'il exagère à peine.

L'hiver est rude, Roux en témoigne : pluie (planche 14), gel et "verre-glas" (planche 7), froid glacial sont le quotidien des malheureux mobiles astreints aux gardes. Les corvées de bois sont une activité cruciale (planches 8 et 17). La chaleur patriotique (planche 16) maintient à peine le moral de la troupe. Le soleil d'Austerlitz n'est pas au rendez-vous (planche 11).

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Le bataillon reçoit finalement l'honneur de participer à la dernière tentative militaire pour briser le blocus : la bataille de Buzenval. Faut-il encore rejoindre les positions de départ de l'attaque, occasion de prendre ses quartiers dans une maison de Courbevoie. Sous le crayon de Roux, toute l'importance des inventaires d'occupation prend soudain son sens brut ! (planche 24)

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L'assaut est donné le 19, la compagnie y laisse au moins un homme (planche 26) et ses dernières illusions, si tant est qu'elle en ait encore entretenues quelques unes (planche 27).

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La capitulation de Paris sonne le glas des espérances françaises. La patrie est vaincue. Les gardes sont rendus à la vie civile, non sans un enthousiasme nouveau qui fait écho à celui du départ, éparpillant partout l'équipement dont le citoyen-soldat fut un instant si fier.

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fin de l'histoire...

 

 

 

 

 

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