Mémoire d'Histoire

23 mars 2017

ART ET DOULEURS PATRIOTIQUES (REDON)

Redon, ange déchu 1872"1872, Juin. - De toutes les situations morales, les plus propices aux production de l'art ou de la pensée, il n'en est pas de plus fécondes que les grandes douleurs patriotiques. C'est qu'en effet, les différends suprêmes qui naissent entre les peuples si divers dans leurs aspirations et leurs tendances, créent chez les individus qui les composent des préoccupations d'un ordre très élevé. Quand elles se résolvent par le sort des armes, c'est-à-dire par les risques de la mort, chacun de nous a dans une mesure quelconque fait un sacrifice utile à son élévation morale [...] 

A l'appui de ces réflexions, on peut voir que les plus importants mouvements artistiques et nos plus grands épanouissements ont suivi de très près nos victoires et les désastres, et que dans l'intimité de notre évolution sociale, au coeur même de notre heureuse ou malheureuse patrie, l'ère du progrès et de la foi a suivi de très près l'heure solennelle et décisive de nos suprêmes révolutions.

Un observateur attentif pourrait voir à cette heure dans les productions de la pensée un caractère nouveau qui reflète dans une certaine mesure l'état moral du pays" Odilon Redon, A soi-mêmepages 44-45.

 

Redon, Mon portrait (1867)Engagé volontaire incorporé dans l'armée de la Loire pendant la guerre franco-prussienne, Redon est sorti marqué par son expérience de l'Année terrible. "J'ai eu l'occasion de participer, avec beaucoup d'émoi et de curiosité, à une action sur la Loire, près de Tours" écrit-il en décembre 1897 (p. 97) : "un jour d'excès, d'où je sortis apitoyé, troublé, endolori d'une heure inexorable et comme subie dans les abus d'une autre humanité." 1870 est un temps fort de sa vie, un moment de "renouveau" (p. 62). Ted Gott le confirme : « Les chimères romantiques de Redon s’anéantissent dans le carnage de la guerre franco-allemande de 1870, qui, dira-t-il plus tard, éveille en lui la flamme créatrice »[1]. L'ange déchu créé en 1872 n'est-il pas l'expression de son propre état moral ?

En 1872, Redon voit dans les désastres subis par la France le moteur d'importantes révolutions artistiques. Il est encore trop tôt pour y reconnaître l'impressionnisme qui ne s'expose que deux ans plus tard, chez Nadar, en 1874. Mais la révolution initiée par Courbet et Manet avant la guerre est bien enclenchée et c'est en 1872 que Monet réalise Impression du soleil levant. Redon est de ceux qui pressentent les bouleversements autres que politiques que les deux guerres (l'étrangère et la civile) précipitent. Comme artiste, il en est même acteur. Son Paysage au lever du jour présenté à la fin de ce message en fait foi.

S'il est marqué, il n'en est pas traumatisé pour autant. Il ne faut rien exagérer en l'occurrence. Redon admet que le témoin ne puisse s'abstraire de ses souvenirs. "La guerre est le grand litige de nos malentendus" écrit-il (p. 98), mais il n'entend pas "conjecturer" (sic) sur son compte. "Mon voeu de joie, ajoute-t-il, serait de voir un monde qui ne se battrait plus que pour s'accroître dans sa vie ; qui n'envahirait plus que par admiration ou par pitié ; et dont les projectiles seraient les fruits de la terre, les meilleurs et les plus sacrés...". 27 ans après la défaite, Redon n'a pas "oublié" l'expérience de la guerre. Mais elle ne l'obsède pas outre mesure. En 45 ans de notes dans son journal, le souvenir ne refait surface que quatre fois : en 1872, 1878, 1897 et 1915, quatre moments de résurgence du passé principalement provoqués par l'actualité.

"Apitoyé, troublé, endolori", Redon le fut assez pour que son art en soit affecté ; mais pas au point de vouloir peindre la guerre, voire d'en faire un cheval de bataille comme s'y emploie Edouard Detaille. Il ne la peint pas, il n'en parle pas davantage. Mais ce silence n'est pas oubli ; et le souvenir n'est pas refoulé. Comme beaucoup de ses contemporains, Redon ignore un sujet qui n'est pas premier dans ses préoccupations, qui n'est qu'un élément constitutif de son expérience mais pas celui qui nourrit sa vocation ou ses convictions. Le souvenir reste présent, convocable à merci. Par deux fois, il fait mémoire mais sans amertume. En 1897, à l'occasion d'une "enquête sur l'Alsace-Lorraine" Redon écrit : "Il m'est difficile de spéculer sur les idées de combat. Je fais de l'art seulement, préférablement, et l'art n'est-il pas le refuge paisible, la région douce et haute où l'on ne discerne pas de frontière ? Une estampe d'Albert Dürer n'incite guère à des revanches, ni l'audition de la Neuvième, ni la musique affectueuse et cordiale de Schumann". L'emploi du mot "revanche" dans le contexte de l'affaire Dreyfus en dit long sur la leçon que l'artiste tire de ses souvenirs, ceux de ses contacts avec le génie allemand d'une part, ceux de la défaite humiliante de 1871 d'autre part. Or, ces souvenirs croisés n'entretiennent pas la mémoire d'une idée de vengeance.

Le silence de Redon sur la guerre n'est pas oubli ; s'il reste discret, son souvenir fait mémoire sans idée de Revanche. Et s'il accepta la Grande guerre ce ne fut pas au nom de cette dernière. En mars 1915, en réponse à une circulaire pacifiste venue de Hollande, il exprime son refus de soutenir la démarche. Il s'explique : "Non : l'Allemagne actuelle est une nation sans gloire et déshonorée". En précisant qu'il parle de l'Allemagne "actuelle", il montre toutefois qu'il n'entend pas régler un vieux compte. Il justifie son refus par la seule réalité du moment : "Comprenez que j'attende pour vous répondre le moment où [...] son armée (de l'Allemagne) ne sera plus sur le sol de la Belgique abusée, trompée mais glorieuse, et quand elle ne sera plus sur le sol français". Redon ne veut pas d'une Allemagne châtiée par référence à ces souvenirs anciens ; et sa réponse aux pacifistes reprend exactement les termes utilisés par les jeunes mobilisés de 1914 quand ils justifient leur consentement à la Grande guerre. Si le désir de Revanche entretenu par l’œuvre d’Édouard Detaille animait le cœur d’anciens combattants comme Alfred Capus, Albert de Mun ou Joseph Joffre, il n’était pas partagé par tous[2]. Indirectement, Redon en témoigne.



[1] Gott (Ted), « La genèse du symbolisme d'Odilon Redon : un nouveau regard sur le Carnet de Chicago », in Revue de l’Art, volume 96, année 1992, pages 51-62.

[2] Voir Lecaillon (Jean-François), Le souvenir de 1870. Histoire d’une mémoire. Paris, B. Giovanangeli, 2011 ; p.151-152.

Redon, paysage au lever du jour 1872

Paysage au lever du jour (1872)

 

Voir aussi Les peintres français et la guerre de 1870, Paris, B. Giovanangeli, 2016. 

Redon (Odilon), A soi-même. Paris, José Corti, 1961. Nouvelle édition 2011. présentation wikipédia. Original disponible sur Gallica.

 

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17 mars 2017

VUE DU LEMAN de COURBET (1876)

Courbet, vue du lac léman 1876La dernière oeuvre de Courbet ?

Ce tableau retrouvé récemment dans les réserves du musée de Granville vient de lui être attribué. Une oeuvre réalisée lors de son exil en Suisse, après sa condamnation pour avoir fait détruire la colonne Vendome.

Une création intéressante aussi pour le rapprochement qui peut être fait avec les oeuvres des premiers impressionnistes.

A voir : une petite présentation video de l'oeuvre avec les commentaires d'Alexandra Jalaber, adjointe à la conservatrice des musées de Granville, et de Brigitte Richart, conservatrice des musées de Granville.

Le lac Léman inspirait beaucoup Courbet à l'époque.

Courbet, coucher de soleil sur le Léman (1876)

Autre source : article d'Isabelle Brunnarius sur Culturebox

 

 

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16 mars 2017

FACE AU PASSE (HENRY ROUSSO)

rousso"Le terme de "mémoire" n'est plus seulement un mot galvaudé, c'est un mot usé".

Spécialiste de l'histoire du souvenir des grands traumatismes nationaux (2eme Guerre mondiale, mémoire de Vichy, mémoire de la guerre d'Algérie), Henry Rousso est bien placé pour interpeller ses lecteurs en inscrivant cette phrase à l'entame de la 4eme de couverture. Elle pourrait décourager ceux qui s'intéressent à l'histoire des mémoires. Elle est, au contraire, stimulante et invite à présenter ici cet essai. Image

Tout naturellement, Rousso consacre deux parties à ses sujets de prédilection : à l'échelle nationale (Partie II), avec des réflexions sur "les politiques de mémoire sous la Ve République" (chapitre IV), sur "Vichy et l'Algérie" (chaptitre V), "résistance et résistancialisme" (chapitre VI) et le "négationisme en France" (chapitre VII) ; à l'échelle transnationale ensuite (Partie III) avec trois chapitres sur "le procès Eichmann" (chapitre VIII), "la mémoire négative de l'Europe (chapitre IX) et "la mondialisation de la mémoire" (chapitre X). Tous ces chapitres sont passionnants pour eux-mêmes et peuvent être abordés indépendamment les uns des autres.

Toute personne soucieuse de comprendre les enjeux de la mémoire dans nos sociétés, mais aussi les mécanismes de sa construction et les problèmes épistémologiques ou techniques que soulèvent l'étude des témoignages trouvera dans la première partie de ce livre matière à réflexions utiles. Sous le titre "Le passé conflictuel", Rousso propose trois chapitres dans lesquels il énonce les leçons qu'il tire de ses recherches sur ces objets très particuliers que sont le souvenir, la mémoire, les témoins, le décalage entre les faits et les récits qui s'y rattachent ; sur l'absence aussi, ce double obligé de la présence, sur les silences qui accompagnent le bruit qui remonte du passé, les sens concurrents, voire contradictoires, de ces non-dits...

"L'absence laisse-t-elle une trace ?" interroge Rousso (p. 41). Quelle résonnance à l'oreille de l'historien qui tente de comprendre pourquoi un acteur de l'histoire - un peintre, par exemple - n'agit pas ! " S'il est "hasardeux de sonder les reins et les coeurs" de ceux qui agissent, "interpréter pourquoi un acteur n'a pas agi, a fortiori toute une société, est encore plus risqué". L'avertissement est une invitation à s'imposer une sorte de "principe de précaution" ; mais à oser, aussi, et à ne pas réduire la compréhension du passé aux seules traces qui nous en sont laissées.

Rousso ne se limite pas à lancer des avertissements. Ses premiers chapitres nous proposent aussi des réponses et des outils. "Le manque" écrit-il par exemple, peut alors signifier plusieurs formes possibles qui coexistent, se superposent ou se succèdent : l'oubli, bien sûr, mais aussi le silence, l'occultation, le déni, l'amnésie, le refoulement, la forclusion, une liste non exhaustive de registres très différents les uns des autres et pourtant utilisés de manière indifférenciée" (p. 42). Tous les mots comptent dans cette longue citation, que ce soit dans l'énumération des formes de l'absence ou dans leur coexistence, superposition ou succession. Personnelle satisfaction : une liste similaire ressort des tentatives d'explication de la non-représentation de la guerre de 1870 par les peintres français qui l'ont vécue : "Guerre indicible", "pas vue", "refoulée", "interdite", ignorée par goût, refusée parce que contraire aux convictions intimes... (Les peintres français et la guerre de 1870, p. 109-139). Le plaisir de se voir en partie conforté par Henry Rousso n'en oblige pas moins à prolonger la réflexion sur les souvenirs, mémoires et silences relatifs à l'Année terrible tant il reste à faire en la matière.

Dans "L'histoire en analyse" (chapitre III), Rousso pose encore la question du rapport de l'historien-chercheur à l'objet de son étude. Sur ce chapitre, aussi, le lecteur à beaucoup à apprendre. Pour l'historien du témoin plus encore, peut-être, que celui des faits dans la mesure où il s'agit de mettre en relation deux subjectivités d'époques différentes, lesquelles sont - qui plus est - susceptibles de produire l'expression d'une nouvelle mémoire, d'un témoignage qui s'inscrira dans la continuité historiographique des précédents. "Travailler sur le témoignage (...) oblige le chercheur à clarifier son rôle et sa place dans la mesure où ses discours (...) peuvent produire des effets, voire modifier l'objet observé" (p .82, "l'usage épistémologique" de la psychanalyse). Mais dans sa relation avec la subjectivité du témoin, l'historien doit aussi "être conscient que la question du transfert est loin d'être négligeable" (p. 84, "l'usage éthique" de la psychanalyse). Choisis parmi d'autres, ces quelques citations devraient donner envie de lire cet essai ! Je l'espère et vous en souhaite bonne lecture.

 

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08 mars 2017

TEMOIGNAGES DE VICTOR HUGO

Hugo, souvenir du siège de Paris decembre 1870Rentré d'exil au lendemain de la chute de l'Empire, Victor Hugo resta dans Paris pendant toute la durée du siège de 1870-1871. Sollicité de toutes parts, il produisit des textes, fit distribuer Les Chatiments dans les théâtres au profit des associations d'aide aux blessés, rencontra ministres et responsables politiques... manifestant son patriotisme responsable à l'égal de ses compatriotes illustres ou restés anonymes. Je ne ferai pas dans ce message l'analyse de son action pendant la guerre franco-prussienne.

Hugo, 13 septembre

De ses occupations, nous savons ce qu'il en retenait lui même au fil de ses carnets publiés plus tard dans Choses vues : Lettre aux Allemands, déclarations, rencontres avec des personnalités, publication des Châtiments...etc. En octobre, il accepte des lectures publiques de cette dernière oeuvre afin de financer la production de canons. Pour l'occasion, il reçoit Mlles Favart, Périga, Félix ou Mme Laurent qu'il fait répéter. Sarah Bernhardt également qu'il reçoit avec Mme Jules Simon le 21 novembre. Se transformant en infirmières dans le cadre des ambulances ouvertes dans les théâtres, les comédiennes multiplient les représentations en tous genres pour lever des fonds. Elles font partie des femmes les plus mobilisées dans le cadre de la résistance parisienne. Parmi les plus actives, on retiendra aussi le nom de Marie Colombier dont Manet fit le portrait (ci-dessous).Sarah Bernhardt vers 1870

Le 1er décembre, Victor Hugo écrit au préfet de police pour que Louise Michel, qui a été interpellée, soit libérée. C'est chose faite le lendemain.

Hugo dessinait aussi et nous laissa quelques images graphiques du siège (voir ci-dessus).

Marie Colombier par Manet

 

Sources :

Hugo (Victor), "Pendant le siège de Paris. Extraits des carnets", in Choses vues, nouvelle série, Paris, Calmanne-Lévy, 1900 ; p. 273-318.

Hugo (Victor), "Sauver Paris, c'est sauver le monde", in Actes et paroles, 1876, voir Clique.

Revol (Jean), "Victor Hugo dessinateur", La nouvelle revue française, mars 1964.

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24 février 2017

SOUVENEZ-VOUS DE 1870

D-une-guerre-a-l-autreQue reste-t-il de 1870-1871 en 1914 ? Telle est la question à laquelle se sont efforcés de répondre les invités au colloque international qui s’est tenu en 2014 au musée départemental de la Guerre de 1870 et de l’Annexion situé à Gravelotte. En 2016, les éditions Riveneuve ont publié les communications produites pendant les trois jours des rencontres, une belle publication tant par la qualité de l’ouvrage (papier glacé) que par la richesse des illustrations (reproductions d’œuvres graphiques, d’objets, photographies).

Extrait de la 4eme de couverture :

"Ainsi, cette réévaluation des rapports entre ces deux guerres est abordée à travers différentes pistes comme les relations internationales et les idées politiques, les aspects militaires, que ce soient la doctrine militaire ou la comparaison entre les combats de 1870 et les premières campagnes d’août 1914, la mémoire de la guerre de 1870, la religion, ou encore la représentation artistique. Cette mise en relation des deux conflits se présente ainsi comme une introduction et un fondement aux nouvelles perspectives de recherche que motive la célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale."

« Différentes pistes abordées ». Chacun y trouvera de quoi satisfaire sa curiosité en fonction de ses sujets de prédilection. Les thèmes proposés en table des matières en témoignent :

2/ L’empreinte de la tradition dans la doctrine militaire

Chaperon, A Morhange, près de NancySous ce titre quatre communications pour analyser « les leçons désapprises » (François Cochet) ; « l’héritage de 1870-1871 » dans « l’approche de la guerre industrielle » (Olivier Cosson) ; « l’influence de la guerre de 1870-1871 dans le développement de l’artillerie » (Christophe Pommier) ; et « l’élaboration collective de la tactique militaire » (Mathieu Marly).

3/ Pratiques et expériences guerrières

Quatre communications encore pour compléter l’étude des doctrines par les réalités du terrain et faire distinction entre « mythes, réalités et présages de la guerre franco-prussienne » (Geoffrey D.W. Wawro) comme « préfigurations de 1914 » ; décrypter le passage « De la guerre irrégulière de 1870 aux frappes préventives de 1914 » ; s’interroger sur la question de savoir si « le renseignement français en 1914 (est) une leçon tirée de 1871 ? (Gérald Sawicki) ; ou comparer « l’occupation de 1914 par rapport à celle de 1870-1871 : le cas de l’Aisne » (Philippe Salson).

5/ Les religions entre témoignages et espérance

Sous ce titre, le lecteur est plongé dans les aspects culturels de la guerre, mais aussi son interprétation comme objet de mémoire. Deux contributions éclairent sur les « espoirs et déceptions » des Juifs français et allemands confrontés aux deux conflits (Christine Krüger) et « les interprétations théologiques » des deux guerres côté allemand (Alfred Kelly).

Grolleron, Soeur Heni à Janville

Avec les autres chapitres, la question de la mémoire et du souvenir dans ses différentes formes d’expression et matérialisation est la priorité.

6/ Mémoire locale, mémoire nationale

Sous ce titre, les contributeurs s’emparent de questions locales et montrent comment elles vont se poser comme catalyseurs d’une mémoire spécifique et/ou s’affirmer comme objet de mémoires nationales. La guerre de 1870 dans la mémoire de 1914 se lit ainsi à travers les monuments des deux capitales « Paris/Berlin » (Etienne François) ; à l’échelle de Strasbourg pour savoir si « 1870 anticipait 1914 ? » (Rachel Chrastil) ; à travers les exemples de Châteaudun et Loigny (Jean-Marc Largeaud) ; à la dimension d’un homme, le général Pau, et son expérience « d’une guerre à l’autre » (Jean-Noël Grandhomme) ; dans le cadre du « Souvenir français » rapporté à l’Alsace-Lorraine (Céline Oberlé).

Mon attention s’est toutefois concentrée plus fortement sur deux autres thèmes dans la mesure où ils renvoient plus expressément à l’impact du souvenir sur la Grande guerre d’une part, les objets de la représentation d’autre part, des champs d’investigation susceptibles de m’apporter arguments et contre-arguments dans le cadre de mes proches recherches.

1/ Nationalisme et remobilisation culturelle

Deux contributions sous ce titre, l’une sur « les usages politiques de l’histoire dans l’empire allemand (Uwe Puschner) qui met en évidence les mécanismes de l’instrumentalisation du passé, sujet qui m’est cher ; l’autre sur le rôle des « vétérans de 1870 à la veille de la Première guerre mondiale » (Jakob Vogel) qui aborde la question que j’ai pu me poser dans Le souvenir de 1870 et un article sur l’esprit de Revanche en 1914 que j’avais publié dans Carnet de la Sabretache [n°184, Nouvelle série, juin 2010, "Mémoire de la Revanche", pages 12-15].

4/ Enseignements des objets et représentations artistiques

Trois contributions sous ce titre qui avaient vocation à attirer mon attention après mes travaux sur Les peintres français et la guerre de 1870. Elles ne m’ont pas déçu : « La guerre de 1870 en peinture » (François Robichon) m’interpellait directement et elle permet d’affiner mes hypothèses ; « combattre pour le drapeau » (Thomas Weissbrich) qui montre comment les trophées en question participent de la construction de la mémoire ; l’analyse d’objets culturels (mouchoirs, cartes postales, jeux…) (Elise Dubreuil) de laquelle j’isole la caricature de Gustave Jossot tant elle résume en un clin d’œil l’un des aspects cruciaux de la dynamique souvenir-mémoire quand elle s’inscrit dans une durée qui dépasse le temps d’une génération.

Jossot, souvenez-vous de 1870

Gustave Jossot

Tout amateur intéressé par 1870 et/ou 1914 ne manquera pas de se reporter à cet ouvrage et d’y puiser matières à mieux comprendre dans quel environnement culturel s’inscrivent les faits au point de rendre ceux-ci moins faciles à expliquer quand cet environnement se transforme.

Dans le cadre de mes propres recherches, je ferai ici quelques remarques :

En août 1914, « l’Année terrible est bien présente dans les esprits […] Le « culte du souvenir » a donc atteint son objectif […pourtant] la mémoire de 1870 ne s’impose pas vraiment ». A l’appui de cette idée énoncée dans Le souvenir de 1870, je m’appuyais sur les carnets et correspondances des mobilisés du moment (p. 145-148). Près des deux tiers des combattants ne se réfèrent jamais à 1870, même quand les circonstances se prêteraient à comparaison. Certains officiers s’étonnent d'aiilleurs d’une telle ignorance du passé dans le rang.

Pour expliquer cette absence du souvenir de 1870 en 1914 dans l'esprit des plus jeunes, j’avançais l’hypothèse de la concurrence des mémoires. J'écrivais encore : « 1870 ne peut faire souvenir que pour une seule catégorie d’hommes : ceux qui ont vécu la débâcle ». Cette seconde hypothèse (reprise ici parmi d’autres) renvoie clairement à la caricature de Jossot. Les autres contributions du colloque viennent encore renforcer le constat. Ainsi Uwe Puschner observe que « le 40e anniversaire en 1910 retient peu l’attention de l’opinion publique » (p. 37) et ajoute que, si la guerre est toujours présente dans les enseignements scolaires, « le succès de ces tentatives de canalisation, toutefois, semble avoir été limité » (p .38).

Les analyses de Jakob Vogel vont dans le même sens : « En France comme en Allemagne, l’hostilité envers l’ancien ennemi s’estompe progressivement […] faisant place à une commémoration tournée vers l’intérieur du pays ». (p. 53). Et de conclure : « Le constat d’une historisation grandissante de la commémoration, observée en Allemagne comme en France à dater du nouveau siècle, n’entre pas en contradiction avec le discours patriotique qui, lorsque la guerre éclate, en appelle au devoir inconditionnel de défendre le pays » (p .63). Mais "défendre le pays" ne signifie pas que ce soit dans un esprit de revanche, par référence à 1870. L’idée resurgit sous la plume de Thomas Weissbrich à propos des drapeaux qui apparaissent plus, au final, comme des outils d’identification et unification collective, d’affirmation des nouveaux régimes (la République à l’ouest du Rhin, l’Empire à l’est) que comme emblèmes d’une revanche à prendre ou à empêcher (p. 248). En d’autres termes, 1870 a plus semé dans la mémoire collective un souci de Défense nationale (si je peux me permettre l'allusion au gouvernement républicain de 1870), qu’une volonté de rejouer une partie (perdue ou gagnée). « Pour des hommes socialisés dans le cadre de l’Etat-nation, répondre à la mobilisation est la seule conduite socialement pensable » notait déjà André Loez en 2010 (14-18, le refus de la guerre, Paris, Gallimard, p. 43) « Ainsi la mobilisation de 1914 relève de l’évidence » laquelle ne renvoyait pas explicitement à 1870 dont le souvenir n’avait plus d’utilité immédiate.

Lagarde, scène de la guerre de 1870.

L’analyse de la peinture militaire que propose François Robichon conforte toutes ces remarques quand il constate la coexistence « de deux types d’iconographie de la guerre antithétiques » reflets d’un clivage de la société française (p. 261-262). Et s’il observe un "retour du désir de revanche, provoqué à partir de 1905 par la rivalité frontale avec l’Allemagne », il précise que le souvenir de 1870 a été « entretenu par des personnalités comme Paul Déroulède (…) ou Maurice Barrès » (p. 257), influence qui inscrit plus le désir de revanche comme argument idéologique d’un courant politique propre aux années 1900-1914 que par le souvenir d’une défaite que partageraient tous les Français. Certes, « à partir de 1910, le souvenir se ravive » (p .266) et la vision dramatique (et hostile à tout revanchisme) d’un Pierre Lagarde perd de son influence au profit de l’école plus héroïsante incarnée par Édouard Detaille ou Le drapeau de Mars-la-Tour d’Alexandre Bloch. Cette évolution, pour autant, ne permet pas de dire que l’iconographie revanchiste emporte la bataille des images sachant que les peintres d’histoire militaire ne sont pas seuls à s'exprimer sur le marché des arts. De fait, ils ne touchent sans doute que des convaincus.

« Un des objectifs du colloque était de montrer que ce que l’on désigne comme la mémoire de la guerre de 1870-1871 est en fait un assemblage toujours recomposé de références et de symboles, de devoirs pieux intériorisés et de mythologies instrumentales » conclut Jean-François Chanet (p. 430). Développant l’idée forte intéressante de « plasticité et ambivalence du souvenir », il insiste pour que « la distinction s’impose entre remémoration de la guerre de 1870 et culte de la revanche ». C’est l’idée qu’on peut retrouver au chapitre VII de Le souvenir de 1870 intitulé « Août 1914, un souvenir mal partagé ». La convergence des conclusions est bien réconfortante.

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23 février 2017

BOMBARDEMENT D'UNE MAISON (MELIES)

The Last Cartridges (1897) /"Les dernières cartouches"

Quand le cinéma s'empare de la mémoire. La guerre de 1870 a été un des premiers conflits a être instrumentalisé par le 7eme art. Car, au-delà de l'anecdote, les exemples ci-dessous s'inscrivent dans des contextes (affaire Dreyfus, marche à la Grande guerre) qui invitent à les interroger dans leur vocation politique.

En 1897, Georges Meliès (1861-1938) réalise un court métrage mettant en scène le bombardement par les Prussiens d'une maison défendue par des combattants français. Il s'inspire de la dernière cartouche d'Alphonse de Neuville.

De Neuville, Les dernières cartouches (1873)

En 1913 (à la veille de la Grande guerre), Henri Andréani (1877-1936) réalise à son tour un film intitulé 1870-1871. L'affiche intitulée Episode sanglant de la maison tragique montre que lui aussi est très influencé par de Neuville.

Andréani, affiche film

 

Sources :

Voir Jackal : "La guerre de 1870 à l'écran" (12 films recensés).

articles Mélies, Bombardement d'une maison et Andréani sur Wikipédia

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17 février 2017

INSURRECTION A LA MARTINIQUE, EFFET COLLATERAL DE LA GUERRE FRANCO-PRUSSIENNE ?

pago1870, la Martinique est loin de la métropole. A l'époque, il faut 2 à 3 semaines pour que les nouvelles de France parviennent jusqu'aux Antilles. Celles-ci vivent dans un autre monde, loin des préoccupations parisiennes. Les tensions sociales et politiques s'y nourrissent de racisme. Ce qui se passe en France importe peu...

La guerre franco-prussienne, les défaites et l'effondrement de l'Empire, ne laissent pas, pour autant, les résidants de la Martinique indifférents. Les enjeux politiques sont importants. Loin de la fureur des batailles qui jouent le sort de la France aux frontières de l'Est, la guerre eut ainsi un effet collatéral inattendu... La Martinique entra en insurrection. Mouvement de révolte vraiment inattendue ? En métropole, du moins, ce qui en dit beaucoup sur la nature des relations entre Paris et les colonies à l'époque.

L'affaire débute le 19 février 1870 par une altercation entre un ouvrier agricole noir (Léopold Lubin, 22 ans) et Augier de Maintenon, aide-commissaire de marine. La dispute aurait pu s'arrêter là. L'affaire est classée sans suite. Mais Lubin refuse ce déni de justice et il décide de se venger : le 25 avril, il agresse Augier de Maintenon. Il le roue de coups. Arrêté, il est condamné à 5 ans de réclusion au bagne de Cayenne et 1500 francs de dommages et intérêts.

 

surpriseDans la biographie qu'il consacre à Lumina Sophie, Gilbert Pago explique comment cette histoire s'envenime tout en se nourrissant des évènements qui bouleversent la métropole. Pour la communauté noire, la sanction qui frappe Lubin est scandaleuse. Elle l'est aussi au regard de la loi qui n'autorise pas l'emprisonnement au bagne de Lubin. Elle l'est encore par comparaison à la condamnation à cinq mois de prison seulement d'un blanc coupable de coups mortels sur un noir.

Le 19 août 1870, alors que l'Armée du Rhin se retrouve bloquée sous les murs de Metz, la justice rejette le pourvoi déposé par Lubin contre sa condamnation. Les soutiens du condamné sont écoeurés mais se taisent. La force n'est pas de leur côté.

4 septembre. En France, l'Empereur vaincu est déchu ; la République est proclamée. A la Martinique, l'ambiance est très différente. Pago raconte : "Une rumeur à la fin du mois d’août fit croire à une grande victoire française. Ceci entraîna des réjouissances patriotiques, le 4 septembre, organisées sur ordre du gouverneur. Ironie de l’histoire !" (p. 57).

Ironie de l'Histoire ? Elle est décidément au rendez-vous de l'affaire. Convaincu que la condamnation de Lubin est abusive, le gouverneur veut profiter des "bonnes nouvelles" venues de France pour faire un geste d'apaisement et commuer la peine de bagne en simple emprisonnement. Dans le contexte tel qu'il va se dessiner quelques jours plus tard, ce geste peut être perçu comme un aveu de faiblesse. Je pose ici la question. Pago n'émet pas l'hypothèse. Pour l'heure, les rumeurs qui atteignent l'île à partir du 15 septembre changent la donne. "La République représente pour les hommes de couleur le retour à une politique d’égalité entre les races […]", rappelle Pago (p.58). "L’atmosphère se tend à Rivière Pilote".

statue Septanm 1870

Le 18 septembre, des marins confirment la proclamation de la République. Le 21, un navire apporte de France les instructions du nouveau gouvernement. L'insurrection qui couvait depuis plusieurs jours éclate. Tout se passe très vite. Commencé le 22, le soulèvement est violemment réprimé en quelques jours. Le 26, tout est terminé. L'ordre règne en Martinique ! S'ensuit un procès dont Pago fait le récit détaillé dans sa biographie de Lumina Sophie à laquelle je renvoie, mon message ne portant pas sur ce sujet.

Les conclusions de l'affaire dans le cadre de la relation entre celle-ci et ce qui se passe en Métropole sont énoncées par Pago dans Insurrection à la Martinique. Je me contenterai de le citer : "ce que craignait le plus les colons blancs, c’était l’instauration de la République, chère aux yeux des Mulâtres et aux cris de laquelle s’étaient révoltés les Nègres" (p. 127). En d'autres termes, ceux-ci n'auraient même pas été victimes des actes que leur reprochaient les Blancs de l'île, ils le seraient des effets d'une révolution survenue en France. Victimes à front inversé qui plus est, paradoxale au vu des valeurs proclamées par le nouveau régime ! Et Pago d'ajouter : "Les plus conservateurs [parmi les Blancs] décidèrent de bouder le nouveau régime […] en organisant le boycott des élections. […] D’autres comprirent qu’ils n’avaient pas grand-chose à craindre de la République conservatrice qui avait écrasé la Commune et s’employèrent à maintenir les positions électorales là où ils en avaient la possibilité, en se faisant même parfois passer pour des républicains convaincus"  (p .128).

De là à conclure que les noirs et mûlatres de Martinique sont les communards oubliés de 1871, il y a un pas que l'historien se gardera de franchir. A contexte différent - réalité différente ; amalgame à proscrire ! 

NB : Il existe d'autres exemples d'effets collatéraux de la guerre franco-prussienne dans des territoires lointains. Certains feront l'objet de prochains messages sur ce blog. Thème à suivre.

 

Liens bibliographiques :

Un récit de l'affaire sous la forme d'une vidéo : L'affaire Codé

Jahan (Sébastien), « Gilbert Pago, L’insurrection de Martinique (1870-1871) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique.

Pago (Gilbert), Insurrection de Martinique, 1870-1871. Editions Syllepse, Paris, 2011.

Pago (Gilbert), Lumina Sophie dite « Surprise », 1848-1879, insurgée et bagnarde. Ibis Rouge éditions, Matoury, Guyane 2008.

 

 

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13 février 2017

RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES EN PERSPECTIVE

004534329UNE MISE EN PERSPECTIVE aussi intéressante qu'elle est importante en ces temps de doutes européens.

Claire Aslangul-Rallo et Stéphanie Krapoth nous proposent une série d'articles principalement axés sur le XXe siècle et le début du XXIe mais qui - comme l'indique le sous-titre - n'écartent pas du champs des analyses les mémoires de 1870.

Dans l'optique spécifique à ce blog, nous retiendrons d'abord un premier texte de Stéphanie Krapoth, intitulé D’une mémoire nationale à l’ancrage du partenariat franco-allemand en Europe : les manuels scolaires comme vecteurs des représentations collectives. S’appuyant sur un corpus d’une dizaine de manuels d’histoire et géographie, l’auteure montre comment les deux pays sont passés de l’expression d’un "antagonisme traditionnel" à des "appels au rapprochement" jusqu’à nos jours où les deux pays s’emploient à entretenir le partenariat franco-allemand. Dans ce long parcours de plus d'un siècle et demi (1860 à nos jours), le lecteur qui s'intéresse à la mémoire de 1870 trouvera matière à réflexion du côté des pages 132-136.

La contribution de Rainer Bendick intitulée Le manuel d’historie franco-allemand – une étape, mais quelle étape ?, ouvrage dont l’ambition était de proposer un « récit commun d’une histoire conflictuelle », propose un bon complément à l’étude de Mme Krapoth ; par sa thématique, elle serait même en droit de revendiquer une place dans L’histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron ! :)

 

b_1_q_0_p_0La contribution d’olivier Berger - dont nous présentions le travail sur la peste bovine dans l’Oise il y a quelques jours - retiendra tout naturellement l'attention de ceux qui s'intéressent à la mémoire de 1870. Sous le titre L’Allemagne et l’Allemand sur les cartes postales et timbres relatifs au conflit de 1870 : des documents philatéliques porteurs et diffuseurs d’imaginaire », Olivier Berger propose un parcours très révélateur de l’évolution des relations franco-allemandes de la fin du XIXe à nos jours et, plus encore, de la façon dont les mémoires du temps passé peuvent se remodeler au fils des années. Se serait presque un bon cas d’école à soumettre aux lycéens de Terminales dans le cadre du chapitre sur Les mémoires : lectures historiques si le temps ne leur était pas tant compté ! 

Centré sur des représentations plus récentes mais non moins passionnantes, le reste de l'ouvrage est à l'avenant. S'il s'adresse d'abord à des spécialistes, l'expertise ne doit pas rebuter les lecteurs moins avertis.

Au sommaire :

Mandret-Delgeilh, Antoine : De deux symboliques nationales à une symbolique binationale, p.47-86.

Krapoth Stéphanie : Le registre de l’humour et son apport pour la recherche sur les représentations, p.87-124.

Abraham Bénédicte : 50 ans de relations franco-allemande à la lumière du magazine "ParisBerlin", p.229-256.

Aslangul-Rallo, Claire : "Signal" et la France : « vendre » par l’image le rapprochement franco-allemand pendant l’occupation, p.259-318.

Schneider, Marie-Alexandra : Les jeux de l’amour et de la Sarre : la Sarre et le couple franco-allemand dans la caricature des années 1950, p.319-362.

Padberg, Gabriele : Le couple Merkozy à travers les caricatures dans la presse (2007-2012), p.393-420.

Bonne lecture

 

 

 

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09 février 2017

PESTE BOVINE DANS L'OISE EN 1870

Beauquesne, une réquisitionHistorien diplômé de Paris-Sorbonne, Olivier Berger nous propose aujourd'hui une "étude de la peste bovine dans l'Oise pendant la guerre de 1870-1871".

J'en reproduis ici le résumé : L’épizootie de peste bovine qui a frappé la France avec l’invasion prussienne de 1870 est étudiée dans le département de l’Oise. Un premier tableau dénombre les animaux morts et abattus, ainsi que leurs valeurs respectives par communes. Un second donne les pertes par cantons de 1870 à 1872. L’Oise représente 3 % des pertes nationales. La crise, gérée consciencieusement par l’occupant, passera après l’armistice sous le contrôle de l’administration française. Dans l’ensemble bien contrôlée, la contagion ne s’est prolongée qu’en raison des infractions aux règles de police sanitaire.

Mots-clés : peste bovine, Oise, police sanitaire, 1870

The epizootic plague that affected France with the Prussian invasion in 1870 is studied in the Oise county. A first chart counts the dead and slaughtered animals, and their value per town. A second chart tells the losses per village between 1870 and 1872. Oise represented 3% of the national losses. The crisis, conscientiously handled by the occupier, will pass after the armistice under French management. Generally well controlled, contagion went on only because of violation of health.

Où l'auteur nous fait découvrir un effet collatéral du conflit rarement évoqué, une approche originale pour comprendre comment la guerre pouvait être vécue par les civils en dehors des seuls faits d'armes auxquels les conflits se résument trop souvent, comment l'impréparation de la France se lit aussi à travers cette analyse, comment les autorités locales firent front et comment l'occupation étrangère ne s'est pas résumée en réquisitions, violences et pillages comme la mémoire nationale en a entretenu l'idée à des fins de revanche.

Une étude intéressante, un autre regard sur le conflit franco-prussien, édité par la Société Histoire de la Médecine et des Sciences Vétérinaires que je remercie de me donner autorisation de publier ce message.

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07 février 2017

CAROLUS-DURAN ET LA GUERRE DE 1870

La Gloire, souvenir du siège de ParisComme beaucoup d’artistes bloqués dans Paris en 1870, Carolus-Duran est enrôlé au 19è bataillon de la garde nationale où il côtoie Bracquemond, Toulmouche, Bonnat, Gervex, Puvis de Chavannes ou Ziem. « C’est un pur vaillant » écrit de lui Zacharie Astruc (lettre à Ida du 8 septembre 1870). Pour autant, il n’abandonne pas son atelier du passage Stanislas (aujourd’hui rue Jules Chaplain). Il y aurait réalisé L’espagnole (Musée des Beaux-arts de Valenciennes), « comme un dérivatif à la guerre ». Il fait aussi le portrait de son ami Berthon en tenue de garde national, qui est daté de décembre 1870.

Carolus Duran, portrait de Berton (Dbre 1870)

S’il peint ou dessine, Carolus-Duran ne se dérobe pas à ses devoirs patriotiques. Zacharie Astruc en témoigne en date du 24 octobre : « Carolus, en relevant une charrette, s’est blessé grièvement à une main. La chair des doigts était restée au bois. Il va beaucoup mieux maintenant ». La blessure n’empêche pas l’artiste d’œuvrer ; de participer aux combats pas davantage. Début décembre, il participe à la bataille de Champigny. Elle lui inspire La gloire, souvenir du siège de Paris. Ce n’est qu’une esquisse, une œuvre inachevée selon Annie Scottez-De Wambrechies que « le peintre a préféré garder pour lui n’éprouvant pas la nécessité de la transposer dans une version définitive ».

Claretie, Jules

La dérision de la guerre telle qu’il la découvre et représente l’obsède. Carolus-Duran participe encore à la bataille de Buzenval (19 janvier 1871). La mort de Regnault, ce jour là, l’atteint au plus profond de lui-même. Jules Clarétie qui l’accompagne sur le champ de bataille raconte : « Le lendemain de Buzenval, nous étions ensemble sur le terrain plein de morts, lorsque Carolus-Duran nous parlait de ce tableau futur : La gloire ! Un moment nous nous rapprochâmes de ce mur sinistre contre lequel tant d’efforts étaient venus se briser, et derrière lequel gisaient encore tant des nôtres. Carolus-Duran jeta un coup d’œil sur ces cadavres et, parmi eux, roulé dans sa capote brune, crispé, les cheveux noirs frisés, il aperçut un mort qu’il crut reconnaître.

-          Je suis sûr que c’était Regnault, m’a-t-il bien souvent dit depuis. ».

Cette certitude se traduisit par la réalisation de Henri Regnault, mort au champ de bataille.

Carolus Duran, Henri Regnault mort au champ de bataille 1871

 

« Regardez, c’est la guerre, Saluez c’est la gloire ! » écrit encore Clarétie soucieux de traduire la pensée de son ami.

« Quelques pas plus loin, nous trouvions l’acteur Seveste qui souriait, et qu’une voiture emportait à l’ambulance – au cimetière ». Clarétie corrige ainsi parce qu’il sait que le comédien, amputé, décède quelques jours plus tard, le 30 janvier. (voir Jules Didier SEVESTE, mort à Buzenval).

Le 10 mars 1871, Carolus-Duran obtint un laissez-passer pour se rendre en Belgique, à Bruxelles où il reprit son métier de portraitiste, immortalisant Gustave Tempelaere, le marchand de tableaux.

NB : Lorsque l’inventaire de l’atelier fut fait après décès (le 7 avril 1921), le n°100 fut attribué à une Tête coupée qui pourrait avoir été réalisée pendant la guerre (selon Scottez).

Sources :

Astruc (Zacharie) : lettres à Ida, archives de la bibliothèque centrale des musées nationaux, fonds Astruc.

Clarétie (Jules) : « Carolus-Duran », Peintres et sculpteurs contemporains, 2nde série,« artistes vivants en 1881 », 1884 ; p.169.

Scottez-De Wambrechies (Annie) in Carolus-Duran, 1837-1917. RMN, Paris, 2003.

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Article publié en complément de Les peintres français et la guerre de 1870 en attendant une nouvelle édition complétée. On peut rêver, non ?

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