Mémoire d'Histoire

A LIRE

FEMMES ET LA GUERRE-V1-1Les Femmes et la guerre de 1870-1871

Aux Editions Pierre de Taillac

Des infirmières aux combattantes en passant par les informatrices, les ouvrières ou les femmes d'influence, petit tour d'horizon de l'activité des femmes et de leur participation active à la lutte, une histoire trop longtemps occultée par des discours historiographiques et des hommages sous le contrôle des hommes.

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Pour se faire une idée, une première recension ici.

En complément, feuilletez le diaporama consacré à ces femmes.

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Vient de paraître aussi, aux éditions Lamarque : Un autre regard sur la guerre de 1870-1871, les actes du Colloque qui s'est tenu en septembre 2020 à l'école Saint-Cyr de Coëtquidan. Voir la recension ici.

A l'occasion du 150eme anniversaire, les Editions du Toucan/L'Artilleur rééditent La Commune racontée par les Parisiens. Ci-contre, la recension que Jean-Louis Cabanès en fit lors de sa première édition, en 2009.

et encore :

Un-autre-regard-sur-la-Guerre-de-1870-1871

 

 

 

 

voir la recension

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table des matières

 

Je recommande aussi la lecture d'un article d'Erwan Le Gall à propos du témoignage d'un soldat breton de 1870 : "La glorieuse défaite de Lucien Burlet". L'analyse dit bien les précautions qu'il faut prendre avec ce type de documents.

Mise à jour des bibliographies de témoignages : "biblio de 1870".

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15 novembre 2022

MEMOIRES D'UN PLANQUE DE 1870

Le Journal Amusant 1896-09-05 Souvenirs d'un planqué

1896. Vingt-cins ans après l'humiliante défaite, la revanche toujours sur le métier remisée, le Prussien et ses espions restent pour de nombreux Français l'ennemi à abattre. Fin 1894, l'un d'eux - un certain Dreyfus - vient d'être aux yeux de tous "justement" condamné. Pour nourrir le projet de reconquête des provinces perdues, les souvenirs de la guerre sont expressément entretenus. Ils trouvent même matière à se dire d'autant plus vivement que beaucoup de militaires de carrière parvenus à l'âge de la retraite en profitent pour sortir du silence que le devoir de réserve leur commandait de garder. Dans la dernière décennie du siècle, les publications de mémoires ou récits de guerre relatifs à la désastreuse campagne de 1870 connaissent un vif regain.

Dans ce contexte, Le Journal Amusant publie dans son numéro du 5 septembre 1896 "Les récits de guerre" d'Henriot. Il s'agit d'une fiction mettant en scène un pseudo combattant de 1870 revendiquant sa part de reconnaissance nationale. Le récit a vocation à se moquer des héros de la dernière heure, les chasseurs de médailles imméritées. Alors que les vétérans de 1870 demandent à l'Etat la reconnaissance officielle de leurs mérites qu'ils n'obtiendront qu'en 1911, l'ironie d'Henri Maigrot, alias Henriot, peut paraître bien déplacée. Elle témoigne toutefois de la variété des mémoires et, parmi celles-ci, des reconstructions du passé qui les polluent du fait de la la fragilité naturelle et de la malléabilité des souvenirs.

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14 novembre 2022

1874, VAE OU GLORIA VICTIS ?

Mercié, gloria victis détail (1)En 1874, Antonin Mercié triomphe au Salon des Artistes. Son Gloria Victis est salué dans toute la presse comme une « réponse virile adressée aux insolences de la victoire » (Paul Mantz, Le Temps, 25 juin). « C’est la pensée qui prend sa revanche sur la force » assure Duvergier de Hauranne dans les colonnes de la Revue des deux mondes (p. 688) ! La sculpture est l’œuvre emblématique de la résilience nationale. Elle fixe le cap à la plupart des artistes (peintres, graveurs, sculpteurs, écrivains) soucieux d’illustrer l’honneur recouvrée de la France.

Lehmann Vae Victis la guerre 1874La même année, Henri Lehmann présente un tableau qu’il intitule Vae Victis ; la guerre. Au-delà des titres choisis, à l’antithèse l’un de l’autre, tout oppose ces deux créations.

D’un côté le tableau d’un senior réputé (né en 1814, il a 60 ans), élève d’Ingres, convié à donner des cours à l’école des Beaux-arts, tâche qu’il accomplit à partir de 1875 jusqu’en 1881. Lehmann est un artiste classique, confirmé et respecté (il a été fait officier de la Légion d’Honneur en 1853). Il a aussi la particularité d’être né allemand, à Kiel, avant d’être naturalisé français en 1847. Comme nombre de ses compatriotes par adoption, il est accablé par la défaite de 1870 dont il ne retient que les destructions et deuils sans savoir espérer un redressement.

Face à lui, Antonin Mercié n’est qu’un « apprenti sculpteur » (Castagnary, Le Siècle, 26 mai 1874) occupé à faire ses classes à la villa Médicis de Rome, loin des ravages de la guerre qu’il a vécu par procuration. Le jeune homme cherche alors à donner sens à l’impensable désastre français. Apprécié, son David  présenté au Salon de 1872 avait mal répondu aux attentes du public et des salonniers qui se gaussèrent de la fragilité de la figure. Avec son Gloria Victis il emporte au contraire tous les suffrages, balayant d’un geste de marbre les désolations mises en scènes par Lehmann, saluant la Gloire d’une nation dont la défaite ne saurait effacer les mérites (le sens du sacrifice) au profit des vraies valeurs (la justice et le droit plutôt que la force).

Mercié est encore dans une phase d’hésitation. Au pied de la Gloire qui porte son héros mort, il figure une chouette, emblème d’Athéna-Minerve, déesse de la raison, de la stratégie militaire et de la guerre, protectrice des héros, mais divinité aussi de la sagesse et des arts. Sa présence pose question. Cette référence fait-elle allusion à l’idée de revanche qui anime une fraction de l’opinion ou suggère-t-elle de construire un redressement national par les moyens du droit, de la culture et des arts, option qu’incarneront Léon Gambetta et Jules Ferry dans les années 1880 ? Jusqu'à preuve du contraire, le sculpteur n’a pas livré le fond de sa pensée dans ce temps du recueillement que traverse alors le pays. Mais l’ambiguïté a le mérite de traduire l’état de bascule dans lequel se trouve ce dernier encore placé entre l’accablement résigné de l’expérience d’une part, la force de résilience de la jeunesse d’autre part.

Vae ou Gloria Victis ? La mémoire collective a fini par trancher en faveur de la seconde option. Mercié a ainsi gagné la bataille des images et sa Gloire se dressera au centre de l’Exposition universelle de 1878. Reste à savoir, à cette date, de quelle nature sera la revanche française : portée par les armes de la paix et de la culture ou acquise baïonnette au canon ? Si les mémoires (évocations choisies du passé à une fin donnée) s’exposent dans les années 1870, l’histoire qu'elles appellent de leurs voeux n’est pas encore écrite.

 

NB : Vae Victis de Lehmann est propriété du musée des Beaux-arts d’Orléans.

L’œuvre est présentée aussi sur le site Arcanes, à la page Vae Victis, la guerre.

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10 novembre 2022

LE PEINTRE MILITAIRE

L'assiette au beurre 6-9-1902 le peintre militaire

1902, Salon des Artistes français à Paris. Bien que décriée par les critiques d'art et en déclin, la peinture militaire s'expose sur les cimaises. Sur trente-huit tableaux faisant référence à un épisode de l'histoire, vingt relèvent du genre. Huit renvoient au 1er Empire, dix à Napoléon Bonaparte si on y ajoute ceux qui couvrent les guerres de la Révolution. En contrepoint, la guerre de 1870 n'inspire qu'une oeuvre qui s'emploie à valoriser un exploit de la campagne : Prise d'un drapeau allemand à Mars-la-Tour d'Alexandre Bloch.

La publication du dessin de Georges d'Ostoya dans L'Assiette au beurre du 6 septembre 1902 illustre la préférence que les peintres militaires, souvent partisans de la Revanche tel Edouard Detaille - il expose cette année là Les enrôlements volontaires, septembre 1792 et Réception des troupes revenant de Pologne (1806-1807) - pour le temps de la gloire militaire nationale ; elle témoigne aussi du mépris bien partagé des critiques pour ce type d'oeuvres. Elle sonne comme une reprise de la célèbre formule d'Edouard Manet devant un tableau d'Ernest Meisonnier: « Tout est en acier, excepté les cuirasses » ! Baudelaire avant lui, Degas à la même époque ou Mirbeau après, n'en pensaient pas moins. D'Ostoya ne dit pas autre chose, faisant mine d'ignorer que le but de cette peinture n'était pas de faire dans le réalisme, mais dans l'exaltation des valeurs guerrières, d'entretenir de fait une mémoire collective à des fins glorieuses.

A lire pour prolonger ce message :

Tartreau-Zeller, Laurence, "Mirbeau et Meissonier, la guerre du critique anarchiste et du peintre politicien", Cahiers Octave Mirbeau, n°3, mai 1996, pp. 110-125.

 

 

 

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23 septembre 2022

ENTRE "RECUEILLEMENT" ET "CHAUVINISME"

La_Caricature, 1885-03-21 Le naufrage du patriotisme Luque

La bascule de 1885

De 1871 à 1879, la France qui avait été humiliée par la Prusse se débat dans un difficile temps du « recueillement »[1], celui nécessaire pour faire le deuil de ses morts. C’est aussi le temps de la résilience, période pendant laquelle les Français trouvent les ressources pour surmonter le traumatisme de la débâcle et reprendre confiance en eux-mêmes. Gloria Victis ! Présentée au Salon de 1874, la sculpture d’Antonin Mercié traduit l’élan qui traverse alors les forces vives de la Nation. Avec Les dernières cartouches (1873), La charge de Morsbronn (1874), les Panoramas de Rezonville et de Champigny (1879-1883), Édouard Detaille et Alphonse de Neuville traduisent en peinture le processus en cours.

Dans Le souvenir de 1870, Histoire d’une mémoire puis Les peintres et la guerre de 1870 [2],le milieu des années 1880 est présenté comme un moment de passage de la période dite du « recueillement » à la suivante, celle d’un retour à la normale. À titre d’hypothèse, l’année 1885 est même posée comme étant celle où s’opère la bascule d’un temps au suivant. Un tel choix est discutable pour une raison au moins : une convalescence est un processus lent dont la fin ne saurait être fixée avec précision. Quoi qu’il en soit, le 21 mars 1885, à la une du journal satirique La Caricature, Manuel Luque de Soria (alias Luque), caricaturiste espagnol installé à Paris depuis 1875, publie un dessin mettant en scène « Les hommes du jour : deux aquarellistes MM. De Neuville et Detaille ». Les deux artistes y sont figurés dans le nid-de-pie d’un navire englouti, se tenant à un mat de hune en forme de pinceau auquel un drapeau marqué du mot « Patriotisme » est accroché. Aucune légende n’accompagne cette scène qui suggère le naufrage dont le sentiment d’amour pour la patrie serait la victime. À quoi se réfère donc Luque pour exprimer une idée aussi surprenante à la date où il la publie ?

L’évènement majeur du mois de mars 1885 est la chute du gouvernement Jules Ferry (le 30) survenue dans le contexte de la conquête du Tonkin (affaire du 28 mars[3]). Celui-ci ne peut pas, toutefois, avoir inspiré le dessin de Luque publié huit jours plus tôt. La référence au patriotisme trouve meilleur écho du côté de la Ligue des patriotes qui, précisément, traverse une crise. Le 7 mars, en effet, son président Anatole de La Forge – héros de la défense de Saint-Quentin en 1870 – démissionne en adressant les mots suivants à Paul Déroulède :

« Vous êtes un patriote autoritaire, je suis un patriote libéral. »

En 15 jours, Luque a pensé son dessin, celui-ci mettant en cause Alphonse de Neuville et, surtout, Édouard Detaille membre et porte-drapeau iconographique de la Ligue. Mais pour bien comprendre ce qui peut guider le crayon de Luque, il faut revenir sur l’historique de l’association.

La Ligue des patriotes a été fondée trois ans plus tôt par Paul Déroulède. L’objectif alors énoncé était d’entretenir le souvenir de la défaite de 1870 et œuvrer à la reconstruction de la puissance militaire française afin d’assurer la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine du Nord. Ce projet rallia les « patriotes » de tous bords et les soutiens de personnalités aussi remarquables que Victor Hugo, Léon Gambetta ou Jules Ferry. Ces ralliements masquaient plus ou moins bien, toutefois, d’importantes divergences entre ceux qui, dans la ligne des Opportunistes (Gambetta) préconisaient une politique de reconstruction par la voie de l’instruction (école obligatoire en 1881-1882), de la réorganisation militaire (conscription et système fortifié Séré de Rivières[4]), de la colonisation (conquête du Tonkin en 1885), voire de la revanche symbolique dont l’Exposition universelle de 1878 fut la triomphante illustration, et ceux qui, derrière Déroulède, rêvaient de l’instauration d’un régime fort et autoritaire rompant avec les défauts qui avaient précipité le déclin national. C’est dans ce contexte que Luque réalise son dessin. Constat ou vœu du caricaturiste ? Pour lui, le patriotisme incarné par de Neuville et Detaille, deux proches de Déroulède, sombre. Le recul permet de savoir que ce patriotisme radical n’a pas coulé. Renaissant sous les traits de Georges Boulanger, alias Général Revanche, il connaîtra même son apogée entre 1887 (Affaire Schnaebelé) et 1891 (mort de Boulanger), mais Luque l’ignore encore.

Si le caricaturiste se trompe sur le sort qui attend le « patriotisme » incarné par les deux personnages qu’il croque, son dessin est quand même l’expression d’un changement : celui du passage du temps du « recueillement » à celui du « chauvinisme » identifié par Bertrand Joly[5].

Trois mois plus tard, le 18 mai, Alphonse de Neuville disparaît. L’année 1885 est aussi celle où, après avoir exposé au Salon de 1884 Le Soir de la bataille de Rezonville le 16 août 1870, avec grenadiers de la garde impériale au repos, Édouard Detaille cesse de peindre la guerre de 1870. Pour un membre actif de la Ligue des Patriotes partisan de la Revanche, ce choix peut paraître surprenant. Il s’explique pourtant. Outre l’usure pour lui du sujet porté par la popularité d’une nouvelle génération d’artistes (Wilfrid Beauquesne, Jean-Ernest Delahaye, Jules Monge, Paul Boutigny, Paul Grolleron, etc.), gageons qu’à ses yeux la défaite n’était pas de bon augure pour défendre l’image d’une France forte. Napoléon et son glorieux Empire faisait mieux l’affaire et il y consacra le reste de sa carrière quand il ne représentait pas l’armée nouvelle (voir la liste de ses oeuvres).

Malgré le décès de Neuville et le renoncement de Detaille qui pourrait lui donner raison, le dessin de Luque n’en est pas moins prémonitoire sur un point : si en 1885, le patriotisme incarné par les deux artistes est touché, il n’est pas coulé : il fluctuat nec mergitur.



[1] Joly, Bertrand « La France et la revanche, 1871-1914 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 46, 1999, p. 325-348.

[2] Lecaillon, Jean-François, Le souvenir de 1870, Histoire d’une mémoire, Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2012 ; p. 85-96. Les peintres et la guerre de 1870, Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, éditions des Paraiges, 2016 ; p. 78.

[3] Voir « Affaire du Tonkin » sur Wikipédia.

[4] Boniface, Xavier, « La réforme de l’armée française après 1871 », Inflexions 2012/3 (N° 21), pages 41 à 50.

[5] Joly, Bertrand, Aux origines du populisme – Histoire du boulangisme (1886-1891), Paris, Editions du CNRS, 2022.

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29 juin 2022

LE REVE REVU ET CORRIGE

Le Rire 14 février 1903 le rêve de DetailleMembre actif de la Ligue des Patriotes (1882) dont il fut le porte-drapeau iconographique, Edouard Detaille traduit son rêve de Revanche de la guerre de 1870 en un tableau devenu emblématique du mouvement revanchiste : Le Rêve (1888). Dans Les Rêves, fabriques de mémoires, cette oeuvre est confrontée au Rêve créé par Puvis de Chavannes, dont Detaille s'est peut-être inspiré, auquel il propose assurément un tout autre projet que celui de son aîné. En 1903, dans les colonnes de la revue satirique Le Rire, Henri Georges Deleau, alias Delaw, né à Sedan en 1871, propose sa vision de l'oeuvre. Ce regard satirique et politiquement orienté témoigne de la variété et rivalité des mémoires de la guerre de 1870 avant 1914. Contrairemet à une idée reçue, les Français ne partageaient pas l'envie incarnée un temps par Georges Boulanger, alias Général Revanche.

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21 juin 2022

SOUVENIRS AMUSES DE CAPTIVITE (1871)

Journal_amusant_ _journal_illustré_[À Yoann Cipolla-Ballati

 

La guerre de 1870 fut un désastre militaire pour la France. En trois mois, elle essuie une série de défaites et de capitulations qui laissent entre les mains des Allemands plus de 370 000 hommes. Retenus dans des forteresses ou des camps plus ou moins improvisés, ces prisonniers ont gardé de leur détention des souvenirs pénibles que beaucoup ont confiés à leurs correspondances, carnets de guerre ou récits de souvenirs. Si ces documents témoignent globalement des mêmes formes de ressentiments, dans le détail ils sont d’une grande variété. Les conditions de détention (camps, prisons, chez l’habitant pour les officiers prisonniers sur parole), le comportement des geôliers selon leur caractère ou origine régionale et les circonstances locales procurent à chacun des expériences trop différentes pour valider une vision homogène du sujet. La personnalité des prisonniers joue aussi. Si, marqués par la déception, la majorité d’entre eux se plaint et accuse les Prussiens des pires comportements à leur égard, d’autres font contre mauvaise fortune bon cœur. Quelques uns prennent même le parti d’en rire. Tel est le cas d’Achille Lemot qui publie ses Souvenirs sans regret dans plusieurs numéros du Journal Amusant, entre novembre 1871 et fin février 1872.

Peut-on rire de l’humiliante défaite et de la captivité qui s’en est ensuivie ? Lemot répond positivement. Mais, au-delà des caricatures, ses dessins laissent transparaître une réalité conforme à ce qui se raconte dans beaucoup de récits plus convenus. Dès lors la question se pose : le rire est-il vraiment au rendez-vous de son témoignage ?

Achille Lemot

B514546101_Portrait_champenois_Lemot_01_biographieNé le 31 décembre 1846, Désiré Achille Valentin, alias Achille Lemot, est un élève d’André Gill. De 1868 à 1870, il dessine pour Le Monde Pour Rire, La Parodie, L'Éclipse, par exemple. Lorsque la guerre franco-allemande éclate, il est appelé sous les drapeaux. Basé à Amiens, il fonde Le Moblot, journal publié au profit des soldats blessés. En janvier 1871, il est lui-même touché grièvement au bras droit. L’amputation est envisagée. Refusant de perdre son outil de travail, il s'y oppose, se fait soigner et sauve son bras. Il peut reprendre son métier d’illustrateur et rentre à Paris où il vit de la vente de croquis et de sa collaboration avec de nouveaux journaux. Le 4 novembre 1871, sous le titre Souvenirs sans regret !!! Trois mois en Prusse, Le Journal Amusant publie un premier volet de ses dessins. Jusqu’au 24 février 1872, ces souvenirs s’inscrivent dans six autres numéros.

Le Journal Amusant  est une publication hebdomadaire fondée le 5 janvier 1856 sur des bases assez solides pour lui permettre de vivre 86 ans, jusqu’en décembre 1933. Lorsque la guerre de 1870 survient, il continue de paraître. Jusqu’au désastre de Sedan, il maintient sa ligne éditoriale de journal commentant l’actualité sur un ton léger. Durant ces quelques semaines, il témoigne de sa capacité à rire et faire rire de la guerre, s’ingéniant à promettre une bonne raclée aux Prussiens. La défaite et la chute du régime impérial changent tout. Les dernières publications avant suspension se contentent de croquer les mobiles de façon assez neutre. Apparemment, il est devenu difficile de rire de la débâcle. Entre la fin septembre 1870 et avril 1871, le journal cesse même de paraître.

Le 1er avril 1871, Le Journal Amusant refait surface. À la une, et appuyé par un dessin de Firmin Gillot (1819-1872) qui met en scène l’enrôlement de ses jeunes confrères, la rédaction justifie les six mois de suspension du journal par l’absence de ses dessinateurs contraints de changer leurs crayons pour des chassepots. C’est donc « en différé » que ceux-ci décident de raconter la guerre. Dans le numéro du 17 juin, après son « Histoire rétrospective du siège » publié dans celui du 1er avril, Georges Lafosse (1843-1880) publie ses « Feuillets de l’album de l’artiste pendant le siège de Paris par des Prussiens ». Le 24 juin, Gilbert Randon (1811-1884) présente ses « Souvenirs du siège de Paris ». Le 8 juillet, Georges Lafosse titre « Les affaires reprennent ». L'annonce semble indiquer un retour à la normale, celle qui valait avant la guerre. Dans ce numéro et le suivant (15 juillet), le lecteur suit Alfred Grévin (1827-1892) « à travers Paris ». Le numéro du 22, propose encore un parcours « à travers nos ruines », mais le titre est trompeur. A une exception près (un dessin des ruines fumantes de Bazeilles), le lecteur n’est pas invité à découvrir les dégâts matériels de la capitale. À travers des caricatures de personnages de la bonne société, le journal renoue avec sa tradition : se moquer des bourgeois. C’est dans ce contexte, entre témoignages sur la guerre et retour à la satire hebdomadaire, qu’Achille Lemot publie ses souvenirs de captivité.

Rire de la captivité

transfert

D’entrée, Lemot raconte sa « glorieuse » capture, mettant celle-ci sur le compte de sa blessure dont il ne dit pas les circonstances. Le parti d’en rire est aussitôt posé. Tandis que le décalage entre le blessé désarmé et les « Prussiens armés jusqu’aux dents » établit le caractère « amusant » de la situation, les soldats ennemis sont présentés comme « estimables » et « braves troupiers » ; l’officier qui escorte les prisonniers est même posé comme « bon père de famille » faisant tout son possible pour avoir « l’air féroce ». Le transfert des prisonniers jusqu’en Allemagne n’a rien de dramatique ni d’éprouvant hormis la pipe du gardien. Ce dernier est la cible désignée de petites farces commises à ses dépens par les soldats français. Cette entrée en matière donne le ton de l’ensemble du récit : dans le respect de la ligne éditoriale du journal, il raconte sans animosité marquée.

coselLe séjour à Cosel, petite ville de Silésie, est l’occasion pour Lemot de découvrir la région et d’en caricaturer les traditions (l’assiette assortie) et quelques personnages : le paysan silésien « malin, quoique Allemand », les assommants musiciens ambulants, les « indigènes affublés de leurs patins de bois » ou papa Dippel « qui mériterait d’être Français » tant il est « bon garçon ».

Le quotidien de la vie au camp n’échappe pas à l’ironie. Les trois pages consacrées « A la manière de tuer son temps » sont une déclinaison en neuf tranches horaires des meilleures façons de tromper les gardiens. Lemot, en l’occurrence, abandonne même le récit des souvenirs pour se poser en aimable conseiller dont le « guide » mériterait, selon lui, d’être traduit en Allemand « pour dans quelques années », petite référence à une perspective de revanche !

idylleRires et conseils se retrouvent dans les deux pages consacrées aux idylles interdites ou Les Amours d’un prisonnier, « drame en quatre actes » susceptible d’être aussi intitulé Les malheurs d’un vainqueur ou L’inconvénient d’aller chez le voisin acheter des pendules, allusion explicite à la légende bien répandue en France des Prussiens voleurs de pendules ! Tout, dans ce troisième titre, entend garantir le parti de rire de la captivité. Au camp, les gardiens sont victimes de « bonnes farces » et même à l’heure du travail forcé (« la corvée »), « les éclats de rire sont plus nombreux que les coups de pioche ».

Cette approche et la sympathie accordée à des figures de l’ennemi peut surprendre ; elle n’est pourtant pas unique en son genre. Tous les prisonniers ne sont pas revenus d’Allemagne avec la haine du Prussien chevillée au corps [1]. Cette indulgence partagée par une minorité de déportés tient à deux raisons plus ou moins combinées : beaucoup de prisonniers ont pris leur mal en patience avec la vague idée qu’ils subissaient le sort normal du vaincu tout en évitant le risque mortel du champ de bataille ; bien qu’improvisées, les conditions de détention n’ont pas toujours et partout été insupportables. Les camps n’avaient rien, encore, des modes d’internement mis au point au XXe siècle. À ce titre, Lemot met en images des réalités partagées par les moins mal lotis de ses compatriotes.

À travers ses dessins, transparaissent toutefois quelques traits assez généraux qui permettent d’illustrer les conditions de l’internement en 1870-1871.

Les conditions de la détention

le camp

La représentation du camp dans le n° 793 du journal est un bon condensé des multiples situations subies par les prisonniers français. Dépassés par le nombre d’hommes à prendre en charge, les Allemands ont réquisitionnés tous les espaces disponibles : forteresses, prisons, casernes, hospices… Par défaut, ils ont monté de toutes pièces des camps de tentes ou de baraques en bois (comme le dessine Lemot) en utilisant la main d’œuvre des internés. Dans un premier temps, le travail forcé fut souvent, pour les prisonniers, un moyen de s’assurer eux-mêmes contre les intempéries. Ces camps improvisés étaient à peine coupés du monde par des palissades de bois.

L’improvisation forcée profite aux officiers « prisonniers sur parole » autorisés à s’installer en ville, chez l’habitant ou dans des hôtels, à leurs frais. Pour les hommes du rang, l’inconfort est général, au risque parfois de leur santé, sujet que n’aborde pas Lemot. Faite de châlit ou de paille déposée à même le sol, la couche est dure. Les nuits d'hiver sous des tentes non chauffées sont difficiles, surtout pour les hommes capturés en août-septembre et qui ont pour tout vêtement leur équipement d’été.

La cuisine est médiocre, à la charge parfois du prisonnier lui-même comme évoqué par Lemot. Le travail et les corvées sont imposées pour occuper les prisonniers ; pour palier aussi à la pénurie de main d’œuvre dont souffre l’Allemagne. Dans certaines régions, les prisonniers sont employés par des artisans pour quelques thalers qui permettent aux détenus d’améliorer leur ordinaire auprès de marchands accrédités qui vendent leurs produits dans le camp.

chez DippelSous conditions, les sorties sont possibles, ce dont témoigne Lemot au niveau des distractions. Les détenus font de l’exercice physique, jouent au carte, organisent des spectacles entre eux (concerts, théâtre, concours de poésies). Ils écrivent ou dessinent s’ils en ont le talent. Ils peuvent aussi aller en ville, s’y promener et faire du tourisme, entrer dans une brasserie, être au contact avec les locaux. Ce que dessine Lemot se retrouve dans les carnets de guerre d’autres détenus. Ils y rapportent leurs commentaires sur les Allemands, rarement amènes, mais relevant souvent de la curiosité pour la culture de l’autre sans toujours la dénigrer systématiquement.

le juifLemot n’est pas toujours tendre avec certains ressortissants allemands. Il a ses têtes. Le Prussien bête et brutal fait les frais de son ironie. Une de ses caricatures fait état de son antisémitisme décliné en mode germanophobe.

Cette manière de faire souvenirs amusés de captivité n’a rien d’innocent : « La revanche continue » lâche Lemot au détour d’un dessin (p. 804). Que le sentiment soit pensé en 1870 ou lors de la publication en 1871-1872, peu importe. La remarque traduit l’état d’esprit général des prisonniers : ils entretiennent un désir de revanche bien partagé. Le rire dont use Lemot traduit seulement la version apaisée de ce désir qui peut s’accomplir par l’humour, revanche symbolique à défaut de pouvoir la prendre par les armes.

Toute cette ambivalence n’est pas inédite. Yoann Cipolla l’a décrite dans son mémoire de master 2 dont de nombreux passages se retrouvent sous le crayon de Lemot. Ses chapitres intitulés « des wagons aux prisons » (p. 24), « Le corps à l’épreuve » (p. 37), « Tuer le temps » (p. 49), « l’ambivalence des comportements allemands » (p. 61), « les populations allemandes : entre insultes et harmonies » (p. 70) en sont de bonnes illustrations.

Finalement, le rire est bien au rendez-vous du témoignage, mais Achille Lemot rit un peu jaune. Publié en 1871-1872, son récit en images s’inscrit dans le temps du recueillement, celui du « cri du cœur » (dixit François Roth) des Français encore choqués par l’humiliation de la défaite. Mais, bien que crispé, son rire n’annonce-t-il pas la capacité de résilience nationale ? A partir de 1873, Le Journal Amusant cesse de publier les souvenirs de ses collaborateurs. Comme une majorité de Français s'appropriant l’idée de la Gloire aux vaincus d’Antonin Mercié, la rédaction, les artistes et les lecteurs passent à autre chose.

 

Source : Achille Lemot, « souvenirs sans regret !!! trois mois en Prusse », Le Journal Amusant, numéros des 4, 11, 25 novembre, 2 décembre 1870,  27 janvier, 10 et 24 février 1872.

Pour aller plus loin :

Cipolla, Yoann, « Les captifs oubliés de 1870-1871. Expériences et mémoires des soldats français en Allemagne », mémoire de Master 2 Cultures et Sociétés : XVIIIe – XXIe siècles, sous la direction d’Hervé Mazurel, Université de Bourgogne, 2016-2017.

Kramp, Mario, 1870/1871, Franzosen in Köln, die Vergessenen Gefangenen den Deutsch-Franzosischen Kriegs, Verlag Ralf Liebe, 2021.

Lecaillon, Jean-François, « La détention des prisonniers français en Allemagne pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871) », article de 2004.

Lecaillon, Jean-François, « Souvenirs de captivité », Mémoire d’Histoire, novembre 2016.



[1] Voir Yoann Cipolla-Ballati, « Les captifs oubliés de 1870-1871. Expériences et mémoires des soldats français en Allemagne », mémoire de Master 2 Cultures et Sociétés : XVIIIe – XXIe siècles, sous la direction d’Hervé Mazurel, Université de Bourgogne, 2016-2017.

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17 juin 2022

COLERE DES ANCIENS-COMBATTANTS DE 1891

Le_Charivari_ _publiant_chaque_[Dans Le Charivari du 25 mai 1891, Jules Renard, alias Draner, ironise aux dépens des artistes peintres qui font au Salon mémoire de la guerre de 1870.

Cette année là, le conflit franco-prussien est le sujet de 14 tableaux, 5 de plus que l’année précédente, 4 de plus en moyenne sur les trois années antérieures. Depuis 1871, la défaite en a inspiré 351 présentés aux seuls Salons des Artistes, bilan qui donne toute sa valeur au propos de Draner. Son agacement face au rappel incessant de la défaite est d’ailleurs bien partagé par les salonniers du moment.

L’histoire de la représentation de la guerre de 1870 montre toutefois que l’année 1891 s’inscrit dans une période de déclin du sujet, deux ans avant un moment de bascule (1893) où la guerre franco-allemande cède la première place des sujets d’histoire contemporaine au 1er Empire ou aux guerres de la Révolution. Draner, bien sûr, ignore ce dernier point. Il dessine seulement ce qui ne se voit pas encore mais s’annonce déjà. Intuition d’artiste ? Peut-être. Mais pour comprendre, mieux vaut regarder en amont, vers le passé.

En 1891, la France sort tout juste de la crise boulangiste portée par le général Boulanger, alias Général Revanche. Avec un ou deux ans de retard, le temps sans doute nécessaire pour imaginer et réaliser leurs œuvres, les artistes-peintres traduisent en images ce moment chaud de la vie politique nationale où, faisant étalage de la Gloire des Vaincus (référence à la sculpture d'Antonin Mercié), le mouvement revanchiste connaît son apogée. Draner s’agace d’autant plus des représentations héroïsantes de 1870 qu’il ne partage pas l’esprit revanchiste que véhicule la majorité des œuvres du genre. Son dessin peut ainsi apparaître comme une réponse décalée dans le temps à l’expression, elle-même décalée, d'un courant politique qu'il n'aime pas.

À y regarder de plus près, il traduit aussi un autre fait sensible en 1891 : le malaise des anciens combattants de 1870 qui, malgré la naissance du Souvenir français en 1887, souffrent d’un manque de reconnaissance publique. Alors qu’une médaille commémorative de l’expédition du Tonkin a été instituée en 1885, une de Madagascar en 1886, celle de la guerre de 1870 n’existe toujours pas. Elle ne sera créée qu’en 1911. Or c’est bien leur colère qu’incarne l’invalide de Draner qui porte dans sa chair ce que les tableaux s’emploient à illustrer avec de l’huile et des pigments. En une image, le caricaturiste explique ainsi pourquoi le Général Revanche a pu séduire les anciens-combattants de 1870. Mais pour ces derniers, la revanche la plus attendue, désormais, n’était pas tant la militaire aux dépens de l’Allemagne que celle contre l'ingratitude de la Patrie.

 

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11 juin 2022

UNE MEMOIRE POPULAIRE DE LA GUERRE

Journal_amusant_30 sept 1871Le Journal amusant est une publication hebdomadaire lancée par Charles Philipon le 5 janvier 1856 et diffusé sans discontinuer jusqu'en 1933. Elle couvre donc la guerre de 1870 sur un ton satirique qui permet d'analyser comment des Français (des dessinateurs aux lecteurs) ont pu vivre l'Année terrible par le rire... ou pas. Il raconte aussi l'après guerre et l'occupation allemande. Au-delà des caricatures, il aide à comprendre la manière dont les vaincus ont pu faire résilience de l'humiliation subie.

Dans deux numéros de septembre 1871, Louis Morel-Retz, alias Stop, met en scène "Les Allemands en province", belle occasion pour lui de se moquer de l'occupant sur un ton qui préfigure l'oeuvre d'Hansi pour l'Alsace. Le numéro du 30 septembre 1871 s'ouvre sur un dessin inattendu signé V. Marland, intitulé "Les Allemands chez eux". Ce titre fait écho à celui choisi pour présenter les dessins de Stop. Mais, cette fois, ce n'est pas le rire qui domine, plutôt une forme d'empathie pour l'Allemand d'une part, de colère contre les fauteurs de guerre d'autre part, sentiments guidés par des convictions pacifistes, antimilitaristes... internationalistes ?

Le retour : décoré d'une croix de guerre, l'ancien-combattant allemand, amputé d'une jambe, sous le regard de ses enfants et de son père, peut-être, invite sa femme à ne pas pleurer : "pour nous autres, pauvres peuples, la guerre c'est ça... avec des lauriers autour". L'important, dans cet amer constat est à lire dans le pluriel des "peuples". Vu par un Français, cet Allemand "chez lui" ne pleure pas sur son sort, il dénonce celui de tous les humbles.

En 1871, en France, l'Allemand ne fut pas toujours vu comme un barbare sur lequel il faudrait prendre sa revanche. La mémoire de la guerre se déclinait déjà au pluriel.

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31 mai 2022

POUVAIENT-ILS RIRE DE LA DEFAITE ?

L'eclipse 28 decembre 1873 souvenir de strasbourg Gill

Le 28 décembre 1873, André Gill publie à la une de L'Eclipse le dessin ci-dessus qui n'a rien de sarcastique, qui fait même exception dans le cadre de la revue. Cette illustration relève du témoignage et traduit toute la force du traumatisme qui a marqué les Français de l'époque. Pouvaient-ils rire de l'humiliante défaite trois ans après celle-ci ? Il n'y a pas moyen de répondre sur la foi d'un seul dessin, mais Gill, lui, n'y était manifestement pas prêt.

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