Mémoire d'Histoire

06 septembre 2017

LES MEMOIRES DE 1870 (1871-1914)

Le douanier Rousseau plagie Detaille et De NeuvilleObjet de nombreuses recherches, la mémoire s’impose aujourd’hui comme un sujet incontournable. Les débats y référant ont envahi la scène publique au point de susciter la création d’une revue (Mémoires en jeu, 2017) dont l’objectif est de fournir les moyens de répondre aux tentatives d’instrumentalisation du passé auxquelles prêtent son invocation. Le sujet est si prégnant qu’il a même atteint les études secondaires avec l’introduction de la question L’historien et la mémoire dans le programme des classes de Terminales (2013). L’intérêt du sujet est d’apprendre aux lycéens à distinguer l’histoire en tant que récit vérifié d’un passé et la mémoire comme corpus d’événements extraits de ce même passé pour être préservés de l’oubli. La différence ne va pas de soi et aider à y voir plus clair est le grand mérite de ces enseignements.

La mémoire est plurielle autant que mouvante. Non seulement chacun n’entretient pas la même mais chacune change avec le temps. Cette évolution se fait d’abord « à l’usure », par l’effet de la volatilité du souvenir. Elle se fait surtout en fonction des intentions qui la justifient parce que la mémoire, précisément, n’est pas un souvenir. Autant ce dernier impose ses images à celui qui les reçoit en tant que témoin d’un événement, autant la première relève d’une construction plus ou moins élaborée pour répondre à des besoins précis.

 

Les mémoires de 1870 (1871-1914)

Dis-moi ce que tu mémorises, je te dirai qui tu es.

Résumé d'un article que vous pouvez télécharger au format Pdf (11 pages) : Les mémoires de 1870.

En 1871, la défaite face à la Prusse traumatise les Français. S’ils préfèrent ne pas entretenir le cauchemar des souffrances subies, les Français ne veulent pas non plus oublier. Des mémoires de l’Année terrible se mettent en place. Mais quelles intentions ont présidé à l’entretien collectif de référents plutôt que d’autres?

1871-1885 : la mise en place de mémoires concurrentes

Bettannier, les morts de 1870Les familles font mémoire de leurs défunts. Expression naturelle de ceux qui veulent se souvenir des personnes qu’ils ont aimées, ce travail est d’abord celui des intimes. Il s’emploie à immortaliser les images emblématiques des « chers disparus » Ces premières opérations mémorielles sont vite concurrencées par quatre mémoires aux intentions plus politiques.

1) La mémoire des partisans d’une revanche armée. Pour les militaires de carrière, le soldat français ne fut pas tant un vaincu qu’une victime. Leur mémoire se fixe sur un corpus d’images héroïques qui exaltent les qualités du combattant français, le « meilleur soldat au monde ». Forte, cette mémoire s’expose, se voit ; elle émeut. Pourtant, elle n’est pas la mieux partagée.

De Neuville, Défense de la porte de Longboyau

2) Les Opportunistes optent pour une revanche par le biais de la diplomatie, de la colonisation, de l’école et des arts. Aux représentations réalistes de combats et de destructions proposées par les grands maîtres de la peinture militaire, ils préférent les images d’Épinal plus sobres et la diffusion de livres initiatiques tels les Tours de France de jeunes enfants, des ouvrages qui ne véhiculent pas de discours martial. Ils se concentrent davantage sur la description d’une France plus ou moins fantasmée inscrite dans ses « frontières naturelles », terre d’élection et non de sang.

Royer, mort du général de Sonis à Loigny3) La mémoire des nostalgiques d’une France traditionnelle. Elle s’incarne plus volontiers en quelques figures triées sur le volet de la Foi chrétienne. Ainsi entretient-elle plutôt le souvenir des zouaves pontificaux, des mobiles bretons, des aumôniers militaires et des religieuses qui tiennent tête aux brutes prussiennes. Au niveau des personnalités, les plus vénérés sont les généraux de Sonis et de Charrette ; leur référence militaire la bataille de Loigny.

Guiaud et Didier, La libération des prisonniers de Mazas4) La mémoire des Communards qui entretient plutôt le souvenir des gardes nationaux ralliés à l’insurrection, de la bataille de Buzenval au cours de laquelle, selon eux, 3 000 gardes nationaux furent volontairement sacrifiés par Trochu, de la libération de Flourens de la prison de Mazas le 21 janvier et de la manifestation du 22 au cours de laquelle Louise Michel prit les armes. Elle est toutefois reléguée à l’arrière plan par les souvenirs de la semaine sanglante, autrement plus traumatisants que ceux des défaites militaires de l’été 1870.

Pendant une quinzaine d’années, ces quatre mémoires coexistent. Elles ont changé avec le temps. Deux autres, de nature différente, se sont aussi affirmées dans le courant des années 1880-1890.

1885-1905 : redistribution des premières mémoires et apparition de nouvelles

Moreau de Tours, En avant !Pour les Opportunistes, le souvenir de la guerre de 1870 se banalise. La défaite face à la Prusse est un fait historique admis et qui fonctionne plus comme un sujet de polémique ou de réflexion que comme une blessure qu’un nombre chaque année plus important de Français ne portent pas dans son corps ou son esprit : ils ne l’ont pas vécu. De son côté, la mémoire des revanchistes militaires s’use. Sachant qu’ils ne seront pas les acteurs de la Revanche, les survivants s’ingénient à réactualiser les images de la guerre en en gommant ce qui pourrait rebuter les plus jeunes, ceux dont ils attendent qu’ils accomplissent leur vœu le plus cher. Il ne s’agit plus de décrire la furie des batailles pour souligner la bravoure de ceux qui durent l’affronter mais de citer des modèles à imiter.

La mémoire des réactionnaires ne disparaît pas. Mais leur projet se restructure autour de thématiques plus urgentes de leur point de vue. La bataille relative à la séparation de l’église et de l’État les conduit à mobiliser d’autres figures mémorielles. L’évocation du général de Sonis ou des zouaves pontificaux à Loigny ne fonctionne plus auprès des nouvelles générations si elles ne sont déjà acquises à la cause. 

Le même phénomène affecte la mémoire de la gauche révolutionnaire. L’amnistie de 1881 et la levée afférente de toute interdiction d’évoquer la Commune sous peine de condamnation favorise l’ancrage de cette mémoire dans les souvenirs de la semaine sanglante. Ceux de la guerre étrangère en font les frais.

La réactualisation des mémoires établies dès 1871 se combine avec l’émergence de nouveaux mouvements mémoriels. La mémoire des pacifistes s’affirme au début des années 1880. Malgré tous leurs efforts, les pacifistes ne parviennent pas à instrumentaliser le souvenir de la guerre franco-prussienne aux fins qui sont les leurs.

Boutigny, Boule de suif (1884)

Deux autres mémoires font leur apparition dans cette période. D’abord celle des vétérans qui se sentent mal récompensés de leurs sacrifices passés. En 1893 ils fondent une association d’anciens combattants dont le but est d’obtenir la création d’une médaille commémorative. Le désir de réparation se perçoit également dans la mémoire des Alsaciens et des Lorrains. Mais, au répertoire de la belle geste combattante, ils préfèrent les images moins viriles d’une Alsace imprégnée de couleurs françaises.

Hansi, le pain d'épice de Gertwiller

 1905-1914 : mémoires de 1870 pendant la marche à la guerre

Bettannier, l'oiseau de FranceDans le contexte de la marche à la guerre, les mémoires de 1870 tendent à se recentrer sur ce qu’elles ont de commun. Ce recentrage privilégie les images que les revanchistes militaires d’après 1885 avaient mis en œuvre. Cette victoire du revanchisme armé sur les mémoires concurrentes ne doit toutefois pas faire illusion. Son succès se pose surtout a posteriori du déclenchement de la Grande guerre. Victoire du revanchisme qu’exprime en partie la reconfiguration de la mémoire de la gauche après l’assassinat de Jaurès.

Ces mémoires qui coexistèrent, se combinèrent parfois et rivalisèrent souvent, reflètent les débats qui traversaient la société française. La mieux connue aujourd’hui, parce que justifiée par la Grande guerre, est celle qui promettait la reconquête d’une France forte, pôle de la puissance mondiale, autoritaire à la mode boulangiste puis barrésienne. Elle fut en concurrence directe avec celle plus partagée des Républicains modérés, ceux qui rêvaient aussi d’une France forte, mais attachée aux valeurs des Lumières, de la justice et des droits de l’homme. 

Ces mémoires n’étaient qu’outils parmi d’autres au service de mouvements d’idées et de projets politiques concurrents.

 

Pour lire l'article dans sa version intégrale (11 pages au format Pdf), cliquez sur le lien : Les mémoires de 1870 (1871-1914)

Pour un version avec des images en meilleure résolution, faites une demande en commentaire.

 


Sources : Voir les notes qui accompagnent l'article.

 

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30 août 2017

LE MYSTERE BEAUQUESNE

Beauquesne, l'attaque d'un convoi"Peintre. - Illustrateur. - A été l'élève d'Horace Vernet et de Vernet-Lecomte à l'Ecole des Beaux-arts de Paris. Né à Rennes le 28 octobre 1847, mort à Mongeron (Essone) en 1913." 

Ces informations sont disponibles sur Internet, selon le Data.bnf.fr qui renvoie lui-même au Bénézit (1999). Le web n'en dit pas beaucoup plus sur cet artiste spécialisé dans la peinture militaire, illustrateur tout particulièrement de la guerre de 1870. "Un des meilleurs" à en croire les commentateurs des salons du début du XXe siècle (voir les catalogues sur Gallica). En 1901, lors du Salon des artistes français où il expose La 7e batterie du 8e, le catalogue le localise à Colombes, 43 rue de Raspail.

Wilfrid-Constant BeauquesneWikibooks photographie permet de découvrir son visage grâce à cette photographie (ci-contre) réalisée par Pierre Petit (1831-1909), auteur d'une « Galerie des hommes du jour » faisant portrait des personnalités de l'époque. Pour être ainsi répertorié, faut-il que l'artiste ait eu du talent ! Pour autant, la notice biographique qui accompagne la photo dans l'ouvrage de Jules Martin (voir les sources ci-dessous) reste des plus sommaires : outre la fiche d'identité, elle cite cinq des "principales oeuvres", diplômes d'honneur et médailles. Elle ne livre rien de plus.

Peu d'informations donc sur Beauquesne, sinon que, comme peintre de la guerre de 1870, il est l'un des successeurs des deux grands maîtres du genre : Alphonse De Neuville et Edouard Detaille. Il apparaît sur la scène des Salons - la première fois au Salon des Beaux-arts de 1882  avec La nuit de la bataille à l’aube – reconnaissance d’un officier disparu - au moment où ces deux illustres prédecesseurs cessent de traiter le sujet, le premier parce qu'il meurt (1885), le second parce qu'il l'a épuisé et passe à autre chose.

Beauquesne, combat de rue 1870Son âge (22-23 ans lors de la guerre de 1870), la constance avec laquelle il traite du conflit franco-prussien au détriment de tout autre sujet, le style assez réaliste qu'il y met, évitant celui très académique de ses contemporains, laisse supposer qu'il a participé à la guerre en tant que combattant. Si ce n'est pas le cas, il était bien documenté.

Beauquesne, cuirassiers français chargeant des uhlansChaque année jusqu'en 1901, il présente au moins une oeuvre au Salon des Beaux-arts de Paris, sauf en 1900 et en 1885. L'absence de cette seconde année est sans doute liée à la seule anecdote connue de sa vie, une escroquerie dont il fut victime.

L'affaire est rapportée par la presse. Le Figaro, Le Temps et La justice en font publication. Paul Eudel la raconte aussi dans L'Hôtel Drouot et la curiosité en 1884-1885 : cinquième année. Les versions diffèrent un peu, mais l'histoire est la même. On y apprend qu'un dénommé Gaubault signait des oeuvres de Beauquesne à son insu. 

gaubault - beauquesne

Une alerte près de Gravelotte, attribuée à GaubaultAlfred Emile Gaubault a trompé son monde ; il le trompe encore. Sur Internet, il est présenté comme "actif entre 1879 et 1895" et "pseudonyme de Wilfrid Constant BEAUQUESNE (1847 - 1913)". Pour le reste, ce Gaubault est tout aussi mystérieux que Beauquesne. Dans l'état des sources, de deux choses l'une : soit on considère que tout ce qui est signé Gaubault est oeuvre de Beauquesne et cette signature peut être considérée comme un pseudonyme ; mais en ce cas l'activité de Gaubault s'arrête en 1885 et non 1895. Soit Gaubault (qui disparaît de la scène publique en 1895) a une oeuvre qui lui est propre, ce que peut laisser croire des tableaux dont le style ressemble peu à celui que propose Beauquesne quand il peint la guerre ; mais alors il n'est pas possible de présenter son nom comme pseudonyme systématique de sa victime.

Sur la guerre franco-prussienne, Beauquesne a réalisé plus de cinquante tableaux (58?), dont vingt et un ont été présentés aux Salons des Beaux-arts de Paris entre 1882 et 1901.signature 1886 cuirassier blessé

 

Sources :

Eudel (Paul), L'Hôtel Drouot et la curiosité en 1884-1885 : cinquième année. Paris,G. Charpentier, 1886. Pages 51-53.

Martin (Jules), Nos peintres et sculpteurs, graveurs et illustrateurs. Portraits et biographies. Paris, Ernest Flammarion, 1897.

Wikigallery : Wilfrid-Constant Beauquesne.

Wikibooks : photographies de Pierre Petit

Voir aussi le diaporama "guerre de 1870" sur ce blog. Y figurent images de 54 tableaux de Beauquesne.

 

J'invite toute personne disposant d'informations plus précises sur cet artiste à les partager, que ce soit en commentaire ci-dessous ou par mail. D'avance, merci.

 

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LA BATAILLE DE L'HISTOIRE

b_1_q_0_p_0Faire la part de l'histoire et... du reste.

Sur VOIR, un très bon article signé Pierre-Luc Brisson faisant suite aux polémiques survenues aux Etats-Unis et au Canada après les événements de Charlottesville et la question de la conservation des statues et autres marques de mémoire d'hommes ayant accomplis des actes aujourd'hui réprouvés.

«L’histoire n’est pas le lieu de l’adhésion. On n’a pas à adhérer au passé comme à un parti.» (Nicolas Offenstadt)

« L’histoire, conçue en tant qu’enquête (c’est là le sens ancien du mot grec ἱστορία) vise avant tout, par l’examen rigoureux des traces du passé, à atteindre une certaine forme de « vérité » historique, à reconstituer l’expérience vécue par les hommes et les femmes du passé. La mémoire collective, quant à elle, est constituée des représentations et des récits qu’une société se raconte à elle-même. »

« Les historiens n’ont pas vocation à redevenir des « romanciers ». Il ne manque pas d’idéologues pour ce faire. »

Capture

« Une statue n’est jamais plus que la représentation monumentale des valeurs et du récit qu’une population entend se raconter à elle-même. » En d’autres termes, un objet de mémoire et non d’histoire.

Les historiens « ont le devoir de veiller à ce que leur discipline ne soit pas détournée et mise au service des réactions identitaires de notre temps. […] Le récit historique est une arme trop puissante pour qu’elle soit laissée entre les seules mains des idéologues identitaires…»

 

Source pour lire le texte intégral : La bataille de l'histoire, 29 août 2017.

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01 août 2017

LES ARBRES DE MEMOIRE

Monument marquant la position du prince Frédéric-Charles à Gorze

"Certains arbres, peut-être parce qu’ils ont l’avantage de nous survivre, ont l’étonnant privilège de porter longtemps dans leurs branches, la mémoire de ceux qui les ont respectés."

C'est un travail étonnant que je vous présente aujourd'hui. Imaginé et réalisé par Eckhard Holtz, repris et achevé par Gérard Liégeois, voici l'extraordinaire inventaire des arbres plantés à proximité des monuments germaniques édifiés après les combats de 1870 dans la région de Metz. Les auteurs ont pris soin de ne recenser que les arbres datant de l’époque des monuments. Au-delà de cet "état des lieux", ils se sont aussi ingéniés à rappeler la symbolique ou les traditions attachées aux essences concernées, donnant tout leur sens à ces plantations chargées de mémoire. La publication comporte également un recensement sous forme de tableau.

Résumé proposé par La Revue forestière française qui a entrepris d'en assurer la diffusion :

"La présente étude s’attache à recenser les arbres plantés près des monuments allemands édifiés en mémoire des victimes des combats de 1870 dans la région de Metz. Comme il est probable que dans quelques années un grand nombre de frênes seront morts de la chalarose et auront été abattus pour des raisons de sécurité, cet inventaire photographique a été mené pour en garder la trace. Dans l’incertitude sur leur âge et le caractère authentique de leur plantation, l’attention n’a été prêtée qu’aux arbres datant vraisemblablement de l’époque des monuments, soit parce que leurs dimensions correspondent à un âge estimé, soit parce qu’ils sont visibles sur des photographies anciennes. Seuls les arbres encore en place en 2016 ou récemment coupés ont fait l’objet de cet inventaire."

Eckhard HoltzPour télécharger le texte en format PDF, cliquez ici.

bonne découverte.

 

 

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31 juillet 2017

PAROLES DE VAINCUS

9782368418567Les soirées de Médan sont un recueil bien connu de nouvelles publiées en 1880. À l’instigation d’Emile Zola ou de Léon Hennique (les versions diffèrent sur la question), les six membres de ces soirées (Emile Zola, Léon Hennique, Guy de Maupassant, Joris-Karl Huysmans, Henry Céard et Paul Alexis) décident d’écrire chacun une nouvelle relative à la guerre de 1870. Ils s’entendent cependant pour traiter le sujet dans un style réaliste à l’opposé de l’esthétique patriotique – voire revancharde – du moment. Zola écrit L’attaque du moulin, Huysmans réalise Sac au dos. Maupassant, surtout, offre au public Boule de Suifun texte dont le succès ne s’est jamais démenti depuis. Succès mérité d’un récit dont les personnages proposent une synthèse si impertinente de la France de 1870 !

Paul-Émile Boutigny, Boule de suif (1884)Ces nouvelles sont des fictions, bien sûr. Mais elles puisent dans les souvenirs des auteurs. Certains passages, parfois, sont presque autobiographiques, une caractéristique qui en fait de véritables témoignages de la guerre, au même titre que La débâcle (1891) de Zola qui, aux yeux des contemporains, apparut comme un véritable documentaire plutôt que le roman dont il avait épousé la forme.

Les six de Médan firent des émules. Parmi eux, Octave Mirbeau avec Le calvaire (1887) ; Paul Verlaine, aussi, avec la nouvelle intitulée Pierre Duchatelet (1886) dont le personnage éponyme emprunte beaucoup à la biographie de l’auteur. [Voir Mes confessions, notes autobiographiques]. Ce témoignage est celui d’un acteur de la guerre qui n’hésite pas à mettre sous la plume du narrateur des propos peu patriotiques. À travers son récit, Verlaine exprime tout le « dégoût » que ses personnages (et lui-même ?) retirent de l’expérience, toute leur désillusion, voire leur révolte. Qu’on en juge par ces quelques morceaux choisis, qui sonnent comme des « paroles de vaincus », entendons par là propos tenus par des hommes qui ont perdu toute foi en la victoire et nécessité de poursuivre la lutte.

verlaine par régameyEnrôlé dans un bataillon dont les hommes sont travaillés par « l’ennui d’une besogne inutile et presque ridicule » (p.7 de l'Arvensa éditions) Pierre Duchatelet est un Garde national « dégoutté » et  qui, « l’illusion s’en allant » (p. 8), voit son zèle se refroidir au spectacle de « cet immense siège dérisoire, banqueroute au patriotisme ». La formule est rude !

Quand le capitaine convoque ses hommes afin d'y recruter des volontaires pour un bataillon de marche, la colère gronde dans les rangs. Verlaine laisse au narrateur le soin de décrire l’ambiance : « un profond ennui se fit lisible dans des yeux assez nombreux. Même une voix, tremblante de colère (…) s’écria : A quoi bon, maintenant que la trahison a tout gâté, même ici à Paris, même en République ? C’est faire charcuter des gens pour rien ! » (p. 10). « Époque d’héroïsme assez factice » ! lâche-t-il un peu plus loin (p. 12). Peut-on se montrer plus sévère ?

Pour autant, Pierre Duchatelet ne recule pas devant le devoir qui l’appelle. Sous les bravos de ses camarades, il se porte volontaire. Moment d'inconsciente crânerie qu’il regrette aussitôt quand il pense à sa femme qui l’attend et à laquelle il finit par mentir pour ne pas l'effrayer. Le nœud du drame se joue sur ce mensonge. Bien bénin, au demeurant, prétexte surtout utilisé par un auteur qui semble plus attaché à décrire les états d’âme de son héros et l’ineptie du combat auquel il participe qu’une véritable affaire de cœur. Pierre revient sain et sauf de la bataille dont la description n’use guère du lyrisme dont font preuve les anciens combattants de l'époque publiant leurs "souvenirs". 

dessin de Paul VerlaineLe retour dans Paris est vite gâché par les remarques de « beaucoup d’hommes dégoutés de cette farce meurtrière dont ils avaient été les héros, oui ! et les pantins » ! (p. 16). Pierre Duchatelet ne s’en laisse pas conter pour autant. Fier du devoir accompli et de retrouver bientôt son aimée, il s’enflamme : « Vive la République ! Vive la France » crie-t-il à qui veut l’entendre. Son bonheur est de courte durée. Il découvre que, blessée par son mensonge, sa femme a quitté le domicile conjugal. Une nouvelle opération militaire engageant son bataillon, le malheureux repart au combat avec l'espoir de trouver sur le champ de bataille une glorieuse porte de sortie : vaincre ou mourir ! Est-ce là traduction des souvenirs de Paul Verlaine lui-même, lequel affirmait en un dessin (1871) sa propre envie de croiser le chemin de la grande faucheuse ?

Bien malgré lui, Pierre échappe à nouveau à la mort (p. 18). À ce moment du récit, l’essentiel est dit. En deux ultimes pages, Verlaine achève sa nouvelle. Pierre apprend que sa femme est enceinte et qu'elle a besoin de repos ; son beau-père lui promet qu’elle le rejoindra quand elle ira mieux. Les semaines passent, la capitulation survient, puis la Commune par laquelle il se trouve « requis » (p. 20). Réfugié à Londres après la semaine sanglante, il sombre dans l’alcool. « Ce fut la faim et la névrose qui eurent finalement raison de ce brave garçon, tué par l’idée d’une femme » et non par la guerre. Dans le délire de l’agonie, Verlaine prête à son personnage ces derniers mots tellement ironiques au regard de tout ce qui y conduit : « Pauvre Patrie, tout de même !... Je m’engage ! ».

Dans cette nouvelle dont Pierre Duchatelet est le frère jumeau de l'auteur (même âge, même situation familiale et professionnelle, même engagement dans la Garde nationale, même manquements au service et punition, dans des conditions parfaitement similaires d’emprisonnement, même propension à la boisson, même « envie de mourir » ; seule la fin diffère), Paul Verlaine traduit clairement l’idée qu’il garde de la guerre telle qu'il l'a lui-même vécue. Elle est très négative et son héros n’a rien d’exemplaire. Loin de l’esthétique patriotique de l’époque, elle s’inscrit bien dans la démarche réaliste des six de Médan. Elle est l’expression d’une même volonté de décrier l’ineptie des guerres modernes et la veulerie de ceux qui en font payer le prix aux plus modestes, comme le fait si bien Maupassant dans Boule de Suif. Le texte de Verlaine est grinçant. Il peut agacer. Mais, brut de décoffrage, il traduit les doutes qui ont traversé l’esprit de milliers de Français à la même époque, ces doutes dont on retrouve la trace dans de nombreux journaux intimes, carnets de guerre ou correspondances ; dans la désertion de soldats, aussi, ou leur fuite sur le champ de bataille quand les unités françaises mal encadrées ou mal instruites se débandaient sous les coups de boutoir de l’artillerie prussienne. À ce titre, pour fictif qu’elle soit, arrangeante peut-être – elle donne de Pierre Duchatelet une image finale plutôt sympathique à défaut d'être héroïque – toujours caricaturale pour les silhouettes mises en scène, cette nouvelle donne à voir l’envers du décor, un coup d'oeil sur ce que les historiques et mémoires transmettent rarement. Les "vaincus" préfèrent oublier ; ils sont peu enclins, par ailleurs, à prendre le risque d'essuyer d'humiliantes critiques. Tout le monde n'a pas la ténacité d'un Zola ou d'un Maupassant pour affronter l'opinion publique.

paul_v10

Verlaine vu par Bazille à la veille de la guerre

 

 

 

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26 juillet 2017

SIEGE DE STRASBOURG, JOURNAL D'UN ASSIEGE

Les témoignages sur la guerre de 1870 se comptent par milliers. Je renvoie aux bibliographies mises en ligne sur ce blog. Parmi ces témoignages, celui de Frédéric Piton qui publie en 1900 son Siège de Strasbourg, journal d'un assiégédisponible sur Gallica.

Le texte peut  aussi être approché via un document réalisé par Claudine Bertier et Charles Giraud dans les années 1970. Document de l'Ina.fr, celui-ci permet de contextualiser le récit grâce aux commentaires de Raymond Bongrand, historien auteur de 1870 - Alsace - Metz - Sedan. Strasbourg, édition des DNA, 1970.

Mis en ligne par jeremiste000, le document est un peu désuet dans son style. A chacun de le prendre avec l'indulgence requise et de l'apprécier pour ce qu'il est.

guerre de 1870 LE JOURNAL D'UN ASSIÉGÉ.mp4

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02 juillet 2017

MADAME IMBERT, HEROINE PERDUE DE 1870

e439b-18732bprocecc80s2bbazaine2biEn 1870, face à l'invasion du territoire, beaucoup de Françaises s'engagèrent résolument. Outre quelques combattantes (Jane Dieulafoy), des ambulancières (Victorine Brocher), des infirmières (Coralie Cahen), des receveuses des postes (Juliette Dodu), il y eut aussi des "espionnes" spontanées comme Louise Nay, veuve Imbert. Comme l'indique la gravure ci-dessus, celle-ci témoigna au procès de Trianon intenté contre le maréchal Bazaine (1873).

Comme bien des cantinières, Louise Nay, veuve Imbert, fait partie de ses "héroïnes" oubliées de la guerre de 1870.  Elle ne demandait rien en retour de ses services. Elle justifiait ses initiatives par son seul devoir de patriote. Elle n’attendait rien de plus du procès de 1873, sinon la condamnation sans appel de celui qu'elle considérait comme coupable de haute trahison. Au-delà de la fierté, elle aurait peut-être mérité de la France quelques gestes de reconnaissance. Car son titre d’héroïne ne l'a pas protégée d’une vie de misère.

Claude Mettavant retrace la triste descente aux enfers de cette femme. La communauté nationale n'est pas responsable de ce malheureux destin. La Patrie, toutefois, n'a peut-être pas été assez attentive au sort de celle qui lui voulait tant de bien.

Bonne lecture.

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29 juin 2017

LE TOUR DE FRANCE, ARME DE LA REVANCHE

TDF 1910Quand on parle Tour de France en relation avec la guerre de 1870, tout le monde pense au livre d'Augustine Fouillée publiée en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Le thème du voyage initiatique à des fins de mémoire est à la source d'un manuel qui fut loin d'être un cas isolé. Via Gallica, la BNF donne accès à deux autres publications de même nature : Le tour de France d'un petit parisien de Constant Amero (1885) et Le tour de France de Marie de Grand-Maison (1893). Le besoin se faisait alors sentir d'affirmer l'identité de la Patrie !

Aujourd'hui, parler du Tour de France n'a plus rien à voir avec cette littérature. "Le Tour" n'évoque plus guère que la plus spectaculaire course cycliste sur route, celle qui attire les plus grands champions et un public dont la passion s'affiche chaque année le long des plus belles routes de France. Toutefois, entre cette réalité sportive et les ouvrages édifiants d'antan, la désignation n'est pas le seul point commun. La "Revanche" de la France sur l'Allemagne s'inscrit en filigrane dans la première comme elle est attachée à la publication des seconds. Sur ce dernier point, l'affaire est communément entendue : le voyage évoqué dans ces dernières avait vocation à faire connaître leur pays aux enfants de France. Ils étaient invités à l'aimer pour mieux le défendre et le reconstruire un jour dans ses limites antérieures à l'Année terrible, Alsace et Lorraine comprises. Chacun des ouvrages en question consacre d'ailleurs au moins un chapitre aux provinces perdues. Les intentions qui présidaient à leur rédaction étaient claires et l'idée de supplanter un jour l'Allemagne, sinon par la voie militaire du moins par le biais de la culture et du savoir, y était posée sans ambiguïté. Forte de ses connaissances historiques et géographiques, la jeunesse française héritait ainsi de la noble mission de rendre à la France la place qui devait être la sienne dans le monde : la première.

Émile Georget en 1912L'affaire est moins connue, mais le Tour de France cycliste fut en partie créé dans des perspectives similaires. C'est ce que nous apprend Michel Merckel dans Le tour de France et la Grande guerre. Les grandes compétitions sportives avaient alors pour but d'améliorer et d'entretenir la condition physique des Français en vue d'un éventuel affrontement militaire (voir aussi Jacques Thibault, p.45). Indirectement, le Tour partageait cette ambition. D'un autre côté, dans une page intitulée Le Tour en Alsace-Lorraine, Sandrine Viollet nous révèle comment le déroulement de la compétition flirta à plusieurs reprises avec la question franco-allemande.

Metz 1907, officier allemand salue les coureurs arrivant à MetzEn 1907, notamment, la course sortit des frontières nationales ! Cette année là, Metz annexée fut ville étape. Avant d'atteindre la ligne d'arrivée, le peloton traversa des sites imprégnés de terribles souvenirs. Cité par Sandrine Viollet, les propos de Victor Breyer publiés dans L’Auto du 8 juillet 1906 témoignent de l'émotion alors suscitée par la mémoire de 1870 ! Lors de leur arrivée dans Metz, les coureurs sont salués par un officier allemand (photo ci-contre). Emile Georget, qui dominait l'épreuve avant qu'une lourde pénalité pour avoir changé de vélo lui coûte la victoire finale, gagna l'étape. 

Entre littérature et sport le rapprochement se lit encore dans le tracé des grandes boucles. A gauche, ci-dessous, celui d'André et Julien Volden, les "deux enfants" d'Augustine Fouillée, à droite le tracé du Tour de 1907 (1908 et 1909 suivent à peu près le même parcours). Certes, il n'y a pas trente-six façons de faire le tour de l'Hexagone et il ne faut pas surinterprêter les ressemblances au niveau des villes-étapes. Les choix ont leurs limites ; le hasard, toutefois, ne saurait tout expliquer.

Tracé des tours de 1907-1908-1909

 Le voyage des enfants de G. Bruno

 

 

 

 

Le parcours de 1911 est encore plus remarquable. Reprenant l'expression utilisée en 1995 par Philippe Gaboriau, Sandrine Viollet y voit le dessin d'un "chemin de ronde", une image qui exprime pleinement "l’état d’esprit dans lequel se développe le Tour de France avant 1914" souligne-t-elle (p. 14).

 

Tour_de_France_1911_map-fr

 

La Revanche est un plat qui se décline à toutes les sauces. Entre 1870 et 1914, cependant, deux approches principales s'opposaient plus particulièrement : celle martiale de Déroulède, Detaille ou Barrès ; celle plus détournée des Opportunistes qui l'imaginaient par la colonisation (Ferry), la diplomatie (Gambetta), les sciences et les arts (Simon, Chennevières). La revanche par le sport s'inscrivait-elle à mi-chemin entre ces deux voies ? Pas facile de trancher entre l'idée du sport conçu comme un instrument de préparation à la guerre et celle qui y voit un moyen de promouvoir des affrontements pacifiques entre les Nations.

Le sport comme "régénérateur de la race" était une obsession des nationalistes. Dans son analyse de L'idéologie du sport en France, Michel Caillat assure qu'Henri Desgranges voyait la nouvelle race de Français dans le peloton de 1903 ! Il cite le programme que se fixe Auto-Vélo dans son premier numéro du 16 octobre 1900 : « Bientôt notre race va se trouver transformée radicalement. Comme la race anglo-saxonne, elle se répandra désormais partout […] à mesure que le sport prendra plus d’extension ». Pour Caillat, l'histoire de l'éducation physique et du sport en France est marquée par la défaite de Sedan (p. 51). Pierre de Coubertin le confirmerait dans ce propos énoncé dans Pédagogie sportive (p. 139) : « Entre la France de 1870 et celle de 1914, il y a toute la différence d’une nation vaillante mais non entraînée physiquement à la même nation vaillante et entrainée ».

Thomas Arnold par Thomas PhillipsMichel Merckel est plus nuancé. S'il soutient lui aussi que toutes les réformes et actions concernant le développement du sport en France furent générées par le traumatisme de 1870 (p. 24), il y voit aussi l'influence des "Sportifs pacifistes" anglo-saxons (et de Thomas Arnold notamment) pour lesquels le sport avait vocation à rapprocher les peuples. Ce courant a fortement influencé Coubertin pour qui les Jeux Olympiques, manifestation pacifiste, devaient détourner les nations de la guerre. 

De fait, le sport a la vocation que chacun veut bien lui donner et les deux revanchismes (le martial des nationalistes, le pacifique des Opportunistes) surent s'en servir, chacun à la fin qui était la sienne.

 

Post-Sciptum : Ce jour (29 juin 2017) où je publie ce message, Le Monde publie une étude intitulée : "Combien de fois le Tour de France a-t-il traversé votre département ?" On y trouve ces trois cartes qui en disent long en matière de tracé de la grande boucle :

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Elles apparaissent, en effet, comme une sorte de confirmation selon laquelle, à l'origine, le Tour s'employait bien à définir les limites du territoire, le fameux "chemin de ronde" de moins en moins suivi après la Seconde guerre mondiale. Et regardez comment les provinces perdues (l'Alsace et la Lorraine du Nord) palissent avec le temps, malgré leur reconquête ! L'enjeu a changé. Le désir de marquer le territoire à reconquérir cesse progressivement de jouer. L'étude du monde comporte toutefois une petite lacune : elle ignore les villes étapes hors de France. Et là, il y aurait peut-être à dire ou à lire ?

 

[Mes remerciements à Yoann Cipolla pour m'avoir signalé l'article de Sandrine Viollet à l'origine de ce message].

Sources :

Bruno (G), Le tour de France de deux enfants. 1877 [toutes versions en ligne]

Caillat (Michel), L'idéologie du sport en France, Les éditions de la passion, Paris, 1989.

Coubertin (Pierre de), Mémoires de jeunesse. Paris, Nouveau monde éditions, 2008. [Coubertin y raconte ses souvenirs de la guerre passé en Normandie]

Coubertin (Pierre de), Pédagogie sportive, Paris, 1972.

Merckel (Michel), 14-18, le sport sort des tranchées, Un héritage inattendu de la grande guerre. Editions Le Pas d'oiseau, 2013 [édition augmentée en 2017]

Thibault (Jacques), Sport et éducation physique 1870-1970 : l'influence du mouvement sportif sur l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français. Paris, Vrin, 1987.

Viollet (Sandrine), Le tour de France cycliste (1903-2005). Paris, L'Harmattan, 2007.

Michel Merckel et Sandrine Viollet sont aussi sur Facebook. Le CV de la seconde ici sur Viadeo son profil de spécialiste de la République romaine pouvant surprendre.

 

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26 juin 2017

MEMOIRES EN JEU

logo-revue

Mémoires en jeu, une nouvelle revue dont je relaie ici quelques extraits du manifeste signé par les comités de rédaction et scientifique.  

"Par les temps qui courent, les mémoires sont de moins en moins partagées. Nombre d’entre elles nourrissent des replis identitaires et cimentent les pierres des nouveaux murs [...] Elles sont régulièrement instrumentalisées comme de nouvelles armes. Entretenir des liens entre les mémoires, les faire circuler en les enrichissant mutuellement n’est pas une évidence, encore moins une situation établie une fois pour toutes, ni un fonctionnement irréversible. C’est un engagement, un positionnement critique et un pari multidirectionnel, multiculturel et multidisciplinaire que Mémoires en jeu fait siens.

Mémoires en jeu se veut [...] à l’écoute des débats contradictoires. [...] Établir des passerelles entre la recherche et la société n’est pas un vœu pieux, mais une des conditions pour une approche à la fois lucide et critique des enjeux de mémoire. [...] La vocation de Mémoires en jeu est ainsi de restituer les états, situations, usages et évolutions des mémoires qui traversent les sociétés [...].

Mémoires en jeu vise à un effort de problématisation et d’analyse [...] pour faire émerger toute la complexité qui dépasse ce que l’on nomme de façon souvent trop générale « mémoire ». "

Si "les mémoires de 1870" ne sont plus aujourd'hui très actives, osons espérer que l'analyse de leur histoire puisse aider à mieux appréhender la complexité du sujet !

Longue vie à la revue.

Le texte de présentation complet : Les Paris de Mémoires en jeu 

 

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21 juin 2017

SCENE DE GUERRE (Théodule RIBOT)

Ribot, scène de guerre (1870-1872)

Un petit tour dans les archives du Metropolitan Museum of Art de New-York (MET) permet de découvrir ce beau dessin réalisé par Théodule Ribot (1823-1891), artiste peintre peu connu, défini comme réaliste.

Ribot par MulnierSelon ses amis - parmi lesquels Fantin-Latour, Cazin, de Nittis, Monet, Bastien-Lepage, Gervex, Puvis de Chavanne, Carolus Duran... - Théodule Ribot était doué et il excellait dans tous les genres (dixit Louis de Fourcaud). Le salon de 1861 où il débute est pour lui un succès. Mais c'était un homme discret, qui vivait à l'écart du monde. La maladie qui l'affecte en 1879 n'arrangea rien en ce domaine.

La guerre de 1870 l'a aussi beaucoup atteint, semble-t-il. Louis de Fourcaud en témoigne, rapportant les propos que Ribot aurait tenu pour répondre à un ami qui (en 1880) lui recommandait de se ménager : « Eh ! mon ami, lui dit-il, si je ne dessinais pas, le mal me dompterait, et j’ai besoin de vivre encore. Quand les Prussiens ont occupé Argenteuil, ils ont coupé en morceau, à coups de sabre, les études et les tableaux que je gardais pour l’héritage de mes enfants. Tout y a passé, même une Descente de croix presque achevée et dont j’espérais plus que vous ne sauriez croire, même mon tableau des Rétameurs que tout le monde s’accordait à louer… Je n’ai pas encore comblé ce vide. Voyons ! Est-ce que je peux mourir sans avoir assuré l’avenir des miens ? Non, n’est-ce pas ? Je vous assure que ce n’est pas fait de moi… J’ai encore quelque chose à faire… ». Des oeuvres détruites, donc. Sauf deux dessins qui nous sont parvenus.Le pont de chemin de fer d'Argenteuil en 1870

Intitulé "scène de guerre", celui présenté à l'entame de ce message est daté de 1870-1872. En l'état rien ne permet de dire qu'il est inspiré par le conflit franco-prussien. La date permet toutefois de le présumer ; le fait aussi qu'à l'époque Ribot vivait à Argenteuil, sous occupation prussienne. La destruction du pont donna lieu à des frictions entre Prussiens et habitants de la ville. Le titre et les maisons en feu de l'arrière plan plaident aussi en faveur de l'hypothèse. Le second dessin est (à mes yeux) moins beau. C'est une estampe réalisée à la même date intitulée Le village en feu  (la reproduction en est conservée à la BNF). Il figure une femme vêtue de noir qui occupe toute la moitiée gauche du dessin et qui regarde (vers le bas à droite) le paysage masqué par les flammes d'une localité non identifiable. On y reconnaît seulement la silhouette d'une église qui pourrait être Saint-Denys d'Argenteuil vue de face, église construite par Théodore Ballu entre 1862 et 1865 dans un style néo-roman. Mais rien ne permet de l'affirmer.

Corot, St Denys d'Argenteuil en 1870

Sources :

Fourcaud (Louis de), Théodule Ribot, sa vie et ses œuvres, 1885. Disponible à la BNF en format microfilm.

Théodule Ribot, article wikipédia

Office du tourisme d'Argenteuil, Les sites remarquables, Mairie d'Argenteuil

En 1870, Corot peint Argenteuil et son église

 

Posté par J_F Lecaillon à 12:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]