Mémoire d'Histoire

PROGRAMME 2021

FEMMES ET LA GUERRE-V1-1Les Femmes et la guerre de 1870-1871

Aux Editions Pierre de Taillac

Des infirmières aux combattantes en passant par les informatrices, les ouvrières ou les femmes d'influence, petit tour d'horizon de l'activité des femmes et de leur participation active à la lutte, une histoire trop longtemps occultée par des discours historiographiques et des hommages sous le contrôle des hommes.

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Pour se faire une idée, une première recension ici.

En complément, feuilletez le diaporama consacré à ces femmes.

cabanes

Vient de paraître aussi, aux éditions Lamarque : Un autre regard sur la guerre de 1870-1871, les actes du Colloque qui s'est tenu en septembre 2020 à l'école Saint-Cyr de Coëtquidan. Voir la recension ici.

A l'occasion du 150eme anniversaire, les Editions du Toucan/L'Artilleur rééditent La Commune racontée par les Parisiens. Ci-contre, la recension que Jean-Louis Cabanès en fit lors de sa première édition, en 2009.

 

Colloque prévu en 2021

4 Décembre, Champigny : La mémoire de la guerre de 1870, organisé par la Société d'Histoire de Champigny-sur-Marne.

 

 

 

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22 octobre 2021

LE LIEUTENANT MIMILE, COMBATTANTE OUBLIEE DE 1870

Neuf-Brisach 1870Face à la guerre de 1870 et à l’invasion prussienne, les femmes se sont particulièrement engagées dans la lutte. Elles ont assumé les charges de l’approvisionnement des familles, soigné les blessés, soutenu les combattants, cousu les uniformes et la toile des ballons, fabriqué les cartouches, fait du renseignement, pris le fusil parfois. Quelques-unes ont revêtu l’uniforme et combattu comme soldat à part entière : Marie-Antoinette Lix, Marie Favier et Jane Dieulafoy sont les plus connues d'entre elles. La mémoire d'Émilie Schwalm, absente de Les femmes et la guerre de 1870 ! a moins bien résisté à l'usure du temps. Son histoire n’est d'ailleurs pas facile à reconstituer. Les témoins qui ont raconté leurs souvenirs du siège de Neuf-Brisach (Charles Risler ou Valentin Durhone) ou celui de Belfort (Doll, Mény, Prinsac, Josset, Paul Dreyfus ou Belin) n’en disent rien. Jusqu’à preuve du contraire, la mémoire de son histoire n’apparait que dans la presse, entre 1901 à l’occasion d’un banquet donné à Belfort pour le trentième anniversaire de la reddition de 1871 et en 1913, année du décès de l'intéressée. Ces publications permettent malgré tout de se faire une petite idée de son action.

800px-La_charge_des_cuirassiers_d'ENée en 1846 à Belfort, la jeune femme a 23 ans quand éclate la guerre. Présentée comme étant bonne cavalière, adroite au tir et parlant parfaitement l’Allemand, elle veut y participer à l’égal de son frère Léon, incorporé au 9e cuirassier qui se fait décimer lors de la bataille du 6 août à Woerth. Dès le mois d’août, Emilie s’engage aux francs-tireurs des Vosges de Mirecourt[1] et, selon la version courte de son histoire, elle combat habillée en homme, parmi les hommes qui auraient ignoré son travestissement. Finalement dénoncée comme femme sous l'uniforme, elle renonce à s’exposer, ouvrant dès lors une ambulance à son domicile où elle soigne les malades de la variole et les blessés pendant le siège.

combat sur la route de colmar, strasbourgEn croisant les informations données dans la presse en mars 1901 et, dix ans plus tard, dans celles de L’Alsacien-Lorrain de Paris et des départements, français et annexés, du 30 juillet 1911, il apparaît toutefois qu’Emilie Schwalm aurait obtenu du général Crouzat l’autorisation d’intégrer les volontaires de Mirecourt (commandement du capitaine Ernest Bastien) sous réserve qu’elle accepte le grade de lieutenant, non pour ses mérites militaires qui restaient encore à prouver, mais pour être « plus facilement respectée par les hommes ». Le capitaine Bastien la présente donc à ces derniers comme étant leur nouveau lieutenant, le lieutenant Mimile. Elle est alors « vêtue de la vareuse bleue et du chapeau garibaldien ».

Avec son unité, elle rallie Neuf-Brisach et participe à la défense de la ville jusqu’au moment où, à la veille de la capitulation (26 septembre), le lieutenant-colonel de Kerwell, commandant de la place, écrit au capitaine Bastien : « J’apprends qu’une dame dont l’héroïsme et les sentiments belliqueux s’est jointe aux francs-tireurs de Mirecourt pour combattre les ennemis de la France. Malgré le noble rôle qu’elle est appelée à remplir, je me trouve dans la nécessité de vous faire connaître que les dangers que la compagnie va courir ne me permettent pas d’autoriser à en faire partie plus longtemps ». Emilie Schwalm, qui veut poursuivre la lutte, se voit alors confier mission de porter des dépêches écrites et verbales au général Cambriels à Belfort. Avec – entre autres – la complicité de cheminots de Colmar, elle parvient à franchir les lignes prussiennes et à atteindre son objectif. Enfermée dans Belfort, elle reçoit encore mission comme combattante de mener des opérations de reconnaissance du chemin de fer jusqu’à la Hardt.

Belfort en 1871Lors de la reddition de Belfort, elle est inscrite d’office comme soldat au 1er bataillon du 16e régiment de marche des Mobiles du Rhône et fait partie de la 1ère colonne d’évacuation. Pour éviter d'être prise, elle fait à pied la route de Belfort à Grand-Lemps (Isère), (350 km en passant par la Suisse) où elle fut démobilisée. En 1873, elle épouse M. Hobitz qu’elle avait soigné dans son ambulance pendant le siège.

Entre temps, une polémique sur l’indiscipline des Francs-tireurs de Mirecourt a éclaté. Leur comportement pendant le siège de Neuf-Brisach et leur indiscipline sont dénoncés. En mai 1872, le capitaine Bastien défend sa compagnie devant le président de la commission d’enquête sur la capitulation de la place : « Les francs-tireurs de Mirecourt ont pris une large part à la défense de la place », écrit-il « ils ont occupé jusqu’à la capitulation conclue les postes avancés, en dehors des glacis et dans l’intérieur de la place, ceux que l’autorité considérait comme les plus importants. Ils ont fait partie de toutes les sorties, et chaque fois engagés comme tirailleurs, ils avaient ainsi l’honneur d’être les premiers au feu. Plus de la moitié de la ville de Neuf-Brisach a été détruite par l’artillerie ennemie, et quand les incendies étaient allumés par le bombardement le plus violent, nous restions au milieu des projectiles, à éteindre les flammes et à sauver les objets précieux des malheureux habitants. » A travers ces lignes, il y a moyen de savoir comment le lieutenant Mimile a pu concrètement participer à la guerre.

Le souvenir de Mme Hobitz née Schwalm resurgit pendant la Grande Guerre. Une première fois dans un article sur "Les femmes soldats" paru dans Le Progrès de la Sommedu 31 janvier 1915. Puis dans La Lecture, du 25 février 1917.  Au-delà, c'est plutôt le silence sur sa personne.


[1] Habitant de Colmar, Julien Sée est le seul témoin que nous ayons trouvé qui dit son sentiment concernant cette unité qu’il voit passer en date du 27 août : « Ils sont environ 45. Tournure martiale. Ils ont l’air d’anciens soldats et le sont la plupart. Quelques-uns décorés. Leur arme est le chassepot. D’où viennent-ils ? De Mirecourt. » Sée, Julien, Journal d’un habitant de Colmar (juillet à novembre 1870), Paris, Berger-Levrault, 1884 ; p.89.

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15 octobre 2021

LES CHEMINS DE LA GLOIRE

797px-Nevinson,_C_R_W_(ARA)_-_Paths_Of_Glory_-_Google_Art_ProjectPeindre la guerre vise-t-il à en appréhender l’horreur, à la saisir ou à la contrôler ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, sa représentation est vieille comme la guerre elle-même et elle a toujours été un souci pour les pouvoirs en place qui aiment en faire les outils de leur légitimité ou de leurs intérêts. Quand une oeuvre leur échappe, ils se braquent parfois. Tel est le cas en 1918 quand l’artiste britannique Christopher Nevinson présente Les sentiers de la gloire. L’œuvre choque. Sommé de décrocher son tableau du Salon où il doit être présenté, Nevinson s’y refuse et il le dissimule derrière un papier brun sur lequel il écrit "Censuré". Au regard des photographies de la guerre publiées dans les revues illustrées comme Le Miroir, l’œuvre ne paraît pourtant pas si scandaleuse sauf sur deux points : elle figure des cadavres de soldats britanniques ; le titre choisi exprime un sentiment de dérision trop irrespectueux pour plaire.

Laurens, huile, le désastre, 1905La provocation de Nevinson n’a rien d’inédit. Pour limiter l’analyse à la représentation du conflit franco-prussien de 1870, celle-ci a déjà proposé plusieurs œuvres du même genre. En 1905, Jules Rouffet (artiste habitué des sujets de peinture militaire) présente au Salon des Artistes français un tableau intitulé Le chemin de la gloire. Il figure le cadavre d’un cavalier français abandonné sur le champ de bataille. Il s’agit, de fait, de la même scène sous un titre quasiment identique que celle réalisée par Nevinson douze ans plus tard. Nul scandale n’accueille pourtant le tableau. C'est tout juste s’il fait débat sous la plume des salonniers qui rendent compte d'un Salon où triomphe La chevauchée de la gloire (encore un titre similaire), œuvre conçue par Édouard Detaille pour décorer le Panthéon de Paris. Sévères pour la création du grand maître de la peinture militaire, les critiques d’art ignorent le tableau de Rouffet, préférant opposer à Detaille Le désastre de Jean-Paul Laurens, image peu glorieuse de la bataille de Waterloo. 

Rouffet, le chemin de la gloire 1892L’indifférence qui accueille le tableau de Rouffet tient peut-être au fait que l’artiste n’en est pas à son coup d’essai. Treize ans plus tôt, au Salon de 1892, il a présenté une oeuvre similaire sous le même titre. Comme le tableau de 1905, elle est à peine remarquée par quelques chroniqueurs qui entendent surtout signifier qu’ils n’en comprennent pas « l’idée philosophique » (dixit L. N. dans Le Spectateur militaire du 15 mai). Présenté la même année, Mort pour la Patrie de Lecomte-du-Nouÿ qui figure le corps nu d’un cuirassier tombé au champ d’honneur essuie les mêmes sarcasmes. Chigot (Alphonse), Devant un héros ; Orléans 5 décembre 1870Devant un héros d’Alphonse Chigot, oeuvre qui représente des cavaliers saluant le dépouille d’un soldat français, n’enthousiasme pas plus les critiques. Elle est toutefois mieux reçue. Sans doute est-ce parce que l’hommage rendu à l’image est plus politiquement correct que la dérision qui transparaît dans les œuvres de ses collègues.

La présentation teintée d’ironie du corps d’un compatriote ne pose pas vraiment problème à Paris en 1892 comme en 1905. La différence avec l’accueil fait au tableau de Nevinson mérite explication. Plusieurs hypothèses, susceptibles de se combiner, peuvent être avancées : 

Lecomte-du-Nouy, Mort pour la Patrie

- En 1892, Rouffet réagit contre les œuvres de peinture militaire qui s’emploient à peindre la guerre « telle qu’il faut la montrer » et non telle qu’elle est. En cela, ils ne font qu'appliquer les recommandations formulées par Jules Richard en 1887[1], mais ce travail lasse le public autant qu’il irrite les artistes qui récusent le travestissement de la réalité. Le tableau s'inscrit bien dans le cadre d'une polémique, mais il se pose comme exemple de ce qui devrait se faire et non comme objet de scandale. La multiplication des œuvres dénonçant les horreurs de la guerre dans les années 1890 plaide en ce sens.

Detaille, la chevauchée de la gloire- Le non scandale relève d'un « effet gloria victis ». La vue d’un cadavre français sur une œuvre créée par un artiste français pour un public français ne heurte pas les esprits parce qu’elle est posée comme héroïque traduction de la bravoure, du sacrifice, de l’honneur préservé malgré la défaite. Incarné par la sculpture éponyme d’Antonin Mercié, cet « effet gloria victis » rend acceptable l’inacceptable.

A ces explications propres à la mémoire que les Français entretiennent de la guerre franco-prussienne, trois autres hypothèses peuvent être avancées :

- Nevinson présente son tableau en 1918, alors que la guerre est inachevée. Rouffet expose les siens 22 ou 35 ans plus tard. Au-delà des contraintes liées au temps de guerre encore actif (la censure), la blessure britannique saigne trop quand celle française est cicatrisée depuis longtemps. Qui plus est, la majorité du public français des années 1890-1900 n’est plus celui qui a vécu la guerre.

- Entre le traumatisme de l’Année terrible et celui de Verdun, la différence d’intensité dans l’horreur vécue explique le caractère plus insupportable du tableau de Nevinson par rapport à ceux de Rouffet et de ses pairs.

CAROLUS DURAN LA GLOIRE- La violence de la réaction de 1918 témoigne d'un changement de sensibilité collective face à la mort en général, celle de masse en particulier. La réalisation dès 1870 (avant la fin de la guerre) de La gloire, souvenir du siège de Paris par Carolus Duran et le Soldat mort sur le champ de bataille de Guillaume Régamey montre toutefois les limites de l’hypothèse. Régamey, soldat mort sur un champ de bataille, 1870A chaud, la mort des êtres chers reste insupportable. Si Carolus Duran et Régamey ne font pas scandale, c'est parce que leurs tableaux ne sont pas publiquement exposés.

Au final, et malgré les différences de nature, les guerres (modernes en l'occurence) suscitent les mêmes répulsions. La différence entre le silence d'un public et l'indignation d'un autre tient surtout au contexte dans lequel les œuvres s’exposent. C'est lui qui permet de comprendre leur impact sur les spectateurs ; de saisir aussi toute la différence qu'il y a entre la douleur des souvenirs quand ils sont encore "chauds" et la froideur du devoir de mémoire parce que celui-ci relève du calcul bien plus que de l'émotion.



[1] Richard, Jules, Le salon de la peinture militaire de 1887, Paris, Piaget éditeur, 1887.

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12 octobre 2021

NOTRE DAME DE L'ALLIANT A ANOST

Anost, ND de l'Alliant, 1878 protectrice d'Anost en 1870Pontmain (en Mayenne) ne fut pas la seule commune de France à bénéficier d'une divine protection pendant la guerre de 1870. Quinze jours avant son apparition aux portes de la Bretagne, la Vierge aurait déjà protégé le village d'Anost en Morvan.

Région pauvre et d'accès difficile, le Morvan constituait une zone refuge pour des populations fuyant devant l'avancée des troupes ennemies (Voir Liliane Pinard). Anost, ND de l'Alliant, 1878 protectrice d'Anost en 1870 inscriptionLa limite sud de l'invasion le traverse pourtant selon une ligne (sinueuse) Clamecy - Avallon - Saulieu - Autun. Cette dernière localité subit un bombardement le 1er décembre 1870. Situé à 24 km au Nord-ouest, Anost profita du sacrifice des défenseurs d'Autun. En 1878, une statue dédiée à la Vierge fut érigée sur les hauteurs pour la remercier de sa protection.

Sources :

Notre-Dame de l'Alliant, in Patrimoine du Morvan.

Pinard, Liliane, "Le Morvan dans la guerre de 1870", Bulletin de l'Académie du Morvan, n°66, Château-Chinon, 2008.

Pierres de légende, sources, fontaines et chapelles en Bourgogne : arrondissement d'Autun.

 

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04 octobre 2021

GLORIA VICTIS A DRANCY

Affiche_1200-DrancyLa ville de Drancy, le commissariat scientifique et toute l'équipe organisatrice invitent le public à voir l'exposition présentée jusqu'au 2 janvier 2022 au château Ladoucette de Drancy, intitulée "L'Île-de-France assiégée 1870-1871".

Tous les renseignements à l'adresse suivante : Gloria Victis

N'hésitez pas à consulter le catalogue en ligne. C'est encore le meilleur moyen de vous faire une idée de la richesse et variété des documents présentés. Bonne visite.

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28 septembre 2021

COMMEMORATIONS ESCAMOTEES DE 1870

11 novembre 1920Le 150eme anniversaire de la défaite de 1870-1871 a donné lieu à d'importantes manifestations de commémorations dans de nombreuses communes de France. Seule, la capitale a plutôt ignoré ce lointain moment d'histoire. L'évènement y est passé quasi inaperçu. Si les 150 ans du 4 septembre 1870 ont bien été célébrés à Paris en présence du président de la République en personne, la cérémonie s'est centrée sur la naturalisation de cinq nouveaux citoyens, bel hommage sans doute pour les intéressés, mais qui, aux yeux du grand public, eut pour effet d'escamoter le cent cinquantenaire de la IIIe République.

Il se trouve que ce phénomène n'est pas nouveau. L'escamotage a déjà eu lieu lors du centenaire de 1970 (voir l'article de Philippe Vigier sur le sujet : "Le centenaire de la République"). Ce fut aussi le cas du cinquantenaire. Le jubilé de l'Année terrible tombait bien, pourtant... ou trop bien, en 1920, un an après le traité de Versailles qui soldait les comptes de 1871 en ramenant l'Alsace et la Lorraine dans le giron de la Patrie.

Foi de l'adage, "on" ne commémore pas les défaites ! Le 150e anniversaire vient de prouver que le contraire est possible. Gloria Victis ! inscrivait Antonin Mercier dans le marbre dès 1874. Une défaite peut donner lieu à commémoration. Malgré la pandémie, les communes de Bapaume, Belfort, Champigny, Châteaudun, Le Mans, Loigny-la-bataille, Metz, Sedan, Woerth...etc, en ont fait la démonstration de mars 2020 à juin 2021. Tout dépend, en fait, de la mémoire qui veut être conservée du passé. Et tel était bien le défi en 1920. cinquantenaire 1870 le 11 novembre 1920Il s'agissait de commémorer la naissance, controversée à l'époque, d'une République qui imposait encore sa constitution à la France. Mais le choix de la célébrer tout en éludant ou non les circonstances de sa proclamation relevait d'une logique politique sur fond de traumatisme prégnant, inaptes, l'une comme l'autre, à servir la mémoire de la guerre qui la vit naître.

De fait, en 1920, les Républicains attachent beaucoup d'importance à la célébration du Jubilé. Ils y tiennent d'autant plus que les conservateurs de la chambre bleue horizon élue l'année précédente, l'Assemblée "la plus à droite depuis celle de 1871" (dixit Serge Berntein), s'y montrent rétifs. Entre les uns et les autres, une polémique sur le bien fondé d'une célébration enfle vite et les débats sur la commémoration du cinquantenaire accouchent d'un curieux compromis : la commémoration de la République est fixée au... 11 novembre 1920, à l'occasion de l'inhumation d'un soldat inconnu sous l'arc de Triomphe à Paris et du transfert du coeur de Léon Gambetta au Panthéon. Dans ce contexte où les références à 1870 sont soigneusement choisies (apparentement des combattants de Champigny 1870 aux héros de la Marne 1914 par la Ligue des Patriotes en décembre 1920 ou différenciation faite, au contraire, entre les forces de 1914 aux regards des faiblesses de 1870 par le ministre de la Guerre lors des commémorations de la victoire de la Marne, le 5 septembre 1920), la mémoire de la guerre de 1870 se limite au seul anniversaire qui compte aux yeux de la classe politique : celui de la République. 

cinquantenaireQuel hommage aux morts de 1870 dans cette affaire ? De fait, il est réduit a minima ! Ce qui est moins visible, en l'occurrence, mais joue un rôle déterminant dans cette occultation, est le phénomène d'écrasement de la mémoire de 1870 par celle de 1914, phénomène fort bien qualifié par Erwan Le Gall dans l'article qu'il consacre au même anniversaire en Bretagne (voir "Le cinquantième anniversaire de la bataille de Sedan", Ar Brezel, 4 avril 2020). Autant lui emprunter ses mots si bien choisis : "la Première Guerre mondiale agit à la manière d’un trou noir et absorbe tous les discours mémoriels", écrit-il, "réalisant une étonnante fusion" des mémoires. "A l’évidence, l’expérience des tranchées est encore dans tous les esprits et constitue une sorte de souvenir écran." On ne peut mieux exprimer le processus en cours : pour l'écrasante majorité d'entre eux, les anciens-combattants de 14 rassemblés à l'Arc-de-Triomphe, au Père Lachaise, place Denfert-Rochereau ou tout autre lieu de mémoire n'ont dans la tête que les souvenirs des horreurs dont ils sont les survivants. Ils pensent aux camarades tombés autour d'eux, dans ou entre les tranchées, nullement aux aînés qu'ils n'ont pas connus, disparus cinquante ans plus tôt. Les souvenirs des hécatombes de la Grande Guerre sont si puissants qu'il suffisent à eux seuls à expliquer "l'oubli" dans lequel la mémoire de la guerre de 1870 sombre à partir de cette date. Malgré la fâcheuse résurgence de 1940 (Sedan, capitulation d'un maréchal de France, perte de l'Alsace-Lorraine...), le devoir de mémoire renvoyant à 1870 n'a même plus de raison d'être. Vue de France, la séquence historique ouverte en juillet 1870 est désormais close. Si "On" fait rarement devoir de mémoire d'une défaite, il le fait encore moins de ce qui ne fait pas ou plus débat.

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27 septembre 2021

REPERTOIRE DES TABLEAUX SUR 1870

Lasicard, convoi d'ambulance égaré dans le brouillard guerre de 1870 a inspiré de nombreux artistes. Sculpteurs, peintres, illustrateurs... ont multiplié les oeuvres, produites entre 1870 et 1914 tout particulièrement. Quelques 250 peintres ont réalisé au moins 866 tableaux traduisant en images le regard qu'ils avaient du drame national. Je vous propose un répertoire listant ces oeuvres au mieux du possible, les localisant quand l'information est disponible. 

Ce répertoire reste ouvert, à compléter par tous ceux qui voudront partager leurs connaissances sur le sujet. Des mises à jour seront faites à l'occasion. L'utilisation de ce travail est libre, sous seule réserve du droit à citation sur ses origines. Merci.

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 Dernière mise à jour du répertoire : 22/10/2021

743 de ces tableaux sont datés.

Répartition de ces oeuvres dans le temps [1870-1914]

743 tableaux

Graphique réalisé le 1er octobre 2021

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07 septembre 2021

MEMOIRE DE CESAR CONTRE VERCINGETORIX

9782410013610-475x500-1Voilà un livre à ne pas manquer, quelle que soit vos périodes historiques de prédilection. Du premier siècle à nos jours, toutes sont peu ou prou concernées. Signé Laurent Olivier, aux éditions Belin/Humensis, 2019. Un livre très savant, documenté, technique parfois, mais qui se lit aisément.

"Véritable enquête policière", faisant appel aux témoignages les plus anciens et "aux dernières découvertes de l'archéologie"... La 4ème de couverture est alléchante. Elle ne dit rien, pourtant, sinon de façon très élliptique, de ce qui fait l'intérêt de l'ouvrage (560 pages de texte, plus de 600 avec les notes, bibliographie et table des matières). Au-delà du rappel de ce que l’historiographie permet de connaître des campagnes menées en Gaule par Jules César (Première partie), Laurent Olivier convie à le suivre dans un passionnant voyage à travers 2000 ans d’instrumentalisation de l’épisode. Profitant de la modicité et fraimg020gilité des sources disponibles, chacune des grandes époques de l'Histoire a récupéré le souvenir des deux ennemis au gré des intérêts particuliers du moment. Sur ce point, l’historien - archéologue donne à voir toute la différence entre l’Histoire (récit de ce qui a pu être sur fond de sources vérifiées) et la mémoire (diffusion de morceaux choisis du  passé en fonction d’un projet). Il expose comment, à chaque période, Vercingétorix fut une figure de l'historiographie nationale revisitée ; Vercingétorix plus que César, ce second personnage étant mieux connu par ailleurs pour permettre les mêmes récupérations. « Après sa mort, Vercingétorix a connu bien d'autres vies », écrit Laurent Olivier. Ce petit bout de phrase, qui la résume parfaitement, justifie à lui seul la magistrale enquête proposée.

The_colossal_statue_of_Vercingetorix,_Alesia_(7701006540)Sur la foi de cette brève présentation, la recension du livre sur Mémoire d'Histoire, blog dédié aux guerres du Second Empire et à celle de 1870-1871 plus particulièrement, prend tout son sens. Dans cette Histoire de la mémoire consacrée à la guerre des Gaules de - 58 avant J-C à nos jours, la rencontre avec Napoléon III était inévitable. Elle est au coeur de la troisième partie (Rendez-nous Vercingétorix, p. 253-394). Sur fond de rappel des recherches initiées par l'Empereur des Français sur les traces du chef gaulois à Alise-Sainte-Reine, Gergovie, Bibracte, etc., Laurent Olivier montre comment et pourquoi Vercingétorix - et César par contrepoint - resurgissent au coeur du XIXe siècle et (re)deviennent des référents historiques intrumentalisés par les différents courants politiques qui se disputent le pouvoir. La bonne défaite (chapitre 10), puis Le premier des Français (chapitre 11) et L'enfant de la patrie (chapitre 12) sont des titres qui renvoient à la capitulation de Sedan (1870) et aux tentatives d'explications que l'historiographie du XIXe siècle s'est efforcée d'y apporter, discutant des thèses opposées et rivales entre le Vaincu pour notre bien (p. 326, chapitre 11), Un Vercingétorix anticlérical ? (p. 334, chapitre 11) ou le personnage emblématique du combat millénaire contre l'Allemagne (p. 364, chapitre 12), par exemple.

La quatrième partie poursuit le parcours jusqu'à nos jours. Laurent Olivier s'appuie dès lors sur les dernières découvertes de l'archéologie moderne pour donner à comprendre les débats que suscitent encore le cas très obscur de l'insurrection gauloise. Il y développe des pages très instructives sur Un passé qui ne passe pas (p. 388, chapitre 13), titre clin d'oeil au livre d'Henry Rousso qui permet d'amener une illustration de la multiséculaire instrumentalisation de l'Histoire dans un cadre assez récent pour parler à tout lecteur d'aujourd'hui : la récupération successive et à front inversé du personnage de Vercingétorix par le régime de Vichy puis par les gaullistes est un délicieux moment de réflexion sur les récupérations du passé par les courants politiques. L'exemple éclaire avantageusement d'autres passages où l'auteur interroge La fabrique de la vérité (chapitre 7, p. 188-218) et montre comment des historiographes peuvent Expliquer l'avant par l'après (p. 207-209). Dans ce cadre, Olivier aborde Le boubier d'Alésia (p. 474-478), pages où il tente de comprendre les intentions de Vercingétorix s'il a lui-même tenté d'attirer les légions romaines à Alésia. Sur cet épisode, l'exercice toujours dangereux de la relecture a posteriori du passé permet d'oser un apparentement Vercingétorix-Bazaine. A près de 2000 ans de distance, les deux hommes auraient de même tenté de fixer les forces de leur ennemi sur un point fortifié pour le prendre en tenaille "entre le marteau" de l'armée de secours et "l'enclume" des forces assiégées. Dans les deux cas, la tactique imaginée a échoué, faisant des deux chefs militaires des vaincus incompris par leurs contemporains et héritiers. Vercingétorix, un Bazaine gaulois? Laurent Olivier n'a pas été confronté à ce déraisonnable parrallèle et ne s'y risque pas lui-même, mais dans L'ère du soupçon (chapitre 14), entre L'Idiot utile (p. 396) et L'ennemi du peuple (p. 405) en passant par le terroriste (p. 398) ou le réactionnaire (p. 409), sous l'oeil de Jérome Carcopino ou de Pierre Grimal pris parmi d'autres spécialistes évoqués, l'image d'un Vercingétorix incapable, traître ou égoïste à l'instar d'un Bazaine est bien au rendez-vous de l'historiographie.

358633La conclusion est à la hauteur de la démonstration. Dans les dernières pages, Laurent Olivier propose une réflexion sur la recherche historique, ses limites et les "trous" (p. 553) qui déforment le champ du passé. Salutaires en eux-mêmes comme dans la manière de les poser, les avertissements qu'il énonce n'entendent pas décrédibiliser et décourager la recherche historique. Au contraire, ils rappellent que l'Histoire comme discipline n'est pas reconstitution de ce qui a été, mais construction collective pour tenter de comprendre ce qui a été sur la foi de traces vérifiées, partagées et inlassablement discutées. Chaque chercheur de bon aloi apporte ses indices, ses questions et ses réponses qui ne s'opposent pas mais complètent. Ce dont il faut se méfier et protéger n'est pas le travail d'Histoire mais l'instrumentalisation des données qu'elle inventorie à des fins sans rapport avec la recherche de la connaissance. Une mise en cause indirecte du devoir de mémoire ? Certainement pas. La légitimité de ce dernier n'est pas à mettre en doute. Seule est contestable la cause qu'il sert.

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13 juin 2021

BATAILLES D'IMAGES SUR LES CIMAISES DE FRANCE

En 1870, dans le cadre de la guerre franco-allemande, de nombreux artistes-peintres furent incorporés dans des unités combattantes. Édouard Detaille et Alphonse De Neuville sont les plus célèbres d’entre eux ; Henri Regnault et Frédéric Bazille, les plus illustres parmi ceux qui y perdirent la vie. D’autres noms peuvent encore être cités comme ceux de René Princeteau, Charles Armand-Dumaresq, Lucien Sergent, Alexandre Protais ou ceux de témoins privilégiés en tant que gardes nationaux tels Édouard Manet, Ernest Meissonier, James Tissot ou Edgar Degas, par exemple. La manière dont ils ont représenté leur expérience de la guerre offre une belle matière pour voir comment les Français ont ressenti les affres de l’Année terrible et comment ils en ont fait mémoire. Comparer le travail d’Édouard Detaille avec celui du Douanier Henri Rousseau ou celui d’Alphonse De Neuville à celui de Lionel Royer offrent de beaux cas d’école. La comparaison de tableaux prenant un même épisode de la guerre pour sujet – le départ de Gambetta en ballon,le 7 octobre 1870, par exemple – permet de cerner des différences d’interprétations de l’évènement. Une œuvre comme Devant le rêve de Paul Legrand invite aussi à s’interroger sur le sens que voulait lui donner son auteur et sur deux tableaux homonymes, Le rêve de Pierre Puvis de Chavannes (1883) et celui d’Édouard Detaille (1888) qui semblent se faire écho à cinq ans d’intervalle. Encore faut-il prendre le temps de les replacer dans leur contexte de création. Que révèlent ces représentations concurrentes inspirées par la guerre de 1870 ?

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Detaille vs les pacifistes

chateaudun regards des artistesIncorporé au 8e bataillon de mobiles, puis attaché à l’état-major du général Ducrot, Édouard Detaille fut un témoin direct de la guerre. Cette position d’observateur privilégié s’est traduite par la création d’œuvres fortes relatives au conflit, à commencer par Le coup de mitrailleuse (1870), [...]

Le Douanier Rousseau a, lui aussi, été témoin de la guerre. Il la passe à Paris où il subit les contraintes du siège, le bombardement et y perd son premier enfant âgé de huit mois, le 17 janvier 1871. Sa position reste cependant éloignée du champ de bataille et, de prime abord, il n’en fait aucune représentation connue. Bien que dispensé de service, Édouard Debat-Ponsan s’engage comme franc-tireur puis sert successivement à l’armée de l’est (Bourbaki) et à l’armée de la Loire. Mais, comme Rousseau, il ne peint pas non plus le conflit dont il a l’expérience.

En quelques années Édouard Detaille devient l’un des grands illustrateurs de la guerre de 1870 et s’impose comme narrateur en images du conflit [...]. Durant les années 1870 à 1890, la guerre n’inspire toujours pas le Douanier Rousseau ou Debat-Ponsan.[...]

en batterieDevenu membre actif de la Ligue des Patriotes (1882), Detaille met alors tout son talent au service de la Revanche. Mais il abandonne la représentation de la guerre de 1870 pour prendre les campagnes de la Révolution et celles du Premier empire comme sujets. [...] En batterie est un tableau typique de ce changement au profit de gloires passées mieux certifiées.

Alors que Detaille délaisse 1870, Rousseau s’attarde enfin sur le thème de la guerre comme pour mieux lui répondre sur le terrain des convictions. En 1893, il expose au Salon des Indépendants Le dernier duLe baron Daumesnil, inspiration de Rousseau ?51e[2]. D’après Henry Certigny, Rousseau se serait inspiré de l’attitude au combat de Rezonville du sous-lieutenant Hanoy[3]. Cette approche permettrait de ranger le tableau dans le cadre des reconstitutions, sauf le style adopté et son caractère « ridicule » relevé par les critiques de l’époque. [...] La présentation de La Guerre l’année suivante lève toute ambiguïté sur la question. Ce nouveau tableau ne fait pas représentation du conflit franco-prussien. Il s’agit d’une invention (allégorie), inspirée d’abord par la biographie de l’artiste qui s’y met en scène – le corps habillé au premier plan a les traits de Rousseau – ainsi que le premier mari de sa future épouse, son rival – le gisant barbu placé à droite. Mais elle puise ses références dans la mémoire de 1870 (charge de cavalerie sabre au clair, tapis de cadavres, représentation de corbeaux renvoient aux œuvres les plus représentatives du genre) pour dénoncer la guerre telle que la voit l’artiste : un champ d’horreurs. La torche brandie par l’amazone est même perçue par certains commentateurs comme une référence aux incendiaires de la Commune, ce moment de guerre civile.

[...] Entre figuration de la guerre belle et glorieuse et celle tissée d’horreurs, se livre une véritable bataille des images dont le souvenir de 1870 n’est jamais totalement absent de l’esprit des artistes qui y ont été confrontés.

De Neuville et Royer

De Neuville, Le Bourget, 30 octobre 1870 (1878)[...] De Neuville ne s’en cache pas : il veut d’abord « raconter nos défaites dans ce qu'elles ont eu d'honorable pour nous » et montrer que les Français n’ont « pas été vaincus sans gloire »[4]. Les « Français », dit-il, qu’il n’entend pas distinguer les uns des autres. Dans tous ses tableaux, l’officier menant ses hommes ne bénéficie pas d’une mise en évidence supérieure à ce que la réalité impose. Si une épaulette, un geste, une position permettent de le distinguer, il n’apparaît pas comme méritant plus de respect que le simple soldat. [...]

Royer, Bataille d'AuvoursCatholique fervent, grand admirateur des généraux de Sonis et de Charrette, Lionel Royer entend rendre d’abord hommage aux chefs qu’il figure de préférence au dessus de la mêlée. Cette mise en relief qui apparaît dans La bataille d’Auvours se retrouve sous d’autres formes dans tous les tableaux réalisés pour illustrer la bataille de Loigny. [...] C’est tout le contraire de ce que réalise De Neuville. La confrontation des œuvres témoigne ainsi de la différence entre la vision républicaine de l’un et celle plus verticale d’un catholique proche des milieux monarchistes de l’autre.

Noro contre Guiaud et Didier

L’opposition de style commandée par les convictions idéologiques se retrouve dans la confrontation du Départ de Gambetta en ballon traité en 1871 par Jacques Guiaud et Jules Didier d’une part, Jean-Baptiste Noro d’autre part.

800px-Jacques_Guiaud_et_Jules_Didier_-_Départ_de_Gambetta_en_ballon_place_Saint-PierreLe départ de Gambetta vu par Guiaud et Didier est traité de manière plutôt académique et conforme aux témoignages de l’époque. Au pied de la butte Montmartre visible en arrière-plan, au centre de la place Saint-Pierre, les partants (Gambetta, Spuller et Trichet) saluent ceux qui restent dans la capitale assiégée, sous le regard plus ou moins exalté mais discipliné de la foule et sous la protection de marins faisant office de forces de l’ordre. Le tableau est très ordonné, chaque figurant représenté à la place qui lui revient. [...]

Noro, départ de Gambetta en ballon, bis1870Le tableau de Noro met précisément en cause le caractère très convenu du départ de Gambetta vu par Guiaud et Didier. L’artiste, cette fois, place les voyageurs derrière trois femmes en tablier et bonnet, et un homme en bras de chemise, gilet et tête nue. [...] dans l’ombre d’un cuirassier, trois femmes d’allures modestes et une fillette sont encore présentes ; sur la droite, en arrière-plan, un homme en chemise, peut-être un aérostier, salue du bras. Manifestement, Noro ne voit pas le même public que ses confrères !

[...] L’opposition des convictions ressort ainsi de la confrontation. Si les uns livrent une œuvre républicaine très policée, les sympathies communardes de l’autre s’affichent. Les deux tableaux témoignent d’une interprétation différente de l’événement, voire de la guerre dans son ensemble. Aujourd’hui oubliée, une véritable bataille des images se cache derrière ces œuvres, bataille qui renvoie à des rêves contraires. [...]

Devant le rêve de Paul Legrand  

En 1888, Édouard Detaille présente Le rêve, un tableau qui devient vite emblématique du revanchisme qui prévaut dans le contexte de la crise boulangiste. [...] Ce rêve d’Édouard Detaille renvoie à celui mis en scène cinq ans plus tôt (1883) par Pierre Puvis de Chavannes. Les deux œuvres sont d’un style très différent, conformes à la manière propre à chacun des deux artistes, mais elles se ressemblent par bien des points : [...] Les deux tableaux traduisent deux visions opposées de l’avenir. [...] Puvis, le symboliste, valorise la paix instrument de la bonne fortune quand le patriote Detaille glorifie la fortune des armes.

Legrand, devant le rêve (1897)Cette lecture comparée des rêves de Puvis et de Detaille relève de l’interprétation. Sur ce plan, les œuvres n’ont d’ailleurs pas manqué d’inspirer les contemporains. [...] En 1897, Paul Legrand illustre cette notoriété en mettant en scène la réaction de jeunes garçons admirant une reproduction de celle-ci. Paul Legrand montre comment les enfants semblent s’identifier aux soldats endormis rêvant de victoires et de gloire. La future génération s’exalte du devoir patriotique qui lui échoit. [...Mais] les enfants rêvent de victoire, pas de la solitude triste d’un invalide qui incarne la réalité qui se cache derrière le rêve. [...] Paul Legrand n’a pas donné de clé de lecture de son tableau. [...] En 1905, il peint Après la guerre. Cette fois, pas de doute à l’image : ce qui est promis aux survivants d’un conflit, c’est l’horreur de la destruction (la ferme à l’arrière plan), de la misère qui s’abat sur les paysans trop ruinés pour disposer d’un train de labour. [...] Paul Legrand avait dix ans en 1870, l’âge des garçons qu’il met en scène dans chacun de ses tableaux, l’âge de rêver, mais aussi de souffrir des effets destructeurs des grandes confrontations militaires. Que voulait-il dire aux enfants qu’il voyait grandir vingt ans après la débâcle ? 

Toutes ces comparaisons montrent que les représentations inspirées par la guerre de 1870 entre 1871 et 1914 ne traduisent pas un discours homogène, qu’elles ne font pas identique mémoire de la guerre franco-prussienne. Elles témoignent, au contraire, d'importantes variations de lecture du conflit, de profondes divergences d'opinions et des débats qui divisaient les Français. Ils démentent l’idée qui s’est imposée par la suite d’une France obsédée par un revanchisme dominant[5]. Pour avoir existé, cette « obsession » n’était pas aussi partagée que la mémoire d’aujourd’hui l’imagine.


[1] Richard, Jules, Salon de la peinture militaire de 1887, Paris, Piaget éditeur, 1887 ; p. 26-27.

[2] Cette œuvre est aujourd’hui disparue. Son contenu est connu par les descriptions qui en ont été données dans la presse.

[3] Certigny, Henry, Le douanier Rousseau en son temps. Biographie et catalogue raisonné, Tokyo Bunkazai Kenkyujyo Co, Ltd, 1984 ; tome 1, p. 148-149.

[4] Lettre d’Alphonse De Neuville au critique d’art Gustave Goestschy, 1881.

[5] Claude Digeon défend l’idée d’une « obsession » bien partagée en ce sens dans La Crise allemande de la pensée française, 1959.

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12 juin 2021

LA GUERRE AU SALON DE 1905

Detaille, la chevauchée de la gloireAu salon des Artistes de 1905, Edouard Detaille expose La Chevauchée de la Gloire, oeuvre monumentale qu'il a conçu pour la décoration du Panthéon. "L’œuvre composée avec une rare intelligence est pleine de mouvement et ce mouvement, qui en fait l’âme, en fait aussi l’unité, une unité superbe" écrit P. H. dans Le Radical du 30 avril. La plupart des salonniers reconnaissent le talent de "décorateur" (sic) de Detaille : "une magnifique page, assure le chroniqueur du Petit Journal, […] C’est la ruée splendide, formidable, des héros de l’armée française vers la Gloire… […] L’œuvre est animée par un souffle héroïque […] Le voisinage d’une telle œuvre est redoutable." (29 avril). "Ce tableau sort de la banalité ordinaire", assure Pierre Lermitte dans les colonnes de La Croix (29 avril).

Les critiques n'en sont pas moins vives. Detaille ne fait guère l'unanimité. Il passe pour un bon illustrateur (Edouard Sarradin dans Le Journal des débats ou Gustave Babin dans L'écho de Paris). Se donnant des manières de Manet devant un tableau de Meissonier, Louis Vauxcelles ironise : "Évidemment, M. Detaille connaît tous les uniformes […] Quel précieux capitaine d’habillement il eût fait ! Il n’oublie pas un bouton de guêtre. Cette galopade est morne, sans envolée, sans lyrisme." (Gil Blas, 29 avril). Pour Le Journal, Gustave Geffroy en remet une couche - si on me passe l'expression : "L’art de M. Detaille, issu de l’art de Meissonier, fait songer invinciblement aux mannequins d’hommes et de chevaux qui sont rangés dans les musées de costumes militaires." Dans Le Siècle, malgré une recherche d'équilibre polie, Henri Eon ne se montre pas plus tendre : "Si confus que soit l’ensemble de ce « Vers la Gloire », si « rantanplan » qu’en soit la donnée, il est décent et juste de constater la qualité, le pittoresque de quelques morceaux de détail."

L'accueil de La chevauchée n'est pas franchement à l'avantage de son créateur. La confrontation avec d'autres tableaux exposés accentue les critiques et semble renvoyer à un débat sur la guerre au moment où les tensions franco-allemandes (crise de Tanger) inquiètent les esprits. Dans les colonnes du Figaro, Arsène Alexandre fait ainsi la comparaison avec Le désastre de Jean-Paul Laurens  et Laurens, huile, le désastre, 1905L'humanité en deuil d'Edouard Debat-Ponsan. Après avoir salué "l'exceptionnelle habileté" de Detaille, il s'arrête devant le tableau du premier (Laurens) dont il loue "l'éloquence du peintre" jugée aussi admirable que celle de Victor Hugo dans Les Misérables. "L’un a évoqué le mirage de la gloire, l’autre a montré son revers", conclut Alexandre. Detaille n'étant pas homme à croire illusoire la gloire militaire, le propos trahit la préférence du critique d'art.

L'humanité en deuil de ses enfants 1Alexandre enchaîne son compte-rendu en présentant L'humanité en deuil d'Edouard Debat-Ponsan comme "une sorte de commentaire allégorique des deux peintures" précédentes : "C’est ainsi, conclut-il, que ce tableau peut très bien demeurer un souvenir très caractéristique de notre époque et des affreux problèmes qui la signalent. Car il y a et il peut y avoir encore bien des secousses plus violentes qu’elles ne furent jamais, des luttes acharnées, soit entre des peuples ennemis, soit entre des ennemis au sein d’un même peuple". Songe-t-il, quand il parle de "peuples ennemis" aux Russes et aux Japonais alors en guerre à l'autre bout du monde comme le font quelques confrères frappés par la carnation différente des deux enfants ? Le "il y a" y prédispose. Mais à qui pense-t-il quand il se projette dans le futur en écrivant "il peut y avoir" ? Aux Allemands et aux Français ? Et à quels ennemis "au sein d'un même peuple", sinon quelques dreyfusards et anti-dreyfusards ?

Rouffet, le chemin de la gloire 1892Les trois tableaux se font écho. Ils disent les sensibilités opposées au regard de la guerre qui bruisse de tous côtés. De façons différentes, chacun louant une oeuvre plutôt qu'une autre en fonction de ses convictions pacifistes ou revanchistes, nationalistes ou universalistes, les chroniqueurs les confrontent. Manifestement, la question de la guerre est une grande affaire du Salon. Avec Le soir de Waterloo, 18 juin 1815, Eugène Chaperon qui se caractérise plutôt comme peintre de la gloire, donne comme Laurens une vision sinistre de la défaite. Avec Les chemins de la gloire, Jules Rouffet, un autre habitué de la peinture militaire et metteur en scène de charges héroïques, prend le public à contre-pied. Le cadavre du héros abandonné sur le champ de bataille est peu fait pour exalter les esprits militaires !

après la guerreUn autre tableau, peu remarqué par les salonniers celui-là, participe de cette réflexion collective sur la guerre fantasmée ou dénoncée : Après la guerre de Paul Legrand. Au regard de l'allégorie de Debat-Ponsan, si elle est plus réaliste, la vision de ces fermiers accablés par les ruines de la guerre n'est  sans doute pas assez originale ou inédite pour justifier l'attention des critiques. Mais, rapportée à Devant le rêve que Legrand avait présenté au Salon de 1897, elle donne tout son sens à la lecture que celui-ci pouvait faire de la revanche appelée de ses voeux par Detaille : une illusion, celle qu'entretiennent des enfants ignorant le prix à payer à la Gloire incarnée par l'invalide qui tente de s'échapper de la toile, cette illusoire fortune qu'Arsène Alexandre voyait dans La Chevauchée de la Gloire

Au Salon des Artistes de 1905, la guerre s'expose comme un sujet de préoccupation révélateur des tensions que connaît le pays, celles qui opposent les revanchistes aux pacifistes.

 

Posté par J_F Lecaillon à 11:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]