Mémoire d'Histoire

LES VASTES PALAIS DE LA MEMOIRE

augustin"j'arrive aux grands espaces et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d'objets. Là est emmagasiné tout ce que construit aussi notre esprit, soit en agrandissant, soit en diminuant, soit en modifiant de quelque façon les objets atteints par les sens, et toute autre image déposée là et mise en réserve, qui n'est pas encore engloutie et ensevelie dans l'oubli. Quand je suis dans ce palais, j'appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire. Certains s'avancent à l'instant ; certains se font chercher assez longtemps et comme arracher à des sortes d'entrepôts plus secrets ; certains arrivent par bandes qui se ruent, et, alors que c'est un autre que l'on demande et que l'on cherche, ils bondissent en plein milieu avec l'air de dire « Peut-être que c'est nous ? » Et la main de mon coeur les chasse du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que se dégage de l'obscurité celui que je désire et qu'il s'avance sous mes yeux au sortir de sa cachette.

Elle est grande cette puissance de la mémoire, excessivement grande, mon Dieu ! C'est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? Et cette puissance est celle de mon esprit ; elle tient à ma nature, et je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis. [...] La stupeur s'empare de moi."

Augustin, Les confessions, Livre X.

Souvenirs : produits de nos perceptions, tout ce qui relève des sens et qui s'imprime dans la mémoire sous formes d'images, d'odeurs ou de sons.

Mémoire : réserve de souvenirs échappés de l'oubli, et qui s'en dégagent selon ce que Je désire, au gré de ses besoins.

Je : gérant de cette puissance de l'esprit, limitée par les caprices de l'oubli et par les profondeurs inaccessibles de la mémoire, profondeurs qui empêchent Je de saisir tout ce qu'il est.

Et l'histoire ? : Quête se donnant pour ambition de restaurer les plages de l'oubli, de s'y astreindre sur la foi des souvenirs puisés dans le vaste palais des archives, des sols archéologiques et de la mémoire des autres, inaccessible étoile qui tendrait à faire de l'historien un conquérant de l'impossible. Mais telle serait son charme, justement, et la limite de son travail qui mérite la qualification de "scientifique" du moment qu'il respecte les règles de la discipline.

Mémoire d'histoire, Histoire de la mémoire ? Quadrature du cercle...

...de la vie ?

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19 octobre 2018

LE PARLEMENTAIRE DE BELFORT (de Hector à De Neuville)

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En 1907, une petite biographie de Louis-Victor Hector, officier du génie qui eut mission d'assurer les travaux de défense du fort de la Miotte à Belfort, est publiée. L'ouvrage avait vocation à rendre justice à l'officier jugé injustement oublié. Il rapporte sa carrière et, plus particulièrement, son action dans le cadre de la défense de Belfort. Aux pages 17-19, l'auteur rapporte que la scène peinte par Alphonse de Neuville dans le tableau intitulé L'Entrée des parlementaires allemands à Belfort (1884) fait référence à un épisode survenu le 4 novembre 1870 et non - comme il est parfois imaginé - à la reddition de la garnison le 17 février 1871.

Extraits du témoignage :

page 17 : "à dix heures du matin, le major Von Grolmann, parlementaire allemand, escorté d’un clairon porteur d’un fanion blanc, se présentait sur le glacis de la Miotte (…) Il fut reçu par les officiers de la Miotte, MM. Sailly, Martel et Hector. Le parlementaire témoigna le désir d’être conduit auprès du gouverneur pour lui communiquer les intentions de son chef".

Hector fait alors prévenir le colonel Denfert-Rochereau, commandant de la place, qui notifie en retour son refus de recevoir le messager ennemi. Ce dernier confie alors à Hector (qui fait la navette) le message du général von Treskow invitant à la reddition de la place. Denfert Rochereau refuse. Le siège va donc se poursuivre. Mais l'épisode du 4 novemble ne s'arrête pas là.

page 18 : "Pendant que M. Hector remplissait cette importante mission, le froid étant très vif, le parlementaire demanda s’il ne pourrait prendre un peu de nourriture. On lui banda les yeux et il fut conduit par les capitaines Clerc, du 45e, et Martel, des mobiles du Rhône, au poste du Vallon. De la Miotte, on fit descendre le nécessaire pour un déjeuner aussi réconfortant que le permettaient les ressources de la garnison ; y prirent part le capitaine Sailly et les deux officiers ci-dessus, ainsi que le capitaine Perrin, du  84e, le lieutenant d’artillerie Vimont et Hector, du génie".

Ce qui est décrit ici est conforme à ce que représente de Neuville : un officier allemand les yeux bandés, accompagné d'un de ses hommes portant fanion blanc, entre dans Belfort sous escorte, encadré par deux officiers français. De Neuville, bien sûr, garde toute sa liberté d'artiste (sur son tableau, le parlementaire est accompagné d'un autre soldat, palcé à gauche), mais ce qu'il peint ne peut pas être considéré comme une scène en relation avec la reddition de la place. En date du 17 février 1871, il n'y a aucune raison pour qu'un parlementaire allemand entre dans la ville les yeux bandés, sous la protection d'un drapeau blanc. La guerre était officiellement terminée. Tout concourt ainsi à dire que de Neuville, bien informé, traduit sur la toile l'épisode rapporté par Victor-Louis Hector, témoin au moins indirect de la scène. Il n'est d'ailleurs pas surprenant qu'il choisisse cet instant de l'histoire, lequel témoigne de la détermination des défenseurs encore à 4 mois d'une reddition qui leur fut imposée par ordre et non par la force.

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A gauche, épisode du 4 novembre. Selon Louis-Victor Hector, Von Grolmann demande à MM. Sailly, Martel et Hector à rencontrer le commandant de la place. Il n'a pas les yeux bandés, pas encore. A droite, la sortie de la garnison française lors de la reddition de la place.

L'épilogue de la journée du 4 novembre est l'occasion pour son rapporteur d'exprimer la façon dont les officiers de carrière concevaient leur métier de soldat :

page 19 : "L’entretien fut très cordial ; puis le major, les yeux bandés, fut reconduit par MM. Martel et Hector, assez loin de la route de Mulhouse et après  une poignée de mains, chacun regagna son poste. Le 5 novembre, le bombardement commençait."

Source :

Hector (Louis-Victor), Un soldat. Simple récit d’un engagé volontaire de Romans. Imprimerie nouvelle, Belfort, 1907. BNF, cote 8-Ln27-53338.

Neuville-hector

 

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25 septembre 2018

LE PERE-LACHAISE EN MODE 1870

monument au sergent HoffLe cimetière du Père-Lachaise est bien connu comme haut lieu des derniers combats de la Commune de Paris. Il est aussi un espace de mémoire du conflit franco-prussien dont la fin précipita l'insurrection du 18 mars 1871. Aux visiteurs, il offre pas moins de 85 occasions de se souvenir de cette guerre et d'en évoquer les différents chapitres. Mais inutile de chercher sur le plan proposé par la Conservation du cimetière. Exception faite de Nadar, qui peut être associé à la guerre de 1870 en tant que fabricant de ballons, aucune des 85 sépultures et des 23 monuments recensés sur ce plan ne renvoient à la guerre de 1870.

plan des stations 1870 (copyright)Au hasard des allées, mis en évidence ou perdus dans les recoins des différentes divisions, le promeneur peut ainsi y découvrir trois monuments aux morts de 1870-1871, quatorze sépultures de combattants tués à l’ennemi ou morts de leurs blessures, quarante sépultures d’officiers ayant participé aux combats du moment ou s'y étant illustrés, vingt-deux sépultures de personnalités civiles ayant joué un rôle dans la guerre et au moins sept sculptures (en pied, en buste, bas reliefs...) et autres décorations. Nous ne passerons pas en revue ici chacun de ces points d'ancrage dans la mémoire de 1870. Ce serait long, fastidieux et, parfois, de faible intérêt. Contentons-nous de quelques stations incontournables pour ceux qui s'intéresseraient à la question. Elles sont principalement concentrées dans la moitié Ouest du cimetière, celle située du côté de l'entrée principale donnant sur le boulevard de Ménilmontant.

morts de 1870 lachaiseLe monument aux morts du siège de Paris (division 64). C'est le point de départ un peu obligé. Il fut élevé  à la mémoire des soldats morts au combat pendant le siège de Paris. Le monument est constitué d'une pyramide au pied de laquelle figurent quatre statues en bronze représentant un Garde mobile (oeuvre de Camille Lefèvre), un artilleur (oeuvre de J.-B.-C.-E. Power), un fusilier marin et un soldat de ligne (oeuvres de Louis Schroeder).

Le monument des Gardes nationaux de la Seine tués au combat de Buzenval le 19 janvier 1871 (division 72, juste à côté du précédent). Ce combat fut la dernière tentative des assiégés pour percer les lignes allemandes. Les partisans de la poursuite de la guerre à outrance contre la Prusse accusèrent le général Trochu (responsable de la défense de Paris), d'avoir sciemment envoyé les Gardes nationaux à la mort pour mieux démontrer la nécessité de la capitulation signée dix jours plus tard.

tombe du général WimpffenLa tombe du général Wimpffen (division 47). Cet officier dont le buste surmonte la sépulture est le dernier commandant de l'armée de Chalons enfermée dans Sedan avant que l'Empereur Napoléon III rende son épée. C'est la raison pour laquelle le nom de "Sedan" apparaît dans un bandeau sur l'avant de la tombe.

La tombe du commandant Elie Jean de Vassoigne (division 4). Commandant en chef de la 3e division d’infanterie de marine, il s’illustre à Beaumont puis à Bazeilles (près de Sedan), reprenant trois fois le village à l’ennemi et ne faisant sonner la retraite qu’après avoir fait brûler les dernières cartouches de ses hommes. L'épisode est immortalisé par le célèbre tableau d'Alphonse de Neuville Les dernières cartouches (1873).

La tombe du général Uhrich. (division 50). Commandant de la 6eme division militaire de Strasbourg, il incarne la courageuse défense de la capitale alsacienne. Après des semaines de bombardements intenses, il dut capituler le 20 septembre 1870. La tombe est surmontée du buste du général.

monument à la défense de BelfortLe monument aux défenseurs de Belfort (division 54). Il rend hommage à la seule place forte que les Allemands ne réussirent pas à prendre, ni par les armes, ni par voie de capitulation. Le colonel Denfer-Rochereau (dont le buste surmonte le monument) qui commandait la place dû céder celle-ci le 18 février 1871, sur ordre de Paris, après 104 jours de siège. Cette résistance permit à la ville de rester française. 

La tombe du sergent Hoff (division 4). Il est le héros du siège, une sorte de sniper de l'époque, redouté des Prussiens. Il fit de nombreuses victimes dans leurs rangs. Une statue honore sa mémoire devenue légendaire.

La tombe du chef de bataillon Ernest Baroche (division 4). Chef du 12e bataillon de la garde mobile de la Seine, il fut tué lors de la bataille du Bourget (28-30 octobre) immortalisée elle aussi par un tableau d'Alphonse de Neuville. Cette bataille eut lieu au moment où Bazaine capitulait à Metz. La double annonce de l'échec du Bourget, puis de la reddition de l'armée du Rhin (170 000 hommes faits prisonniers) provoqua une crise à Paris et une tentative de coup d'Etat le 31 octobre.

DSC_0494                            tombe du commandant baroche

La tombe d'Anatole de la Forge (division 66). Elle est facilement repérable par la statue (oeuvre de Barrias) en pied qui la domine. Celle-ci rend hommage à un journaliste promu préfet de la Défense nationale après le 4 septembre 1870 (proclamation de la République) et qui s'illustra en repoussant une colonne prussienne venue pour s'emparer de la ville de Saint-Quentin (8 octobre 1870).

La tombe de Gustave Flourens (division 66). Connu comme homme politique rallié à la Commune et tué par les Versaillais le 3 avril 1871, il fut d'abord chef du bataillon de la garde nationale de Belleville et l'un des organisateurs de la tentative de coup d'Etat du 31 octobre 1870 contre le gouvernement de la Défense nationale.

La chapelle de la famille Detaille (division 66). Chapelle de la famille Detaille"Ici reposent" le peintre et le prisonnier mort en captivité. Soldat au 8e régiment des mobiles de la Seine, Jean Baptiste Edouard Detaille est un des grands maîtres de la peinture militaire et principal illustrateur de la guerre de 1870. Son frère, Jean Baptiste Julien, de trois ans son cadet, s'engagea au 2e bataillon de chasseurs, participa aux combats sous Metz. Fait prisonnier, il fut déporté à Dresde où il meurt le 7 décembre 1870. Une plaque commémore cette triste fin. [voir Jean Baptiste Julien Detaille]

La tombe de Jean-Joseph Chevalier (division 44). Simple lieutenant d'artillerie, blessé lors de la bataille de Champigny (30 novembre - 2 décembre), il meurt le 3 décembre à l'ambulance du Corps légJean Joseph Chevalierislatif. Immortalisée par le Panorama réalisé par Edouard Detaille et Alphonse de Neuville, la bataille de Champigny fut la principale tentative de sortie des forces françaises (sous le commandement du général Ducrot). La tombe est ornée d'une stèle avec un médaillon à l'effigie du défunt. 

La tombe de Gaston et Albert Tissandier (division 27). Ils font partie des aérostiers qui se sont illustrés lors du siège de Paris. Gaston quitte la capitale le 30 septembre 1870 à bord de La Céleste ; Albert décolle le 14 octobre à bord du Jean Bart n° 1, avec Arthur Ranc et Victor Ferrand.

famille Tissandier    Juliette dodu

La tombe de Juliette Dodu (division 28). Elle est l'héroïne féminine de la guerre. Receveuse des postes à Pithiviers, elle aurait réussi à intercepter les dépêches allemandes et à les transmettre à l'état-major de l'armée de la Loire. Si l'histoire est sujette à caution, Juliette Dodu n'en est pas moins l'incarnation de la résistance civile à l'ennemi. [voir Juliette Dodu : histoire, mythe et mémoire]

La tombe d'Albert Jules Lemaire (division 23). La présence de cette sépulture dans la liste tient au fait que nous avons là l'exemple du simple soldat. L'histoire retient les noms des seuls acteurs de gestes remarquables. Elle oublie les autres qui n'en ont pas moins sacrifié leur vie. Albert Lemaire fut tué le 22 novembre 1870 près d’Orléans. Sur sa tombe difficile à localiser, la famille fit porter cette seule inscription : « Sainte victime de la guerre de Prusse » (épitaphe devenue illisible). On peut lui préferer la tombe d'Ernest-Léon Saint-Denis (division 10), « tué au combat du Bourget, le 21 octobre 1870 » (chapelle chemin du Père éternel). Mais cette sépulture, aussi, est difficile à trouver.

Les "mordus" trouveront bien d'autres curiosités faisant mémoire de la guerre franco-prussienne. Au Père Lachaise reposent aussi le préfet de police de Paris en octobre-novembre 1870 et l'égérie de la Revanche son épouse, la femme de Mac-Mahon, l'architecte chargé de l'aménagement des fortifications de Paris, un sculpteur qui fondit tout son stock de bronze pour fabriquer des canons... et bien d'autres encore.

Pour tous renseignements complémentaires et précisions ne pas hésiter à laisser un commentaire ci-dessous. Dans la mesure de mes moyens, je m'efforcerai d'y répondre.

Source :

Le hasard de mes promenades et, surtout :

Bauer (Paul), Deux siècles d'histoire au Père Lachaise. Versailles, Mémoire et Documents, 2006.

Attention : Je suis l'auteur de quelques-unes des photos, pas de toutes. Ces dernières sont donc susceptibles d'être soumises à des droits d'auteur. Veillez à le vérifier.

Le plan en début de message est de ma création. C'est une réalisation incomplète, inachevée et (on voudra bien m'en excuser, n'ayant pas eu encore le temps de m'y employer) les emplacements précis ne sont pas tous arrêtés. Ce plan est offert à qui veut pour un usage personnel. Merci.

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JEAN BAPTISTE JULIEN DETAILLE, DECEDE A DRESDE EN 1870 : un deuil si discret !

Caveau famille Detaille, Père Lachaise (div. 66)« Les événements de 1870-1871 firent sur l’esprit de Detaille une impression profonde », écrit en 1878 Gustave Goetschy en parlant du jeune peintre Jean-Baptiste Edouard Detaille encore au début de sa longue carrière. Tous les biographes de ce grand maître de la peinture militaire conviennent de cette influence de la guerre franco-prussienne sur l'artiste et il suffit de se pencher sur l'œuvre de celui-ci pour s'en convaincre : l'expérience du champ de bataille, qu'il connut au combat de Châtillon et à celui de Villejuif comme volontaire au 8eme régiment de mobiles, le marqua fortement [pour plus d'information, voir sur wikipédia]. Un coup de mitrailleuse (1870 pour la première version, présenté au Salon de 1872) en est le premier - sinon le meilleur - témoignage.

Un coup de mitrailleuseMais cette guerre fut aussi l’occasion d'un triste évènement pour la famille Detaille. Le 7 décembre 1870, Jean-Baptiste Julien, frère cadet d'Edouard, décède à l'ambulance du camp de Dresde (en Saxe) où il était interné. Cette perte causa certainement une autre "impression profonde" sur l'esprit de son aîné, peut-être même plus "profonde" encore que la vue de camarades blessés ou celles de Saxons tombés sans la moindre chance de salut sous le feu d'une mitrailleuse. Pourtant, la disparition de ce frère est peu évoquée dans les ouvrages qui lui sont consacrés.

 faire-part décès de Georges DetailleEn 1876, Jules Clarétie rappelle bien qu’Édouard était l'ainé d'une nombreuse fratrie (ils étaient huit frères et sœurs). Parmi ces frères, il en désigne deux « qui ont été militaires et sont morts tous deux, l’un pendant la guerre de 1870-71, le dernier, loin du pays, dans une prison d’Allemagne ». Il n’en dit pas plus, commettant une erreur sur le premier. Demi-frère d'Edouard Detaille, Jean-Baptiste Georges Detaille est bien mort en 1870, mais son décès eut lieu le 24 avril, soit trois mois avant le début du conflit. Quant à Julien, il ne précise rien sur cette « prison » où il s’éteint. L’effet de ce décès sur l'esprit du peintre Edouard Detaille est encore moins évalué. Le soin est laissé au lecteur d’imaginer ce qu’il put être.

Jules Clarétie n’écrivait qu’une notice dans le cadre d’un ouvrage sur les artistes qui lui étaient contemporains. Ne lui faisons pas grief de précisions qu'il n'avait peut-être pas le loisir de donner. En 1898, en revanche, Marius Vachon publie une biographie de 177 pages du peintre toujours vivant. Or, concernant les frères de celui-ci, il se contente d’expliquer qu’Edouard Detaille aurait pu se dispenser de tout engagement dans l'armée en 1870 : « il était doublement exempt du service militaire, comme fils de veuve, ayant déjà un frère sous les drapeaux » (information reprise telle quelle par Pierre Chanlaine en 1962, p. 29). Son père, Jules, venait en effet de décéder le 10 juillet 1869. Dès lors, en tant que fils aîné, il bénéficiait de la dispense puisqu’il devenait chargé de famille, responsable à ce titre de l’avenir de ses frères et sœurs. De son côté, son frère Julien s’était engagé au 2e bataillon de chasseurs à pied. Vachon ne dit rien en revanche sur le sort malheureux de ce frère. L’impact possible de son décès sur son aîné n’est même plus suggéré. Il ne l’est pas davantage dans la biographie (83 pages) que Frédéric Masson (grand ami d'Edouard Detaille) publie en 1894 et qu'il reprend en 1912 à l'occasion du décès de l'artiste, ni par Pierre Chanlaine en 1962, ni par Jean Humbert en 1979. Il faut attendre 2007 pour voir François Robichon rappeller explicitement le nom de Julien et préciser les circonstances de son décès : « mort à Dresde dans un camp de prisonnier » (p. 21). Il se montre, en l’occurrence, plus précis que Clarétie, mais ne tente pas plus que ces prédécesseurs d'évaluer l'impact de cet évènement sur l'esprit de son aîné.

famille Detaille (4)Sans doute la vie d’Édouard Detaille fut-elle assez riche pour ne pas donner à la disparition de ses frères, et à celle de Julien, en particulier, plus d’importance qu’elle n’en eut. Édouard Detaille n'en parlait guère - du moins publiquement - et on peut se poser la question : pourquoi une telle discrétion sur cette perte si ce n'est parce qu'elle fut vite acceptée comme une inévitable fatalité ? Il est toutefois bien difficile d’imaginer l'indifférence d'un homme comme Edouard Detaille pour un cadet dont il s’occupait avec attention. Il lui avait notamment trouvé une pension à Londres en 1869, montrant à l'occasion qu'il prenait très au sérieux son rôle tout nouveau de chargé de famille veillant à l'avenir de ses puinés. Dès lors, comment expliquer cette forme d'impasse sur le drame familial ? Simple pudeur d'un homme sensible, complexe de culpabilité du survivant sorti indemne du conflit, remord de n'avoir pas su protéger celui qui était tombé sous sa responsabilité ? Toutes ces hypothèses sont plausibles, mais elles restent à démontrer. Quant à l’effet de cette perte sur l’artiste et, éventuellement, sur son oeuvre, il est - jusqu'à preuve du contraire - impossible à déterminer.

Detaille, En retraite (1873)

En retraite (1873)

Deux oeuvres - au moins - permettent toutefois de s'interroger : En retraite (1873) et Combat dans un hangar crénelé (1875) que Pierre Chanlaine prend le temps de présenter (p. 32 et 33). Selon François Robichon (p. 30-31), la première renvoie à un épisode de l'armée de la Loire, ce que conforte la seule présence de la neige à l'image. Dans les deux cas, cependant, Edouard Detaille figure des chasseurs à pied. A-t-il choisi cette unité en pensant à son frère qui servait lui-même au 2e bataillon de chasseurs et qui s'illustra dans des positions de défense pendant la retraite de l'armée du Rhin ? A défaut de pouvoir prouver quoi que ce soit, rien n'interdit de le penser, mais ce ne sont là que conjectures !

chasseur à piedFinalement, que retenir de sûr à propos de ce Jean Baptiste Julien Detaille dont seule la plaque placée dans le caveau familial du Père-Lachaise (66e division) rappelle le souvenir ? Joël Larroque, descendant de la famille, a retrouvé des informations dans les archives de la mairie du IXe arrondissement qui permettent d’en savoir un peu plus sur lui : né le 4 juin 1851, Julien avait 19 ans lors de la déclaration de guerre. Il s’engagea au 2e bataillon de chasseurs à pied (commandement François Oscar de Négrier) et vécut la campagne de l’été 1870 dans les rangs de l’armée du Rhin. Il connut les affres de la retraite sur Metz et participa très certainement à la bataille de Saint-Privat (18 août) dans laquelle son unité fut engagée et où cette dernière essuya de lourdes pertes (13 officiers et 230 hommes) en défendant le village d'Amanvillers. Fait prisonnier, probablement lors de la capitulation de Metz (28 octobre 1870), il fut alors envoyé en captivité en Allemagne, dans ce camp de Dresde où il décède le 7 décembre 1870. Il avait le grade de caporal.

Son corps fut rapatrié un an plus tard et inhumé dans le caveau familial du Père-Lachaise.

 Detaille, Champigny, 1870

Sources :

Chanlaine (Pierre), Edouard Detaillle. Paris, A. Bonne,1962.

Clarétie (Jules), L'art et les artistes français contemporains, Paris, Charpentier,1876.

Duplessis (Georges), « Edouard Detaille », Gazette des Beaux-arts, Paris, Imprimerie J. Claye,1874

Goetschy (Gustave), Les jeunes peintres militaires. Deneuville, Detaille, Dupray. Paris, Baschet, 1878.

Humbert (Jean-Marcel), Édouard Detaille, l’héroïsme d’un siècle. Paris, Copernic, 1979

Masson (Frédéric), "Edouard Detaille", in Jules Richard, En campagne. tableaux et dessins de Alphonse de Neuville et Édouard Detaille. Paris, Boussod, Valladon et Cie, 1894.

Masson (Frédéric), Édouard Detaille, Paris, J. Leroy et Cie,1912

Robichon (François), Édouard Detaille. Un siècle de gloire militaire, Paris, B. Giovanangeli, 2007

Vachon (Marius), Detaille. Paris, A. Lahure, 1898.

Wikipédia : Edouard Detaille.

Larroque (Joël), Généalogie de la famille Detaille sur Geneanet. Fiche "Jean Baptiste Edouard Detaille"

 Je remercie Joël Larroque pour toutes les informations gracieusement données par ses soins.

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27 août 2018

MEMOIRE DE 1870 DANS LES RUES DE PARIS

rue de la petite pierreLa rue de la Petite-Pierre (11e arrondissement) est un hommage de la capitale à un épisode de la guerre de 1870. Encore faut-il le savoir ! Située à 10 km au Nord de Saverne, la commune de la Petite-Pierre est riche en patrimoine. On y trouve un château sur la route qui conduit en Allemagne. Ce que ne dit pas la fiche Wikipédia, c'est que s'y tenait une garnison en 1870 qui opposa aux Prussiens une farouche résistance. C'est en mémoire de celle-ci que cette petite rue de Paris (qui donne dans la rue de Charonne) porte son nom.

carte de paris 1870La rue de la Petite-Pierre n'est pas le seul hommage de Paris aux événements de 1870. Le Parisien l'ignore bien souvent, mais la capitale propose à la mémoire des Français plus d'une trentaine de noms de rues (avenues ou boulevards), et au moins huit monuments ou oeuvres encore en place relatifs au conflit franco-prussien (c'est plus que la Commune de Paris). La distribution de ces souvenirs privilégie les arrondissement de l'Est (voir carte ci-contre). Sans doute pour une raison simple : il y avait plus de nouvelles voies à baptiser dans cette partie de la ville que dans les autres à la fin du XIXe siècle.

Au générique des honneurs rendus, on relève :

Six batailles : Bazeilles (dans le 5e), Villersexel (7e), Châteaudun (9e), Rambervillers (12e), Coulmiers (14e), Buzenval (20e). Cette dernière donne son nom à une station de métro (ligne 9).

Quatre place-fortes pour leur résistance à l'ennemi : Belfort, la Petite-Pierre et Phalsbourg (dans le 11e), Phalsbourg (17e), Bitche (19e).

Seize officiers supérieurs : les généraux Lambert (celui de La dernière cartouche de Bazeilles, il n'était pas encore général à l'époque), Marguerite (tué lors de la charge de Floing, près de Sedan) et Tripier dans le 7e ; les généraux Faidherbe (armée du Nord) et Chanzy (armée de la Loire), quatre généraux morts dans les combats autour de Paris (Guilhem à Chevilly, Blaise à Ville-Evrard, Renault et Lacharrière à Champigny) et le colonel Rochebrune tué à Buzenval dans le 11e ; l'Amiral La-Roncière-Le-Noury et le général Decaen dans le 12e, le colonel Dominé dans le 13e, le général Denfert-Rochereau dans le 14e, Garibaldi pour son engagement à la tête de l'armée des Vosges dans le 15e et le général Aurelle de Paladines dans le 17e.  

Bartholdi, le sergent HoffQuatre « héros » : le sergent Hoff et Anatole de la Forge dans le 17e, Juliette Dodu dans le 10e et le peintre Henri Regnault tué à Buzenval dans le 14e (la rue rend hommage au soldat plus qu'à l'artiste). On ajoutera à ceux-ci, dans le 18e, la rue dédiée au comédien Jules Didier Seveste (de la Comédie Française), lieutenant grièvement blessé à la bataille de Buzenval et mort de ses blessures le 30 janvier 1871.

Une institution : Le Souvenir Français dans le 7e.

Un événement : le 4 septembre dans le 2e arrondissement.

Une province : l’Alsace-Lorraine dans le 12(la dénomination est bien choisie par référence à la perte de ces provinces).

Une réactivité publique à géométrie variable :

Les deux premiers hommages furent "immédiats" : le 12 septembre 1870 la dénomination d'une rue du Quatre-septembre célèbre la proclamation de la République survenue huit jours plus tôt. Le baptême de la rue de Châteaudun fut aussi rapide puisque la dénomination a été établie par décret du maire de Paris dès le 26 octobre 1870, soit 8 jours après le martyre de la ville. Belfort suit de près, dès 1872.

Square Maurice GardetteLe "carré" des généraux tombés pour la défense de Paris est arrêté autour du square Gardette (ex-Parmentier) en 1875, ce qui est relativement tôt.

Les hommages les plus nombreux se situent principalement entre 1890 et 1910, époque de réveil de la mémoire sous l'impulsion des partisans de la Revanche. Ceux-ci sont alors inquiets de voir dépérir le souvenir de 1870. Au terme de cette période, une (seule) femme trouve sa place dans la mémoire parisienne de 1870 : Juliette Dodu. La rue qui lui est dédiée est ainsi baptisée en 1910.

Il faut attendre 1987 pour que "Le Souvenir Français", association née en 1887, soit honorée d'une Esplanade à son nom. A cette date, l'association ne se consacre plus au seul souvenir de 1870, mais c'est bien pour entretenir la mémoire des soldats morts lors du conflit franco-prussien qu'elle fut instituée.

Les monuments et oeuvres ayant survécu aux caprices du temps :

Sauf erreur, il une dizaine de monuments ou oeuvres (sur une quinzaine initialement) à entretenir plus ou moins explicitement la mémoire de 1870.

Le Sacré-Coeur de Paris dont la construction, imaginée dès le 4 septembre 1870 par Mgr Fournier, fut commandée par le souci de la France traditionnelle et du gouvernement d'Ordre moral d'appeler les Français à expier les fautes dont la défaite était la punition de Dieu.

1280px-P1150549_Paris_XIV_lion_place_Denfert-Rochereau_rwkLe lion de Belfort, place Denfert-Rochereau, création de Bartholdi (1880) en hommage à la résistance de la ville.

La statue du sergent Hoff de Bartholdi (1904) érigée sur la tombe de ce dernier au Père-Lachaise.

Aux défenseurs de Belfort PLachaiseLe monument aux morts de 1870 du Père-Lachaise (division 64), réalisé par Schroeder et Lefèvre (1877), celui aux gardes nationaux morts à Buzenval (division 72) et celui aux défenseurs de Belfort (division 54).

Monument à RegnaultLe monument à Henri Regnault et aux élèves de l'école des Beaux-arts par Degeorge, Chapu, Coquart et Pascal (1876).

La Défense de Paris de Barrias (1887), oeuvre qui donne son nom au quartier qui n'est pas lui-même dans Paris mais qu'on peut considérer comme faisant partie de ce patrimoine parisien. Le projet fut l'objet d'un concours auquel participèrent Rodin (L'appel aux armes aujourd'hui exposé dans les jardins du musée Rodin), Carrier-Belleuse, Bartholdi, Falguière, Boucher et Gustave Doré.

Glaize (Léon), La République chassant l'Empire, allégorie de 1870 (2)Le triomphe de la République de Léon Glaize (1891), oeuvre autrement connue sous le nom La République soutenant la France et chassant le régime impérial, est une véritable allégorie de la Guerre de 1870 (dixit la base Palissy). Elle fait partie du décor la salle des mariages de la mairie du 20e arrondissement.

Se dressant place des Pyramides, la Jeanne d'Arc de Frémiet (1874) mérite ici une mention spéciale. Si le personnage n'a rien à voir avec 1870, sa création y est directement liée. Au lendemain de la défaite, l'artiste reçut en effet une commande de l'Etat pour réaliser une oeuvre ayant vocation à "redonner confiance à la nation humiliée" sur le thème de La reconquêteFrémiet choisit d'incarner celle-ci sous les traits de la jeune fille de Domrémy. L'oeuvre apparaît ainsi comme l'une des toutes premières représentations de la Revanche !

Quatre oeuvres ont disparu du paysage parisien, fondues en 1942.

Quand même ! d'Antonin Mercié (1884) qui avait été installée dans les jardins des Tuileries (1er). Une version à l'identique existe à Belfort. Steuer ( Bernard), l'éclaireur (square de la mairie du XIV), 1884

Aux francs-tireurs de Jouant (1911), hommage aux Francs-tireurs des Ternes qui se situait avenue des Ternes (17e).

Le monument des aéronautes du siège de Paris d'Auguste Bartholdi (1906) qui se dressait place des Ternes (17e).

Les éclaireursde Bernard Steuer (1884), statue qui se trouvait dans le square Ferdinand Brunot (14e).

Dans les musées :

A l'intar de L'appel aux armes exposé dans les jardins du musée Rodin, quelques oeuvres qui n'ont pas trouvé leur place dans le décor parisien ou qui en ont été retiré peuvent être vues dans les musées de la capitale. Le Gloria Victis d'Antonin Mercié (1875) fut placée en 1879 dans le square Montholon (face à l'hôtel du même nom où Juliette Lambert tenait salon avec les opposants à l'Empire) avant d’être installé en 1884 dans la cour centrale de l’Hôtel de Ville de Paris. L'oeuvre y resta jusqu’en 1930. Elle est aujourd'hui exposée dans le hall d'entrée du Petit-Palais (8e). Un plâtre patiné de bronze de La défense de Paris par Barrias (1880) est présenté dans l'aile Nord ainsi qu'une copie de La Suisse secourant Strasbourg de Bartholdi (1895), propriété de la commune de Bâle.

Mercié, Gloria victisLe musée d'Orsay possède un plâtre de La résistance de Falguière et le Mille-huit-cent-soixante et onze de Cabet (marbre de 1872-1877). On peut y voir également Le siège de Paris, tableau de Meissonier (1884) où figure le peintre Regnault mais aussi des officiers morts dans les combats livrés pour la défense de la capitale. L'artiste n'a toutefois pas fait les mêmes choix que la ville de Paris puisqu'il s'agit du colonel Picot de Dampierre tué à Bagneux (13 octobre 1870), le capitaine Néverlée tombé à Villiers (2 décembre 1870) et le colonel Franchetti (mort de ses blessures le 7 décembre 1870).

A noter pour finir, une inscription gravée sur l'urne contenant le coeur de Gambetta et conservée au Panthéon, rendant hommage aux généraux d'Aurelle de Paladines (armée de la Loire), Chanzy (armée de la Loire), Faidherbe (armée du Nord) et aux colonels Denfert-Rochereau (défense de Belfort) et Teyssier (défense de Bitche).

 Meissonier, Le siège de Paris

Prochainement : la guerre de 1870 au cimetière du Père Lachaise. Trois monuments, deux statues, un buste, une dizaine de tombes d'acteurs du conflit...

Sources :

Anonyme, Guerre de 1870. Lichtemberg, la Petite-Pierre, Phalsbourg , par un passant. Strasbourg, Simon éditeur, 1872.

Rue de Paris, Wikipédia.

Sur un sujet connexe, une étude intéréssante :

Sniter (Christel), "La guerre des statues. La statuaire publique, un enjeu de violence symbolique : l’exemple des statues de Jeanne d’Arc à Paris entre 1870 et 1914". Sociétés et représentations, 2001 (1), n° 11. Cairn info.

 

 

 

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22 août 2018

LE VOYAGE ERRATIQUE DU VILLE-D'ORLEANS

Ville d'Orléans, ballon arrivé en NorvègeUne borne perdue dans les montagnes de Télémark en Norvège, près de Seljord et du lac du même nom. Le site se trouve à 200 kilomètres environ à l'ouest d'Oslo, 1300 de Paris à vol d'oiseau. Sur cette pierre, une inscription en Français : "Ville d'Orléan, 11 nov 1870". Souvenir inattendu de la guerre franco-prussienne et du siège de Paris !

Sur la foi de cette découverte, je publiai le 3 avril 2018 le message ci-dessous. Depuis, Rose Garrigue [voir le commentaire] m'a signalé l'existence d'une petite brochure publiée en 2007, consacrée à la carrière de Valéry Paul Rolier, l'aérostier qui pilota le Ville d'Orléans. Je m'empresse donc de corriger, compléter et mettre à jour ce message pour l'enrichir des informations que je n'avais pas à l'époque.

Message mis à jour (pour informations, les principales corrections sont inscrites en rouge) :

Rappelons que le siège de Paris commencé le 17 septembre 1870 prit fin le 26 janvier suivant avec la capitulation de la France. Pendant 131 jours, la capitale 2015-03-19 15française fut coupée du monde par les forces allemandes. Seuls les pigeons et des ballons permettaient d'envoyer des messages, des personnes et du courrier en espérant qu'ils ne soient pas interceptés par l'ennemi. Soixante cinq ballons ont ainsi quitté la capitale, emportant 164 passagers (dont Gambetta le 7 octobre 1870 à bord de l'Armand-Barbès) et deux à trois millions de lettres. Ces aéronefs étaient fabriqués dans trois ateliers principaux et sollicitaient le travail d'ouvrières souvent oubliées des mémoires. Elles étaient notamment chargées de découper les toiles et de les coudres ensemble.

Capitaine Rolier en 1870Le 24 novembre, le Ville-d'Orléans décolla du faubourg Saint-Denis avec deux hommes à son bord : Valéry Paul Rolier (1844-1918), ingénieur des Arts et Métiers, aérostier et capitaine en 1870 et Léonard Bézier (30 ans), franc-tireur. Ils emportent 250 kg de dépêches [selon Patjoa, auteur du site Des histoires de timbres postes], 300 selon Christian Laroze, répartis en quatre sacs, soit 100 000 lettres environ. Ils sont aussi porteurs de deux messages du général Trochu à l'adresse de Gambetta. Le premier annonce une tentative de sortie militaire sous le commandement du général Ducrot en direction de Fontainebleau pour la date du 28 novembre. La seconde demande que soient vidés les étangs situés en amont de Paris et que les poissons soient reversés dans la Seine et la Marne pour que les Parisiens y trouvent de quoi se nourrir.

Ville d'Orléans au mont Lid, selon Tissandier 1875Leur voyage s'avère compliqué. Poussés vers le Nord, ils se retrouvent bientôt à survoler une mer. Le ballon perdant de l'altitude, Rolier sacrifie un sac de dépêches (125 kilos) qu'une goélette norvégienne (qui a repéré l'aérostat) récupère au large de Mandal. Le ballon reprend de l'altitude et repart, jusqu'au moment où il se rapproche à nouveau du sol (une mer de sapins, cette fois), sur une position impossible à définir. Les deux hommes décident alors de quitter la nacelle. Au cours de leur débarquement, le ballon leur échappe et reprend sa course aérienne. Les deux hommes l'ignorent mais ils viennent de battre tous les records de distance (1246 km dont 724 au-dessus de la mer), de vitesse moyenne (90 km/heure) et d'altitude (près de 5000 mètres avec des températures de -30°). En 1875, Albert Tissandier dessina le moment où le ballon échappe au contrôle de ses navigateurs. (Ci-contre, photo de la gravure sur bois originale, aquarellée à la main et gravée par Hildibrand).

Rolier et Bézier se retouvent seuls dans un paysage de neige totalement inhabité. Ils se refugient d'abord dans une cabane abandonnée (la ferme des frères Strand) pour y passer la nuit. Ils réussisent plus tard à entrer en contact avec des paysans et découvrent qu'ils sont en Norvège ! Après bien des difficultés, ils rejoignent le village de Seljord. Ils y rencontrent un ingénieur qui comprend un peu le Français et ils peuvent enfin rallier Oslo (Christiana à l'époque). Ils y arrivent le 28 novembre et le consul de France envoie aussitôt les messages de Trochu à Gambetta. L'affaire affecta-t-elle la suite de la campagne ? Sans doute l'issue de la guerre n'aurait pas été changée si Rolier et Bézier avaient réussi à livrer plus vite les informations dont ils étaient porteurs. On retiendra juste, pour mémoire, cette appréciation de Charles de Freycinet : « ce qui est malheureux, c’est que la nouvelle de la sortie de Paris, par suite d’un accident de ballon, soit arrivé au dernier moment et n’ait pas laissé aux généraux un jour ou deux pour se préparer ».

Entretemps, l'aéronef avait poursuivi son chemin. Il fut retrouvé 100 km plus loin, à Krødsherad (selon Digital Museum) [à 80 kilomètres, près de la ferme de Tunet, selon Laroze].

lettre transportée par le Ville d'OrléansParce qu'il fallut s'en délester au dessus de la mer, une partie du courrier aurait du se perdre. Il fut pourtant récupéré par un navire norvégien et renvoyé en France via l'Angleterre. Une partie du courrier du Ville-d'Orléans put ainsi être distribué à ses destinataires, comme en atteste cette lettre adressée à une femme de Montauban (Tarn-et-Garonne) datée du 23 novembre 1870. 

La borne de Lifjell marque le souvenir de cette aventure aérienne. Outre la faute d'orthographe pour "Orléans" écrit sans s, ne comporte-t-elle pas une erreur de date ? Celle-ci (17 ou 11 nov) ne peut pas correspondre au jour de l'accident, le Ville-d'Orléans ayant quitté Paris le 24 novembre et touché le sol le 28 ou 29. Christian Laroze nous apprend cependant que ce ballon fut baptisé à la suite de la victoire de Coulmiers du 9 novembre. Le 11 pourrait donc être la date du baptème de l'aérostat ? L'hypothèse reste à vérifier.

NB : la nacelle du Ville-d'Orléans est conservée au Nord Teknik Museum d’Oslo.

Dernière minute [20/09/2018] : En 1872, G. Clergal publie une histoire des ballons pendant le siège de Paris. Il y consacre une trentaine de pages (p. 69-101) au voyage du Ville-d'Orléans. Globalement, on y retrouve l'histoire évoquée ci-dessus, mais avec plus de détails sur l'aventure des deux hommes car il cite le récit de Léonard Bézier lui-même, tel qu'il le confia au journal La Gironde. Clergal reproduit aussi le contenu d'un article publié dans le numéro du 1er décembre 1870 de La Gazette de Gothembourg, texte qui permet de voir comment les Norvégiens ont vécu l'arrivée du ballon sur leur territoire. Pour lire l'intégralité de ces trente pages, suivez le lien donné dans les Sources.

Petits extraits pour les autres :

page 71, récit de B. L. : 11h et demie du matin – Toujours même hauteur ; beaucoup de navires passent en vue au-dessous de nous ; mais nos signaux et nos cris d’appels restent inutiles ; nous ne sommes ni vus ni entendus, ou plutôt la prodigieuse rapidité de notre marche ne permet pas aux marins de venir à notre secours ; cette dernière hypothèse est la plus probable.

Nous étions alors considérablement descendus, et l’aéronaute eut l’idée de laisser pendre le guide-rope dans toute sa longueur (120 mètres), dans l’espérance (insensée !) qu’un navire passant au-dessous

page 72 : de nous put l’accrocher et arrêter le ballon ; nous n’eûmes pas cette chance, et il nous fallut remonter péniblement le câble. […]

11 heures 55 – Une goëlette, la dernière que nous devions rencontrer sur notre route, nous signale ; les marins sont sur le pont, nous faisant des signaux, manoeuvrant pour nous porter secours. M. Rolier pèse sur la drisse qui correspond à la soupape ; nous descendons rapidement à quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la mer, mais là seulement nous nous apercevons de la vitesse vertigineuse de notre marche ; les 3 minutes environ que nous avons mises à descendre ont suffi pour nous porter à plus de huit kilomètres de la goëlette. C’est alors que, comprenant l’impossibilité où nous nous trouvons d’être sauvés par un navire, nous nous décidons à remonter, et, comme il ne nous reste plus qu’environ deux sacs et demi de sable que nous devons conserver pour un dernier et suprême effort, nous nous déterminons à sacrifier un sac de dépêches privées pesant environ 60 kg ; le ballon remonte à 3700 mètres.

A ces hauteurs, le froid est redoutable.

page 73 : nos cheveux et moustaches, et surtout nos cils, ne sont plus que de petits glaçons ; le givre tombe d’une manière continue ; je suis obligé de sacrifier ma couverture pour couvrir et protéger mes pauvres pigeons.

Monsieur Rolier essaie de se hisser sur mes épaules pour arriver à fermer complètement l’appendice du  ballon, le gaz se congelant et formant une fine pluie de neige qui tombait sans discontinuité sur nos têtes ; il y réussit mais le gaz se dilatant en remontant avec force vers la partie supérieure du ballon, M. Rolier craint qu’une explosion ne soit déterminée par la fermeture de la soupape, et remonte trois fois sur mes épaules pour ouvrir momentanément la soupape.

Une heure : le brouillard épaissit toujours, et malheureusement pour nous le froid semble devenir plus vif de minute en minute ; c’est alors que d’un commun accord, nous croyant absolumennt perdus, nous prîmes la résolution de faire sauter le ballon […] Je donnai un dernier souvenir à ma patrie absente, à ma femme, à mes trois pauvres petits enfants, et l’aéronaute essaya à plusieurs reprises d’enflammer des allumettes

page 74 ; mais nos vêtements, nos semelles, tout ce qu’il frottait était tellement humide, qu’aucune allumette ne pût prendre ; je repris un peu confiance nous nous dîmes : « Dieu ne veut pas nous abandonner ».

Ils atterrissent enfin et entreprennent de rallier une terre habitée en marchant vers le sud et la vallée. La randonnée improsivée est éreintante :

page 75 : trébuchant, glissant à chaque pas sur des surfaces glacées presque verticales, disparaissant jusqu’à la poitrine dans les trous de neige, nous rattrapant tant bien que mal aux branches des sapins, nous mîmes un certain temps qui nous parut bien long avant de trouver les traces d’un traineau. Marchent encore deux heures, croisent trois loups qui passent leur chemin. Rolier épuisé, l’auteur cherche seul un abri. Il trouve la cabane où ils passent la nuit. Nouvelle et longue marche toute la matinée du lendemain.

Extrait de la Gazette de Gothembourg :

Les habitants retrouvent dans la nacelle les sacs de dépêches, les « six pigeons bien portant. Un sac de nuit contenant diversarticles de toilette et des vêtements ; un plaid écossais, une casquette d’officier de marine, un appareil électrique et deux longues vues. Le frêle esquif n’était point menacé de disette car on y a trouvé trois pains, une oie, plusieurs bouteilles de Bordeaux. Ce dernier détail nous permit de juger que le ballon n’avait pas été longtemps en route ; et ce qui prouve qu’il avait dû être abandonné tout récemment, c’est que la nourriture et l’eau des pigeons avaient été renouvelées depuis peu ». 

 

Sources :

Article Paul Rolier sur Wikipédia

Clergal (G. de), Les ballons pendant le siège de Paris, récits de 60 voyages aériens. Paris, 1872.

Laroze (Christian) : Valery Paul Rolier (1844-1918), un curtinien au destin exceptionnel. Châtillon Coligny, éditions Ecluse, 2007.

Digital museum avec la localisation du site : https://digitaltmuseum.no/011085443498/ballongfarasteinen

Patjoa, Des histoires de timbres postes

Teissandier (Gaston), Récit de l'histoire tirée de En ballon ! Pendant le siège de Paris - souvenirs d'un aéronaute. Texte mis en ligne par Paris Anecdote.

Photo de la borne, propriété de P. Balros. ©

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17 août 2018

REVANCHE OU PAS, IL FAUT CHOISIR

17-08-1911 Revanche ou pas revanche -Gustave Téry est un chroniqueur qui tient dans Le journal (quotidien littéraire, politique et artistique français fondé en septembre 1892) une rubrique intitulée "Les jours se suivent...". C'est l'occasion de petits billets d'humeur - souvent drôles - sur un fait du jour qui peut toucher aussi bien au temps qu'il fait, à une mode, un débat qu'à une question politique. 

Il y a 107 ans aujourd'hui, son sujet du jour renvoyait à la question de la reconquête - ou non - de l'Alsace-Lorraine. Le billet témoigne de la question de la Revanche telle qu'elle se posait trois ans avant la Grande guerre. Il montre qu'elle faisait partie des débats du temps (ce dont nous ne doutons pas aujourd'hui), mais combien, aussi, le sujet pouvait agacer. En soi, ce texte est un document pour l'évaluation de l'opinion publique en 1911 concernant la politique étrangère de la France (on est alors en pleine crise franco-allemande d'Agadir). Au-delà - et dans l'esprit où Gustave Téry rédige ses chroniques - il nous montre combien "les jours se suivent..." et se ressemblent parfois à s'y méprendre.

Olivier-IMG_3913"De deux choses l'une...", chacun lira ce document selon qu'il est d'humeur enjouée ou porté par les exigences du savoir. Peu importe le choix, du moment que chacun cultive son jardin pour y voir fleurir de jolies fleurs... d'olivier ? 

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11 août 2018

RESTAURATION DE TABLEAUX PAR LE MUSEE DE CHATEAUDUN

barricade de la rue de Civry, châteaudunL'écho républicain du 21 juillet dernier annonce la restauration par le musée de Chateaudun de deux tableaux faisant partie de ses collections : La barricade tournée de Félix Philippoteaux (1883) et Portrait de Madame Jarrethout peint par Grasse (1894).

Les deux tableaux font référence au sort tragique que connut la ville de Châteaudun le 18 octobre 1870. L'article propose une brève explication des sujets traités.

 

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ARMANDA POLOUET ET Mlle BOULAY-RIVIERE A CHATEAUDUN ?

Philippoteaux, défense de châteaudunEn 1870, les femmes ne furent pas que des victimes de guerre. Nombre d'entre elles furent actrices de celle qui opposa la France à la Prusse. La receveuse des postes Juliette Dodu, l'infirmière Coralie Cahen, la jeune Louise Nay-Imbert, les cantinières, les comédiennes de Paris qui transformèrent les théâtres en ambulances pendant le siège de Paris, les trois combattantes officiellement identifiées (Jane Dieulafoy, Marie-Antoinette Lix et Marie Favier-Nicolaï), Adèle Riton... etc. Il n'est pas possible de les citer toutes ici. Parmi elles, notons quand même, dans l'enfer de Châteaudun (ville soumise aux violentes représailles de la 22e Division de cavalerie du général von Wittich), sept autres femmes : Marie Jarrethout qui y fit le coup de feu, la Soeur Jeanne Chantal qui cacha des combattants dans son établissement pour les soustraire aux exactions prussiennes, la toute jeune Laurentine Proust (16 ans) et Armanda Polouet que secondaient sa tante et deux religieuse identifiées par Jules Pichon comme étant les soeurs Valérie et Marie-Eugénie.

Polouet (Armanda)Armanda Polouet était l'organiste de la cathérale, membre du comité de secours aux blessés. Soucieux de lui rendre hommage, Edouard Ledeuil raconte : "quand, le 18 octobre 1870, avec l'heure de midi, le bombardement de Chateaudun commence, on voit une frêle jeune fille, vêtue de noir, traverser la place et frapper à l'hôpital, c'est Mlle Polouet. Elle a fait le sacrifice de sa vie. Partout où sa présence est nécessaire, elle court. Les obus ne respectent rien : ni l'asile des vieillards, ni les ambulances. Qu'importe ? Elle va de l'un à l'autre, pour être la première à recevoir les blessés. [...] Escortée de sa tante et de deux soeurs de l'hospice, elle part, guidant les pas de ses compagnes, relevant les blessés aux barricades, et arrachant à l'incendie les vieillards affolés. L'horreur de ce spectacle donne à son âme de l'audace." Armanda Polouet interpelle également le général von Wittich quand elle croise son chemin. Pour plus de précision sur son histoire, je renvoie au témoignage d'Edouard Ledeuil (1873) et au travail de Jules Pichon (1898).

Ledeuil ne dit rien, en revanche, de Laurentine Proust. Sans doute n'a-t-il pas croisé son chemin. Jules Maurie (1893) puis Jules Pichon (1898) comblent cet oubli. Elle aussi s'engage au côtés des défenseurs de la ville pour leur apporter vivres et munitions, secourir les blessés, voire les évacuer. Elle y risque sa vie. Dans la furie du combat, une balle traverse son chignon. Tout au long de la journée, elle est secondée par son jeune frère de 12 ans.

laurentine proustL'une de ces femmes figure-t-elle dans le tableau de Félix Philippoteaux (1883), La défense de Châteaudun (18 octobre) ? Manifestement, l'artiste connaît son sujet. Il a du lire le récit qu'Edouard Ledeuil a publié dès le mois de septembre 1871. Les détails du tableau (les deux francs-tireurs de Paris au premier plan à gauche, les pompiers qui apparaissent au second plan, par exemple), sont conformes à celui-ci. Les deux personnages féminins présents à l'image (sur la droite, dans un mouvement qui les conduirait à sortir du cadre) le sont-ils aussi ? Peut-on reconnaître dans ces deux silhouettes une des "héroïnes" du jour ?

Aucune des deux femmes ne peut être Marie Jarrethout. Celle-ci était cantinière (la silhouette proposée par Félix Philippoteaux n'en porte pas le costume) et elle fit le coup de feu dans une rue (on est ici sur la place et aucune des deux femmes n'est armée). La femme à terre, en revanche, est "toute de noir vêtue" ce qui correspond à la description que Ledeuil donne d'Armanda Polouet. Mais alors qui secourt celle qui est sensée secourir les autres victimes ? Peut-il s'agir de Laurentine Proust ? Il n'est pas interdit de le penser, mais l'hypothèse ne résiste pas longtemps à la critique. Si le tablier qu'elle retient de la main gauche semble lourd de vivres, munitions ou objets de premiers secours qui font bien penser à Mlle Proust, la femme en question semble avoir plus de 16 ans, nulle part n'apparaît le petit frère qui l'accompagnait et les témoignages n'associent jamais les deux héroïnes. Par ailleurs, Edouard Ledeuil ne parle pas de Laurentine Proust. S'il s'appuie sur son seul texte, Félix Philippoteaux n'aurait donc pas de raison de la mettre en scène. Ledeuil précise, en revanche, que Mlle Polouet était secondée par sa tante, Mlle Boulay-Rivière. Cette dernière n'est-elle donc pas la deuxième femme du tableau ? L'hypothèse, cette fois, semble plus convaincante : l'âge du personnage (une femme mûre, apparemment), l'aide qu'elle est sensée apporter à sa nièce. Ne portait-elle pas pour celle-ci (dans son tablier ?) le matériel de premier secours dont elle avait besoin ?

chateaudun

Félix Philippoteaux réalisa une autre oeuvre consacrée au drame du 18 octobre, aujourd'hui propriété du musée de la ville : La barricade tournée (1883). Dans ce tableau, on remarquera encore la présence d'une femme secourant un blessé (à gauche). Pas plus que dans La défense de Chateaudun, il ne peut s'agir de Marie Jarrethout. Sa coiffe fait plutôt penser à une habitante de la ville aidant un homme en blouse bleue (un civil et non un soldat). Est-ce là une référence à Laurentine Proust ? Rien n'interdit de le penser, mais rien ne permet non plus de le certifier. Il faudrait plutôt y voir une anonyme parmi celles qui s'impliquèrent ce jour là. Si le général de Lipowski loua le soutien qu'il reçut des civils, il ne reconnaît aucune femme parmi ces derniers. Elles étaient « trois cents vingt sur mille combattants » assurent au contraire Paul et Henry de Trailles. Ces derniers ne donnent aucun moyen de vérifier ce chiffre mais il est plus plausible que le zéro pointé du commandant en chef !

 

Sources :

Lecaillon (Jean-François), Les femmes en France pendant la guerre de 1870 [titre provisoire], texte inédit, Paris 2018.

Ledeuil (Edouard), Campagne de 1870-1871. Châteaudun 18 octobre 1870. Paris, A. Sagnier, septembre 1871.

Ledeuil (Edouard), "Armanda Polouet", cité par Miscellanées

Lipowski (général Ernest de), La Défense de Châteaudun, suivie du rapport officiel adressé au ministre de la guerre. Paris : Impr. de C. Schiller, 1871

Maurie (Jules), Le livre du bon soldat : exemples de patriotisme appliqués à la théorie, 1893.

Pichon (Jules), Les femmes soldats. Limoges, imprimerie Ussel frères, 1898.

Trailles (Paul et Henri), Les Femmes de France pendant la guerre et les deux sièges de Paris. Paris, F. Polo, 1872.

voir aussi L'écho républicain du 21 juillet 2018 annonçant la restauration de La barricade tournée.

 

 

 

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08 août 2018

JOHN LEWIS BROWN, TEMOIN DE 1870

Le trompette blesséMalgré son nom qu'il doit à ses ascendances écosaisses, John Lewis Brown (né à Bordeaux en 1829, mort à Paris en 1890) est un peintre et graveur français. Doué pour le dessin, il aime tout particulièrement les chevaux qu'il traite de toutes les manières possibles. "Dire que chez lui l'homme ne fut souvent que le prétexte du cheval pourrait paraître une malice", écrit Léonce Bénédite à son propos (p. 82). Brown expose pour la première fois au Salon des Beaux-arts de 1848. Il a 21 ans et commence une belle carrière comme peintre de genre.

John_Levis_Brown_Peintre_ _[Si les sujets militaires ne sont pas sa priorité, il ne les dédaigne pas, ne serait-ce que parce qu'ils sont autant d'occasions de peindre des chevaux. La guerre de 1870, toutefois, le marque profondément au point de l'amener à développer momentanément ce type de sujet. Malgré une forte myopie qui l'exempte de service militaire, il rejoint l'état-major du maréchal de Mac-Mahon et peut ainsi assister à la bataille de Reichshoffen. Quelques mois plus tard, il est encore avec l'armée de Versailles quand celle-ci entre dans Paris pour reconquérir la ville aux dépens des Fédérés de la Commune. Cette double expérience l'affecte tant qu'il ne peut un temps reprendre ses pinceaux. "Il en garde même une irritabilité nerveuse" (Bénédite, p. 89). Comme nombre d'artistes ayant vu la guerre de près, il n'en sort pas indemne. Telle fut la cause de la "recrudescence de ses sujets militaires".

Pour illustrer cette recrudescence, Bénédite cite cinq tableaux et une lithographie réalisés par Brown au début des années 1870 (les dates pas toujours précisées par les sources) et dont les reproductions sont difficiles à trouver :

Journée du 6 août, Reischoffen- Journée du 6 août, Reichshoffen.

- La nouvelle de la défaite de Wissembourg arrive à Haguenau

- Avant-postes du IVe Corps de l'Armée du Rhin

- Episode de la bataille de Froeschwiller

- Trompette de Reichshoffen

- Combat de cavaliers (litho).

Le trompette blessé signé et daté : "A mon ami Villeroy, John Lewis Brown 1871" (voir en tête de ce message), propriété du musée des Beaux-arts de Bordeaux, est une aquarelle qui a manifestement servi de travail préparatoire pour le Trompette de Reichshoffen. L'oeuvre est centrée sur le cheval dont la robe blanche ressort tout particulièrement. Cette représentation a une autre particularité assez rare, observée dans un article déjà ancien (2001) intitulé La représentation de la guerre (1870) et la construction de la mémoire (voir p. 7) : l'intense figuration du sang, plutôt absente des charges peintes par Aimé Morot (charge de Reichshoffen), de Neuville (La mort du général Legrand à Gravelotte), Cusachs (Sedan, charge de la division Margueritte)... pour ne citer que quelques exemples parmi les plus célèbres.

Brown n'a cependant pas persévéré dans le genre peinture militaire. Ses oeuvres évoquant la guerre de 1870 sont d'abord des témoignages personnels. Les sujets qu'il se donne ont tous trait aux batailles des frontières de l'Est d'août 1870, celles auxquelles il a pu assister et dont il a vu les effets. Peut-être sont-elles aussi un nécessaire exutoire à son "irritabilité nerveuse", un moyen de gérer la souffrance qu'il partageait avec tous ceux qui avaient vu les horreurs du champs de bataille, d'Edouard Detaille à Alphonse de Neuville en passant par Jeanniot, Lançon... et Régamey que cite Bénédite.

charge de cavaliers (gouache, vers 1870)

Charge de cavaliers (gouache, vers 1870)

Sources :

Bénédite (Léonce), "John Lewis Brown", La Revue de l'art ancien et moderne. Paris, janvier 1903.

Wikipédia : "John Lewis Brown"

Base Joconde

Message en complément à Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2016.

 

 

 

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