Mémoire d'Histoire

METHODE DE TRAVAIL

Benjamin WalterLe montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais rien dérober de précieux, ni m’approprier les formules spirituelles. Mais les guenilles, le rebut : je ne veux pas en faire l’inventaire, mais leur permettre d’obtenir justice de la seule façon possible : en les utilisant. (W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle, le livre des passages. Paris, 1989, éditions du Cerf ; p.476).

Cité par Patrick Boucheron, Faire profession d'historien. Paris, Publications de la Sorbonne, Points-poche, 2016, p. 26. 

Lui-même écrit en termes de commentaires :

25-26 : le passé (…) présent réminiscent […] non pas comme un point fixe que l’on s’efforce de connaître en se rapprochant de lui à tâtons, mais se persuader qu’il n’y a d’histoire que depuis l’actualité du présent. Dès lors, « les faits deviennent quelque chose qui vient seulement de nous frapper, à l’instant même, et les établir est affaire de ressouvenir ». Or, ce « quelque chose » vient à nous par la trace, que l’on doit appréhender dans sa pleine matérialité : vestiges ou rebuts, tout est bon pour l’historien, « chiffonnier » de la mémoire des choses, puisque « rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’histoire ».

 

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LES VASTES PALAIS DE LA MEMOIRE

augustin"j'arrive aux grands espaces et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d'objets. Là est emmagasiné tout ce que construit aussi notre esprit, soit en agrandissant, soit en diminuant, soit en modifiant de quelque façon les objets atteints par les sens, et toute autre image déposée là et mise en réserve, qui n'est pas encore engloutie et ensevelie dans l'oubli. Quand je suis dans ce palais, j'appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire. Certains s'avancent à l'instant ; certains se font chercher assez longtemps et comme arracher à des sortes d'entrepôts plus secrets ; certains arrivent par bandes qui se ruent, et, alors que c'est un autre que l'on demande et que l'on cherche, ils bondissent en plein milieu avec l'air de dire « Peut-être que c'est nous ? » Et la main de mon coeur les chasse du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que se dégage de l'obscurité celui que je désire et qu'il s'avance sous mes yeux au sortir de sa cachette.

Elle est grande cette puissance de la mémoire, excessivement grande, mon Dieu ! C'est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? Et cette puissance est celle de mon esprit ; elle tient à ma nature, et je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis. [...] La stupeur s'empare de moi."

Augustin, Les confessions, Livre X.

Souvenirs : produits de nos perceptions, tout ce qui relève des sens et qui s'imprime dans la mémoire sous formes d'images, d'odeurs ou de sons.

Mémoire : réserve de souvenirs échappés de l'oubli, et qui s'en dégagent selon ce que Je désire, au gré de ses besoins.

Je : gérant de cette puissance de l'esprit, limitée par les caprices de l'oubli et par les profondeurs inaccessibles de la mémoire, profondeurs qui empêchent Je de saisir tout ce qu'il est.

Et l'histoire ? : Quête se donnant pour ambition de restaurer les plages de l'oubli, de s'y astreindre sur la foi des souvenirs puisés dans le vaste palais des archives, des sols archéologiques et de la mémoire des autres, inaccessible étoile qui tendrait à faire de l'historien un conquérant de l'impossible. Mais telle serait son charme, justement, et la limite de son travail qui mérite la qualification de "scientifique" du moment qu'il respecte les règles de la discipline.

Mémoire d'histoire, Histoire de la mémoire ? Quadrature du cercle...

...de la vie ?

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11 août 2018

RESTAURATION DE TABLEAUX PAR LE MUSEE DE CHATEAUDUN

barricade de la rue de Civry, châteaudunL'écho républicain du 21 juillet dernier annonce la restauration par le musée de Chateaudun de deux tableaux faisant partie de ses collections : La barricade tournée de Félix Philippoteaux (1883) et Portrait de Madame Jarrethout peint par Grasse (1894).

Les deux tableaux font référence au sort tragique que connut la ville de Châteaudun le 18 octobre 1870. L'article propose une brève explication des sujets traités.

 

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ARMANDA POLOUET ET Mlle BOULAY-RIVIERE A CHATEAUDUN ?

Philippoteaux, défense de châteaudunEn 1870, les femmes ne furent pas que des victimes de guerre. Nombre d'entre elles furent actrices de celle qui opposa la France à la Prusse. La receveuse des postes Juliette Dodu, l'infirmière Coralie Cahen, la jeune Louise Nay-Imbert, les cantinières, les comédiennes de Paris qui transformèrent les théâtres en ambulances pendant le siège de Paris, les trois combattantes officiellement identifiées (Jane Dieulafoy, Marie-Antoinette Lix et Marie Favier-Nicolaï), Adèle Riton... etc. Il n'est pas possible de les citer toutes ici. Parmi elles, notons quand même, dans l'enfer de Châteaudun (ville soumise aux violentes représailles de la 22e Division de cavalerie du général von Wittich), sept autres femmes : Marie Jarrethout qui y fit le coup de feu, la Soeur Jeanne Chantal qui cacha des combattants dans son établissement pour les soustraire aux exactions prussiennes, la toute jeune Laurentine Proust (16 ans) et Armanda Polouet que secondaient sa tante et deux religieuse identifiées par Jules Pichon comme étant les soeurs Valérie et Marie-Eugénie.

Polouet (Armanda)Armanda Polouet était l'organiste de la cathérale, membre du comité de secours aux blessés. Soucieux de lui rendre hommage, Edouard Ledeuil raconte : "quand, le 18 octobre 1870, avec l'heure de midi, le bombardement de Chateaudun commence, on voit une frêle jeune fille, vêtue de noir, traverser la place et frapper à l'hôpital, c'est Mlle Polouet. Elle a fait le sacrifice de sa vie. Partout où sa présence est nécessaire, elle court. Les obus ne respectent rien : ni l'asile des vieillards, ni les ambulances. Qu'importe ? Elle va de l'un à l'autre, pour être la première à recevoir les blessés. [...] Escortée de sa tante et de deux soeurs de l'hospice, elle part, guidant les pas de ses compagnes, relevant les blessés aux barricades, et arrachant à l'incendie les vieillards affolés. L'horreur de ce spectacle donne à son âme de l'audace." Armanda Polouet interpelle également le général von Wittich quand elle croise son chemin. Pour plus de précision sur son histoire, je renvoie au témoignage d'Edouard Ledeuil (1873) et au travail de Jules Pichon (1898).

Ledeuil ne dit rien, en revanche, de Laurentine Proust. Sans doute n'a-t-il pas croisé son chemin. Jules Maurie (1893) puis Jules Pichon (1898) comblent cet oubli. Elle aussi s'engage au côtés des défenseurs de la ville pour leur apporter vivres et munitions, secourir les blessés, voire les évacuer. Elle y risque sa vie. Dans la furie du combat, une balle traverse son chignon. Tout au long de la journée, elle est secondée par son jeune frère de 12 ans.

laurentine proustL'une de ces femmes figure-t-elle dans le tableau de Félix Philippoteaux (1883), La défense de Châteaudun (18 octobre) ? Manifestement, l'artiste connaît son sujet. Il a du lire le récit qu'Edouard Ledeuil a publié dès le mois de septembre 1871. Les détails du tableau (les deux francs-tireurs de Paris au premier plan à gauche, les pompiers qui apparaissent au second plan, par exemple), sont conformes à celui-ci. Les deux personnages féminins présents à l'image (sur la droite, dans un mouvement qui les conduirait à sortir du cadre) le sont-ils aussi ? Peut-on reconnaître dans ces deux silhouettes une des "héroïnes" du jour ?

Aucune des deux femmes ne peut être Marie Jarrethout. Celle-ci était cantinière (la silhouette proposée par Félix Philippoteaux n'en porte pas le costume) et elle fit le coup de feu dans une rue (on est ici sur la place et aucune des deux femmes n'est armée). La femme à terre, en revanche, est "toute de noir vêtue" ce qui correspond à la description que Ledeuil donne d'Armanda Polouet. Mais alors qui secourt celle qui est sensée secourir les autres victimes ? Peut-il s'agir de Laurentine Proust ? Il n'est pas interdit de le penser, mais l'hypothèse ne résiste pas longtemps à la critique. Si le tablier qu'elle retient de la main gauche semble lourd de vivres, munitions ou objets de premiers secours qui font bien penser à Mlle Proust, la femme en question semble avoir plus de 16 ans, nulle part n'apparaît le petit frère qui l'accompagnait et les témoignages n'associent jamais les deux héroïnes. Par ailleurs, Edouard Ledeuil ne parle pas de Laurentine Proust. S'il s'appuie sur son seul texte, Félix Philippoteaux n'aurait donc pas de raison de la mettre en scène. Ledeuil précise, en revanche, que Mlle Polouet était secondée par sa tante, Mlle Boulay-Rivière. Cette dernière n'est-elle donc pas la deuxième femme du tableau ? L'hypothèse, cette fois, semble plus convaincante : l'âge du personnage (une femme mûre, apparemment), l'aide qu'elle est sensée apporter à sa nièce. Ne portait-elle pas pour celle-ci (dans son tablier ?) le matériel de premier secours dont elle avait besoin ?

chateaudun

Félix Philippoteaux réalisa une autre oeuvre consacrée au drame du 18 octobre, aujourd'hui propriété du musée de la ville : La barricade tournée (1883). Dans ce tableau, on remarquera encore la présence d'une femme secourant un blessé (à gauche). Pas plus que dans La défense de Chateaudun, il ne peut s'agir de Marie Jarrethout. Sa coiffe fait plutôt penser à une habitante de la ville aidant un homme en blouse bleue (un civil et non un soldat). Est-ce là une référence à Laurentine Proust ? Rien n'interdit de le penser, mais rien ne permet non plus de le certifier. Il faudrait plutôt y voir une anonyme parmi celles qui s'impliquèrent ce jour là. Si le général de Lipowski loua le soutien qu'il reçut des civils, il ne reconnaît aucune femme parmi ces derniers. Elles étaient « trois cents vingt sur mille combattants » assurent au contraire Paul et Henry de Trailles. Ces derniers ne donnent aucun moyen de vérifier ce chiffre mais il est plus plausible que le zéro pointé du commandant en chef !

 

Sources :

Lecaillon (Jean-François), Les femmes en France pendant la guerre de 1870 [titre provisoire], texte inédit, Paris 2018.

Ledeuil (Edouard), Campagne de 1870-1871. Châteaudun 18 octobre 1870. Paris, A. Sagnier, septembre 1871.

Ledeuil (Edouard), "Armanda Polouet", cité par Miscellanées

Lipowski (général Ernest de), La Défense de Châteaudun, suivie du rapport officiel adressé au ministre de la guerre. Paris : Impr. de C. Schiller, 1871

Maurie (Jules), Le livre du bon soldat : exemples de patriotisme appliqués à la théorie, 1893.

Pichon (Jules), Les femmes soldats. Limoges, imprimerie Ussel frères, 1898.

Trailles (Paul et Henri), Les Femmes de France pendant la guerre et les deux sièges de Paris. Paris, F. Polo, 1872.

voir aussi L'écho républicain du 21 juillet 2018 annonçant la restauration de La barricade tournée.

 

 

 

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08 août 2018

JOHN LEWIS BROWN, TEMOIN DE 1870

Le trompette blesséMalgré son nom qu'il doit à ses ascendances écosaisses, John Lewis Brown (né à Bordeaux en 1829, mort à Paris en 1890) est un peintre et graveur français. Doué pour le dessin, il aime tout particulièrement les chevaux qu'il traite de toutes les manières possibles. "Dire que chez lui l'homme ne fut souvent que le prétexte du cheval pourrait paraître une malice", écrit Léonce Bénédite à son propos (p. 82). Brown expose pour la première fois au Salon des Beaux-arts de 1848. Il a 21 ans et commence une belle carrière comme peintre de genre.

John_Levis_Brown_Peintre_ _[Si les sujets militaires ne sont pas sa priorité, il ne les dédaigne pas, ne serait-ce que parce qu'ils sont autant d'occasions de peindre des chevaux. La guerre de 1870, toutefois, le marque profondément au point de l'amener à développer momentanément ce type de sujet. Malgré une forte myopie qui l'exempte de service militaire, il rejoint l'état-major du maréchal de Mac-Mahon et peut ainsi assister à la bataille de Reichshoffen. Quelques mois plus tard, il est encore avec l'armée de Versailles quand celle-ci entre dans Paris pour reconquérir la ville aux dépens des Fédérés de la Commune. Cette double expérience l'affecte tant qu'il ne peut un temps reprendre ses pinceaux. "Il en garde même une irritabilité nerveuse" (Bénédite, p. 89). Comme nombre d'artistes ayant vu la guerre de près, il n'en sort pas indemne. Telle fut la cause de la "recrudescence de ses sujets militaires".

Pour illustrer cette recrudescence, Bénédite cite cinq tableaux et une lithographie réalisés par Brown au début des années 1870 (les dates pas toujours précisées par les sources) et dont les reproductions sont difficiles à trouver :

Journée du 6 août, Reischoffen- Journée du 6 août, Reichshoffen.

- La nouvelle de la défaite de Wissembourg arrive à Haguenau

- Avant-postes du IVe Corps de l'Armée du Rhin

- Episode de la bataille de Froeschwiller

- Trompette de Reichshoffen

- Combat de cavaliers (litho).

Le trompette blessé signé et daté : "A mon ami Villeroy, John Lewis Brown 1871" (voir en tête de ce message), propriété du musée des Beaux-arts de Bordeaux, est une aquarelle qui a manifestement servi de travail préparatoire pour le Trompette de Reichshoffen. L'oeuvre est centrée sur le cheval dont la robe blanche ressort tout particulièrement. Cette représentation a une autre particularité assez rare, observée dans un article déjà ancien (2001) intitulé La représentation de la guerre (1870) et la construction de la mémoire (voir p. 7) : l'intense figuration du sang, plutôt absente des charges peintes par Aimé Morot (charge de Reichshoffen), de Neuville (La mort du général Legrand à Gravelotte), Cusachs (Sedan, charge de la division Margueritte)... pour ne citer que quelques exemples parmi les plus célèbres.

Brown n'a cependant pas persévéré dans le genre peinture militaire. Ses oeuvres évoquant la guerre de 1870 sont d'abord des témoignages personnels. Les sujets qu'il se donne ont tous trait aux batailles des frontières de l'Est d'août 1870, celles auxquelles il a pu assister et dont il a vu les effets. Peut-être sont-elles aussi un nécessaire exutoire à son "irritabilité nerveuse", un moyen de gérer la souffrance qu'il partageait avec tous ceux qui avaient vu les horreurs du champs de bataille, d'Edouard Detaille à Alphonse de Neuville en passant par Jeanniot, Lançon... et Régamey que cite Bénédite.

charge de cavaliers (gouache, vers 1870)

Charge de cavaliers (gouache, vers 1870)

Sources :

Bénédite (Léonce), "John Lewis Brown", La Revue de l'art ancien et moderne. Paris, janvier 1903.

Wikipédia : "John Lewis Brown"

Base Joconde

Message en complément à Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2016.

 

 

 

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06 août 2018

SOUVENIRS D'UN SEDANAIS EXILE (1978)

Jacques Lecaillon

[(c) Photo protégée par les droits d'auteur (c)] 

En 1978, le Professeur d'économie Jacques Lecaillon porte son regard sur le Sedanais qu'il a quitté après la guerre pour aller faire ses études à Nancy puis à Paris.

Au-delà des références privées qui ne toucheront plus guère, aujourd'hui, que ses proches, son témoignage montre comment « l’émigration » partait alors de contrées moins lointaines que de nos jours, mais qu'elles s’effectuaient pour les mêmes raisons : « Dès qu’un jeune homme veut poursuivre ses études, il doit quitter son pays pour l’Université ; et il sait que s’il veut être Préfet ou inspecteur des finances, marin ou universitaire, chercheur ou dominicain…, il ne reviendra jamais exercer son métier dans sa ville natale ».

Pour Jacques Lecaillon, les candidats à l’exil étaient ceux qui avaient de hautes ambitions professionnelles (ils voulaient "poursuivre leurs études") ; mais la motivation des enfants des ouvriers du textile ou des paysans ardennais ne devait pas être très différente : pour tous, hors l’exil, point de salut !

Malgré la distance, notre témoin reste attaché à sa terre natale, attachement qu'il retrouve chez ses quatre enfants, transmis par « les mystères de la filiation » alors qu’aucun d’eux n'a vu le jour dans les Ardennes et qu’ils sont issus d’une double ascendance (ardennaise et auvergnate). 

Jacques Lecaillon exprime son sentiment, mais il se veut lucide et il l’est quand il imagine l’avenir du Sedanais. Son analyse, de quarante ans d’âge déjà, reste très contemporaine. Le passage qui suit en témoigne :

avenir

À la question, le Professeur évite tout jugement de valeur. Il s’interroge seulement :

avenir 2

La « réponse personnelle » de l’auteur est induite dans le souhait qu’il énonce, réponse sentimentale mais assez universelle pour obliger chacun à respecter ce besoin propre à tous les migrants, de toutes origines ou époques, quant à préserver, non pas leur différence, mais ce « lien » nécessaire au bon équilibre des individus, ce besoin viscéral d’entretenir un « lieu de mémoire » personnel qui donne à chacun une part de son identité, comme le fait un deuxième ou troisième prénom dans les registres de l’état civil.

Le témoignage offre aussi une intéressante référence à la mémoire collective des « habitants de l’Est » français. Marqués par les guerres de 1870 et 1914, ceux-ci entretiennent sans doute cette « coquetterie » dont nous parle Jacques Lecaillon : « Nous, gens de l’Est, victimes désignées des invasions, nous, habitants de l’inévitable « trouée », n’avions-nous pas le droit au respect et à la gratitude de la nation toute entière ? ». Cette expérience se retrouve chez tous les déracinés, anciens comme récents, tous prêts à instrumentaliser les souffrances de leur communauté d’origine si elle peut les aider à se protéger de l’ici et du maintenant dans le cadre d’une très universelle « victimisation » avant la lettre.

Source :

Lecaillon (Jacques), "Témoignage sur l’avant-guerre et interrogations sur le présent", in Le Pays sedanais Société d'histoire et d'archéologie du Sedanais. Sedan, 1978, p. 46-48.

 

 

 

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05 août 2018

SOUVENIR DE REZONVILLE, JEANNIOT TEMOIGNE

La ligne de feuLa ligne de feu, souvenir du 16 août 1870 (1886) est "incontestablement une des meilleures toiles militaires - y comprises celles de de Neuville". Armand Dayot énonce ce jugement en 1915, dans un article qu'il publie pour présenter les croquis, dessins et autres aquarelles que lui adressent les artistes-soldats présents sur les fronts de la Grande Guerre. Publié dans la revue L'art et les artistes, le témoignage riche en illustrations est en soi une belle contribution à la diffusion de ces oeuvres réalisées "en direct", témoignages en images du formidable affrontement du moment. Dayot donne à voir les travaux de Georges Bruyer, Bernard Naudin, Mathurin Méheut, Charles Hoffbauër, Alexis de Broca, Louis Montagné, François Flameng, Jean-Louis Forain, Charles Fouqueray… etc. De Georges Jeanniot également bien que celui-ci ne fut pas sur le front. Il était trop âgé pour répondre aux conditions d'un enrôlement en bonne et due forme.

"Mais il y fut en 1870". Pour Dayot, cette expérience passée suffit à valider la qualité du travail réalisé par Jeanniot depuis son atelier de la rue Victor-Hugo en vue d'illustrer le Rapport officiel de la Commission d’enquête sur les atrocités commises par les Allemands. A ceux qui s'étonneraient d'une procédure si éloignée du terrain, Jeanniot lui-même s'en justifie. Dayot cite le propos qu'il lui tient en ce sens : « Mais j’ai vu tout cela. Rien n’est changé ; l’héroïsme de nos soldats est toujours le même et les horribles brutes que nous avons encore aujourd’hui pour adversaires recommencent, tout naturellement, et complètent leurs œuvres de massacres inutiles et de sauvages destructions de jadis. L’âme des hommes est demeurée la même, seules la coupe et la couleur des uniformes et la qualité des armes ont subi des modifications et je n’ai vraiment qu’à fermer les yeux pour tout revoir et pour être de nouveau dans la bataille et le carnage ».

combat sur les bords de l'Yser (1915)La sincérité de Jeanniot n'est pas à mettre en doute ; elle ne saurait pour autant valider l'authenticité de ce qu'il représente de façon si indirecte. Ses croquis, en revanche, témoignent de la puissance d’inspiration que peut avoir un souvenir traumatisant comme le fait de se retrouver dans la ligne de feu de l'ennemi. Le dessin au crayon intitulé Combat sur les bords de l’Yser en est une parfaite illustration. On y retrouve les visages crispés, les gestes ou postures de son souvenir du 16 août réalisé 30 ans plus tôt. L'empreinte d'un style, bien sûr, qui permet de reconnaître chaque artiste ; mais celle aussi d'une terreur qui n'a pas quitté l'homme depuis qu'il l'a vécue 45 ans auparavant !

Ce traumatisme du combattant, Jeanniot en a d'ailleurs confié le récit dans une lettre qu'il adresse à Dayot alors que celui-ci travaillait à son ouvrage illustré L'invasion, le siège de Paris, la Commune 1871, autrement dit vers 1900-1901 (Dayot ne donne pas la date exacte). Une lettre qui mérite de figurer dans la bibliographie des témoignages de 1870 (Armée du Rhin). J'extrais cette lettre du texte d'Armand Dayot pour mieux en préserver l'environnement graphique.

Rezonville, explications Jeanniot (1)

Rezonville, explications Jeanniot (2)

Rezonville, explications Jeanniot (3)

Au terme de sa lettre, Jeanniot fait une intéressante remarque sur la façon dont son oeuvre fut perçue et sur les pressions qu'il subit pour qu'il donnât au public un "point de repère", peu importait qu'il ne fut pas respectueux de ce qu'avait vu le témoin. La référence au coquelicot - que je n'ai pas identifié sur les reproductions à disposition - est un détail riche de sens. Comment se fait-il qu'aujourd'hui les pantalons rouges soient si visibles à l'image, la poussière plus suggérée que matérialisée ? L'effet est-il, là encore, le fruit de mauvaises reproductions ou l'oeuvre a-t-elle été retouchée ? Voir l'original au musée de Pau serait à programmer !

 

les effets du 75 1915

 

Source :

Dayot (Armand), « Au front », L’art et les artistes. Dayot, éditeur scientifique, 1915.

 

 

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12 juillet 2018

PROMOTION SUR FRANCE BLEU

110756347Présentation de Les peintres français et la guerre de 1870 sur France bleu par le patron des éditions des Paraiges, en mars 2017.

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11 juillet 2018

LA VIEILLE FEMME D'USTARITZ ALLEGORIE DE 1870 ?

Bonnat, femme d'Ustaritz 1872Léon Bonnat (1833-1922), peintre académique français, a 37 ans quand la guerre franco-prussienne éclate. C'est déjà un artiste reconnu, prix de Rome en 1857, et qui s'illustre dans les années 1870-1880 comme portraitiste des personnalités de son temps. Pendant la guerre, il fait son devoir dans un bataillon de marche de la Garde nationale. Il reçoit son baptême du feu lors des combats de Villiers (bataille de Champigny, 30 novembre - 2 décembre). « Son bataillon placé en réserve à Montrouge, fut assez voisin du lieu de l’action [...] les obus éclataient souvent dans son voisinage ». Bonnat s'en sort bien, mais il tombe malade. « Le contact trop prolongé des bretelles de son sac de soldat avec la clavicule détermina sur ce point un abcès compliqué d’une fièvre intense. Forcé de garder le lit depuis le 4 décembre jusqu’au 8 février suivant, » [Voir Saigne] il ne verra plus le feu. Mais cette expérience a-t-elle une incidence sur son oeuvre ?

Pour Guy Saigne l'affaire est entendue : « La guerre n’a pas modifié profondément la vie de Léon Bonnat et n’a donc pas eu une influence essentielle sur son activité artistique » (p. 219). Au Salon de 1872, Bonnat présente pourtant Vieille femme d'Ustaritz, une oeuvre « unique dans la carrière de Bonnat. C’est en effet l’une des très rares fois où il peindra une femme du peuple, simple, modeste, inconnue du grand public » (p. 217). Cette particularité conduit Guy Saigne à s'interroger sur le sens de cette oeuvre. Il y voit une allégorie de la souffrance partagée des Français face aux désastres de la guerre en général, au drame des Alsaciens et Lorrains en particulier. « L’artiste n’a-t-il pas voulu élever une sorte de monument commémoratif de la douleur nationale ? », interroge Guy Saigne.

bes01_henner_01f1Pour justifier son hypothèse, Saigne s'appuie sur l'amitié de Bonnat pour Jean-Jacques Henner dont il connaissait probablement la fameuse L'Alsace, elle attend ! (1871) largement diffusée dans toute la France à l'époque. Peut-être l'aurait-il vu dans l'atelier même de son ami. « Il n’est pas impossible qu’il ait conçu sa Femme d’Ustaritz comme un pendant basque à la jeune alsacienne, portant témoignage de la part prise par la population basque au drame vécu par les Alsaciens et les Lorrains ». Pour conforter son idée, Guy Saigne note que Bonnat réalise à la même date un portrait de Madame Koechlin, une Alsacienne qui ne peut, en 1872, que souffrir du sort subi par sa province. Commentaire d'Achille Fouquier, premier biographe de Bonnat : « le portrait de madame Koechlin, debout, de grandeur naturelle, jusqu’aux genoux. Mme Koechlin est alsacienne ; la Prusse s’est emparée de son pays, mais n’a pas pu conquérir son cœur resté français. Elle est vêtue de noir, comme une femme en deuil ; son visage, triste et pensif, s’appuie sur sa main droite, tandis que de la gauche elle tient des myosotis ; ses blancs cheveux ont pour seul ornement la cocarde d’Alsace-Lorraine. Un ciel gris, triste et sombre, sert de fond à cette mélancolique figure ». Ce portrait n'a pas été retrouvé. Peut-être a-t-il été détruit. Mais la description qui en est faite renvoie à celui de l'Alsace telle que la peint Henner. Le rapprochement entre les deux oeuvres est évident et plaide en faveur d'une volonté de Bonnat d'exprimer au lendemain de la guerre la sympathie du compatriote pour ceux qui en sont les premières victimes. La vieille femme d'Ustaritz serait bien l'expression d'un souvenir (douloureux) de la guerre de 1870.

 

Ressources bibliographiques :

Fouquier (Achille), Léon Bonnat. Première partie de sa vie et de son œuvre. Paris, Jouaust, 1879.

Saigne (Guy), « Léon Bonnat et la guerre de 1870-1871 : quelle influence sur sa carrière ? », in Pontet (Josette), Les années 1870-1871 dans le sud-ouest atlantique. Des événements à la mémoire. Actes du colloque organisé par la société des sciences, lettres et arts de Bayonne. Bayonne, éditions Koegui, 2012 ; p. 213-227.

Saigne (Guy), Léon Bonnat, le portraitiste de la IIIe République, Paris, Editions Mare et Martin Arts, 2017.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, éditions Bernard Giovanangeli, 2016.

 

 

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05 juillet 2018

LES GUEULES CASSEES DE 1870

blessure 4 bis2018, centenaire de cette Grande Guerre, "matrice du siècle" pour reprendre une formule justement consacrée. Grande guerre par ses enjeux, par sa brutalité, par l'hécatombe de masse qu'elle provoqua ou la "culture de guerre" qu'elle généra, autant de chapitres et/ou notions reprises partout, jusque dans les manuels scolaires. Et dans la foison des images toutes plus émouvantes les unes que les autres, celles des "gueules cassées", témoignages des dégâts que la modernité des armes démultiplia. "Démultiplia" car la "gueule cassée" n'est pas une nouveauté de la guerre. Toutes, bien avant celle de 1914-1918, ont défiguré les malchanceux. Sans remonter au temps de la "guerre du feu" ou aux combats de l'Antiquité, comment imaginer que les lourdes épées, les boulets de pierre ou les masses d'armes du Moyen-âge n'aient pas provoqué autant de dégâts que l'éclat d'une grenade, un coup de baïonnette ou une rafale d'arme automatique ? Ne pas avoir les images des défigurations du passé n'autorise pas l'oubli.

blessure 4Et au petit jeu des "gueules cassées", la guerre de 1870 eut les siens : des soldats défigurés par un éclat d'obus, une balle ou un coup de sabre. Soignés au Val de Grâce, ils ont fait l'objet d'interventions de réparation dont les archives ont gardé les traces, des documents techniques qui ont sans doute aidé des générations de chirurgiens militaires. Pour nous, elles témoignent des séquelles que les conflits laissent derrière eux, une fois les "cessez-le-feu" proclamés. Elles sont la marque des longues "sorties de guerre" qui empêchent de fixer à une date précise la fin des conflits [voir les travaux de Bruno Cabanes]. Et il ne s'agit-là que des effets visibles ! 

blessure 1

blessure 1 bis

 

 

 

 

cas n°1

 

blessure 2

blessure 2 bis  cas n°2

 

D'autres cas à retrouver dans : Delalain, Charles. - [Album de quinze photographies sur papier albuminé, dont dix représentants des blessés de la guerre de 1870 avant et après restauration de la face] Paris, 1872.

Sur les questions liées à la "sortie de guerre" voir :

Cabanes (Bruno), La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004.

LHistoire_01842_449et450_1807_1808_180628_Changements1918_CouvertureL'Histoire, 1918. Comment la guerre nous a changés. Numéro spécial 449-450, juillet-août 2018.

Tison (Stéphane), Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Rennes, Presses universitaires,2011.

 

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