Mémoire d'Histoire

17 novembre 2017

MEMOIRE DE JACQUES CŒUR ET GUERRE DE 1870

Patrois (Isidore), Jacques Coeur 1872

1872, le Salon de l'école des Beaux-arts rouvre ses portes après l'interruption liée à la guerre franco-prussienne. 

2067 oeuvres ont été sélectionnées par le jury. On est loin des 5434 de 1870. Plus exigeantes, les règles de sélection ont changé (voir Lobstein). L'année terrible, aussi, n'a pas favorisé le travail des artistes : mobilisés, manquant de matériel ou trop inquiets pour trouver envie de peindre, ils ont moins à proposer.

Parmi ces oeuvres, quelques-unes évoquent la guerre qui vient de s'achever. Des artistes usent de leur talent pour traduire leur ressenti ou, déjà, faire mémoire de l'année terrible. Les différentes motivations ont été exposées dans Les peintres français et la guerre de 1870

De Neuville, bivouac devant le Bourget 1872Mais le vainqueur est encore présent sur le sol national. L'occupation se prolongera jusqu'en septembre 1873. Pour éviter tout incident diplomatique, les organisateurs décident de retirer de l’exposition quelques 70 œuvres (peintures ou sculptures). Parmi celles-ci L’oublié d'Emile Betsellère, Bivouac devant le Bourget d'Alphonse De Neuville, Alsace, 1870 d’Henriette Browne, La séparation ; Browne (Henriette), Alsace, 1870armée de Metz (29 octobre 1870) et Prisonniers environ de Metz (1er novembre 1870) d'Alexandre Protais ou Ensevelissement des morts après la bataille de Champigny, le 6 décembre 1870, par les ambulances de la Presse d’Alphonse Cornet. Susceptibles d'être interprétées comme expression de sentiments hostiles aux Allemands, les allégories comme L’espérance de Puvis de Chavannes font également les frais de cette censure. Zola crie au scandale. En vain.

Artiste déjà plusieurs fois médaillé (en 1861 et 1864) et s'étant illustré dans un peu tous les genres (paysages, portraits, scènes religieuses et historiques...), Isidore Patrois (1815-1884) présente un Jacques Cœur. Cette toile est-elle censurée ? Sauf erreur de ma part, il ne semble pas. Pourquoi le serait-elle d'ailleurs ? A priori, la référence au grand argentier de Bourges ne saurait agacer les Prussiens. Pour les contemporains, cependant, le sujet du tableau n'a rien d'innocent. Au catalogue de l'exposition, la notice d'accompagnement est sans équivoque : "Enfant du peuple, Jacques Cœur acquit par son génie financier une immense fortune, qu’il donna à la France vaincue et ruinée. Ces ressources permirent de lever une nouvelle armée, qui reconquit une partie du territoire perdu". On ne saurait exprimer plus clair appel à la reconquête des territoires perdus au moment où la Patrie s'apprête à verser les cinq milliards de francs-or imposés par le vainqueur à titre d'indemnité réparatrice.

Patrois, Jacques Coeur selon ClaretieDans Peintres et sculpteurs contemporains (2e édition revue et augmentée...1874, p. 330), Jules Claretie ne dit pas autre chose. Il voit dans le Jacques Coeur de Patrois "une sorte de tableau d'actualité" à l'heure où, "ruinée et vaincue" la France s'affranchit de l'occupation étrangère ! En d'autres termes, Patrois produit un bon (et nouvel) exemple de tableau représentant la guerre de 1870 "par analogie ou amalgame" (Lecaillon 2016, p. 146-150).

 

Source :

Clarétie (Jules), Peintres et sculpteurs contemporains. Paris, Charpentier, 1874.

Lobstein (Dominique), Préface de Sanchez (Pierre) et Seydoux (Xavier), Catalogue des Salons, 1872-1874, tome X. L'échelle de Jacob, Dijon, 2004.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, éditions Giovanangeli et des Paraiges, 2016.

Préault (Auguste), Jacques Coeur 1874

 

PS : En 1874, Auguste Préault réalise pour la ville de Bourges une statue de Jacques Coeur dont le projet est en chantier depuis... 1841. Le site des Amis de Jacques Coeur en retrace l'histoire. Celle-ci n'a, évidemment, rien à voir avec la guerre franco-prussienne. Le 15 mai 1879, la statue est enfin inaugurée sur l'emplacement qu'elle occupe encore de nos jours. Pour l'occasion, une ode à Jacques Coeur est déclamée. 

"Sous le joug étranger, la France était meurtrie
Campagnes et cités, tout courbait sous l'effroi
Bourges fut, en ces jours, le coeur de la Patrie
Et Jacques l'Argentier fut fidèle au roi.

Homme au grand coeur, bourgeois auguste
Vois aujourd'hui le peuple juste
Poser des lauriers sur ton front".

Peut-on imaginer que les contemporains n'aient pas fait la relation avec 1870 ? Il y a moyen d'en douter.

 

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08 novembre 2017

LES CHIENS ET LA GUERRE DE 1870

Siege-Paris-1870-viande-canine[Le texte qui suit comporte plusieurs mises à jours. Voir en fin de page]

Le chien est un personnage très présent dans le cadre de la guerre de 1870. Récits de souvenirs, caricatures et autres représentations picturales l'évoquent abondamment comme cible des Parisiens affamés. Dans un des tableaux les plus connus du siège de Paris, Clément-Auguste Andrieux figure aussi le fidèle compagnon de l’homme en bonne place.

Andrieux

Mais le chien fut-il autre chose que l’ami de son maître ou un produit alimentaire de substitution ?

La question s’impose au vu de la lithographie ci-dessous signée Jules-Descartes Férat et représentant la bataille de Gravelotte. Au premier regard, le détail se distingue à peine. Il ne fait pourtant aucun doute : au premier plan de son tableau, Férat représente un chien. Celui-ci court à l’ennemi, des fanions aux couleurs tricolores dans la gueule !

Jules-Descartes Ferat, bataille de Gravelotte

Fantaisie de l’artiste ou figuration d’une réalité dont il eut connaissance ? Sur quel témoignage s’appuie-t-il pour dessiner cet animal en plein assaut ?

Une recherche rapide permet d’attester la présence de chiens mascottes dès le début du siècle. S’appuyant sur Wikipédia, le site Passion animaux, qui consacre une page aux « animaux de guerre », l’assure : « Les chiens ont une longue et ancienne utilisation dans l’histoire militaire. Le chien de guerre a été utilisé comme chien de combat, chien de garde, courrier, chien de détection ou de pistage, voire chien destructeur de tank ». Plus précisément, si le chien fut utilisé en France comme animal de garde des installations navales jusqu’en 1770 (voir chiens de garde sur Wikipédia), sa présence comme mascotte ou « compagnon d’arme » apparaît dans les armées du premier comme du second empire. Dans sa thèse soutenue en 2003, Sébastien Polin, doctorant vétérinaire, écrit : « Pendant la guerre de Crimée, les zouaves français se servaient de chiens, essentiellement pour la défense des tranchées et des avant postes. » Barrias, défilé de l'armée d'Orient, 1854

Pour la même période, Félix-Joseph Barrias figure justement la présence d’un chien mascotte dans son Défilé de l’armée d’Orient daté de 1854 (voir ci-contre). 

DiBellangé, soldats d'infanterie au camp de Chalons 1864x ans plus tard (ici, à gauche), Alexandre Bellangé place un chien au premier plan de ses Soldats d'infanterie au camp de Châlons en 1864. La partie de loto.

Autre témoignage offert par Le monde illustré, ce chien de la légion étrangère tombé à Solferino (1859) aux côtés de ses compagnons d’armes.

Souvenirs de Solférino

Que des chiens aient été présents dans quelques unités de la guerre de 1870 n’est donc pas totalement dénué de fondements. L’hypothèse se trouve confortée par les deux maîtres de la peinture militaire relative au conflit franco-prussien, deux artistes réputés pour leur exigence en termes d’authenticité des détails. Dans Entrée des parlementaires allemands à Belfort le 16 février 1871 (1884), de Neuville place un chien au premier plan à gauche. Rien n’indique que cet animal soit associé à une unité militaire. Il y a tout lieu de penser, au contraire, qu’il figure un animal errant ou attaché à une famille belfortine. Le détail si visible ne manque pas toutefois d’étonner (du 3 novembre 1870 au 18 février 1871, la ville a subi un siège de trois mois et demi) et d’interroger.

De neuville, entrée des parlementaires allemands à Belfort, le 16 février 1871, 1884

En revanche, avec le chien proposé par Édouard Detaille dans son panorama de Rezonville, Tambour-major de la garde impériale et son chien, le doute n’est plus permis. L’artiste propose bien la représentation d’un animal fétiche attaché à son maître.

tambourmajor_de_la_garde_impe91052

Ces œuvres n’expliquent pas l’initiative de Férat. Elles ne présument pas non plus d’une réalité répandue. La présence des chiens dans les armées françaises de 1870 est sans doute anecdotique. L’administration des Postes françaises imagina bien de les utiliser comme passeur de messages.  « En janvier 1870, le ballon Général Faidherbe les déposa en province, mais aucun des chiens n'est revenu dans Paris. » (Wikipédia) Mais, au regard de ce qui se passaient dans les troupes allemandes où la présence de chiens à l’initiative des soldats est avérée, les Français semblent en « retard » sur la question. En témoignent ces quelques lignes extraites du livre de Patrick Cendrier intitulé Des chiens et des hommes. En page 157, l’auteur ouvre un chapitre sur les chiens sanitaires par une anecdote qui se déroule précisément à Gravelotte (comme le tableau de Férat) : « le 19 août 1870 (…) on trouva en parcourant le champ de bataille de Gravelotte deux blessés de la brigade mixte Lapasset, tombés dans la journée du 16 août et réfugiés à une distance d’environ trois cent mètres l’un de l’autre dans des excavations de terrains. Ils n’avaient pas vu âme qui vive depuis l’instant où ils étaient tombés et pourtant le terrain avait été traversé par les belligérants et fouillé par les ambulanciers. Il est hors de doute qu’un chien dressé à cet usage les aurait rapidement découverts. »

Ces constats ne répondent pas à la question soulevée par la lithographie de Férat : un des régiments impliqués dans les combats de Gravelotte avait-il une mascotte canine qui s’exposa lors des assauts du jour ? L’énigme reste entière.

année 2015

 

Information rajoutée à ce message le 4/07/2016 :

Dans une lettre du 7 octobre 1870 adressée à son amie Louise Swanton-Belloc, Adélaïde de Montgolfier raconte une foule "qui entourait un mobile rapportant un bout du sabre d'un officier prussien (ce mobile en a tué trois Prussiens) et ramenait aussi le chien d'un d'eux". [in Emma Lowndes, récits de femmes pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871), L'Harmattan, Paris, 2013 ; page 119]

 

Mise à jour du 05/06/2017

Le konprinz devant la dépouille du général Douay

"Ici gisait le cadavre du général français Douay, son petit chien sur les jambes ; son aide de camp, qui avait été blessé à ses côtés, un homme aimable, instruit, m’a dit que le général avait été touché… par notre artillerie si efficace." (Journal de guerre du Prince Frédéric Charles).

Dans son célèbre tableau Le Kronprinz Friedrich-Wilhem devant la dépouille du général Abel Douay (1888), Anton Von Werner multiplie les détails. Outre les restes du repas sur la table (à gauche), on notera la présence d'une machine à coudre placée sous la fenêtre. Un tissu sur lequel vient d'être cousue une croix-rouge est encore sur la chaise. Les Français n'ont pas encore eu le temps de hisser ce drapeau à proximité de la maison transformée en ambulance.

Dans le cadre de ce message, on notera surtout, la présence d'un chien sur le corps du défunt. Ce détail authentifié par le Kronprinz dans son journal de guerre suggère l'idée que le général était accompagné de cet animal lors de la campagne.

 

Mise à jour du 05/11/2017

Oscar Huguenin est un peintre suisse qui fit de nombreux dessins de l'armée Bourbaki réfugiée en Suisse. Parmi ceux-ci, L'hommage d'un frère d'arme est une parfaite illustration de la présence de chiens accompagnant les soldats.

Sur Huguenin, voir la biographie mise en ligne par La société neuchateloise de généalogie. Voir aussi le musée de La Sagne (lieu de naissance du peintre et romancier).

Huguenin (Oscar), débris de l'armée de Bourbaki

 

Mise à jour du 08/11/2017

Olivier Berger réagit au message ci-dessus en me signalant un article qu'il a publié en 2014 dans le cadre d'un colloque-rencontre du groupe "des bêtes et des hommes". Antérieur à mon texte, cet article confirme la présence des chiens auprès des armées dans la cadre de la guerre de 1870. Sur la base d'autres sources, et se penchant davantage sur les bêtes qui accompagnaient les Prussiens, il nous donne d'intéressantes informations sur le rôle ou l'image de ces chiens dans le cadre de la guerre. Ses conclusions sont fort différentes de celles évoquées ici, mais pas forcément en opposition. Je renvoie toute personne intéressée à ce texte :

 

Des chiens de 1870Berger (Olivier), "Chiens des Français, chiens des Allemands : une représentation particulière durant l'occupation de 1870", Une bête parmi les hommes : le chien. De la domestication à l'anthropomorphisme, Troisième rencontre internationale des Bêtes et des Hommes. Amiens, Encrage Université, 2014. p. 365-382.

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31 octobre 2017

LES FRANCAIS EN GUERRES (François COCHET)

Cochet, FrançoisDans ce livre, François Cochet se penche sur les hommes, dirigeants ou simples exécutants, pour « mesurer le degré d’adhésion aux conflits auxquels la France a pu participer » de 1870 à nos jours.

Cette synthèse de 540 pages a le mérite de lier la guerre franco-prussienne (1870-1871) à celles du XXe siècle, de mettre ainsi en perspective l’ensemble des guerres « modernes » sans ignorer celle qui, avec la guerre de Sécession, est considérée comme l'une des premières d'entre elles.

Une fois n'est pas coutume, la guerre de 1870 ne sert pas de prétexte. La date choisie pour entrer dans le sujet n'est pas de simple convention liée à l'histoire politique de la France. Le conflit franco-prussien tient ici sa juste place. Dans les trois parties du texte qui couvrent les deux guerres mondiales, celles de décolonisation ou les interventions militaires d'aujourd'hui, il occupe une soixantaine de pages, soit 11% du total.

Au sommaire, ces pages se distribuent ainsi :

Partie I/ Qui combat ? : chapitre 1. Les avatars de 1870 (p.17-38)

Partie II/ Pour quoi les Français se battent-ils ? : chapitre 4. 1870 Les discours légitimant de 1870 et de la Commune (107-118)

Partie III/ Les visages du combat, chapitre 8. 1870, le grand ancêtre (p. 221-256)

En 1ère partie, François Cochet soulève une question clé pour les spécialistes de la guerre franco-prussienne : "comment les Français ont-ils été amenés à élargir leurs modalités de recrutement des soldats et à contenir l’offensive qui tourne rapidement en invasion ?" Comment s’adaptent-ils (ou pas), comment passent-ils de la guerre traditionnelle à la moderne ? La défaite de 1871 s’inscrit dans leur incapacité à faire face.

En 2eme partie, l'auteur nous conduit davantage dans l'analyse des perceptions : comment les Français vivent-ils la déclaration de guerre, puis ses différentes facettes ? Il s'appuie sur de nombreux témoignages pour montrer la variation des réactions et proposer ainsi des clés bien utiles pour comprendre les résultats de l'Année terrible. Au-delà, il jette un pont vers 1914, montrant comment l'expérience de la guerre (déjà partiellement "totale") a pu justifier le pacifisme de quelques-uns, mais surtout le discours sur la nécessaire conquête coloniale (objet d'autres chapitres) ou celui de la Revanche.

En 3eme partie, François Cochet montre comment en termes de matériel, type d'opération, logistique, rôle des forces irrégulières...etc., la guerre de 1870 se situe entre tradition et modernité. Mais il ne limite pas son propos à ce constat. Il s'emploie, une fois encore, à mettre 1870 en perspective et s'efforce d'expliquer comment la modernité qui pointe dans le conflit franco-prussien annonce celle de la Grande guerre. L'un de ses sous-titres de partie l'exprime clairement : "Mitrailleuses, tranchées, puissance de feu et rôle de l'artillerie. (Presque) tout 1914 dans 1870". Le lien est ainsi fait entre les deux conflits, l'évolution des "Français en guerres" posée pour cette séquence.

"Au final la guerre de 1870 est extraordinairement pédagogique en termes militaires" écrit François Cochet. On ne saurait mieux dire.

4e de couverturePetite citation en guise de résumé concernant la guerre de 1870 (page 221) : « La période de la guerre franco-prussienne et de la Commune est sans doute celle qui, parmi les guerres de la période contemporaine, marque le plus ouvertement le basculement entre le XIXe siècle et un précoce XXe siècle, en termes de représentations mentales de la bataille. Dans ses différentes phases, la guerre de 1870 connaît de multiples aspect du combat. Aux affrontements traditionnels en rase campagne, elle ajoute le terrible combat urbain […] Elle voit aussi le recours à des troupes irrégulières, qui confèrent une dimension sinon nouvelle, du moins déconcertante pour les troupes allemandes qui les combattent. Pour toutes ces raisons, la morphologie de la bataille dans ses versions de 1870 et 1871 revêt une dimension matricielle ».

 

 

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30 octobre 2017

COMPLOT CONTRE LE ROI DE PRUSSE EN 1870 (Olivier Berger)

régicides-en-france-et-en-europe-xvie-xixe-siècles"Théorie du complot" dans la France occupée de 1870 ? Olivier Berger parle plutôt de "mythe", de rumeurs qui mobilisèrent les services de sécurité allemand durant le conflit franco-prussien.

Réalisée dans le cadre d'un colloque consacré à la question des régicides en Europe (XVI-XIXe siècles), Olivier Berger se penche sur le cas du roi Guillaume de Prusse dont la disparition à l'occasion d'un attentat pourrait (peut-être ?) changer le cours de la guerre et ses effets politiques. Les rumeurs courent ; inquiets, les Allemands répriment. "Question inédite". L'épisode est peu connu. Il témoigne d'une préoccupation du grand état-major prussien. Il est un bel exemple, aussi, de l'écart qu'il peut y avoir entre les réalités du terrain et la perception qu’en ont les différents acteurs. La rumeur fait rarement la "grande histoire" mais elle suscite des comportements qui peuvent avoir leur importance.

Dans la ville de Versailles choisie pour recevoir le Grand Quartier Général prussien, Olivier Berger analyse les causes d’une crainte et les moyens mis en oeuvres par le responsable de la sécurité allemand (W. Siebert) pour déjouer toute tentative d'attentat. Ne voulant rien laisser au hasard, Siebert met en place « un véritable régime de terreur ». Dans cette bataille, il s'appuie sur un réseau d'agents dormants, "en majorité français". Sur ce point, Olivier Berger observe : « Si la question des espions a marqué les civils – qui croyaient en voir partout au début de la guerre – elle est une réalité dont il faut tenir compte ». En d'autres termes, la fumée de l'espionnite si répandue en 1870 trahissait à Versailles l'existence d'un foyer effectif ! La situation, en l'occurrence, révèlerait aussi une situation un peu paradoxale :  C’est quand il y eut le moins d'espions - "au début de la guerre", autrement dit en août-septembre 1870 - que les Français en virent partout ; mais quand ils furent les plus actifs (à partir d'octobre, à Versailles) ils auraient commencé à moins s'en plaindre !? A vérifier ! 

Au-delà des faits qui montrent comment les services de sécurité assuraient la sécurité de leurs dirigeants, l'affaire témoigne des peurs des Allemands concernant les populations civiles qu'ils trouvaient "très hostiles". Dans la mesure où elle a pu participer de l'entretien des craintes allemandes jusqu'en 1914, cette petite histoire de complot contre le roi Guillaume montre combien la manière dont sont perçus des événements peut être aussi importante que la réalité de ces mêmes événements. Voilà de quoi attiser la curiosité des lecteurs.

Référence complète de l'article :

Berger (Olivier), « On veut assassiner le roi de Prusse ! Mythe du complot et répression militaro-policière en 1870-1871 », p.491-510. in Régicides en France et en Europe (XVIe-XIXe siècles). Actes du colloque international organisé par la Société Henri IV, le Musée national du château de Pau et l'Université de Pau et des Pays de l'Adour - ITEM. Édité par Philippe CHAREYRE, Claude MENGES-MIRONNEAU, Paul MIRONNEAU, Isabelle PÉBAY-CLOTTES. Cahiers d’humanisme et renaissance, n°139. Genève, Droz, 2017

 

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24 octobre 2017

JULES DIDIER SEVESTE, MORT A BUZENVAL

Utrillo, rue Seveste 1923Connaissez-vous la rue Seveste ?

Sans doute pas et c'est fort compréhensible.

Située dans le 18è arrondissement de Paris, près de Montmartre, elle a ainsi été baptisée en 1875, en mémoire du comédien Jules Didier Seveste de la Comédie française, petit-fils de Pierre-Jacques Seveste lui-même homme de théâtre.

Lieutenant au bataillon des carabiniers parisiens, Jules-Didier Seveste participa à la bataille de Buzenval (19 janvier) au cours de laquelle il fut blessé. En compagnie du peintre Carolus-Duran, Jules Clarétie croise son chemin le lendemain du carnage, au moment où il est évacué vers une ambulance. "(Il) souriait" écrit l'homme de lettres qui ne sait pas - au moment de leur rencontre - que le jeune homme ne survivra pas à ses blessures.

Seveste est transporté à l'ambulance de la Comédie-Française où il est amputé. Le 25 il est décoré de la légion d'honneur. Au grand dam de ses amis comédiens, il décède de ses blessures le 30 janvier.

Le sculpteur Léon Fagel réalisa son buste conservé à la Comédie française.

La rue seveste aujourd'hui

A l'instar des artistes des Beaux-arts évoqués dans le message intitulé Artistes perdus de 1870, les théâtres parisiens payèrent un lourd tribu à la guerre de 1870. Plusieurs, comme Seveste, sont tombés à Buzenval : Charles Bernard (violoncelliste à l’orchestre Pasdeloup) et Vercollier (ancien directeur du Vaudeville) ; Boullard (chef d’orchestre aux Variétés) y est grièvement blessé. Commandant du bataillon des carabiniers parisiens auquel appartient Seveste, Pérelli (pianiste) est blessé à Montretout ; il meurt de ses blessures à l’hôpital du Palais-Royal. Moreau (compositeur), gendre d’Adolphe Adam, est tué à Châtillon. Hodin (du théâtre de la Porte-Saint-Martin), meurt en mai 1871 des suites de ses blessures.

Le ténor Duchene d'après TouranchetLe ténor Duchêne a vu la mort de près. Gustave Labarthe rapporte qu'engagé dans les francs-tireurs de Lipowski, il est fait prisonnier et condamné à être fusillé. Convié à exprimer ses dernières volontés, il dévoile accidentellement qu'il connaît bien Mlle Schroeder avec laquelle il a chanté à l'Opéra comique. L'officier prussien (qui maîtrise parfaitement le Français) se trouble. Il connaît la jeune femme qui est elle-même d'origine allemande. Il finit par surseoir à l'exécution et libérer son prisonnier. Celui rejoint les francs-tireurs et participe à la défense de Chateaudun où il est blessé.

 

Source : Labarthe (Gustave), Le théâtre pendant les jours du siège et de la Commune (juillet 1870 – juin 1871). Paris, Fischbacher, 1910.

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D'UNE GUERRE A L'AUTRE, FELIX POTIN ON Y REVIENT

"Felix Potin, on y revient"

Tel est le slogan qui popularise les magasins Félix Potin au début des années 1930 !

Mais les initiateurs de la formule croyaient-ils si bien dire ?

Né en 1820, Félix Potin est un épicier qui s'installe à Paris (9e arrondissement) en 1844 et révolutionne vite le métier. Sa réussite lui permet d'ouvrir en 1860 un second magasin, au 103 boulevard de Sébastopol, à l'angle de la rue Réaumur. En 1864, une nouvelle épicerie ouvre au 47 boulevard Malesherbes. A partir de 1870, la "maison Félix Potin" (qui réunit sous la même enseigne les deux magasins fondés dix et six ans plus tôt) propose un nouveau service : la livraison à domicile. Mais la guerre franco-prussienne qui éclate six mois plus tard contrarie ce projet ainsi qu'en témoigne le tableau ci-dessous.

Pendant le siège de la capitale, les Parisiens font la queue boulevard de Sébastopol. Alfred Decaen et Jacques Guiaud associent leur talent pour immortaliser la scène (1870).

Potin à l'angle rue Réumur bd sébastopol

46 ans plus tard (en 1916), la même attente s'observe aux portes du magasin de la place Malesherbes. Siège ou pas, la guerre impose les mêmes restrictions et les mêmes réactions.

queue devant F potin grande guerre (1916), 45-47, boulevard MalesherbesL'occupation allemande pendant la Seconde guerre mondiale donne-t-elle lieu à situations identiques ? Peut-être. Je n'ai pas trouvé d'image permettant de le certifier. Le rationnement étant aussi important, sinon plus, gageons que la présence de l'ennemi générait d'autres manières de faire face à la pénurie, suscitait l'émergence d'autres circuits de distribution. A contexte différent, solution différente.

En 1968, en revanche, surprise : Les grèves provoquent de nouvelles attentes des consommateurs !

13_Greves-Paris-mai%2068-J-P_-Rey

De là à en déduire que la crise de mai provoqua l'équivalent d'un état de siège ou d'une Grande guerre, il y a un pas qu'il vaut mieux ne pas franchir trop vite ! :)

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21 octobre 2017

SOUVENIRS DU SIEGE DE PARIS (JAMES TISSOT)

Campement du parc d'Issy (1871), Souvenir du siège de ParisJacques-Joseph Tissot (alias James Tissot, 1836-1902). 

 

 

Tissot (James), les tirailleurs de la SeineArtiste peintre français, spécialiste des sujets mondains, Tissot expose pour la première fois au Salon de 1859, mais il se fait surtout remarquer à partir de 1864. Il est l'un des premiers à explorer le japonisme. Il fréquente Monet, Whistler, Degas, Stevens... La guerre de 1870 le rattrape. Il y participe en s'engageant dans les Tirailleurs de la Seine, unité dans laquelle s'enrôlent de nombreux artistes (Berne-Bellecour, Cuvelier, Jacquemart, Leloir, Leroux, Vibert...).

Portrait de Sylvain Perier du 139e régiment (1870), souvenir du siège de ParisDePortrait de Bastien Pradel de Figeac (1870), souvenir du siège de Paris cette expérience, il tira plusieurs dessins, dont les portraits de Bastien Pradel de Figeac et celui de Sylvain Périer, du 139e Régiment (1870). C'est le moment encore plaisant, sans doute, où le civil s'amuse de l'uniforme qu'il endosse, du paquetage qu'il reçoit, de l'aventure annoncée, peut-être.

 

De tous ces dessins, toutefois, le plus émouvant reste sans doute celui qu'il intitule "Le premier tué que j'ai vu" (1870). Au-delà du travail artistique, Tissot livre soudain un témoignage brut, celui de la guerre telle qu'elle se présente au civil quand les affaires sérieuses commencent.      

Le premier tué que j'ai vu (1870), Souvenir du siège de Paris

De la guerre, Tissot ne laisse que trois autres oeuvres, deux dessins (Le foyer de la Comédie française achevé en 1875, La Grand garde achevé en 1878) et la seule toile qu'on lui connaisse Le jeune blessé. De l'Année terrible, dans la décennie qui suit, il semble ne lui rester que le souvenir des blessés, du froid... de l'humiliation ou de la colère ? 

Le foyer de la Comédie française (1875), Souvenir du siège de Paris

Tissot (James), jeune soldat blessé

 La Grand Garde (1878), Souvenir du siège de Paris

 

 

 

 

 

 

Sources bibliographiques :

Wikipédia : James TissotTissot, autoportrait

Lévêque (Jean-Jacques), Les années impressionnistes, 1870-1889, ACR Éditions, 1990.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, Giovanangeli éditions, 2016.

James Tissot est né à Nantes. Six des dessins présentés ci-dessus sont au Musée des Beaux-arts de cette ville.

 

 

 

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20 octobre 2017

LES "MAROCAINS" DE LUDWIG KNAUS

étude prisonniers marocainsDans un message sur le camp de Wahner Heide j'écrivais : "Les Allemands montrent beaucoup d'intérêt pour les unités de Turcos. Ils sont curieux des soldats coloniaux et les photos figurants ces derniers sont proportionnellement plus nombreuses que ce qu'ils représentent réellement". Cette curiosité se retrouve sous le crayon de Ludwig Knaus qui fit plusieurs études de "Marocains" prisonniers à Koln ou Wesel, ainsi qu'il les désigne lui-même.

Ludwig Knaus (1829-1910) est un peintre né à Wiesbaden. Se voulant "peintre du quotidien", il peine à s'imposer en Allemagne. En 1852, il expose au Salon à Paris où il est bien acceuilli. Il y est plprisonnier marocain 1870usieurs fois primé. Décoré de la légion d'honneur en 1867, il retourne en Allemagne. Pendant le conflit franco-prussien, il visite quelques camps d'internement (Wesel et Wahner Heide au moins) où il réalise des études de prisonniers. Celles conservées par l'agence AKG-Images concernent toutes des soldats coloniaux. Il n'y a pas d'étude d'autres soldats. Apparemment - et jusqu'à preuve du contraire - ces dessins n'ont pas inspiré de tableaux. Ils témoignent bien, toutefois, d'une curiosité particulière pour ces figures de l'armée française : turcos, tirailleurs algériens et autres "indigènes".

 

Petit florilège de ces dessins :

Marocain assis (Wahner Heide) 1870

Marocain debout (1870)

Marocain debout (Wesel, 1870)

 

 

 

 

 

 

 

 

Autoportrait 1890

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19 octobre 2017

CAMPS DE WAHNER HEIDE A KOLN

prisonniers français au camp Wahner Heide (près de Cologne) 1871 Les défaites de Sedan (70 à 80 000 hommes) et de Metz (170 000) en l'espace de deux mois (début septembre - fin octobre 1870) laissent aux mains des vainqueurs une masse impressionnante autant qu'imprévue de prisonniers (jusqu'à 400 000 en tout selon M. Botzenhart). Ceux-ci sont dispersés sur l'ensemble du territoire allemand, dans des camps souvent improvisés (environ 200 sites). Tel est le cas de Wahner Heide à Cologne (Köln). Quelques photos conservées par AKG-images en témoignent. Ce sont d'intéressantes sources pour se faire une idée des conditions d'internement. Confrontées à d'autres images présentées ailleurs sur ce blog (in le camps de Polen et Souvenirs de captivité) elles permettent une série d'observations récurrentes :

1. La manière dont Français et Allemands peuvent poser ensemble pour immortaliser la situation témoigne de relations relativement apaisées entre les prisonniers et leurs geôliers, ce que ne confirment pas toujours les premiers dans leurs carnets ou souvenirs de guerre (ce qui se comprend aisément). Rien à voir, en tous cas, avec les photographies des camps de la Grande Guerre ou de la seconde guerre mondiale.

Turcos et zouaves au camp Wahner Heide (Cologne) 22. La précarité des conditions d'internement est nette. Les prisonniers logent sous des tentes militaires et dorment sur des litières de paille. Dans le cadre de l'hiver allemand, pour des hommes qui n'ont souvent pour se vêtir que l'uniforme qu'ils avaient au moment de leur reddition (pendant l'été ou à l'automne), l'exposition au froid est souvent mortelle. la cuisine est elle-même une installation de campagne, à ciel ouvert.

prisonniers français au camp Wahner Heide (près de Cologne) 1871, près des cuisines3. Les Allemands montrent beaucoup d'intérêt pour les unités de Turcos. Ils sont curieux des soldats coloniaux et les photos figurants ces derniers sont proportionnellement plus nombreuses que ce qu'ils représentent réellement. Dans certaines régions de la Prusse orientale, les familles utilisaient  l'image de ces hommes comme Pères fouettards pour les enfants peu sages ! [à suivre, prochain message : les études de prisonniers marocains par Ludwig Knaus]

Turcos et zouaves au camp Wahner Heide (Cologne) 44. Souvent affaiblis par la campagne et d'éventuelles blessures, soumis à de dures conditions de vie, beaucoup de prisonniers nécessitaient des soins. Le camp de Cologne avait son "lazaret", une sorte d'ambulance de campagne. Le nombre de morts en détention fut important (quelques 17 000 d'entre eux).lazaret et blesés français au camp Wahner Heide de Koln

 

 

 

 

  soldats prussiens au camp de prisonniers Wahner Heide bei Köln

 Les gardiens se faisaient eux aussi photographier.

 

 

Turcos et zouaves au camp Wahner Heide (Cologne) 3

 

Turcos et zouaves au camp Wahner Heide (Cologne)

Quelques référénces bibliographiques

Beaupré (Nicolas), Arrachés et déplacés : réfugiés politiques, prisonniers de guerre, déportés, 1789-1918, Clermond-Ferrant, Université Blaise Pascal, 2016.

Bendick (Rainer), "Les prisonniers de guerre français en Allemagne durant la guerre de 1870-1871" in Caucanas (Sylvie), Cazals (Rémy), Payen (Pascal), Les prisonniers de guerre dans l'histoire : contacts entre peuples et cultures. Toulouse, les Audois, 2003.

Botzenhart (Manfred), "Französische Kriegsgefangene in Deutschland 1870-1871", Sonderdruck aus Francia, Forschungen zur Westeuropäischen Geschichte, publié par l'Institut historique allemand, Paris, Vol. 21/3, 1994.

Cipolla (Yoann), Les captifs oubliés de 1870-1871. Expériences et mémoires des soldats français en Allemagne. Mémoire de master 2 (inédit), Université de Bourgogne, 2016-2017.

Lecaillon (Jean-François), La détentation des prisonniers française en Allemagne pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871). Paris, 2004. Consultatble sur Mémoire d'histoire : Guerre de 1870.

Lecaillon (Jean-François), Guerre de 1870 et "mémoire des camps". Paris, 2004. (Site de l'auteur).

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03 octobre 2017

LES CIRCUITS DU SOUVENIR

souvenirEntre leur encodage dans l’hippocampe et leur restitution dans le cadre de la remémoration, les souvenirs ne suivent pas le même parcours neuronal. Telle est la découverte faite par des neurobiologistes du Massachusetts Institute of Technologie[1]. A la question : « pourquoi deux circuits distincts ? », Dheeraj Roy répond : « Nos souvenirs sont une combinaison d'expériences anciennes et nouvelles. Avoir deux circuits parallèles permet à la fois de se remémorer un souvenir et d’encoder de nouvelles informations. Une sorte de mise à jour de notre mémoire ».

Ce constat est de nature à interpeller toute personne travaillant sur des témoignages sachant que ceux-ci sont des récits (re)construits autour des souvenirs. Pour ce qui le concerne, toutefois, l'historien n'est ni armé ni assez averti des réalités neurobiologiques pour en tirer des conclusions assurées. Les propos qui suivent sont donc plus à prendre en termes de questionnements qu'autre chose. En espérant que des lecteurs plus qualifiés pourront apporter leurs bienveillantes lumières.

Cerveau-memorisation-et-rappel-des-souvenirs-empruntent-deux-chemins-differents_width1024Le processus neuronal qui conduit le cerveau à éliminer rapidement tout souvenir jugé inutile est connu depuis longtemps. Il justifie la prudence des juges confrontés aux récits de témoins, lesquels ne font jamais preuve. Il oblige de même l'historien. Celui-ci doit prendre en compte les récits de souvenirs. Car, aussi erroné soit-il, le perçu fait partie de l'histoire dans la mesure où il détermine des comportements parfois influents, voire décisifs. Malgré quoi, la prudence s'impose. Elle avait d'ailleurs justifié ces articles écrits en 2003 (La mémoire en mouvement et Mémoires de la guerre de 1870,) où était posée la question de l'altération du souvenir confronté à la double pression de l'oubli partiel et de sa reconstruction au contact de discours contradictoires.

La découverte de l'équipe du MIT ne renvoie pas à la reconstruction du souvenir pour combler le vide créé par l'oubli. Elle va plus loin. En effet, elle expliquerait comment un souvenir peut être pollué, corrigé ou recomposé parce qu'il n'emprunte pas les mêmes circuits entre le moment de l'encodage et celui de la restitution. Certes, le retour remémoratif par une autre voie que celle suivie au moment de l'enregistrement du souvenir aurait vocation à faciliter le travail de la mémoire. Merveilleuse plasticité du cerveau ! Mais "combinaisons d'expériences anciennes et nouvelles" d'une part, "mises à jours de notre mémoire" d'autre part, seraient autant d'occasions de recomposition des souvenirs initiaux. Le comportement des souris-cobayes montre que le seul passage du souvenir par le subiculum, cette "zone de transit", sorte de voie de garage empruntée pour laisser place à l'encodage de nouvelles informations, n'est pas sans risque pour le souvenir en question. Bien sûr, la brutalité de l'expérience tentée sur des souris ne saurait être transposée in extenso chez l'homme. La fabrication de véritables faux souvenir qu'elle a permis combinée à l'idée suggérée par Dheeraj Roy d'une "mise à jour" d'anciens souvenirs par de nouveaux laisse toutefois entendre que la moindre anomalie dans ce jeu de va-et-vient des souvenirs peut altérer ceux-ci sans que le souvenant en ait la moindre conscience. Cette observation est importante : elle permet de comprendre la bonne foi du témoin qui se trompe pourtant.

de Neuville, Panorama de RezonvilleYves-Charles Quentel a pu remodeler ses souvenirs pour compenser l'oubli qui les affectait. Mais peut-être fut-il aussi victime de « mises à jours » provoquées par l’encodage de souvenirs ayant marqué le temps de sa captivité ? Accablé par l'humiliation de la défaite, traumatisé par une blessure qui dérégla sa perception de l'évènement dont il garde souvenir (il a perdu conscience) et condamné à une oisiveté favorable à la reconstruction du passé, il aurait vu ses nouveaux souvenirs se greffer sur les anciens pour en produire une nouvelle version de ces derniers. Ainsi pourraient s'être construit le récit de Rezonville qui dit, trois mois après l'évènement, autre chose (voire le contraire) de ce qui avait été rapporté au lendemain de celui-ci.

L’information donnée par la découverte du MIT reste à prendre avec précaution dans le cadre de l'analyse des témoignages. Elle propose toutefois un indice supplémentaire pour obliger ceux qui confondent information et point de vue, ceux-là qui donnent trop aisément la parole aux témoins en lieu et place d'un travail d’analyse, d'interprétation et de synthèse des données disponibles.



[1] Voir Science et Vie n° 1201, octobre 2017, page 20.

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