Mémoire d'Histoire

29 juin 2017

LE TOUR DE FRANCE, ARME DE LA REVANCHE

TDF 1910Quand on parle Tour de France en relation avec la guerre de 1870, tout le monde pense au livre d'Augustine Fouillée publiée en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Le thème du voyage initiatique à des fins de mémoire est à la source d'un manuel qui fut loin d'être un cas isolé. Via Gallica, la BNF donne accès à deux autres publications de même nature : Le tour de France d'un petit parisien de Constant Amero (1885) et Le tour de France de Marie de Grand-Maison (1893). Le besoin se faisait alors sentir d'affirmer l'identité de la Patrie !

Aujourd'hui, parler du Tour de France n'a plus rien à voir avec cette littérature. "Le Tour" n'évoque plus guère que la plus spectaculaire course cycliste sur route, celle qui attire les plus grands champions et un public dont la passion s'affiche chaque année le long des plus belles routes de France. Toutefois, entre cette réalité sportive et les ouvrages édifiants d'antan, la désignation n'est pas le seul point commun. La "Revanche" de la France sur l'Allemagne s'inscrit en filigrane dans la première comme elle est attachée à la publication des seconds. Sur ce dernier point, l'affaire est communément entendue : le voyage évoqué dans ces dernières avait vocation à faire connaître leur pays aux enfants de France. Ils étaient invités à l'aimer pour mieux le défendre et le reconstruire un jour dans ses limites antérieures à l'Année terrible, Alsace et Lorraine comprises. Chacun des ouvrages en question consacre d'ailleurs au moins un chapitre aux provinces perdues. Les intentions qui présidaient à leur rédaction étaient claires et l'idée de supplanter un jour l'Allemagne, sinon par la voie militaire du moins par le biais de la culture et du savoir, y était posée sans ambiguïté. Forte de ses connaissances historiques et géographiques, la jeunesse française héritait ainsi de la noble mission de rendre à la France la place qui devait être la sienne dans le monde : la première.

Émile Georget en 1912L'affaire est moins connue, mais le Tour de France cycliste fut en partie créé dans des perspectives similaires. C'est ce que nous apprend Michel Merckel dans Le tour de France et la Grande guerre. Les grandes compétitions sportives avaient alors pour but d'améliorer et d'entretenir la condition physique des Français en vue d'un éventuel affrontement militaire (voir aussi Jacques Thibault, p.45). Indirectement, le Tour partageait cette ambition. D'un autre côté, dans une page intitulée Le Tour en Alsace-Lorraine, Sandrine Viollet nous révèle comment le déroulement de la compétition flirta à plusieurs reprises avec la question franco-allemande.

Metz 1907, officier allemand salue les coureurs arrivant à MetzEn 1907, notamment, la course sortit des frontières nationales ! Cette année là, Metz annexée fut ville étape. Avant d'atteindre la ligne d'arrivée, le peloton traversa des sites imprégnés de terribles souvenirs. Cité par Sandrine Viollet, les propos de Victor Breyer publiés dans L’Auto du 8 juillet 1906 témoignent de l'émotion alors suscitée par la mémoire de 1870 ! Lors de leur arrivée dans Metz, les coureurs sont salués par un officier allemand (photo ci-contre). Emile Georget, qui dominait l'épreuve avant qu'une lourde pénalité pour avoir changé de vélo lui coûte la victoire finale, gagna l'étape. 

Entre littérature et sport le rapprochement se lit encore dans le tracé des grandes boucles. A gauche, ci-dessous, celui d'André et Julien Volden, les "deux enfants" d'Augustine Fouillée, à droite le tracé du Tour de 1907 (1908 et 1909 suivent à peu près le même parcours). Certes, il n'y a pas trente-six façons de faire le tour de l'Hexagone et il ne faut pas surinterprêter les ressemblances au niveau des villes-étapes. Les choix ont leurs limites ; le hasard, toutefois, ne saurait tout expliquer.

Tracé des tours de 1907-1908-1909

 Le voyage des enfants de G. Bruno

 

 

 

 

Le parcours de 1911 est encore plus remarquable. Reprenant l'expression utilisée en 1995 par Philippe Gaboriau, Sandrine Viollet y voit le dessin d'un "chemin de ronde", une image qui exprime pleinement "l’état d’esprit dans lequel se développe le Tour de France avant 1914" souligne-t-elle (p. 14).

Tour_de_France_1911_map-fr

La Revanche est un plat qui se décline à toutes les sauces. Entre 1870 et 1914, cependant, deux approches principales s'opposaient plus particulièrement : celle martiale de Déroulède, Detaille ou Barrès ; celle plus détournée des Opportunistes qui l'imaginaient par la colonisation (Ferry), la diplomatie (Gambetta), les sciences et les arts (Simon, Chennevières). La revanche par le sport s'inscrivait-elle à mi-chemin entre ces deux voies ? Pas facile de trancher entre l'idée du sport conçu comme un instrument de préparation à la guerre et celle qui y voit un moyen de promouvoir des affrontements pacifiques entre les Nations.

Le sport comme "régénérateur de la race" était une obsession des nationalistes. Dans son analyse de L'idéologie du sport en France, Michel Caillat assure qu'Henri Desgranges voyait la nouvelle race de Français dans le peloton de 1903 ! Il cite le programme que se fixe Auto-Vélo dans son premier numéro du 16 octobre 1900 : « Bientôt notre race va se trouver transformée radicalement. Comme la race anglo-saxonne, elle se répandra désormais partout […] à mesure que le sport prendra plus d’extension ». Pour Caillat, l'histoire de l'éducation physique et du sport en France est marquée par la défaite de Sedan (p. 51). Pierre de Coubertin le confirmerait dans ce propos énoncé dans Pédagogie sportive (p. 139) : « Entre la France de 1870 et celle de 1914, il y a toute la différence d’une nation vaillante mais non entraînée physiquement à la même nation vaillante et entrainée ».

Thomas Arnold par Thomas PhillipsMichel Merckel est plus nuancé. S'il soutient lui aussi que toutes les réformes et actions concernant le développement du sport en France furent générées par le traumatisme de 1870 (p. 24), il y voit aussi l'influence des "Sportifs pacifistes" anglo-saxons (et de Thomas Arnold notamment) pour lesquels le sport avait vocation à rapprocher les peuples. Ce courant a fortement influencé Coubertin pour qui les Jeux Olympiques, manifestation pacifiste, devaient détourner les nations de la guerre. 

De fait, le sport a la vocation que chacun veut bien lui donner et les deux revanchismes (le martial des nationalistes, le pacifique des Opportunistes) surent s'en servir, chacun à la fin qui était la sienne.

 

[Mes remerciements à Yoann Cipolla pour m'avoir signalé l'article de Sandrine Viollet à l'origine de ce message].

Sources :

Bruno (G), Le tour de France de deux enfants. 1877 [toutes versions en ligne]

Caillat (Michel), L'idéologie du sport en France, Les éditions de la passion, Paris, 1989.

Coubertin (Pierre de), Mémoires de jeunesse. Paris, Nouveau monde éditions, 2008. [Coubertin y raconte ses souvenirs de la guerre passé en Normandie]

Coubertin (Pierre de), Pédagogie sportive, Paris, 1972.

Merckel (Michel), 14-18, le sport sort des tranchées, Un héritage inattendu de la grande guerre. Editions Le Pas d'oiseau, 2013 [édition augmentée en 2017]

Thibault (Jacques), Sport et éducation physique 1870-1970 : l'influence du mouvement sportif sur l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français. Paris, Vrin, 1987.

Viollet (Sandrine), Le tour de France cycliste (1903-2005). Paris, L'Harmattan, 2007.

Michel Merckel et Sandrine Viollet sont aussi sur Facebook. Le CV de la seconde ici sur Viadeo son profil de spécialiste de la République romaine pouvant surprendre.

 

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26 juin 2017

MEMOIRES EN JEU

logo-revue

Mémoires en jeu, une nouvelle revue dont je relaie ici quelques extraits du manifeste signé par les comités de rédaction et scientifique.  

"Par les temps qui courent, les mémoires sont de moins en moins partagées. Nombre d’entre elles nourrissent des replis identitaires et cimentent les pierres des nouveaux murs [...] Elles sont régulièrement instrumentalisées comme de nouvelles armes. Entretenir des liens entre les mémoires, les faire circuler en les enrichissant mutuellement n’est pas une évidence, encore moins une situation établie une fois pour toutes, ni un fonctionnement irréversible. C’est un engagement, un positionnement critique et un pari multidirectionnel, multiculturel et multidisciplinaire que Mémoires en jeu fait siens.

Mémoires en jeu se veut [...] à l’écoute des débats contradictoires. [...] Établir des passerelles entre la recherche et la société n’est pas un vœu pieux, mais une des conditions pour une approche à la fois lucide et critique des enjeux de mémoire. [...] La vocation de Mémoires en jeu est ainsi de restituer les états, situations, usages et évolutions des mémoires qui traversent les sociétés [...].

Mémoires en jeu vise à un effort de problématisation et d’analyse [...] pour faire émerger toute la complexité qui dépasse ce que l’on nomme de façon souvent trop générale « mémoire ». "

Si "les mémoires de 1870" ne sont plus aujourd'hui très actives, osons espérer que l'analyse de leur histoire puisse aider à mieux appréhender la complexité du sujet !

Longue vie à la revue.

Le texte de présentation complet : Les Paris de Mémoires en jeu 

 

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21 juin 2017

SCENE DE GUERRE (Théodule RIBOT)

Ribot, scène de guerre (1870-1872)

Un petit tour dans les archives du Metropolitan Museum of Art de New-York (MET) permet de découvrir ce beau dessin réalisé par Théodule Ribot (1823-1891), artiste peintre peu connu, défini comme réaliste.

Ribot par MulnierSelon ses amis - parmi lesquels Fantin-Latour, Cazin, de Nittis, Monet, Bastien-Lepage, Gervex, Puvis de Chavanne, Carolus Duran... - Théodule Ribot était doué et il excellait dans tous les genres (dixit Louis de Fourcaud). Le salon de 1861 où il débute est pour lui un succès. Mais c'était un homme discret, qui vivait à l'écart du monde. La maladie qui l'affecte en 1879 n'arrangea rien en ce domaine.

La guerre de 1870 l'a aussi beaucoup atteint, semble-t-il. Louis de Fourcaud en témoigne, rapportant les propos que Ribot aurait tenu pour répondre à un ami qui (en 1880) lui recommandait de se ménager : « Eh ! mon ami, lui dit-il, si je ne dessinais pas, le mal me dompterait, et j’ai besoin de vivre encore. Quand les Prussiens ont occupé Argenteuil, ils ont coupé en morceau, à coups de sabre, les études et les tableaux que je gardais pour l’héritage de mes enfants. Tout y a passé, même une Descente de croix presque achevée et dont j’espérais plus que vous ne sauriez croire, même mon tableau des Rétameurs que tout le monde s’accordait à louer… Je n’ai pas encore comblé ce vide. Voyons ! Est-ce que je peux mourir sans avoir assuré l’avenir des miens ? Non, n’est-ce pas ? Je vous assure que ce n’est pas fait de moi… J’ai encore quelque chose à faire… ». Des oeuvres détruites, donc. Sauf deux dessins qui nous sont parvenus.Le pont de chemin de fer d'Argenteuil en 1870

Intitulé "scène de guerre", celui présenté à l'entame de ce message est daté de 1870-1872. En l'état rien ne permet de dire qu'il est inspiré par le conflit franco-prussien. La date permet toutefois de le présumer ; le fait aussi qu'à l'époque Ribot vivait à Argenteuil, sous occupation prussienne. La destruction du pont donna lieu à des frictions entre Prussiens et habitants de la ville. Le titre et les maisons en feu de l'arrière plan plaident aussi en faveur de l'hypothèse. Le second dessin est (à mes yeux) moins beau. C'est une estampe réalisée à la même date intitulée Le village en feu  (la reproduction en est conservée à la BNF). Il figure une femme vêtue de noir qui occupe toute la moitiée gauche du dessin et qui regarde (vers le bas à droite) le paysage masqué par les flammes d'une localité non identifiable. On y reconnaît seulement la silhouette d'une église qui pourrait être Saint-Denys d'Argenteuil vue de face, église construite par Théodore Ballu entre 1862 et 1865 dans un style néo-roman. Mais rien ne permet de l'affirmer.

Corot, St Denys d'Argenteuil en 1870

Sources :

Fourcaud (Louis de), Théodule Ribot, sa vie et ses œuvres, 1885. Disponible à la BNF en format microfilm.

Théodule Ribot, article wikipédia

Office du tourisme d'Argenteuil, Les sites remarquables, Mairie d'Argenteuil

En 1870, Corot peint Argenteuil et son église

 

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16 juin 2017

UNE FEMME PEINTRE FACE A L'INVASION : MARIE ADRIEN LAVIEILLE (Née Marie PETIT)

Marie Adrien LavieilleNée en 1852, Marie Petit n'avait que 18 ans quand la guerre de 1870 éclata, mais déjà du talent. Son autoportrait réalisé cette année là, avant que les Prussiens ne l'enferment avec les Parisiens dans la capitale, en donne une idée. Fille du décorateur Jean-Jacques Petit, elle vit intensément le conflit franco-prussien. Françoise Cambon et Henri Cambon l'assurent sur la foi d'un poème intitulé "Appel aux femmes" qu'elle recopie dans un petit "carnet personnel datant de 1868-1870". Le poème pourrait être attribué à Hyppolite Cogniard dont Marie associe le nom au texte (information fournie hors publication par Henri Cambon).

Appel aux femmesCe texte témoigne des sentiments patriotiques de la jeune fille. Il est surtout le parfait reflet de ce que la bonne société française attend des femmes face à la guerre : encourager et soutenir le moral des combattants, tenir leur rang au foyer malgré l'absence des appelés, soigner les blessés. Marie suit-elle ce programme ? A-t-elle fait de la charpie, visité les très nombreuses ambulances de la capitale, pansé les blessés, quêté pour réunir les fonds nécessaires à la fonte des canons, à la production des cartouches ou aux besoins des plus déshérités ? Le "carnet personnel" ne le précise pas.

Marie, surtout, ne peint ni ne dessine pendant cette période du siège. Les conditions de vie ne le lui permettent sans doute pas. Non seulement, il est difficile de trouver toiles, outils et pigments dans la capitale coupée du monde, mais les préoccupations du moment ne lui en laissent sûrement pas le temps. A l'instar d'une Perrine Viger, épouse du peintre Hector Viger et artiste elle-même déjà accomplie, cette orpheline de mère est probablement trop occupée par les questions d'approvisionnement pour pouvoir s'adonner à sa passion artistique.

Cataloguée "portraitiste et peintre intimiste", Marie n'est pas non plus portée par goût à dessiner la guerre et ses méfaits. Le blocus levé, elle trouve toutefois le temps de réaliser quelques croquis, témoignages des destructions causées par la guerre (maisons en ruines à Garches, mars 1871) et des événements de la Commune (silhouettes de soldats de Versailles, dessin de la barricade de la rue Lepic, située à deux pas de son domicile).

Attention : les photos des dessins sont tirées du livre de Françoise Cambon et Henri Cambon. Toute reproduction à des fins commerciales est interdite.

maisons en ruine à Garches, mars 1871

maisons en ruine à Garches, mars 1871

ruines du Château de Saint-Cloud, 1871

 

Versailles, avril 1871 soldats à Versailles en avril 1871

 

 

En 1878, Marie épouse Adrien Lavieille, artiste peintre lui-même, enrôlé dans la Garde nationale de la Seine (79e bataillon) pendant la guerre. On ne lui connaît aucune représentation de cette expérience. Une explication simple est donnée par ses biographes : "en matière de peinture, il ne s'intéressait qu'aux paysages".

Curiosité : Marie fut l'élève de Joseph Blanc, resté à Rome pendant la guerre et qui réalisa L'invasion en 1873, un tableau qui fait écho au poème recopié par la jeune femme quand il compare le Paris de 1870 à la Rome antique. Blanc pensait-il à la guerre de 1870 en réalisant cette oeuvre ? Difficile de répondre !

Blanc (Joseph), l'invasion 1873

Marie Petit Lavieille

Mes remerciements à Henri Cambon qui a bien voulu répondre à mes questions, me faire d'utiles recommandations et mettre à ma disposition les photos des dessins de Marie Petit.

Sources :

Cambon (Françoise et Henri), Adrien Lavieille (1848-1920), peintre de la campagne. Atlantica Editions, 2008.

Cambon (Françoise et Henri), Marie Adrien Lavieille (1852-1911). Une époque vue par une femme peintre. Atlantica Editions, 2009.

Sérié (Pierre), Joseph Blanc (1846-1904), peintre d'histoire et décorateur. RMN, Paris, 2008.

Wikipédia : articles Adrien Lavieille et Marie Adrien Lavieille.

Blogs dédiés : Adrien Lavieille et Marie Adrien Lavieille.

 

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10 juin 2017

PHOTOS DE METZ EN 1870

Chambière (photo Prillot)Photographier la guerre en 1870 n'est pas tâche facile. "L’exécution d’un panorama, en 1870, demeure encore une aventure photographique nécessitant des mois de réalisation" écrit Valérie Metz (voir sources ci-dessous, in Louis (2005), p. 14). A l'époque, l'outil n'est pas adapté à cette fin. Comme pour la guerre de Sécession ou la Commune de Paris, les photographes du moment s'y emploient pourtant. La longue attente dans Metz assiégé inspire les artistes locaux. Dans un album titré "Guerre de 1870 et l'annexion de Metz", la bibliothèque-Médiathèque de Metz (alias Miss Média) diffuse sur Flickr une belle série de clichés.

On y découvre d'abord de nombreuses photographies attribuées aux frères Prillot. Quatorze sont réalisées sur quelques sites importants des défenses françaises de la place de Metz (Chambière, Queuleu, le Ban Saint-Martin, le fort de Bellecroix, Vallières, la caserne du génie...). Ces photos sont présentées comme datant du siège de 1870. Pour autant, elles ne peuvent pas être attribuées aux frères Prillot dont l'ainé (Auguste) n'avait pas dix ans à cette date et le second (Henri) huit ans. A des fins patriotiques, ils n'en ont été que les diffuseurs, s'employant à publier toutes images susceptibles d'entretenir le souvenir de la France.

Camp français près de Vallières, 1870

Dans la plaquette du musée de la guerre de 1870 et de l'annexion (Gravelotte), l'une de ces photos (Le camp français près de Vallières) est attribuée aux frères Collet (p. 43). Or, Henri Prillot s'installa en 1892 dans l'atelier d'un autre photographe messin, Eugène Malardot, "où s'étaient précisément succédés J-P. Delaplace (1875-1882) et les frères Collet (1874-1891)" (selon Dominik et Michel Prillot, in Louis (2005) p. 18) . Ainsi, l'atelier Malardot est-il passé de main en main et on peut imaginer (l'information reste à vérifier) qu'une partie du fonds photographique y resta attaché. Les attributions (Prillot ou Collet donné par la médiathèque de Metz) renvoient donc plus aux propriétaires et diffuseurs des photos qu'aux photographes eux-mêmes. Qui, alors, réalisa les quatorze clichés attribués aux frères Prillot ? Delaplace, les frères Collet, les frères Bourens (autre fratrie de photographes messins installés dès 1860) ou Malardot lui-même ?

saint-Privat, les tombes du 18 août (Malardot)

L'album de Miss Média, justement, présente aussi une quarantaine de clichés attribués à Eugène-Gonzalve Malardot. Peintre, graveur et photographe né à Metz en 1832, celui-ci y est décédé en 1871. Durant le siège, il fit un énorme travail de couverture photo, des prises de vues qui "forment avec la Panorama de devant le Pont et la campagne photographique des destructions un corpus homogène et rare de ce conflit" (Valérie Metz, in Louis (2005), p. 14). Nombre d'entre elles sont des reproductions diffusées au format cartes postales. Elles furent ainsi distribuées par les frères Prillot, Emile-Octave tout particulièrement. Initié par son aîné à la photographie, celui-ci utilisait ses photos pour entretenir dans la cité annexée le souvenir de la patrie française. Dans la préface qu'il rédige pour Metz, monuments et pittoresque Roger Clément le souligne : "tantôt c’était des photographies des cérémonies patriotiques, tantôt des portraits de Messins devenus des célébrités françaises ; ou bien sous couvert d’archéologie et d’histoire on voyait réapparaître des reproductions de clichés de 1870 ou plus anciens encore (…) Les vieux Messins s’attardèrent avec dévotion devant ces étalages, discrets autels dressés à la Patrie absente mais inoubliée, où était ranimée sans cesse la flamme du Souvenir." (Cité par D et M Prillot, in Louis (2005), p.20)  La diffusion des photos réalisées par Malardot participait de ce travail de mémoire. Notons au passage que les frères Prillot étaient membres du Souvenir français.

 

Malardot, Chambière, camp de cavalerie

 

La plupart des clichés relatifs au siège de 1870 mis en ligne par la médiathèque du Pontiffroy (Metz) sont donc probablement des oeuvres de Malardot. Au total, ce sont plus de cinquante vues de Metz et Thionville en 1870 qui nous sont proposées. Une belle collection qui permet de voir quelques sites marquant de la guerre au moment de celle-ci (le fort de Plappeville, la ferme de Moscou, la ferme de Saint-Hubert à Gravelotte, Sainte-Barbe, l'Esplanade dans Metz...) ou encore les tombes de soldats (prussiens) tombés lors des batailles sous Metz (18 août). 

 

Sources :

Bibliothèque-Médiatèque de Metz (Miss Media), "Guerre de 1870 et annexion de Metz", sur Flickr.

Conseil départemental de la Moselle, Musée départemental de la guerre de 1870 et de l'annexion, Serge Domini Editeur, 2015.

Jaeger (Alain), "Eugène-Gonzalvé Malardot", Photographes messins. site.

Lestang (Hervé), "Jean-Pierre Delaplace", Des photographes en France, site portrait sepia.

Louis (Pierre), Dans l’objectif des frères Prillot. Photographies de Metz (1892-1935). Bibliothèque-médiatèque de Metz, Metz, 2005.

Prillot (Dominik), "Les frères Prillot", Metz d'avant, 2008.

 

 

 

 

 

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05 juin 2017

LES CHIENS ET LA GUERRE DE 1870

Siege-Paris-1870-viande-canineLe chien est un personnage très présent dans le cadre de la guerre de 1870. Récits de souvenirs, caricatures et autres représentations picturales l'évoquent abondamment comme cible des Parisiens affamés. Dans un des tableaux les plus connus du siège de Paris, Clément-Auguste Andrieux figure aussi le fidèle compagnon de l’homme en bonne place.

Andrieux

Mais le chien fut-il autre chose que l’ami de son maître ou un produit alimentaire de substitution ?

La question s’impose au vu de la lithographie ci-dessous signée Jules-Descartes Férat et représentant la bataille de Gravelotte. Au premier regard, le détail se distingue à peine. Il ne fait pourtant aucun doute : au premier plan de son tableau, Férat représente un chien. Celui-ci court à l’ennemi, des fanions aux couleurs tricolores dans la gueule !

Jules-Descartes Ferat, bataille de Gravelotte

Fantaisie de l’artiste ou figuration d’une réalité dont il eut connaissance ? Sur quel témoignage s’appuie-t-il pour dessiner cet animal en plein assaut ?

Une recherche rapide permet d’attester la présence de chiens mascottes dès le début du siècle. S’appuyant sur Wikipédia, le site Passion animaux, qui consacre une page aux « animaux de guerre », l’assure : « Les chiens ont une longue et ancienne utilisation dans l’histoire militaire. Le chien de guerre a été utilisé comme chien de combat, chien de garde, courrier, chien de détection ou de pistage, voire chien destructeur de tank ». Plus précisément, si le chien fut utilisé en France comme animal de garde des installations navales jusqu’en 1770 (voir chiens de garde sur Wikipédia), sa présence comme mascotte ou « compagnon d’arme » apparaît dans les armées du premier comme du second empire. Dans sa thèse soutenue en 2003, Sébastien Polin, doctorant vétérinaire, écrit : « Pendant la guerre de Crimée, les zouaves français se servaient de chiens, essentiellement pour la défense des tranchées et des avant postes. » Barrias, défilé de l'armée d'Orient, 1854

Pour la même période, Félix-Joseph Barrias figure justement la présence d’un chien mascotte dans son Défilé de l’armée d’Orient daté de 1854 (voir ci-contre). 

DiBellangé, soldats d'infanterie au camp de Chalons 1864x ans plus tard (ici, à gauche), Alexandre Bellangé place un chien au premier plan de ses Soldats d'infanterie au camp de Châlons en 1864. La partie de loto.

Autre témoignage offert par Le monde illustré, ce chien de la légion étrangère tombé à Solferino (1859) aux côtés de ses compagnons d’armes.

Souvenirs de Solférino

Que des chiens aient été présents dans quelques unités de la guerre de 1870 n’est donc pas totalement dénué de fondements. L’hypothèse se trouve confortée par les deux maîtres de la peinture militaire relative au conflit franco-prussien, deux artistes réputés pour leur exigence en termes d’authenticité des détails. Dans Entrée des parlementaires allemands à Belfort le 16 février 1871 (1884), de Neuville place un chien au premier plan à gauche. Rien n’indique que cet animal soit associé à une unité militaire. Il y a tout lieu de penser, au contraire, qu’il figure un animal errant ou attaché à une famille belfortine. Le détail si visible ne manque pas toutefois d’étonner (du 3 novembre 1870 au 18 février 1871, la ville a subi un siège de trois mois et demi) et d’interroger.

De neuville, entrée des parlementaires allemands à Belfort, le 16 février 1871, 1884

En revanche, avec le chien proposé par Édouard Detaille dans son panorama de Rezonville, Tambour-major de la garde impériale et son chien, le doute n’est plus permis. L’artiste propose bien la représentation d’un animal fétiche attaché à son maître.

tambourmajor_de_la_garde_impe91052

Ces œuvres n’expliquent pas l’initiative de Férat. Elles ne présument pas non plus d’une réalité répandue. La présence des chiens dans les armées françaises de 1870 est sans doute anecdotique. L’administration des Postes françaises imagina bien de les utiliser comme passeur de messages.  « En janvier 1870, le ballon Général Faidherbe les déposa en province, mais aucun des chiens n'est revenu dans Paris. » (Wikipédia) Mais, au regard de ce qui se passaient dans les troupes allemandes où la présence de chiens à l’initiative des soldats est avérée, les Français semblent en « retard » sur la question. En témoignent ces quelques lignes extraites du livre de Patrick Cendrier intitulé Des chiens et des hommes. En page 157, l’auteur ouvre un chapitre sur les chiens sanitaires par une anecdote qui se déroule précisément à Gravelotte (comme le tableau de Férat) : « le 19 août 1870 (…) on trouva en parcourant le champ de bataille de Gravelotte deux blessés de la brigade mixte Lapasset, tombés dans la journée du 16 août et réfugiés à une distance d’environ trois cent mètres l’un de l’autre dans des excavations de terrains. Ils n’avaient pas vu âme qui vive depuis l’instant où ils étaient tombés et pourtant le terrain avait été traversé par les belligérants et fouillé par les ambulanciers. Il est hors de doute qu’un chien dressé à cet usage les aurait rapidement découverts. »

Ces constats ne répondent pas à la question soulevée par la lithographie de Férat : un des régiments impliqués dans les combats de Gravelotte avait-il une mascotte canine qui s’exposa lors des assauts du jour ? L’énigme reste entière.

 

Information rajoutée à ce message le 4/07/2016 :

Dans une lettre du 7 octobre 1870 adressée à son amie Louise Swanton-Belloc, Adélaïde de Montgolfier raconte une foule "qui entourait un mobile rapportant un bout du sabre d'un officier prussien (ce mobile en a tué trois Prussiens) et ramenait aussi le chien d'un d'eux". [in Emma Lowndes, récits de femmes pendant la guerre franco-prussienne (1870-1871), L'Harmattan, Paris, 2013 ; page 119]

 

Mise à jour du 05/06/2017

Le konprinz devant la dépouille du général Douay

"Ici gisait le cadavre du général français Douay, son petit chien sur les jambes ; son aide de camp, qui avait été blessé à ses côtés, un homme aimable, instruit, m’a dit que le général avait été touché… par notre artillerie si efficace." (Journal de guerre du Prince Frédéric Charles).

Dans son célèbre tableau Le Kronprinz Friedrich-Wilhem devant la dépouille du général Abel Douay (1888), Anton Von Werner multiplie les détails. Outre les restes du repas sur la table (à gauche), on notera la présence d'une machine à coudre placée sous la fenêtre. Un tissu sur lequel vient d'être cousue une croix-rouge est encore sur la chaise. Les Français n'ont pas encore eu le temps de hisser ce drapeau à proximité de la maison transformée en ambulance.

Dans le cadre de ce message, on notera surtout, la présence d'un chien sur le corps du défunt. Ce détail authentifié par le Kronprinz dans son journal de guerre suggère l'idée que le général était accompagné de cet animal lors de la campagne.

 

 

 

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22 mai 2017

AU RHIN ! AU RHIN !

Petit clin d'oeil du jour

iAP Martial, Au Rhin !

Adolphe Théodore Jules Martial Potémont dit A.-P. Martial est un artiste auquel on doit (entre autres) un journal dessiné (Paris pendant le siège) et douze portraits de Femmes de Paris pendant le siège (voir BNF Richelieu ou la Fondation Dosne-Thiers). Il réalisa aussi ce dessin au moment où les Français s'imaginaient que leur armée ne ferait qu'une bouchée de son adversaire. Négligea-t-il ses propres prières ?

Moralité : "Ne jamais vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué" !

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19 mai 2017

SOUVENIRS D'UNE "MORTE VIVANTE" DANS PARIS ASSIEGE

Brocher, victorineEn 1909, Victorine Brocher (1839-1921) - ex ambulancière et cantinière d'un bataillon de Fédérés pendant la Commune de Paris - publie ses "souvenirs d'une morte vivante". Issue d'une famille militante, elle offre un témoignage riche sur l'instauration de la République sociale, la semaine sanglante, sa condamnation puis l'exil qui lui permit de "survivre". Elle y raconte aussi ses lointains souvenirs de 1848 (elle n'avait que 9 ans), du second Empire et du siège de Paris en 1870. Comme nombre de militantes engagées dans l'insurrection révolutionnaire, elle ne resta pas inactive face à la guerre étrangère. Mais l'historiographie du XIXe siècle ignore souvent le patriotisme de ceux qui, aux yeux des Versaillais, furent des traitres qui ne méritaient pas que mémoire fut conservée de leur engagement. Les lois de 1871-1872 interdisant d'évoquer le souvenir des insurgés y veilla. S'inscrivant dans la longue durée, le récit de Victorine Brocher a donc l'intérêt de rappeler que les révoltés de 1871 ne sont pas nés ex nihilo. Nombre d'entre eux - tel Louis Rossel - ont d'abord participé à la lutte contre les Prussiens, circonstance au cours de laquelle ils firent preuve d'un patriotisme qui mérite son légitime hommage.

Francs-tireurs de la LoireVictorine Brocher le dit sans détour : "J'aurais préféré que la guerre ne fût pas" (p. 114). Mais à partir du moment où celle-ci est déclarée, la jeune femme choisit de "tout faire pour délivrer la France du joug de l'étranger". Quand son mari - ancien membre de la Garde impériale et combattant de la guerre de Crimée - décide de s'engager dans les Francs-tireurs de la Loire, elle le soutient "de bon coeur". Pour elle, ce dangereux service va de soi.

Son mari parti, pas question pour elle de se contenter de s'occuper de sa mère et de son enfant âgé de 9 mois. Elle veut être "utile à son pays" (p. 118). Elle commence par se proposer pour confectionner des vareuses ou des pantalons nécessaires à l'équipement des gardes nationaux. Mais ce travail qui occupe nombre d'ouvrières ne dure pas. Elle propose alors ses services à l'ambulance des Champs-Elysées. Recalée, elle se tourne vers le Comité de la Croix-Rouge de la rue Feydeau qui la forme. Elle apprend à porter les premiers soins, à faire des pansements, à respecter les consignes de propreté et d'hygiène et à préparer les boîtes pour le service ambulant. Peine perdue une nouvelle fois. Trochu préfère que ce travail d'infirmerie soit confié à des religieuses. Déçue, Victorine Brocher tente sa chance auprès d'un officier de la rue de Beaune. Par son entremise, elle est admise comme ambulancière à la 7e Cie du 17e bataillon de la Garde nationale, 7e secteur ; "pour un poste de combat", précise-t-elle (p. 121). A partir de ce moment (fin septembre, début octobre, elle n'est pas précise sur la date), elle subit les dures conditions de vie du soldat. Les nuits sont glaciales sur les remparts ; elle dort sous la tente, près d'un brasero dont les émanations toxiques manquent de l'asphyxier une nuit où elle se couche trop près de lui. Elle vit au rythme des alertes, dans un froid terrible. Le jour de Noël, il est si vif que les larmes gèlent sur ses joues.Le journal du siège, publié par La Gaulois

Sa première mission est éprouvante. Le 8 octobre sa compagnie doit intervenir après l'explosion de l'usine chimique de M. Deplazanet, située au 167 rue Javel. Les dégâts sont considérables, les morts nombreux, le spectacle épouvantable : "J'ai aidé à relever non pas des êtres qui avaient vécu, mais des lambeaux informes de chair humaine [...] ça et là nous trouvions un bras, une jambe, une cervelle éclatée  sur des débris de pierre, c'était une bouillie, on n'a pu rien reconstituer." Elle peine à s'en remettre et se pose des questions sur la suite de son engagement ; elle décide néanmoins de prolonger celui-ci.

Le 28 novembre, une tentative de sortie est lancée par le général Ducrot. La compagnie de Victorine en sera. Lors des préparatifs le capitaine M. du Q. fait une promesse à la jeune femme : s'il arrivait qu'elle soit tuée, la compagnie adopterait son fils. Annonce peu réjouissante, qu'elle apprécie pourtant pour ce qu'elle signifie de solidarité ; qui témoigne aussi des risques que Victorine Brocher accepte de courir. Comme toute ambulancière, elle sait qu'elle va s'exposer au feu de l'ennemi. Au final, il n'en est rien. L'opération échoue, la 7e Cie du 17e bataillon reste l'arme au pied et n'est pas engagée. Enorme déception : "piteusement, nous reprîmes le chemin de Paris ; nous étions consternés" (p. 139).

Alphonse de Neuville, dans la tranchée

Victorine Brocher n'a pas d'autres occasions de prouver sa bravoure aux abords du champ de bataille. Pour elle, la suite du siège n'est pas plus facile pour autant. Les gardes aux remparts sont pénibles. Le froid intense rend malade. Il tue aussi. Dans Paris, la souffrance est sur les visages : "on ne rencontrait que des gens à la figure pâle et fatiguée, si triste [...] on s'habituait tellement à voir la mort défiler devant soi que cela semblait faire partie de la rue" (p. 143). En janvier, le bombardement de la ville augmente encore "la besogne". "Les blessés et les morts (qu'il faut relever) abondent".

Victorine et Gustave Brocher avec Hilarion RemezovLe 28 janvier 1871 vient la cruelle humiliation de la capitulation ! Avoir tout donné et ne rien pouvoir sauver ! Victorine Brocher ne garde de la guerre qu'un immense sentiment de gâchis et celui d'avoir été trahie. L'indignation de la militante patriote la conduira à participer à l'insurrection communarde. En attendant, elle conclut l'année 1870 par ces mots : "Nous passons nos jours et nos nuits à soigner nos enfants, nous multiplions nos efforts pour faire des hommes. Il faut vingt ans pour faire un homme ! Notre oeuvre à peine achevée, au nom de Dieu et de la Patrie, quelques ambitieux nous obligent à donner nos fils en pâture. Ils crient très haut : Respect à la famille ! Mais que font-ils, eux, du respect de la vie humaine ?" (p. 146). Ce paragraphe a-t-il été écrit en 1871 ou Victorine Brocher le rédige-t-elle plus tard, quand la guerre n'était déjà plus qu'un lointain souvenir ? Peu importe. Si son propos n'était pas encore fixé dans sa tête au moment de la défaite, il exprime bien la déception de ces femmes qui se sont d'abord battues pour la défense de la Patrie en danger.

"Maudits soient ceux qui ont inventés la guerre. Les héros de ces tristes épopées sont légions, ce sont nos fils, les inconnus" écrit encore Victorine Brocher (p. 146). Mais les héros ne sont pas que les fils ; ils se comptent aussi parmi les filles, toutes celles qui les ont soutenus dans l'adversité, les ont soignés ou aidés. A l'instar des "dames" oeuvrant dans les sociétés de secours aux blessés, des infirmières au chevet quotidien de ces derniers, des cantinières soutenant les combattants sur le champ de bataille, des ouvrières fabriquant les cartouches, confectionnant des uniformes ou cousant les toiles des ballons, de quelques combattantes aussi... et des ambulancières comme Victorine Brocher, les héros de la guerre franco-prussienne furent aussi des femmes.

victorinebrocherlivreSources :

Brocher (Victorine), Souvenirs d'une morte vivante. Une femme dans la Commune de 1871. Nouvelle réédition, Paris, Libertalia, 2017.

Sur l'explosion de l'usine de Javel, voir Le Rappel n° du 9 octobre 1870, page 2, colonne A.

La journée du 22 janvier 1871 racontée dans Les Temps nouveaux par Victorine Brocher. Compléments des Souvenirs tronqués sur cette journée (voir colonne A).

Audin (Michèle), blog La Commune de Paris. Présentation du livre de V. Brocher.

 

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15 mai 2017

L'EXPLOSION (MANET ?)

Manet L'exécution

Le site Autour de l'impressionnisme attribue ce tableau à Manet sous le titre L'exécution. Je n'ai pas souvenir d'avoir trouvé mention de cette oeuvre dans La Commune de Paris, révolution sans images ? de Bertrand Tillier ; ni dans aucun ouvrage dédié à Manet. Alors ? Une erreur ? Qui ?

Mise à jour du 15 mai 2017 (1ère édition 4 mai 2014) : Le musée Folkwangmuseum d'Essen (Allemagne) propriétaire du tableau l'attribue bien à Manet, mais sous le titre L'explosion qui semble plus conforme à ce qui est représenté. Le nuage de fumée placé en arrière plan évoque plus l'explosion d'une bombe que le feu d'un peloton d'exécution. 

L'oeuvre est-elle bien de Manet. Traite-t-elle de la Commune ou du siège de Paris ? Les avis restent partagés (cf. Michèle Audin, "Edouard Manet et la Commune", La commune de Paris, blog) et la prudence doit rester de mise le concernant.

Toute information certifiée serait évidemment la bienvenue. D'avance, merci

 

 

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14 mai 2017

AUTOPORTRAIT DE VERLAINE EN 1870

Autoportrait Verlaine 1870"J'ai voulu mourrir à la guerre, la mort n'a pas voulu de moi". A l'opposé de Bazille (l'artiste qui ne pouvait pas mourrir parce qu'il avait encore trop à peindre), Paul Verlaine croque en 1871 un Garde national exprimant le désir qu'il aurait eu de disparaître à la faveur du conflit. Autoportrait? Verlaine lui-même s'interroge (voir le ? dont il accompagne la légende de son dessin). A-t-il vraiment songé à mourir ? Durant l'année terrible, l'homme traverse des moments difficiles susceptibles d'avoir entretenu chez lui des pensées morbides. Rien n'interdit donc d'imaginer qu'il ait souhaité, à un moment ou à un autre, que les aléas de la guerre décident pour lui comme ils le firent pour son ami d'enfance, Lucien Viotti disparu à Chevilly (30 septembre) et décédé en captivité à l'hôpital de Mayence (d'après Edmond Lepelletier, Paul Verlaine, p. 30) plutôt que de mettre fin lui-même à ses jours comme le fit un autre de ses amis, Ernest Lambert de Roissy (suite à la mort brutale de sa maîtresse, ce dernier se suicide début août) ! Pour autant, ces deuils succesifs ne poussèrent pas vraiment Verlaine à prendre le risque d'une fatale rencontre avec la grande faucheuse. La lecture de Mes prisons (1893) et des Confessions (1895) autorise même à émettre quelques doutes sur l'intensité de ses penchants suicidaires.

verlaine, 1871Lors de la déclaration de guerre, le jeune "romantique du malheur" (Jean Richer, p. 23) est en effet plus préoccupé par son mariage (déjà deux fois retardé) avec Mathilde Mauté de Fleurville que par la guerre qui dérape en défaites désastreuses. Difficile d'y voir une raison d'espérer la mort ! La publication du décret appelant sous les drapeaux les hommes non mariés agés de vingt-cinq à trente-cinq ans la veille de la cérémonie lui fait craindre, au contraire, un nouveau report et un enrôlement dans une unité de ligne. A son grand soulagement, la célébration a lieu comme prévu, le 11 août, le lendemain même des funérailles d'Ernest Lambert auxquelles il assiste. Verlaine échappe ainsi au départ pour les frontières de l'Est et au risque de tomber au champ d'honneur.

Le blocage de l'armée sous Metz (18 août), ville natale de Verlaine où il vécut trois ans (1849-1851), le désastre de Sedan puis la révolution du 4 septembre bouleversent la vie du jeune marié : "je l’accueillis (la République) avec un enthousiasme non coupable, puisque j’avais des convictions sincères et si désintéressées et que je restais patriote, oui, patriote" écrit-il dans ses Confessions (p. 202). Fort de ses républicaines sympathies, il évite de se commettre dans la recherche de "l'exemption". Au contraire, il s'engage aussitôt au 160ème bataillon (La Rapée-Bercy) de la Garde nationale. Il y sert toutefois la Patrie sans zèle excessif : "quelque amour de l’uniforme – et quel uniforme ! – et un peu de curiosité aussi, me poussaient" avoue-t-il (Mes prisons, p. 6). Il y fait mollement son devoir, se gaussant des exercices imposés et des factions aux remparts : "Tous les deux jours, armé de mon fusil à piston qui devait bientôt se promouvoir en un fusil « à tabatière », je montai des gardes combien inutiles ! Dans les premiers temps, c’était véritablement charmant, véritablement, et je n’exagère en rien. D’abord on était dans ce délicieux mois de septembre aux matinées aigrelettes et clairettes si préférées des gens matineux comme je l’ai toujours été : la marche au pas, l’exercice, gymnastiques astringentes et apéritives au possible, etc, etc, quelles piquantes nouveautés !"

Verlaine, 1870-1872Sa curiosité s'épuise vite et l'amour de l'uniforme résiste peu à la dure condition du soldat. L'envie de "mourir à la guerre" ne l'incite pas plus à revendiquer une mission à risque. Mathilde l'affirme dans ses Mémoires : Verlaine n'est pas très partiote. Lui même le reconnait implicitement : "le premier feu patriotique jeté, et bien savourée la joie de porter le képi et de manier le flingot, le Bureau, tant honni aux jours pacifiques de cet « infâme » second Empire, me parut, en dépit de la sainte République tant appêtée obtenue, et du danger couru par une patrie pour laquelle ma bonne volonté de « pantouflard » ne pouvait que vraiment trop peu, le Bureau finit par l’emporter dans mes préférences sur le Rempart, les parties de bouchon dans la neige, son froid aux pieds, et cet ennui !" (Mes prisons, p. 7). Aveux tardifs, certes ; qui ne font guère souvenir, cependant, d'un quelconque désir de disparaître. Si ce dernier traversa l'esprit de Verlaine, il n'y laissa pas une marque assez forte pour résister à l'usure du temps.

Mathilde Mauté de Fleurville par LiebertBon an, mal an, Verlaine subit les séparations imposées d'un jour et d'une nuit d'avec son "héroïne de femme" (Confessions, p. 227). Mais "jeu de bouchon, de marchands de vin, de pipes, qu’on arrose et de propos… soldatesques qu’on échange" se fondent vite en mauvaise "habitude". En négligence du service au rempart, aussi, faute qui lui vaut condamnation à quarante-huit heures de "captivité" (sic). Deux jours et deux nuits dans une salle de police, qui passent vite, cependant, grâce à la bonne compagnie d'une trentaine de prisonniers condamnés comme lui pour des fautes d'indiscipline, à la dégustation d'un pâté de perdreaux (du rat ?) préparé par Mathilde et à abondance de vin. La tendance à boire est-elle le signe d'un authentique désir d'auto-destruction ? L'abus d'absinthe observé par ailleurs en est sans doute le meilleur indice, mais sans plus.

Mathilde ne vit pas bien les écarts de Paul. Un retour au bercail plus "absinthé" que d'autres provoque la "première querelle" du couple et la première "claque". Mais, après avoir tenté de se soustraire aux contraintes de la Garde nationale en déménageant chez sa mère (aux Batignolles) et averti son capitaine qu'ayant changé de domicile, il relevait désormais d'un autre bataillon, Verlaine est rendu à la vie civile pour cause de bronchite chronique. La guerre de Paul Verlaine s'arrête là. Il en tire lui même les conclusions : "Je passe sur les héroïsmes de ces mois plutôt maussades et férocement enrhumés jusqu’aux rhumatismes futurs… et présents. Depuis, des bronchites, grâce auxquelles je pus quitter «  les armes » et rentrer dans la vie privée, désormais une espèce d’enfer intermittent duquel ne me tira, par d’étranges moyens, […] que la Commune" (Confessions, p. 231).

Ses sympathies pour l'insurrection communarde sont pour lui l'occasion de nouvelles frayeurs. Elles ne le conduisent pas, pour autant, à braver la mort dans Paris livré aux flammes. Il laisse même sa femme traverser seule la capitale pour aller secourir sa propre mère. A posteriori, Verlaine a le mérite de la franchise. Il ne se pose jamais en patriote prêt au suprême sacrifice. Mais ses désirs de mourir n'en paraissent que plus pâles et sa déclaration graphique relever plus de la posture romantique qu'autre chose. Si le Garde national présenté au début de ce message est bien "son portrait (?)", il serait donc plus à regarder comme expression d'une auto-dérision, peut-être d'un petit moment de spleen au moment de sa réalisation, que comme aveu d'un véritable désir. Peut-il toutefois traduire un sentiment affectant nombre de Parisiens de l'époque ? Au-delà du cas particulier, tel est peut-être l'intérêt collatéral du document: donner à voir ces moments de découragement traversés par les Français de 1870 que les récits de souvenirs plus ou moins tardifs oublient souvent de rapporter.

Portrait de Paul Verlaine par Frédéric Bazille (1867)

Paul Verlaine par Fredéric Bazille (1867)

 

Sources :

Cerf (Marcel), Paul Verlaine, Garde national au 160e bataillon, Les Amies et Amis de la Commune, 2012

Guéno (Jean-Pierre) et Lhéritier (Gérard), Verlaine emprisonné. Paris, Gallimard, 2013.

Lepelletier (Edmond), Paul Verlaine. Paris, Mercure de France, 1907.

Richer (Jean), Paul Verlaine. Paris, Seghers, (1953) 1990.

Sutton (John), Verlaine emprisonné. Les Amies et Amis de la Commune, 2013.

Verlaine (Paul) : Confessions, notes autobiographiques, Paris, 1895.

Verlaine (Paul), Mes prisons. Paris, Léon Vanier, 1893.

Verlaine (Ex-madame Paul), Mémoires de ma vie. Paris, éditions du Champ Vallon, (1992) 2014.

 

NB : Le second autoportrait de Verlaine publié dans ce message est daté du 15 octobre 1871. Erreur sur la date ? Faut-il y lire 1870 ou le dessin fut-il réalisé a posteriori ?

 

 

Posté par J_F Lecaillon à 09:26 - - Commentaires [0] - Permalien [#]