Mémoire d'Histoire

LES VASTES PALAIS DE LA MEMOIRE

augustin"j'arrive aux grands espaces et aux vastes palais de la mémoire, où se trouvent les trésors des innombrables images apportées par la perception de toutes sortes d'objets. Là est emmagasiné tout ce que construit aussi notre esprit, soit en agrandissant, soit en diminuant, soit en modifiant de quelque façon les objets atteints par les sens, et toute autre image déposée là et mise en réserve, qui n'est pas encore engloutie et ensevelie dans l'oubli. Quand je suis dans ce palais, j'appelle les souvenirs pour que se présentent tous ceux que je désire. Certains s'avancent à l'instant ; certains se font chercher assez longtemps et comme arracher à des sortes d'entrepôts plus secrets ; certains arrivent par bandes qui se ruent, et, alors que c'est un autre que l'on demande et que l'on cherche, ils bondissent en plein milieu avec l'air de dire « Peut-être que c'est nous ? » Et la main de mon coeur les chasse du visage de ma mémoire, jusqu'à ce que se dégage de l'obscurité celui que je désire et qu'il s'avance sous mes yeux au sortir de sa cachette.

Elle est grande cette puissance de la mémoire, excessivement grande, mon Dieu ! C'est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? Et cette puissance est celle de mon esprit ; elle tient à ma nature, et je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis. [...] La stupeur s'empare de moi."

Augustin, Les confessions, Livre X.

Souvenirs : produits de nos perceptions, tout ce qui relève des sens et qui s'imprime dans la mémoire sous formes d'images, d'odeurs ou de sons.

Mémoire : réserve de souvenirs échappés de l'oubli, et qui s'en dégagent selon ce que Je désire, au gré de ses besoins.

Je : gérant de cette puissance de l'esprit, limitée par les caprices de l'oubli et par les profondeurs inaccessibles de la mémoire, profondeurs qui empêchent Je de saisir tout ce qu'il est.

Et l'histoire ? : Quête se donnant pour ambition de restaurer les plages de l'oubli, de s'y astreindre sur la foi des souvenirs puisés dans le vaste palais des archives, des sols archéologiques et de la mémoire des autres, inaccessible étoile qui tendrait à faire de l'historien un conquérant de l'impossible. Mais telle serait son charme, justement, et la limite de son travail qui mérite la qualification de "scientifique" du moment qu'il respecte les règles de la discipline.

Mémoire d'histoire, Histoire de la mémoire ? Quadrature du cercle...

...de la vie ?

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18 juin 2018

LA DEFENSE DE BELFORT, CHANSON PATRIOTIQUE

Chant patriotique "La Défense de Belfort"

"La Défense de Belfort" chante l'héroïsme de la ville et de la garnison commandée par le colonel Denfert-Rochereau pendant le siège qu'elles subirent 103 jours durant, du 3 novembre 1870 au 18 février 1871, soit trois jours après la signature de l'armistice général entre les deux belligérants (15 février). La garnison recevant l'ordre du gouvernement de la Défense nationale (Adolphe Thiers) de rendre les armes, la garnison (un peu moins de 13 000 hommes sur les 17 700 initiaux) quitte la ville "avec armes et bagages".

La musique est de Ben Tayoux, auteur du célèbre "Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine", tirée d'un manuscrit conservé aux archives municipales de Belfort. Le baryton Jean-Louis Georgel est accompagné au piano par Jean-Charles Ablitzer. Prise de son et images Pierre Esser - inserts et montage JF Christ.

Source : Le siège de Belfort, wikipédia

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14 juin 2018

LES PRISONNIERS OUBLIES DE NIDA (LITHUANIE)

monuments souvenirLes 11 et 12 mai 2015, Philippe Jeantaud, ambassadeur de France à Vilnius (Lithuanie), se rendait à Klaipėda à l’occasion d’une escale d’un bâtiment de la Marine nationale française (Le Pluvier) qui participait à l’effort de sécurisation de la région. Ce voyage fut l'occasion pour lui de déposer une gerbe au pied du monument érigé dans la région à la mémoire des prisonniers de guerre français morts en oeuvrant à la construction du Canal Guillaume 1er

Entre 1871 et 1873, 690 prisonniers de la guerre de 1870 internés au camp de Nida furent en effet réquisitionnés pour participer à la phase terminale du König-Wilhem-Kanal. Le projet visait à relier la rivière Minija au port de Memel/Klaipéda (la région était alors colankupiai drevernantrôlée par les Prussiens). Un premier tronçon de huit kimomètres entre Lankupiai et Dreverna avait été réalisé en 1863-1865. Il restait à creuser une seconde bande de quinze kilomètres entre Dreverna et la baie de Malki, au sud de Klaipéda. Inauguré le 17 septembre 1873, le tracé total du canal faisait vingt-trois kimomètres de long sur une largeur de quinze à vingt mètres et une profondeur d'un mètre soixante.

Tracé du canal entre Dreverna et KlaipédaRecreusé en 1902-1904, le canal put s'ouvrir au trafic des bateaux à vapeur. Une écluse contrôlait le niveau de l'eau avec la Minija. Rebaptisé Klaipédos Kanalos, le canal existe toujours. Mais l'histoire des prisonniers français de 1870 ne s'arrête pas là. Beaucoup sont morts durant le chantier. Leur sort n'avait toutefois rien à envier à celui de leurs camarades restés au camp de Nida d'où ils venaient. Selon Johannes Sembritzki, 12 000 hommes y étaient internés et occupés à reboiser les dunes, sans doute pour mieux en consolider l'assise. Chaleurs étouffantes, épuisement et maladies liées à la mauvaise qualité de l'eau les faisaient tomber "comme des mouches" (sic). Gilles Dutertre qui rapporte ces précisions écrit : "ils furent enterrés dans un cimetière du camp et des tombes seraient encore enfouies sous le sable. On peut, parait-il, parfois apercevoir, au gré des déplacements de sable dus au vent, des restes de croix, voire des ossements" (p. 137).

D'après Jurgis Bucas (auteur d'un livre sur La flèche de Courlande paru en 2001), nombre des prisonniers de Nida furent ensevelis sous le sable. "L'endroit le plus beau et le plus calme du monde a été transformé en véritable enfer. Cet endroit s'appelle maintenant la vallée de la mort ». 

Mirties-slėnis tombe

Qu'en est-il vraiment ? toutes les croix aujourd'hui visibles sur les dunes de Parnidzio Kopa sont-elles vraiment la marque d'une sépulture ? En 2015, Philippe Janteaud fit part aux autorités lithuaniennes de son intérêt et celui de la France pour le sujet. La municipalité de Neringa l'assura aussitôt qu'elle ferait le nécessaire pour répondre à sa curiosité. Algimantas Vyšniauskas, directeur administratif de la municipalité, reconnaissait cependant qu'aucune recherche archéologique et historique n'avait encore été entreprise pour localiser l'emplacement du camp. Cette lacune pourrait être prochainement levée. En février 2018, la presse lithuanienne annonçait que des ""recherches scientifiques sérieuses" allaient être entreprises. Affaire à suivre, donc.

recherches annoncées

Délégation de l'ambassade de France en visite dans la Mierties Slénis ; annonce d'une campagne de recherche (2018)

PS : Selon Johannes Sembritzki, la vallée du silence (Tylos Slénis), devenue vallée de la mort (Mierties Slénis) ou "Sahara lithuanien", aurait été choisie par les Prussiens en représailles contre la France accusée par eux de retenir des prisonniers allemands dans le Sahara algérien. Un panneau rappelait ce fait en haut de la dune de Parnidis, en 1902. La réalité et les modalités de cet internement sont aussi à vérifier.

Sourcanal guillaume 1erces :

Dutertre (Gilles), Les Français dans l’histoire de la Lituanie (1009-2009). Paris, L’Harmattan, 2009 ; p. 136-137.

Nikitenka (Denisas), Mirties slėnio paslaptys sudomino Prancūziją, [Les mystères de la Vallée de la Mort ont attiré la France] Bakaru ekspresas, 8 octobre 2015.

Nikitenka (Denisas), Mirties slėnis sulauks archeologų desanto, Bakaru ekspresas, 20 février 2018.

Sembretzki (Johannes), Memel Im Neunzehnten Jahrhundert: Der Geschichte Memels Zweiter Theil (1902).

Žygintas (Viršilas), Karaliaus Vilhelmo kanalas (Klaipėdos kanalas), Bakaru ekspresas, 4 mai 2018.

 

Images :

Parnidis dune (also known as "The Lithuanian Sahara").

parnadzio kopa, croix 2

 

 

 

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10 juin 2018

PARIS POUR UN BEEFSTEACK

Paris pour un beafsteak - chanson historique de France - 1870

Résistance opiniâtre des Parisiens pendant le siège de Paris ? Les faits sont là, indiscutables : du 17 septembre 1870 au 26 janvier 1871, ils ont tenu. Peut-être même auraient-ils pu prolonger l'aventure quelques semaines de plus si on en croit la volonté de poursuivre "la guerre à outrance" exprimée par les insurgés du 18 mars 1871, avant que ceux-ci ne deviennent des Communards ! Peu importe ici. Cet entêtement contraire à la raison tient pour beaucoup à l'intransigeance de l'ennemi. Les conditions énoncées par Bismarck pour mettre un terme à la guerre firent beaucoup pour convaincre les moins enragés de "ne pas céder". Car ce n'est pas faute d'y avoir songé à maintes reprises : le 5 septembre d'abord, au lendemain du désastre de Sedan et la chute de l'Empire qui en résulta ; début novembre ensuite, quand l'annonce de la capitulation de Metz sonna le glas de toutes les espérances d'un secours apporté par l'armée de Bazaine ; début décembre encore, après l'échec de la tentative de sortie menée sur la Marne par le général Ducrot. Chaque fois - les journaux intimes en font foi - les Parisiens ont cédé à la tentation d'accepter la capitulation.

En cela, la chanson écrite le 15 octobre 1870 par Emile Deureux et interprétée un siècle plus tard, en 1971, par Armand Mestral, est une parfaite illustration. Un vrai document qui permet de comprendre l'inconstance des sentiments en contexte. L'image des Parisiens têtes hautes ne cédant jamais est belle. La réalité est plus prosaïque... plus humaine aussi.

 

Pour plus d'informations sur le sujet : Lecaillon (Jean-François), "La perception de la guerre et son impact", 1870, de la guerre à la paix. Strasbourg - Belfort. Sous la direction de Robert Belot. Paris, Hermann, 2013 ; p. 39-47. Sur "l'inconstance des sentiments" évoquée ci-dessus, voir notamment p. 44-45, la séquence Devoir-Humiliation-Soulagement et la manière dont elle "tourne en boucle".

 

 

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31 mai 2018

L'HOMMAGE RATE AUX HEROINES DE 1870

louise de beailieuPendant la guerre de 1870-1871, des femmes se sont engagées aux côtés des soldats. Quelques-unes ont combattu. Le fait est souvent oublié. Si décorations, médailles militaires et autres citations leur ont été accordées, leurs mérites n'ont pas été reconnus à l'égal des hommes. Tandis que les monuments aux morts se multipliaient pour honorer ces derniers, rien ne fut érigé en leur mémoire. J'évoquais déjà le problème l'an passé dans Les cantinières oubliées de 1870.

Lecoq 25 sep 1911Dans Le Petit Journal du 25 septembre 1911, Jean Lecoq s'indigne d'ailleurs d'une si scandaleuse ingratitude. Sa colère fait suite à la disparition de Mme Urvois, cantinière décédée sans avoir reçu la médaille commémorative de 1870 ! Et le journaliste de s'emporter contre le fait qu'un monument qui devait être élevé à la mémoire des héroïnes de 1870 n'ait "même pas reçu un commencement de réalisation" ! "Honneur au sexe! Ce serait galant et bien Français" lance-t-il pour conclure. 

La colère de Lecoq semble d'autant plus justifiée que le projet a bien existé et, contrairement à ce qu'il en dit, il aurait trouvé commencement de réalisation. Sur ce point, il a même suscité l'ironie de L'intransigeant dans son numéro du 14 mai 1909. [page 2, col. 4, Nos échos] "La charrue avant les boeufs" ! Sous ce titre, le journal annonce la formation d'un comité pour la réalisation du monument en question, lequel existe déjà ! "Le cas est assez curieux pour être noté" ! (sic). L'oeuvre en question a été réalisée par Eugène-Jean Boverie. Elle est présentée au Salon des Artistes français de l'année (1909). Selon Gil Blas du 2 mai 1909, il figure "la Eugène_Jean_Boverieveuve tragique, farouche en deuil, les bras hauts croisés, (qui) regarde fixement au loin. Point d'emphase en cette rigidité." Telle est la description d'une oeuvre qui fait peut-être partie d'un lot de bronzes qui furent fondus en 1942. Elle ne frappe guère les contemporains et ne mérite que deux lignes dans la Gazette des Beaux-arts (p. 251).

Quelle que fut sa valeur artistique, l'oeuvre avait surtout un tort : réduire les héroïnes de 1870 à l'image de la veuve stoïque, si loin de celle de la cantinière qui a fait le coup de feu à Buzenval (Mme Urvois) ou de ces femmes qui justifiaient la satisfaction exprimée par Jean Frollo de voir les héroïnes de 1870 enfin honorées. Dans Le petit Parisien du 31 janvier 1908, après s'être étonné que l'idée de dédier un tel monument n'ait pas été envisagée plus tôt, il anticipe sur l’hommage annoncé : « Sur le socle, bien des noms auront à s’inscrire, qu’on relira avec quelque émotion. » souligne-t-il avant de proposer ceux de dix sept héroïnes parmi lesquelles Antoinette Lix, madame Saint-Claire, madame Bellavoine ou Laurentine Proust.

Boverie, souvenir de la guerre de 1870, Neufchateau 1900 zoomBoverie, pourtant, ne manquait pas d'inspiration et on peut s'étonner qu'il ait réduit les héroïnes de 1870 à la figure de la "veuve tragique". Il était sculpteur habitué à réaliser des oeuvres faisant souvenir de la guerre franco-prussienne. Parmi d'autres [voir ci-dessous] on lui doit notamment le monument aux morts de Neufchâteau, réalisé en 1900 mais érigé le 7 octobre 1909, autrement dit l'année même où il présentait au Salon son "héroïne" de 1870. Celui-là donne à voir une figure mieux appropriée qu'une femme en deuil fixant l'horizon pour incarner les Marie Favier, Jane Dieulafoy, Marie-Antoinette Lix et autres Louise de Beaulieu, les femmes combattantes de 1870-1871.

Epilogue : Dans son numéro du 17 août 1915 [page 4], Le Figaro annonce le décès de Louis Ferrant, architecte et auteur d'un projet visant à élever un monument aux héroïnes de 1870. Quel projet ? Un autre ou celui décidé en 1909? Le journal ne le précise pas. Sans doute les détails étaient-ils sans importance à cette date. A l'heure où les Françaises se mobilisaient pour répondre à l'effort imposé par la Grande Guerre, le souvenir des aînées de 1870 semblait peut-être bien dérisoire !

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Né en 1869, Boverie est mort en 1910. Il est le réalisateur de plusieurs monuments souvenirs de 1870.

Boverie, un fantassin, Chartres 1901- Le fantassin, 1901, monument aux morts de Chartres.

- Un mobile, 1901-1903, plâtre conservé au Musée des Beaux-arts de Nantes.

- Le monument, souvenir de la guerre de 1870, 1900 monument aux morts de Neufchateau.

- Aux défenseurs de Verdun, 1909, monument aux morts de Verdun, fondu en 1942.

 

Boverie Aux défenseurs de Verdun

 

 

 

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26 mai 2018

JULIETTE DROUET, LETTRES A VICTOR HUGO

siteon0En collaboration avec Lettres Sorbonne Université, le Centre d'Etudes et de Recherches Editer/interpréter (CEREDi) de l'Université de Rouen met en ligne les lettres adressées à Victor Hugo par Juliette Drouet. Parmi celles-ci, les billets qu'elle lui adressa pendant la période de la guerre franco-prussienne et du siège de Paris.

2669136Juliette Drouet ne fait pas partie des "héroïnes" de la guerre, ni comme infirmière à l'instar d'une Coralie Cahen ou des comédiennes des théâtres parisiens, ni comme femme d'influence à l'égal de Juliette Lamber-Adam qu'elle fréquente, ni comme productrice de fournitures nécessaires aux armées (charpie, vêtements, munitions...). Elle assume pourtant toutes ses responsabilités de femme, pourvoyant aux besoins (en nourriture, bois de chauffage, médicaments...) de ses proches (enfants et petits enfants de Victor Hugo notamment). Elle fait aussi partie des "femmes qui prient". Oeuvre modeste autant que silencieuse, souvent ignorée de l'historiographie, qui n'en fut pas moins essentielle pour aider Paris et la France à tenir malgré les défaites répétées sur les champs de bataille. La correspondance de Juliette Drouet a le mérite d'illustrer cette "banale" (mais Ô combien nécessaire) prestation.

Delphine Ugalde par Marie-Alexandre AlopheOutre quelques réalités de la vie ordinaire d'une bourgeoise et sur le sort des plus modestes (domestiques, employés, ouvrières) qui transparaissent au gré des nouvelles données (comme ces deux ouvrières de la lettre du 2 décembre qui ramènent chacune un cadavre !), cette correspondance offre encore un regard indirect sur les coulisses des concerts patriotiques auxquels travaillait Victor Hugo et des artistes comme Madame Ugalde. Ces manifestations servaient à financer l'effort de guerre et à entretenir le moral des Parisiens. Une action modeste, là encore, mais à ne pas sous-estimer.

Au-delà de la seule curiosité, les lettres de Juliette Drouet participent des sources utiles à l'analyse du rôle des Françaises pendant la guerre de 1870.

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18 mai 2018

LES REVES, FABRIQUES DE MEMOIRES

corot, le rêveLes désastres de 1870 ont humilié les Français. L’Année terrible fut un choc qui suscita d’authentiques cauchemars, au sens propre du terme. Sur les toiles des artistes peintres, ces derniers se sont parfois traduits en rêves. A des moments différents, plusieurs, parmi les plus grands maîtres de l’époque, ont créé une œuvre sur ce thème. Leur confrontation met en relief le style et les convictions de chacun ; elle permet aussi d’analyser comment le vécu peut faire mémoires à travers les arts.

Dès septembre 1870, bien avant la fin de la guerre, Jean-Baptiste Corot réalise "10 7bre 70 Paris supposé [incendié] par les Prussiens" (le mot "incendié" est recouvert par le cachet de cire de la vente). L’œuvre est le produit d’un rêve que l’artiste aurait fait dans la nuit du 9 au 10 septembre 1870. Son ami Alfred Robaut rapporte les circonstances de sa création : cette nuit là, raconte-t-il, Corot rêve que les Prussiens entrent dans Paris et incendient la ville. Le lendemain, il jette sur la toile le souvenir qu’il garde de sa vision nocturne. Cette création picturale est l’expression à chaud d’une émotion, traduction de ce dont se souvient l’artiste des troubles de son sommeil ; mais ces derniers sont eux-mêmes reconfiguration onirique de ce que ressent Corot à l’idée de l’invasion en cours, un événement assez fort pour avoir produit l’effondrement du régime impérial une semaine auparavant (le 3 septembre).

Corot peint le chaos que le désastre de Sedan et l’avancée de l’armée prussienne en direction de Paris lui fait imaginer. Œuvre prémonitoire ? La question a peu d’importance ici. Le tableau dit d'abord un fait d'histoire : il témoigne des craintes qui animent un artiste au regard d’un dénouement que celui-ci ignore encore. Le rêve traduit en direct son état d'esprit : Corot porte à l’image ce que ses sens ont produit pendant son sommeil. Equivalent de ce que le soldat inscrit dans son carnet de guerre, le tableau est un mélange de souvenirs et de reconstructions telles qu’elles s’imposent à la conscience de son auteur. Le rêve de Corot fait ainsi mémoire, sans que celle-ci ne soit porteuse d'autre fin que le souci de témoigner ou, plus simplement encore, d'extérioriser une souffrance.

Carpeaux, défense de Paris ou le rêve (janvier 1871)Deux mois plus tard, Jean-Baptiste Carpeaux jette sur le papier un dessin qu'il intitule Défense de Paris ou le rêve. Ce travail peut être rapproché de celui réalisé en 1873 par Gustave Doré : La France montée sur un hippogriffe et entraînant ses enfants au secours de Paris. Pratiquement contemporains, ces deux oeuvres se ressemblent et, comme l'exprime le titre donné par Carpeaux au sien, ils traduisent un rêve, celui que les deux artistes ont de voir la France se relever et bouter hors du territoire l'ennemi prussien encore présent sur celui-ci. Les deux hommes puisent ainsi dans leurs souvenirs encore brûlants deDoré (Gustave) la france montée sur un hippogriffe entrainant ses enfants au secours de Paris, 1873) l'Année terrible pour représenter les soldats français en action, réveillés ou guidés par une vision salvatrice. Ils rêvent ; mais leur rêve est bien différent de celui de Corot. Si l'un et l'autre expriment ce que leurs souvenirs leur dictent, ils ne sont plus soumis à leurs seules émotions, incompréhension et angoisse de ce qui va advenir. Ils réagissent à l'événement pratiquement accompli et se tournent vers un futur susceptible de réparer la source de leur commun désespoir. Ils sont déjà dans la revanche d'un destin contrarié, celui qui anime tous les militaires de carrière de l'armée française au même moment. Pour les uns comme pour les autres, la revanche attendue doit réparer l'affront subi sur le champ de bataille et montrer à la Nation toute entière que la défaite n'était qu'un accident de parcours, une bataille perdue mais pas la guerre (pour plagier un général d'un autre temps). Les rêves de Carpeaux et Doré ont sans doute vocation à extérioriser la douleur patriotique ressentie, peut-être souci de témoigner ; ils entendent surtout entretenir les souvenirs de l'événement pour mieux préparer la reconquête de l'honneur perdu.

Puvis de Chavannes, le rêve (1883)Quelles que soient leurs convictions politiques et degré d'engagement dans le conflit franco-prussien de 1870, la douleur des Français est profonde. Elle marque pour longtemps les esprits. Face à la défaite, l'indifférence est impossible. Mais, dans la durée du temps qui cicatrise plus ou moins bien les blessures, elle ne nourrit pas les mêmes rêves ! En 1883, Pierre Puvis de Chavannes réalise un tableau intitulé Le rêve. Cinq ans plus tard (1888), Edouard Detaille propose le sien, présenté sous le même titre. Par référence à 1870, deux mémoires différentes se sont ainsi mises en place tout en usant d'artifices semblables.

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Puvis de Chavannes s'exprime le premier. Il le fait dans la continuité d'oeuvres qui disent la permanence de son rêve. En effet, depuis 1872, année où il présenta L'espérance au Salon des Beaux-arts, il fait partie de ceux qui plaident pour un avenir de paix, de progrès et d'éventuelle revanche par les arts et la culture. Tel est le sens qui ressort de son rêve. Au dessus d'un jeune homme endormi, paraissent trois femmes. Elles incarnent la Gloire, la Richesse (ou Fortune) et l'Amour. Rapporté à ses oeuvres antérieures et mis en perspective de la mémoire que Puvis entretient de la guerre en 1883, Le rêve traduit la leçon qu'il entend alors tirer de la défaite. C'est une leçon pacifique, pacifiste même, celle qui pose l'avenir en Gloire et Fortune, mais accompagnées par l'Amour, la Paix... en d'autres termes l'avènement d'une France nouvelle fondée sur des valeurs positives. S'il y a une revanche à prendre sur l'adversité, elle le sera par la construction d'un avenir fondé sur les Lumières de la civilisation telles que Victor Hugo, par exemple, en faisait l'apologie cinq ans plus tôt (1878), lors du centenaire de la mort de Voltaire.

Le rêve d'Edouard Detaille ne s'inscrit pas dans le même registre et il apparaît vite comme un semblant de réponse du maître de la peinture militaire à celui du symbolisme. La construction similiaire des deux tableaux plaide en ce sens. Comme signalé dans Les peintres français et la guerre de 1870, ils se répondent point par point. "Outre l’identité du thème (le rêve), les deux œuvres figurent le même rêveur (un ou des hommes jeunes), une même apparition céleste faisant mouvement dans une même direction (de droite vers la gauche) et les mêmes allégories de la Gloire et de la Fortune, explicitement figurées dans le premier et qui s’y retrouvent dans le second : le soldat de Detaille rêve en effet de gloire et à la victoire que lui accordera la Fortune de la Guerre." (p.149). Mais là où Puvis plaçait l'Amour, Detaille associe la Guerre à la Fortune et à la Gloire. Les deux peintres produisent ainsi une oeuvre qui entend entretenir implictement la mémoire de 1870 pour en tirer leçon et promettre un avenir victorieux. Ils usent de leur art pour transmettre un message. Mais chacune de ces mémoires diffère dans l'objectif à atteindre ; elles entrent même en concurrence. Chacune d'entre elles, surtout, se met au service de l'histoire qui est encore à vivre.

Terminons ce petit survol des mémoires de 1870 par l'évocation d'un dernier tableau, réalisé celui-ci en 1897 par Paul Legrand. Devant le rêve est encore expression d'un rêve, celui qui traverse l'esprit des enfants qui regardent une reproduction du rêve d'Edouard Detaille. Legrand ne le sait pas - peut-être en rêve-t-il - mais il porte sur la toile l'admiration (imp79054licite) d'une nouvelle génération, celle qui partira vingt ans plus tard pour accomplir la mission commandée par Edouard Detaille. Rêve des plus jeunes entretenu par le rêve d'un aîné, le tableau de Legrand dit la fascination des enfants devant une oeuvre qui les interpelle. Mais il est à double détente, brouillant les pistes sur les intentions de son créateur : se fait-il relayeur du rêve de Detaille ou avertisseur des cruelles déconvenues que la revanche pourrait produire incarnée par la présence de l'invalide placé à droite du kiosque ? Fait-il appel à ne pas se faire d'illusion ou rappel du devoir de venger le soldat patriote qui a donné sa jambe au pays ? Paul Legrand peut seul répondre à la question, mais peu importe au spectateur. Pour ce dernier Devant le rêve apparaît d'abord comme mémoire de ce qui avait vocation à faire mémoire en 1897 ; et il témoigne ainsi de la façon dont la mémoire se construit et reconfigure au fil du temps, au gré des intentions qui animent les mémorialistes. A ce jeu, et à l'insu des intentions premières, toutes les interprétations deviennent libres.

Finalement, chacun de ces rêves a son histoire fondée sur le vécu et les souvenirs des artistes qui les ont réalisés. Chacun, aujourd'hui, fait mémoire des différents sentiments que la défaite généra et l'histoire de ces oeuvres fait le récit de ces mémoires, de leur coexistence, de leur confrontation. Faut-il le rappeler ? L'histoire n'est pas seulement récit du passé tel qu'il a pu être ; elle est aussi récit de ce passé tel que les vivants le perçoivent, l'interprètent, recomposent et expriment au gré des années et de leurs convictions. A travers les oeuvres interrogées ci-dessus, la mémoire de 1870 raconte la douleur au premiers temps du souvenir, l'espoir au second, les appels contradictoires au troisième, la nostalgie ou apaisement encore au fil du temps et des reconstructions qu'il autorise... Mais chacune ne reste-t-elle pas support d'une ultime mémoire, celle que le spectateur de 2018 peut ou veut encore y trouver ?

PS : Le titre de ce message aurait dû être tout autre. Rêves de revanche, par exemple ou Les blessures de 1870, sources de rêves militants. Il aurait pu se construire, aussi, autour de l'idée de mémoires de la guerre. Faute de trouver titulature satisfaisante, l'idée que la mémoire est une construction m'a suggéré la notion de fabrique et le choix final a été arrêté en hommage à Emmanuel Laurentin et son émission La fabrique de l'histoire. Au delà de la rime, la Fabrique de la mémoire est aussi une bonne manière de réflechir sur les traces que nous lègue le passé.

Sources :

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870, Paris, éditions Bernard Giovanangeli, 2016.

Musée d'Orsay pour la présentation des tableaux d'Edouard Detaille et Pierre Puvis de Chavannes.

Musées de la ville de Paris (Carnavalet) pour la présentation du tableau de Jean-Baptiste Corot.

Rio (Gaëlle), L'art du pastel, de Degas à Redon; Paris, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris, Petit Palais, 2018 ; p.43.

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17 mai 2018

WOERTH : DANS LA PEAU D'UN SOLDAT (EXPOSITION)

dans la peau d'un soldat Woerth

Depuis le 8 avril, jusqu'au 16 septembre 2018, le musée de la bataille du 6 août 1870 de Woerth présente une exposition temporaire intitulée "Dans la peau d'un soldat... en 1870". Tout est dans le titre ! 

A l'occasion de la Nuit européenne des musées 2018, le 19 mai prochain, le musée sera ouvert de 20h30 à 23 heures. L'entrée et la visite sera libre. Lectures de correspondances de soldats seront faites lors de cette manifestation.

Musée de la bataille de Woerth

La page Facebook du musée

Pour rappel bibliographique voir Eté 1870, la guerre racontée par les soldats, Jean-François Lecaillon, Paris, Bernard Giovanageli éditions, 2002 ; pages 55 à 80 sont consacrées aux journées du 6 et 7 août.

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21 avril 2018

RETROUVER UN COMBATTANT DE LA GUERRE DE 1870

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Après les soldats de la Révolution et de l'Empire, Jérôme Malhâche (généalogiste professionnel), publie ce petit fascicule, guide adressé aux généalogistes à la recherche des combattants de la guerre de 1870. Voilà un petit outil de travail susceptible d'intéresser les historiens de la guerre franco-prussienne.

Après quelques pages d'introduction (p. 6-15) pour rappeler aux profanes les origines de la guerre, son déroulement (petite chronologie à l'appui) et quelques repères concernant les uniformes ou le service historique de la Défense (série GR L notamment), l'auteur entreprend de guider ses lecteurs en fonction du type des personnes recherchées.

Il s'intéresse d'abord aux "militaires" réguliers (18-25). Pour chaque catégorie (armée régulière, garde nationale, officiers, marins), il décrit les archives à consulter. Il fait de même pour "les autres combattants", à savoir francs-tireurs (dont il liste les principales formations), les volontaires étrangers et les volontaires de l'ouest.

En dépit du titre du guide, les "non-combattants" ne sont pas oubliés (p. 36-39), avec renvois fort utiles aux archives de la Croix-rouge pour tout ce qui concerne blessés et malades et aux archives locales pour ce qui concerne les civils. Une double page (42-43) est aussi consacrée aux prisonniers, une autre (44-45) aux troupes réfugiées à l'étranger (Belgique et Suisse), une troisième (46-47) aux morts et disparus (avec renvoi aux bases de données sur Internet), une dernière (48-49) aux Alsaciens et Lorrains (avec renvoi aux associations, notamment celle des Optants).

La dernière section du guide (p. 52-61) est consacrée aux "souvenirs et commémorations" sous les titres "anciens combattants", "Décorations", "monuments", "écrits de guerre" et "images".

En bref, des adresses internet, des conseils, des informations sommaires mais toujours utiles au néophyte. Un bon outil de travail, y compris pour les historiens déjà rodés à la pratique des sources. Il y a toujours moyen d'y trouver une piste !

 

Site de Jérôme Malhâche : Généalogie-France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 avril 2018

GODILLOT, SYMBOLE D'UNE DEFAITE ?

chaussures_et_lacets van gogh 1886"La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » assurait le maréchal Le Boeuf, ministre de la guerre, devant la Chambre le 15 juillet 1870. Elle ne dura que six mois et la légende du désastre entretient l'idée que les Godillots qui équipaient les soldats français ne furent pas à la hauteur de l'enjeu !

Van Gogh prit les vieux souliers pour sujet de plusieurs toiles, dont celle ci-dessus réalisée en 1886 et souvent intitulée Les Godillots, ainsi que le fait F. Robert membre de la Société d'Etude du Patrimoine et de l'Histoire du 9e arrondissement en 2004 dans une page consacrée à la vie d'Alexis Godillot (1816-1893). Mais le titre authentique est Vieux Souliers aux lacets et son histoire n'a pas grand chose à voir avec la débâcle française subie 16 ans auparavant.

En 1886, Van Gogh décide en effet de se consacrer pleinement à sa vie de peintre, à l'exclusion de toute autre activité. C'est un moment important dans sa carrière et les Vieux souliers sont "une oeuvre charnière, entre la palette du Nord, celle des "Mangeurs de pomme de terre", et celle, colorée, qu'il va gagner avec le Sud." (Julie Malaure). "Van Gogh achète ces deux godillots aux puces" et en tire une nature morte qui serait comme une allégorie de la misère, de la dureté de la vie paysanne, voire un "portrait de l'artiste vagabond". Cette lecture, largement partagée, renvoie donc plus à des Godillots de paysans que de soldats.

81768VkT6TLLecture largement partagée ? Par Martin Heidegger, entre autres, dans cet extrait de Chemins qui ne mènent nulle part (Gallimard, 1962) où il écrit : « Dans l'obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s'étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s'étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l'appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d'elle-même dans l'aride jachère du champ hivernal. À travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l'angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. »

Les souliers de Van Gogh se laissent interpréter comme chacun veut. Dans Les collectes de l'Orloeuvre, Pierre Delain donne un rapide aperçu de cette liberté de lecture. Florence de Mèredieu développe la question dans un petit essai intitulé L’Etre de l’étant de la tatane de Van Gogh (Blusson, 2011). Laissons le soin aux philosophes de disserter sur le sujet, à l'instar de marianus qui pose la question : "D’une part il y a le tableau de Van Gogh, toute une histoire déjà, mais saura-t-on jamais avec quel message ? Qu’en a-t-il dit lui-même, rien que je sache dans ses lettres à Théo, et qu’a-t-il voulu exprimer par la peinture de plusieurs paires de chaussures – plusieurs tableaux, des chaussures qu’il peint jusqu’aux derniers mois de sa vie…" (Marianus, 15 janvier 2011). Vaste question, qui nous maintient toujours très loin des fameuses Godillots de 1870 ! Y a-t-il moyen d'y revenir et d'établir un lien avec Van Gogh ?

Commençons par rappeler quelques réalités historiques centrées sur la maison Godillot au moment de la guerre franco-prussienne.

soldatAlexis Godillot (1816-1893) est un entrepreneur qui réussit à devenir fournisseur des armées sous le second Empire. Dès la guerre de Crimée (1854-1856), il livre des tentes, puis des chaussures à partir de 1859. En 1868, il étend son empire, équipant encore les troupes de vêtements, képis, courroies, produits de sellerie et de casserie (casserolerie et ustensiles de campements). Soucieux de maîtriser toute la chaîne de production (bouclerie, fonderie, boutons, clouterie, tannerie…etc.), il a pris le contrôle de nombreuses petites entreprises de sous-traitance. En 1870, le nombre d'ouvriers travaillant pour la maison Godillot est de l'ordre de 3 à 4 000, selon les sources ; selon aussi qu'on y ajoute ou non les ouvrières employées à la tâche par des intermédiaires. Sur ce dernier point, André Léo fait part de son indignation au rédacteur du journal Le combat : « J’ai vu et touché chez une malheureuse mère de famille, réduite à sa seule aiguille pour nourrir ses enfants, des chemises pour soldats, taillées comme le sont toutes les chemises, c’est-à-dire exigeant la même qualité de coutures et de piqûres, et seulement mal piquées. Ces chemises étaient marquées de l’estampille Godillot, et la façon – je n’ai pas voulu m’en tenir à l’assertion de l’ouvrière et j’ai vérifié le fait – la façon en était payée cinq sous ! Ces chemises étaient données par une sous-entrepreneuse. C’est toujours ainsi. Monsieur Godillot ne distribue pas l’ouvrage directement ; il a ses ministres ». En d'autres termes, les troupes comme les ouvrières parisiennes contraintes au chômage par le blocus dépendaient de la maison Godillot.

propatriasemper Godillots

Dessin extrait du livre d'Antoine de Baecque

513qjssl0+LLes produits Godillot étaient-ils si mauvais que le dit la légende ? "Si nous avons perdu la guerre de 1870, ce n’est certes point l’équipement du fantassin qui était en cause. Malheureusement les généraux français n’avaient pas la même qualité que les produits du fournisseur des armées" assure Gérard-Michel Thermeau à l'occasion de la présentation qu'il fait dans le journal Contrepoints du livre d'Alain Cointat : Les souliers de la gloire. Elles n'étaient pas si mauvaises, en effet. En 1870, les Godillots étaient un produit très innovants, non seulement pour la qualité du cuir utilisé mais parce qu'elles distinguaient le pied gauche du pied droit ! Une révolution qui assurait le confort pour celui qui les portait. Pour autant, elles n'étaient pas exemptes de défauts qui sont sans doute à l'origine de la réputation qui leur fut attachée. Dans un petit essai récent (2017), Antoine de Baecque apporte les éléments probants en ce sens. En 1870, les Godillots étaient trop rigides. Dans L'Armée nouvelle en marche. Pour une chaussure militaire réformée, Léonce Bouvrier se propose ainsi d'améliorer la Godillot sur trois points jugés cruciaux : plus de souplesse, plus de légèreté et plus de résistance encore. "L'entrain de nos soldats, ainsi chaussés, sera notre meilleure récompense et installera le Godillot en emblème de notre force [...] Il sera, bonne chaussure militaire ainsi perfectionnée, l'image même de notre Patrie, la France en marche". La mauvaise réputation des Godillots de 1870 résulte peut-être d'une injuste "cabale", qui ne saurait pour autant ignorer "durillons forcés du pieds", "excoriations pénibles", "ongles incarnés" et "accidents de toutes sortes" relevés par le docteur René Lebastard dans la thèse qu'il soutient en 1878 sous le titre évocateur "De quelques accidents de la marche chez le soldat". La thèse dénonce aussi la perméabilité de la chaussure en question : "Les soldats ne peuvent faire une marche, en temps de pluie, sans avoir les pieds littéralement trempés".

Fin de l'histoire et de la dispute sur la valeur des Godillots ? Pas pour Antoine de Baecque à l'essai duquel nous renvoyons ceux qui voudraient en savoir davantage sur cette chaussure et sa longue carrière tant militaire que civile.

Pour en revenir au tableau de Van Gogh, s’il n’a jamais rien eu à voir avec la guerre de 1870, admettons qu'au jeu de la libre interprétation des oeuvres d'art, il illustrerait assez bien la débâcle de 1870 et les conditions de celles-ci. Petit essai ludique n'ayant aucune valeur historiographique :

Les Godillots, symboles d'une armée désorganisée dont les soldats, embarqués dans une difficile guerre de mouvements, de marches, contre-marches, opérations de replis sous les chaleurs de l'été ou dans les neiges de l'hiver, furent victimes d'ampoules et de gelures qui les diminuèrent d'autant ?

Les deux pieds gauches vus par Jacques Derrida sur le tableau de Van Gogh, symboles d’une armée mal commandée par de "sinistres" généraux "incapables" et mal inspirés ?

TIIILes Tirailleurs de la Seine au combat de Reuil-Malmaison le 21 octobre 1870, par Étienne-Prosper Berne-Bellecour. Détail.

Deux souliers dépareillés, celui d’un homme et celui d’une femme, symboles d'une guerre qui obligea les Français, tous sexes confondus, dans une mobilisation inédite, celle de la première guerre faisant appel aux conscrits et à laquelle les Françaises participèrent activement ?

Une paire de souliers sortis des ateliers d'un établissement dont le directeur n'aurait pas hésité à utiliser la misère ouvrière pendant le siège de Paris, symbole d’un comportement qui justifierait a posteriori quelques revendications communardes ?

Des chaussures fatiguées, usées, avachies, symbole d’un empire vieilli, enfermé dans ses routines, arrivé en bout de course et incapable de relever les défis d'un monde en pleine restructuration ?

Ou ces Godillots ne sont-elles que l'emblème du "soldat - laboureur" (pour reprendre le titre choisi par Jean-Louis Tissier), symbole des armées "modernes" au service d'une nation encore rurale ?

Godillots de la GRande guerre

Les godillots de la Grande guerre

Van Gogh était loin de toutes ces interrogations, fruits de l'imagination, quand celle-ci recherche une image capable d'incarner une histoire. Ou comment - à l'insu d'un artiste - une paire de godasses peut faire mémoire?



Sources :

Baecque (Antoine de), Les Godillots. Manifeste pour une histoire marchée. Anamosa, 2017.

Cointat (Alain), Les souliers de la gloire, Les Presses du Midi, Toulon, 2006.

Delain (Pierre), Les Vieux Souliers de Van Gogh, disparates et dépareillés, nous laissent dire ce qu'ils sont, Les collectes de l'Orleuvre, 2006.

Heidegger (Martin), "Les sabots de Van Gogh", Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1962.

Malaure (Julie), "Les chaussures de Vincent Van Gogh, premiers pas dans la bohème", Le Point, 5 octobre 2012.

Marianus, "Les querelles… ultima (1) : Heidegger, Derrida, Kühn", blog jedemeure, 15 janvier 2011.

Mèredieu (Florence de), L'être de l'étant de la tatane de Van Gogh, Blusson, 2011.

Thermeau (Gérard-Michel Thermeau), "Alexis Godillot : le roi de la godasse". Contrepoints, 6 septembre 2015.

Tissier (Jean-Louis), "Le soldat laboureur", En attendant Nadeau. Article publié sur Médiapart le 24 avril 2017.

Wikipédia : Alexis Godillot

Attention : Les photos peuvent être soumises à droits d'auteur.

 

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