mémoire 70Les réponses que propose l'algorithme de Google-images à une requête ciblée peuvent avoir un double intérêt : dévoiler les sujets prisés par le public ; trahir aussi (et surtout ?) les images qui forge(ro)nt la mémoire collective, celles qui, peut-être, fe(ro)nt référence comme visions les mieux partagées du monde. Pour autant, le test présenté ci-dessous n’offre aucune garantie de pertinence et les résultats obtenus restent aussi volatiles que les souvenirs qui traversent nos existences sans jamais être absolument fidèles à eux-mêmes. D’un jour à l’autre, notre curiosité évolue au gré des évènements ou de nos préoccupations. Sur un sujet précis, les images sélectionnées par Google peuvent seulement aider à comprendre les mémoires que nos sociétés entretiennent du passé au temps T.

Le test en question consiste à répertorier, pour analyse, les images qui répondent à une requête. La première qui sort peut avoir valeur emblématique ; mais rien ne permet de l’assurer. L’expérience a plus de chance d’être pertinente sur la base des vingt premières images distinctes [la distinction permet d’écarter les doublons] et conformes au sujet. Se limiter à ces vingt premières images n’est pas un impératif, mais le chiffre semble assez approprié pour donner un aperçu correct du thème étudié. Pour aboutir, le test doit par ailleurs éviter le recours à une requête minimaliste du genre « Paris ». La multitude de Tour Eiffel apparaîtra comme une réponse pertinente, mais trop évidente pour justifier le recours à l’exercice. Le résultat est du même ordre pour toute requête trop pointue. De fait, le recours à un tel test n’a de pertinence que pour des sujets sur lesquels l'interrogateur en sait trop peu pour ne pas connaitre à l’avance le résultat ; il est plus intéressant, surtout, à utiliser dans le cadre d’une comparaison. Il permet alors de mettre en évidence des différences qui n'allaient pas forcément de soi. Ajoutons encore qu’il mérite d’être refait de façon périodique de manière à confirmer (ou non) les résultats ou pour en cerner leur évolution.

Paris 1870J’ai réalisé un test de ce type le 12 avril 2021 en vue de comparer les mémoires régionales de la guerre de 1870. Une première requête a interrogé le moteur de recherche à partir d’une chaîne simple : « Paris 1870 ». La première image proposée fut une gravure montrant le bombardement de Paris depuis une position d’artillerie prussienne. Un bon résumé en soi du siège subi par la capitale, mais pas pleinement conforme à la mémoire probablement inscrite dans l’esprit du grand public. L’analyse des vingt premières images distinctes et conformes en a témoigné. Par le biais de onze gravures (type d’images les plus fréquentes devant cinq photos, trois peintures à l’huile et une carte), le sujet dominant a en effet renvoyé aux problèmes d’approvisionnement (six représentations de queue à la boucherie ou cantine municipale et une de l’éléphant du Jardin des Plantes) devant le spectacle de ruines (cinq) et deux scènes de bombardement. La mémoire parisienne de la guerre qui est sortie de l'expérience est bien celle d’un long siège mais dans le souvenir des deux dangers principaux qui semblent avoir imprégné les esprits, du moins selon l'idée qu'on s'en fait aujourd'hui : la faim et la loterie des destructions aveugles provoquées par l’artillerie ennemie. Incidemment, c'est l'attente d'une ville condamnée à subir qui domine.

Strasbourg 1870La requête sur "Paris 1870" n'a pas généré de véritable surprise. La différence par rapport à ce qu'a produit la chaine « Strasbourg 1870 » est plus intéressante à observer. Pour la capitale alsacienne, la mémoire s'est montrée plus centrée sur le martyre de la cité que l'attente parisienne de l'issue annoncée. À travers treize photos (images qui entendent insister sur l’authenticité des faits) et sept gravures, la guerre se résume ainsi aux ruines de la ville (seize images sur le sujet). L’évènement factuel (la capitulation) est apparu une seule fois, le bombardement lui-même et une batterie prussienne deux fois. La dernière image était une vue générale qui peut aisément être apparentée (par contrepoint) aux vues des ruines.

Belfort 1870La requête « Belfort 1870 » a proposé un résultat plus hétérogène, révélateur d’une cité qui connut un destin plus complexe. Le test a livré dix vues de la citadelle et de ses remparts, une scène de combat, le lion de Bartholdi, deux cartes, deux scènes de genre, deux vues de batterie de canons, une photo contemporaine et la reproduction du tableau de Rixens montrant la garnison quittant la place après sa reddition (voir ci-dessus). A l’opposé de Strasbourg, la mémoire de Belfort se construit ainsi autour d’une série d’épisodes faisant récit d’une histoire. Rien de surprenant, chacune des deux villes ayant connu un sort opposé.

Sedan 1870Pour « Sedan 1870 », les images ont été des gravures (seize documents sur vingt, quasiment l'inverse de l'étude sur Strasbourg). Elles ont logiquement fait une place importante à la bataille (huit images + une carte), mais la dimension politique de l’évènement a été plus prégnante qu’ailleurs avec huit représentations de la capitulation de l’Empereur. La mémoire régionale de Sedan est ainsi hissée au niveau de la mémoire nationale, donnée qui en fait une de ses caractéristiques même.

Dijon 1870L’expérience utilisée pour « Dijon 1870 » ou « Le Mans 1870 » a été moins concluante, dans le sens où elle n'a fait qu’acter l’existence d’un évènement local connu par d’autres moyens. Même si elle ne sont pas plus précises que celles ayant servi pour Paris, Strasbourg ou Sedan, les chaînes utilisées s’avèrent dans leur cas trop pointues pour être pertinentes ; sauf à analyser plus en détail les types de représentations données. Dans cette perspective, l’exercice pour "Le Mans 1870' a confirmé les hypothèses avancées dans la communication sur La représentation picturales des campagnes des armées de la Loire présentée au colloque du Mans en janvier 2021[1] : la représentation des combattants français est plutôt valorisante. Sur les vingt premières images pertinentes, cinq ont donné à voir des actions plutôt à leur avantage ou avantageuses, six ont plutôt montré le succès en cours des Allemands, quand cinq étaient neutres (dont une carte et deux couvertures de livres) ; une faisait référence à la proclamation de laLe mans 1870 République à Paris, résultat d'un effort pour contextualiser la bataille en question. Les trois dernières images ont été des photos de contemporains en uniformes et costumes dans le cadre de manifestations de reconstitution historique. En elles-mêmes, ces images sont neutres, mais elles renvoient à des mises en scènes qui tendent à valoriser le souvenir des combattants français, à rappeler implicitement leur bravoure, nullement leurs peurs, petites lâchetés ou manque d’instruction. En bref, la mémoire de la bataille du Mans n’est pas, au premier coup d’œil, celle d’une défaite. Seule l’étude de l’histoire le dira à l’internaute. Le test pour « Dijon 1870 » a abouti au même résultat, peut-être plus accentué en faveur des Français parce qu’il y eut reprise de la ville par Garibaldi. Et c’est ce dernier qui est apparu nettement en tête d’affiche avec huit références directes ou non à sa personne. L’avantage aux Allemands ne s'est manifesté que cinq fois, dont une dans l’expression brutale de leur violence, image qui n’avait pas vocation à les montrer sous un jour avantageux. Sept vues peuvent être considérées comme neutres.

guerre 1870Les connaisseurs seront déçus par l’expérience. Elle ne leur apprendra rien qu’ils ne sachent déjà. Elle a au moins le mérite de répondre à la curiosité de ceux qui ne possèdent pas leur savoir. Dans la perspective de mes recherches, elle a l’avantage de confirmer l’existence de mémoires régionales distinctes, d’en donner en quelque sorte, un indice supplémentaire. Mais le test ne fait pas preuve ; il est juste un outil à consommer avec modération. Chacun prendra soin de ne pas oublier non plus que le recours à google-images ne vaut pas pour Histoire de la guerre de 1870, seulement sur ce qu'il en reste dans la culture française [un test en langue anglaise ou allemande serait intéressant à tenter, voir ici] maintenant que les Français en ont tout "oublié" (entendons par là qu'ils l'ignorent si leur curiosité personnelle ne leur en a pas donné connaissance).

PS : l’image choisie en tête de message est la première que la chaîne « Mémoire 1870 » a proposé et elle est apparue quatre fois dans le Top 20 (en 1ère, 3e, 6e et 17e position). C’est une excellente réponse du moteur de recherche, la couverture étant celle d’un livre collectif récent (2019) et de qualité sur les mémoires régionales de la guerre de 1870. [Voir sa recension ici]. Le siège de Paris de Meissonier a été la réponse à la chaîne "guerre de 1870". Primauté contestable mais révélatrice de la capitale ???

Paris 1871Le 28 avril 2021, j'ai tenté un test sur la requête "Paris 1871". Elle a proposé les seules images de la Commune (dont la photo ci-contre en première place). Sur la foi de la double recherche, la mémoire de l'Année terrible s'est ainsi avérée clairement éclatée. Elle a dissocié la guerre et l'insurrection que celle-ci a favorisée. En revanche, celle faite à partir de "Strasbourg 1871" est restée dans la vision dominante des ruines de la ville (encore douze images sur vingt) et celle de "Belfort 1871" a proposé pratiquement les mêmes images que "Belfort 1870", ce qui, au regard de la résistance de la citadelle à cheval sur les deux années, est logique. Le critère chronologique n'est cependant pas suffisant. "Sedan 1871" a offert les mêmes réponses que "Sedan 1870" alors que la bataille et la chute de l'Empire ne concernent que 1870. Même particularité pour "Dijon 1871" et "Le Mans 1871" : le changement de millésime n'a pas eu d'effet dans ces cas précis.

Marseille 1870Des requêtes ont été également testées pour des villes du sud de la France et les réponses se sont montrées, là aussi, très significatives. "Marseille 1870" n'a pas vraiment fait mémoire de la guerre franco-allemande. Quatorze images ont présenté des vues de la ville à l'époque mais sans allusion à la guerre sinon comme arrière-plan contextuel, quatre ont fait référence à la Commune de Marseille (dont la gravure ci-contre en première position). "Bordeaux 1870" a bien proposé une gravure, mais c'est la philatélie qui l'a emporté avec huit images de timbres ou d'enveloppes, devant six vues de bâtiments publics, un tableau de Manet et un dessin. "Rennes 1870" a fait meilleure mémoire de la guerre. Le monument aux morts est sorti quatre fois dans les vingt premières images. Sept parmi les 20 distinctes ont fait référence au conflit, dont la couverture de la publication présentée en tête de ce message, une image de soldat et le portrait d'un zouave pontifical. Le souvenir de la guerre franco-allemande ne s'est toutefois pas imposé nettement.


[1] Compte-rendu à paraître prochainement dans les Annales de Bretagne et Pays de l'Ouest.