anceau« Avec le mois de mai s'achève la commémoration du cent cinquantenaire de la Commune. Il est regrettable qu'un événement si marquant n'ait pas été commémoré par l'État à l'instar du bicentenaire de la mort de Napoléon ! Il faut savoir regarder toute son histoire... ». Ce twitt (1er juin) dEric Anceau, historien spécialiste du XIXe siècle, ne peut être qu’approuvé par ses pairs. Celui qui fait métier d’interroger les sources pour mieux connaître le passé ne choisit pas dans celui-ci ce qui mérite considération ou non. Si la mémoire sélectionne ce que les contemporains doivent privilégier en fonction de leurs projets, l’histoire est seulement effort de reconstitution et compréhension de ce qui fut. Pour ne pas bien comprendre la différence entre les deux notions, politiques et polémistes entretiennent des querelles dont l’opinion publique pourrait s’épargner les effets destructeurs.

Au jeu des commémorations, la comparaison mort de Napoléon (1821) – Commune de Paris (1871) est instructive. Celle des 150 ans de la guerre franco-allemande (1870) et de la guerre civile (1871) ne l’est pas moins. L’heure du bilan peut y prêter.

Perturbées par la pandémie, les publications, expositions et autres manifestations n’ont pas manqué de faire revivre l’Année terrible, cette année qui, pour Victor Hugo qui en a immortalisé l’expression, commence en juillet 1870 et s’achève en juin 1871, faisant des deux guerres, l’étrangère et la civile, deux épisodes de la même séquence historique. C’est là une réalité qui ne va pas de soi pour beaucoup de nos contemporains. Les commémorations de 1870 (guerre franco-allemande) d’une part, de 1871 (Commune de Paris) d’autre part, n’ont pas toujours réuni des publics entretenant une même mémoire. Si chacun peut l'observer, beaucoup ignorent les origines d’une dissociation des mémoires qui a son histoire. Mais pour connaître cette dernière, il faut reprendre le déroulement des faits en oubliant leur épilogue, exercice difficile – pour ne pas dire strictement impossible – auquel, dans l'excercice de leur métier, les historiens professionnels s’efforcent de se plier au mieux que le permet l’honnêteté intellectuelle.

Balan, anniversaire de la bataille du 1/09 (2020)En juillet 1870, dans la stupeur générale des Français peu motivés et préparés, la guerre éclate entre la France et ce qui deviendra l’Allemagne. Contre toutes les assurances données et convictions posées a priori, les armées françaises manœuvrent mal et essuient des défaites déterminantes dès l’été 1870. L’Empire s’effondre, cède la place à un gouvernement de Défense nationale dont les efforts restent vains. La poursuite de la guerre ne change pas le sort des armes et la France capitule le 28 janvier 1871. Fin du premier épisode qui laisse dans l’esprit des contemporains des souvenirs amers. Des images de bravoure, de sacrifice, de gloire aussi, que l’effort de résilience transforme quelques années plus tard en mémoire glorieuse incarnée (entre autres) par le Gloria Victis d’Antonin Mercié (1874). Les commémorations de 1970 (centenaire) et de 2020 (150 ans) ont fait revivre ces moments douloureux, sans rien cacher des souffrances, déceptions et colères de l’époque, du courage, de l’abnégation et de la bravoure qui se manifestèrent aussi à l’occasion. « Il faut savoir regarder toute son histoire ». Anciennes ou récentes, les commémorations s’y sont efforcé… mais l’humiliante défaite n’est pas toute l’histoire de l’Année terrible.

commune-paris-1871-150-ans-hidalgo-louise-michel-sacre-coeurLe 18 mars 1871, dans le cadre du retour à la paix, Adolphe Thiers décide de récupérer les canons fondus par les Parisiens pour la défense de la capitale. Mais pour une fraction de la population qui veut poursuivre « la lutte à outrance » contre les Prussiens toujours aux portes de la capitale, il n’est pas question de rendre les armes. L’insurrection qui a lieu ce jour là n’est qu’un énième épisode de la guerre franco-allemande, pas de la Commune. L’histoire de celle-ci commence le 26 mars, après des élections marquées par un fort taux d’abstention (52%). Le Conseil de la Commune qui en est issu obtient ainsi le pouvoir de mettre en œuvre un programme révolutionnaire. La suite est bien connue : la guerre civile débute en avril pour finir dans le sang de la répression à la fin mai. Les commémorations qui ont eu lieu à Paris en mémoire des otages exécutés par la Commune d’une part, des fédérés fusillés devant le mur du Père Lachaise d’autre part, sont une manière de regarder toute l’histoire… sous réserve que les mêmes personnes rendent hommages à toutes les victimes et d’inscrire le drame qu’ont vécu ces dernières dans la continuité de la guerre qui a prolongé le caractère terrible de l’année. Ce qu’il faut comprendre en l’occurrence, c’est que les commémorations qui se sont succédé au gré des dates anniversaires ne renvoient pas à LA mémoire nationale – dont il serait difficile de dire ce qu’elle retient aujourd’hui –, elles rejouent une vieille querelle des mémoires qui remonte à loin.

La dissociation des mémoires de l’Année terrible est le fait de blessures différentes entre les acteurs de celle-ci : d’un côté ceux qui, humiliés par la défaite de 1870, en reportent une partie de la responsabilité sur les insurgés de 1871 jugés coupables d’avoir poignardé l’armée dans le dos dès le 14 août 1870, date d'une manifestation blanquiste boulevard de la Villette, et incendié Paris (double traumatisme) ; de l’autre ceux qui ont subi une répression sans merci de la part des traitres « capitulards ». Pour les premiers, la défaite face à la Prusse est plus douloureuse que la victoire sur les insurgés et commande de rendre hommage aux « soldats morts pour la Patrie » ; pour les seconds, les massacres de mai chassent les souvenirs de la lutte contre l’invasion et obligent à entretenir le souvenir des victimes. Chaque camp dissocie les deux épisodes et l’Année terrible se décline bientôt dans l’esprit des profanes en deux millésimes distincts : la guerre de 1870 d’un côté, la Commune de 1871 de l’autre.

À ce jeu des priorités événementielles selon l’expérience vécue et les convictions s’ajoute un autre élément : l’interdit de 1871 et l’amnistie de 1880.

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La loi du 28 décembre 1871 interdit en effet toute promotion d'une référence à la Commune ou à des personnes ayant participé à l'insurrection. Tandis que les anciens combattants de 1870 publient leurs carnets et souvenirs de guerre, les survivants de la Commune sont condamnés au silence. Au lendemain de la tragédie, les publications de leur part sont rarissimes en France. Les lois d’amnistie de 1879-1880 permettent aux exilés de rentrer. Même entaché de calculs politiques (asseoir la majorité des Républicains), c’est là un acte de réconciliation mémorable dont Louise Michel (entre autres) a bénéficié. Mais, par définition, amnistie signifie « oubli » et la loi n’est pas une invitation à lever le silence sur la Commune telle qu’elle a été perçue par les fédérés. Il reste difficile pour eux de publier leurs mémoires. Si Louise Michel et Gustave Cluseret y parviennent en 1886 pour la première, 1887-1888 pour le second, les témoignages des autres (Jean Allemane, Maxime Vuillemin, Elie Reclus, Victorine Brocher notamment) ne furent pas imprimés avant 1900 ! La mémoire des fédérés écrite par eux-mêmes reste ainsi occultée. Dans ce contexte, la dissociation entre 1870 et 1871 est confortée par les anciens communards eux-mêmes qui, à l’exception de Victorine Brocher[1], parlent peu de leur expérience de la guerre franco-allemande. Louise Michel n’y consacre que dix pages de ses Mémoires lesquelles résument son action pendant la période plus qu’elles ne la racontent. Par ailleurs, comme les récits d’anciens combattants qui s’arrêtent autour du 1er mars (date symbolique du défilé des troupes allemandes dans Paris[2]), ceux des fédérés commencent vers le 18, laissant le lecteur dans l’ignorance de ce qu’ils ont fait pendant la guerre, comme s’ils ne l’avaient pas vécue !

Les_73_journées_de_la_[La dissociation des mémoires ainsi inscrite dans les témoignages et les conditions de leur publication, se trouve renforcée par un phénomène historiographique assez convenu. Les historiens se sont emparés de l’Année terrible, mais les contraintes de la recherche ont renforcé la dissociation : d’un côté se sont écrit des histoires de la guerre centrées sur les questions politiques et militaires, objets prioritaires de chercheurs souvent issus de l’armée, tels le général Palat, alias Pierre Lehautcourt, ou le lieutenant-colonel Rousset par exemple, et qui s’arrêtent généralement avec la fin des combats entre les deux armées étrangères ; de l’autre les histoires de l’insurrection, prisées par des historiens des questions sociales comme Maurice Dommanget ou Jacques Rougerie qui concentrent l’essentiel de leur attention sur la période révolutionnaire. Il n’y a pas lieu de critiquer cette propension à rétrécir le champ chronologique des études. L’historien ne peut tout traiter, il est condamné à faire des choix. Mais si, après analyse, le professionnel sait replacer son sujet dans un contexte élargi, le grand public n’est pas toujours aussi averti ou déterminé à corriger le défaut.

La_mobilisation_de_l'armée_mouvement_[Comme l’a rappelé Eric Anceau, il faut « savoir regarder toute son histoire ». Il y a tout lieu de penser que ceux qu’il critique sans les nommer n’ont pas cette honnêteté intellectuelle. Est-ce aussi affaire de mots trop souvent dévoyés ? La mémoire est un outil de justification dont la pérennité a une force que les souvenirs, volatiles par essence, ignorent ; et elle a une ambition qui n’est pas la vocation de l’Histoire.

Pour aller plus loin :

Lecaillon, Jean-François, « 1870-1871, de l’oubli d’une guerre. Réalités et limites d’un silence mémoriel », Mémoire d’histoire, janvier 2019.

Lecaillon, Jean-François, « La concurrence des mémoires de la guerre franco-prussienne dans la France de l’entre-deux-guerres (1871-1914) », Mémoire d’histoire, avril 2020.

Le test Google image sur les commémorations de 2020 et 2021.



[1] Dans Les Souvenirs d’une morte vivante, Editions Libertalia de 2017, la guerre franco-allemande couvre les pages 98-176 (soit 78 pages), la guerre civile les pages 177 à 270 (soit 73). Les deux évènements ne sont pas dissociés, ni dans la continuité du récit, ni dans la place qui leur est dédiée.

[2] Il y a exception notable pour ceux qui ont participé à la semaine sanglante, mais ce n’est pas la majorité d’entre eux.