Roux (G) fête de nuit à l'EU de 1889L’idée de construire une tour métallique est bien antérieure à la guerre franco-prussienne. Le premier projet du genre émane de l’ingénieur anglais Trevithick et date de 1833. La première étude sérieuse est menée en 1874, elle est américaine et conçue pour l’Exposition de Philadelphie. Nul rapport, en ces occurrences, avec le conflit de 1870-1871.

Nansouty, extraitToutefois, dès la présentation de son propre projet, Gustave Eiffel en justifie la réalisation en mettant le souvenir de 1870 dans la balance. Dans un texte de soutien, Max de Nansouty en rappelle les termes : « elle pourra servir à observer les mouvements ennemis à soixante kilomètres à la ronde autour de Paris et à communiquer avec le reste du territoire par le biais de relais de télégraphes optiques »[1]. Le propos est confirmé par le compte-rendu que Gustave Eiffel fait de l’état du chantier l’année suivante (1885) : en cas de « guerre », la tour servira la « télégraphie optique »[2].

Tissandier, p. 73En 1889, Gaston Tissandier, expose son avis[3] sur le monument phare de l’exposition universelle. Si, une fois encore, la référence à 1870 n’est pas décisive, elle est à nouveau avancée comme une des justifications de l’œuvre (voir image ci-contre). Le propos ne fait que reprendre ceux déjà énoncés par Max de Nansouty, mais celui qui les diffuse est l’aérostier qui pilota le Céleste, le quatrième ballon à quitter Paris pendant le siège, une expérience qui renforce la crédibilité de l’argument pour les contemporains.

En 1902, Gustave Eiffel valide ces intentions dans La tour Eiffel en 1900 (Paris, Masson, 1902), un texte dans lequel il cite lui aussi Nansouty. il y reprend également les mots d'Alfred Picard, Inspecteur général des Ponts-et-Chaussées : « Dans la pensée de M. Eiffel, cette œuvre colossale devait constituer une éclatante manifestation de la puissance industrielle de notre pays » (p. 7). Toute cette histoire s'inscrit dans l'esprit de Revanche de l'époque, non pas celui des nationalistes qui souhaitaient une guerre de reconquête des provinces perdues, mais de cette revanche par les arts, l'éducation, la culture et les sciences que défendaient d'autres courants de la société.

06 avril 2020

Delance (Paul), Tour Eiffel

PS [30/06/2020] : Eiffel avait conçu pour l'inauguration de sa tour, l'ouverture de quatre restaurants sur la plate-forme du première étage : un restaurant de cuisine française, le Cabaret Louis XIV ; un restaurant russe et un restaurant-bar américain ; et une brasserie d'Alsace-Lorraine. S'il n'en parlait pas (de ces provinces perdues), il y pensait assurément !

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[1] Nansouty (Max de), « centenaire de 1789 », Le génie civil : revue générale des industries françaises et étrangères, VI, n°7, 13 décembre 1884, p. 108-109.

[2] Voir Sauvestre (Stephen), Tour en fer de 300 mètres de hauteur destinée à l'Exposition de 1889 / projet présenté par M. G. Eiffel. Paris, 1885, p. 7 

[3] Tissandier (Gaston), La Tour Eiffel de 300 mètres : description du monument, sa construction, ses organes mécaniques, son but et son utilité. Paris, Masson, 1889 ; p. 73.