hugo en 1878Cent quarante ans nous séparent de 1878, année qui fait peu mémoire dans la France d’aujourd’hui. Rares sont ceux qui sauraient l’associer à un événement « mémorable ». Victor Hugo, pourtant, la qualifiait de ce mot. « L’œuvre de l’année 1878 sera indestructible et complète », assurait-il encore le 17 juin de cette « glorieuse année » [...] S’est-il trompé ? [...] En quoi 1878 est-il une année qui mériterait plus d’attention qu’elle en a au panthéon de nos gloires nationales ?

1878, année festive

Le trentenaire des journées révolutionnaires de février 1848 [...] est célèbré le 24 février, au Père-Lachaise, pour l’inauguration d’un monument à la mémoire d’Alexandre Ledru-Rollin. [...] Tout ce que Paris compte de personnalités républicaines se presse dans les allées du cimetière. [...] Victor Hugo prononce un discours « cent fois interrompu par des acclamations enthousiastes » d’une « foule énorme », assure Le National (25 février). [...]Monet-montorgueil

Le 30 juin 1878, Paris pavoise aux couleurs de la République comme jamais, ainsi qu’en témoignent les tableaux de Manet et de Monet. L’ambiance festive est d’autant plus réussie que la capitale vit depuis deux mois dans celle très animée de l’Exposition universelle. [...]

L’année invite aussi à la célébration de deux anniversaires prestigieux : le centenaire de la mort de Voltaire le 30 mai et celui de la disparition de Rousseau le 2 juillet. [...]

Dans ce contexte, le Congrès littéraire international et le Salon des Beaux-arts sont encore des occasions d’exprimer une fierté nationale en adéquation avec les grandes fêtes du millésime. [...] L’ambition retrouvée d’une France relevée de ses ruines suffit-elle à faire de 1878 une année plus « mémorable » qu’une autre ? [...]

Des enjeux décisifs

Clésinger, la République[...] La bataille des symboles se livre pendant les fêtes. Le 1er mai, lors de l’inauguration de l’Exposition universelle, le légitimiste Mac-Mahon fait ainsi jouer Vive la France !, un hymne écrit par Déroulède et mis en musique par Gounod, lequel entretenait des sympathies bonapartistes. Mais le public réclame La Marseillaise que l’orchestre s’empresse de jouer. [...] Le 30 mai, La République de Clesinger est inaugurée en grande pompe au Champs de Mars. [...] La fête est un grand succès. « Il n’est pas un habitant qui n’ait décoré sa maison et illuminé ses fenêtres », rapporte Le Temps du 1er juillet. [...] Pour l’occasion, 1 255 000 drapeaux tricolores ont été vendus ! La bataille des images est largement gagnée par les républicains. [...]

Le millésime est aussi décisif sur la scène des relations extérieures. L’Exposition internationale qui se tient à Paris en est l’enjeu. [...] « C’est demain que Paris reprend, par la seule force de son génie artistique, intellectuel, industriel et moral son rang et son titre de capitale des nations », proclame Le Gaulois du 1er mai 1878. [...] « La France se lève » et supplante les Nations qui privilégient la force, se félicite Victor Hugo lors de son discours du 17 juin.

Les manifestations qui marquent l’année 1878 sont donc l’occasion pour les républicains de marquer des points décisifs aux dépens de leurs principaux adversaires politiques et pour la France d’affirmer ses ambitions rétrouvées. Mais l’année est surtout l’occasion de belles revanches.

La revanche sur les partis « républicides »

[...] Pour (les ennemis de la République), il n’est pas question de ne pas participer à la fête, de la déprécier moins encore sous peine d’être accusé de trahison ! [...] (Pour eux) la France de 1878 mérite considération. [...] Quelle formidable revanche sur ceux dont le Prince avait détruit la République de 1848 par le coup d’État de 1851 ou mis en cause sa légitimité cinq années durant (1871-1876) !

Manet, rue Mosnier aux drapeauxLa Revanche des républicains sur l’Empire se lit aussi par la comparaison établie entre les Expositions universelles. Le 12 août 1877, Philippe de Chennevières avait prévenu : « N’oubliez pas que l’année 1878 doit faire date dans l’histoire de cette École comme y ont fait date 1855 et 1867. […] Charles de Mazade lui répond dans la Revue des deux mondes du 30 juin 1878 :« On voulait à tout prix une fête rare, unique, splendide, qui éclipsât les fastes de l’empire […] (le gouvernement) a réussi » !

Les républicains peuvent [...] se poser en rassembleur du peuple français : « C’est la République que chacun vient fêter », assure J. Charbonnier dans Le National du 2 mai. Pour Le Temps du 1er juillet, « Il n’est pas un habitant qui n’ait décoré sa maison et illuminé ses fenêtres. Patrons, commis, ouvriers, tous avaient rivalisés d’ardeur. […] Oui, c’est vraiment la fête de tous ». [...] L’opposition n’y trouve rien à redire : « On cherchait une fête nationale, cette fête est trouvée ».

La revanche sur l’Europe et l’Allemagne

1878 est l’objet d’une seconde revanche : celle de 1870. [...] À tous ceux qui se présentent aux portes (de l'Exposition universelle), les organisateurs annoncent la couleur : « Entrez et venez voir comment une nation se relève, venez contempler les merveilles de celle dont on a brisé l’épée, mais dont on n’a pu éteindre le génie ». [...] Le Petit Journal est plus explicite : « La France battue, écrasée, mutilée, ployant sous le poids d’une dette de cinq milliards, souffrant pour des fautes que l’Empire avait commise, humiliée mais non déshonorée, la France n’a pas perdu courage ». [...]

Pavillon de l'Algérie expo 1878 parc Trocadéro (avec maison d'Alsace des optants)La France prend sa revanche sur l’Europe et l’Allemagne en paie le prix. L’Exposition de 1878 ne propose aucun pavillon allemand à la curiosité des visiteurs. Par contre, ceux-ci ont tout loisir de découvrir les charmes de celui attribué à l’Alsace-Lorraine ! Situées en bonne place dans le parc du Trocadéro, deux maisons permettent aux Alsaciens et Lorrains qui ont opté pour la France de présenter leur nouveau cadre de vie en Algérie. [...]

Mercié, Gloria victisDans ce contexte, Quand même ! d’Antonin Mercié (1874), autrement connue sous le titre évocateur de Gloria Victis ! occupe une place de premier choix. [...] Peut-on imaginer plus  provocante manière de déclarer au monde que le vainqueur de 1870 n’est pas celui que le sort des armes a consacré ? [...]

Zola tire la leçon : « Nous avions l’intention de prendre notre revanche, mais non pas sur un champ de bataille. Obligés de nous contenter d’une politique d’attentisme, nous nous sommes dits que dorénavant nous nous distinguerions surtout par notre rôle dans la paix européenne et le progrès humain ». Le 1er mai 1878, ajoute-t-il, « la joie planait sur toutes les têtes, une joie pure sans mélange. Personne ne criait plus A Berlin, à Berlin ! Tous se contentaient de la victoire du Champs-de-Mars et du Trocadéro[3]. » De fait, une telle réaction n’avait rien de surprenant. Elle était l’expression même de la stratégie adoptée par Gambetta qui venait de rompre l’année précédente avec Juliette Lamber-Adam, l’égérie du revanchisme armé. [...]

La bataille des mémoires et le paradoxe d’une revanche accomplie

1878 est l’année d’une revanche acquise sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Elle est pourtant aujourd’hui oubliée. Elle l’est d’autant plus que le mot « revanche » renvoie à une autre attente dans la mémoire des Français : celle de la reconquête par les armes des provinces perdues en 1871. Ce caprice de la mémoire mérite qu’on s’y attarde.

[...] La revanche « douce » incarnée par Gambetta défendait un projet qui fut mis en œuvre dans les années 1880. [...] Au terme de cette période de réformes, l’Exposition universelle de 1889 s’est posée comme [...] l’aboutissement des promesses annoncées en 1878, quand 1890 est précisément l’année que Christian Amalvi[5] identifie comme étant celle où le thème de la Revanche souhaitée par Déroulède entre dans « l’ère du soupçon ». [...] 

Gambetta par Aubé 1884 (expo 1889)De fait, la revanche par le Progrès et la Paix [...] avait accompli son projet et c’est la raison pour laquelle les Français en oublient le souvenir. Tel est le paradoxe de la mémoire : elle efface de ses registres de ce dont elle n’a plus l’utilité. [...] A contrario, ceux dont le projet avait échoué avaient toutes les raisons d’œuvrer contre l’oubli. [...] Une concurrence des mémoires de 1870 s’est ainsi mise en place. [...]

Le revanchisme « dur » progresse dans la France de 1890-1914. Certes, il reste minoritaire ; il n’en est pas moins très visible. Et, mieux que celle des revanchistes « doux », sa mémoire traverse tout le XXe siècle jusqu’à nos jours parce qu’elle a été légitimée par la victoire de 1918. [...]

Victor Hugo avait donc raison. 1878 était « année mémorable » pour une majorité de Français de l'époque [...] Il s’est pourtant trompé sur au moins deux points : d’abord sur le progrès qui n’a pas effacé la guerre, il l’a seulement modernisée ; concernant la mémoire, ensuite, il a sous-estimé le fait que les peuples ne font pas souvenir de ce qui n’a plus de raison d’être pour eux. 1878 n’est pas restée dans les mémoires françaises parce que les batailles gagnées ont été considérées comme acquises. [...]

 

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Les revanches de 1878, année "mémorable".

 

Bibliographie

Amalvi (Christian), « Le mythe de la Revanche à l’école et au foyer de 1871 à 1914 », L'Amitié Charles Péguy, Paris, 2000 ; p. 245-260. Disponible sur Gallica à l’adresse suivante : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9603453q/f127.image.r=%22revanche%20de%201870%22

Bitard (Adolphe), Exposition de Paris 1878, Paris, Librairie illustrée, 1878.

Clarétie (Jules), Les artistes français à l’exposition universelle de 1878. Paris, Decaux, 1879.

Chandler (Arthur), « Heroism in defeat. The Paris exposition universelle of 1878 », World's Fair magazine, Volume VI, Number 4, 1986. http://www.arthurchandler.com/new-pageparis-1878-exposition

Dalisson (Rémi), Célébrer la nation. Les fêtes nationales en France de 1789 à nos jours, Paris, Nouveau monde éditions, 2009.

Delon (Michel), « 1878 : un centenaire ou deux ? », Annales historiques de la Révolution française, année 1978, n° 234, pages 641-663. https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1978_num_234_1_1032

Gaillard (Marc), Paris : les Expositions universelles de 1855 à 1937, Presses franciliennes, 2005.

Hemmings (F.W.J.), « Emile Zola devant l’exposition universelle de 1878 », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, n°24, année 1972.

Goulemot (Jean-Marie) et Walter (Eric), « Les centenaires de Voltaire et de Rousseau. Les deux lampions des Lumières », in Nora (Pierre), Les lieux de mémoire, Tome 1, Paris, Gallimard, p. 406-408.

Laugée (Thierry) et Rabiller (Carole), « Discours nationalistes sur l’art au XIXe siècle », in Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l’Europe, https://ehne.fr/article/lart-en-europe/discours-nationalistes-sur-lart-au-xixe-siecle/discours-nationalistes-sur-lart-au-xixe-siecle

Mazade (Charles de), « chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire », Revue des deux mondes, 30 juin 1878.

Ory (Pascal), Les expositions universelles de Paris : panorama raisonné. Paris, Ramsay, 1982.

Roustan (Fortuné), La prochaine revanche de 1870 par notre future alliance avec la Russie et l'Autriche : en invoquant Dieu et Jeanne Darc la France sera victorieuse. Paris, les principaux libraires, 1877. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54680359/f6.image.r=%22revanche%20de%201870%22

 

[3] Cité par Hemmings (1972), p. 144.

[5] Amalvi (2000) ; p. 245-260.