Mme Elise de PressenséNée en Suisse en 1826, Élise de Plessis-Gouret épouse Edmond de Pressensé, le pasteur protestant de la Chapelle de la rue Taitbout, en 1847. Femme de lettre, elle s’investit beaucoup dans les œuvres sociales.

Elle est à Paris quand la guerre éclate. Après avoir évacué sa plus jeune fille vers la Suisse et tandis que ses deux fils (20 et 17 ans) s’enrôlent dans l’armée de la Loire, elle entreprend de servir la patrie comme « ambulancière ». Dans les bâtiments inachevés du collège Chaptallycée chaptal, 17e arrondissementtransformé en ambulan- ce, elle prend en charge le cas « peu envié » des soldats affectés par la petite vérole. Pendant les « longues soirées, nuits glaciales et solennelles où la mort frappait », Élise veille les agonisants, donne les derniers soins aux dépouilles avant leur transfert à la morgue puis se charge d’écrire aux familles. Dévouée et toujours attentive aux besoins de ses protégés, elle leur offre le meilleur d’elle-même. « À son apparition, s’illuminaient les visages de « ses petits mobiles » ; et elle était le foyer d’où rayonnaient tous les dévouements secondaires » rapporte une de ses anciennes collaboratrices (Dutoit, p. 195).

Au fil des mauvaises nouvelles, la pauvre femme devient « plus silencieuse, les lèvres scellées par la douleur qui déborde de son âme » (Dutoit, p. 196). Elle se replie sur ce silence qu’elle reconnait en quelques vers rédigés en juillet 1871, une fois la tempête apaisée :

 « La corde d’argent est brisée,

« Le luth ne peut plus que frémir…

« La source vive est épuisée,

« Le cœur ne sait plus que souffrir.

« […] L’âme en deuil garde le silence

« Et je veux me taire et pleurer ».

51AhqSSK5nLSilence vraiment ?  Elise ne s’y résout pas complètement. Au fil des jours dramatiques qu’elle vit au chevet des malades, elle rédige quelques impressions dans son journal, travail d’écriture qui n’a pas vocation à être rendu public et dans lequel elle confie peu ses sentiments. Il faut lire entre les lignes pour y trouver les « indices précieux d’une activité du cœur » souligne Marie Dutoit qui en rapporte quelques extraits, ceux dans lesquels le récit maternel se transforme à ses yeux en « livre de la patrie » (Dutoit, p.197). Le 7 octobre Élise y écrit : « On dit que nous n’avons qu’à nous rendre. Cela m’a indignée. Le peuple sent mieux que ses chefs, ou est-ce seulement qu’ils connaissent moins la situation ? » Quatre jours plus tard (le 11 octobre), se sentant « d’accord avec personne », elle fait sienne une devise tirée du Rappel (journal de tendance radicale-républicaine) : « C’est maintenant l’heure de la Patrie, l’heure du peuple viendra après. » Commentaire a posteriori de Marie Dutoit : « Parole réalisée dans un sens terrible : la Commune, hélas ! après le siège !) ». Le 12 novembre, Elise assiste un mourant et « un suicidé en proie à une horrible agonie. Le jeune mobile poitrinaire est mort dans mes bras. […] Il était à peine âgé de 22 ans et d’un caractère triste et doux. » Ces courts extraits témoignent d’une réalité oubliée après la semaine sanglante : pendant le siège, des bourgeois(es) de Paris partagèrent avec les ouvrier(e)s de Belleville les mêmes sentiments patriotiques.

Élise de Pressensé reste discrète sur son action et ses convictions qui ne sont pas toujours « politiquement correctes ». Son « silence » n’est toutefois pas aussi radical que l’assure Marie Dutoit. Elle le brise même à travers le journal de Gertrude de Chanzane, petite nouvelle qu’elle publie dès 1872. Dans ce journal tenu pas le personnage éponyme, Élise de Pressensé témoigne de la souffrance partagée par tous les Parisiens, à commencer par les plus pauvres. À Gertrude, elle prête ces mots qui traduisent ses propres sentiments : « On souffre, mais personne ne se plaint. Le matin, quand nous passons devant les boulangeries en nous rendant à l’ambulance, les longues queues d’affamés sont là, depuis plusieurs heures déjà, les pieds dans la neige, le visage bleui et contracté par le froid. Eh ! bien, ces lèvres violettes nous sourient et répondent à notre sympathie par des paroles de gaité, tout au moins de courage… ! ». Réécriture de l’histoire ou authentique union sacrée ? Élise a choisi son camp :Secrétan (Charles) pas de guerre civile avant l’heure. « Je ne sais plus que penser » ajoute-t-elle en mars 1871 à l’adresse de son ami Charles Secrétan, « pas même à ma manière vague d’autrefois, plus suivre un raisonnement, plus tirer une conclusion, plus lire une ligne. C’est une sorte de chaos duquel surnage seul le besoin, la volonté d’aimer et de souffrir. […] Je suis profondément seule dans ma manière de souffrir, je ne puis partager les haines des autres, et le crime de notre peuple me semble être notre crime avant d’être le sien. » Ainsi efface-t-elle d’un trait de plume les frontières dressées par les événements entre les Parisiens, celles qui opposent Versaillais d’un côté, communards de l’autre. Élise de Pressensé fait partie de ces femmes qui ont fait passer leur mission de charité universelle avant les divisions. Elle est représentative d’un type de Françaises que la mémoire nationale a relégué au second plan de l’héroïsme patriotique.

Si Élise a peu parlé de son action pendant le Siège, elle a encore moins parlé de sa souffrance face à la Commune. Sur le sujet, son journal reste muet et « Gertrude de Chanzane, comme par hasard, a quitté Paris quand l’insurrection se déclare » (Dutoit,p. 204). La biographe s’interroge : « Qu’est-ce à dire, sinon que Mme de Pressensé avait abrité dan son cœur, loin de toutes haines ambiantes, un ardent sentiment de pitié pour le peuple égaré, et qu’elle désira ne pas profaner ce sentiment solitaire en le divulguant. Oui, elle plaignait les coupables comme les victimes, elle les aima, par instant même, si j’ose dire, elle communia avec eux. » Question de solidarité sans doute ; parce qu’elle avait aussi « pu admirer sur les remparts de la ville assiégée de nombreux représentants de cette populace en délire ; elle les avait vu soutenir par leur longue endurance beaucoup plus que des combats. Fallait-il faire bon marché de tout cet héroïsme latent ? » (p. 205). Sentiment solitaire ? Sans doute ; mais qui mérite d’être rappelé. Car, avant de s’insurger, les Parisiens assumèrent leur part du devoir patriotique. C’est le contraire qui serait inconcevable.

Escribe, ouvriers, gendarmes et pompiers portant secours à un blessé; scène de la commune

Escribe, Ouvriers, gendarmes et pompiers portant secours à un ouvrier blessé, scène de la Commune de Paris

 



Sources

Dutoit (Marie), Mme de Pressensé : sa vie d’après sa correspondance et son oeuvre. Paris, Librairie Fischbacher, 1904.

Monod (Gabriel), Madame Edmond de Pressensé, souvenirs et lettres inédites. Paris, Librairie Fischbacher, 1904.

Wikipédia, Elise de Pressensé

En préparation : Les Françaises face à la guerre de 1870-1871.