chaussures_et_lacets van gogh 1886"La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. » assurait le maréchal Le Boeuf, ministre de la guerre, devant la Chambre le 15 juillet 1870. Elle ne dura que six mois et la légende du désastre entretient l'idée que les Godillots qui équipaient les soldats français ne furent pas à la hauteur de l'enjeu !

Van Gogh prit les vieux souliers pour sujet de plusieurs toiles, dont celle ci-dessus réalisée en 1886 et souvent intitulée Les Godillots, ainsi que le fait F. Robert membre de la Société d'Etude du Patrimoine et de l'Histoire du 9e arrondissement en 2004 dans une page consacrée à la vie d'Alexis Godillot (1816-1893). Mais le titre authentique est Vieux Souliers aux lacets et son histoire n'a pas grand chose à voir avec la débâcle française subie 16 ans auparavant.

En 1886, Van Gogh décide en effet de se consacrer pleinement à sa vie de peintre, à l'exclusion de toute autre activité. C'est un moment important dans sa carrière et les Vieux souliers sont "une oeuvre charnière, entre la palette du Nord, celle des "Mangeurs de pomme de terre", et celle, colorée, qu'il va gagner avec le Sud." (Julie Malaure). "Van Gogh achète ces deux godillots aux puces" et en tire une nature morte qui serait comme une allégorie de la misère, de la dureté de la vie paysanne, voire un "portrait de l'artiste vagabond". Cette lecture, largement partagée, renvoie donc plus à des Godillots de paysans que de soldats.

81768VkT6TLLecture largement partagée ? Par Martin Heidegger, entre autres, dans cet extrait de Chemins qui ne mènent nulle part (Gallimard, 1962) où il écrit : « Dans l'obscure intimité du creux de la chaussure est inscrite la fatigue des pas du labeur. Dans la rude et solide pesanteur du soulier est affermie la lente et opiniâtre foulée à travers champs, le long des sillons toujours semblables, s'étendant au loin sous la bise. Le cuir est marqué par la terre grasse et humide. Par-dessous les semelles s'étend la solitude du chemin de campagne qui se perd dans le soir. A travers ces chaussures passe l'appel silencieux de la terre, son don tacite du grain mûrissant, son secret refus d'elle-même dans l'aride jachère du champ hivernal. À travers ce produit repasse la muette inquiétude pour la sûreté du pain, la joie silencieuse de survivre à nouveau au besoin, l'angoisse de la naissance imminente, le frémissement sous la mort qui menace. »

Les souliers de Van Gogh se laissent interpréter comme chacun veut. Dans Les collectes de l'Orloeuvre, Pierre Delain donne un rapide aperçu de cette liberté de lecture. Florence de Mèredieu développe la question dans un petit essai intitulé L’Etre de l’étant de la tatane de Van Gogh (Blusson, 2011). Laissons le soin aux philosophes de disserter sur le sujet, à l'instar de marianus qui pose la question : "D’une part il y a le tableau de Van Gogh, toute une histoire déjà, mais saura-t-on jamais avec quel message ? Qu’en a-t-il dit lui-même, rien que je sache dans ses lettres à Théo, et qu’a-t-il voulu exprimer par la peinture de plusieurs paires de chaussures – plusieurs tableaux, des chaussures qu’il peint jusqu’aux derniers mois de sa vie…" (Marianus, 15 janvier 2011). Vaste question, qui nous maintient toujours très loin des fameuses Godillots de 1870 ! Y a-t-il moyen d'y revenir et d'établir un lien avec Van Gogh ?

Commençons par rappeler quelques réalités historiques centrées sur la maison Godillot au moment de la guerre franco-prussienne.

soldatAlexis Godillot (1816-1893) est un entrepreneur qui réussit à devenir fournisseur des armées sous le second Empire. Dès la guerre de Crimée (1854-1856), il livre des tentes, puis des chaussures à partir de 1859. En 1868, il étend son empire, équipant encore les troupes de vêtements, képis, courroies, produits de sellerie et de casserie (casserolerie et ustensiles de campements). Soucieux de maîtriser toute la chaîne de production (bouclerie, fonderie, boutons, clouterie, tannerie…etc.), il a pris le contrôle de nombreuses petites entreprises de sous-traitance. En 1870, le nombre d'ouvriers travaillant pour la maison Godillot est de l'ordre de 3 à 4 000, selon les sources ; selon aussi qu'on y ajoute ou non les ouvrières employées à la tâche par des intermédiaires. Sur ce dernier point, André Léo fait part de son indignation au rédacteur du journal Le combat : « J’ai vu et touché chez une malheureuse mère de famille, réduite à sa seule aiguille pour nourrir ses enfants, des chemises pour soldats, taillées comme le sont toutes les chemises, c’est-à-dire exigeant la même qualité de coutures et de piqûres, et seulement mal piquées. Ces chemises étaient marquées de l’estampille Godillot, et la façon – je n’ai pas voulu m’en tenir à l’assertion de l’ouvrière et j’ai vérifié le fait – la façon en était payée cinq sous ! Ces chemises étaient données par une sous-entrepreneuse. C’est toujours ainsi. Monsieur Godillot ne distribue pas l’ouvrage directement ; il a ses ministres ». En d'autres termes, les troupes comme les ouvrières parisiennes contraintes au chômage par le blocus dépendaient de la maison Godillot.

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Dessin extrait du livre d'Antoine de Baecque

513qjssl0+LLes produits Godillot étaient-ils si mauvais que le dit la légende ? "Si nous avons perdu la guerre de 1870, ce n’est certes point l’équipement du fantassin qui était en cause. Malheureusement les généraux français n’avaient pas la même qualité que les produits du fournisseur des armées" assure Gérard-Michel Thermeau à l'occasion de la présentation qu'il fait dans le journal Contrepoints du livre d'Alain Cointat : Les souliers de la gloire. Elles n'étaient pas si mauvaises, en effet. En 1870, les Godillots étaient un produit très innovants, non seulement pour la qualité du cuir utilisé mais parce qu'elles distinguaient le pied gauche du pied droit ! Une révolution qui assurait le confort pour celui qui les portait. Pour autant, elles n'étaient pas exemptes de défauts qui sont sans doute à l'origine de la réputation qui leur fut attachée. Dans un petit essai récent (2017), Antoine de Baecque apporte les éléments probants en ce sens. En 1870, les Godillots étaient trop rigides. Dans L'Armée nouvelle en marche. Pour une chaussure militaire réformée, Léonce Bouvrier se propose ainsi d'améliorer la Godillot sur trois points jugés cruciaux : plus de souplesse, plus de légèreté et plus de résistance encore. "L'entrain de nos soldats, ainsi chaussés, sera notre meilleure récompense et installera le Godillot en emblème de notre force [...] Il sera, bonne chaussure militaire ainsi perfectionnée, l'image même de notre Patrie, la France en marche". La mauvaise réputation des Godillots de 1870 résulte peut-être d'une injuste "cabale", qui ne saurait pour autant ignorer "durillons forcés du pieds", "excoriations pénibles", "ongles incarnés" et "accidents de toutes sortes" relevés par le docteur René Lebastard dans la thèse qu'il soutient en 1878 sous le titre évocateur "De quelques accidents de la marche chez le soldat". La thèse dénonce aussi la perméabilité de la chaussure en question : "Les soldats ne peuvent faire une marche, en temps de pluie, sans avoir les pieds littéralement trempés".

Fin de l'histoire et de la dispute sur la valeur des Godillots ? Pas pour Antoine de Baecque à l'essai duquel nous renvoyons ceux qui voudraient en savoir davantage sur cette chaussure et sa longue carrière tant militaire que civile.

Pour en revenir au tableau de Van Gogh, s’il n’a jamais rien eu à voir avec la guerre de 1870, admettons qu'au jeu de la libre interprétation des oeuvres d'art, il illustrerait assez bien la débâcle de 1870 et les conditions de celles-ci. Petit essai ludique n'ayant aucune valeur historiographique :

Les Godillots, symboles d'une armée désorganisée dont les soldats, embarqués dans une difficile guerre de mouvements, de marches, contre-marches, opérations de replis sous les chaleurs de l'été ou dans les neiges de l'hiver, furent victimes d'ampoules et de gelures qui les diminuèrent d'autant ?

Les deux pieds gauches vus par Jacques Derrida sur le tableau de Van Gogh, symboles d’une armée mal commandée par de "sinistres" généraux "incapables" et mal inspirés ?

TIIILes Tirailleurs de la Seine au combat de Reuil-Malmaison le 21 octobre 1870, par Étienne-Prosper Berne-Bellecour. Détail.

Deux souliers dépareillés, celui d’un homme et celui d’une femme, symboles d'une guerre qui obligea les Français, tous sexes confondus, dans une mobilisation inédite, celle de la première guerre faisant appel aux conscrits et à laquelle les Françaises participèrent activement ?

Une paire de souliers sortis des ateliers d'un établissement dont le directeur n'aurait pas hésité à utiliser la misère ouvrière pendant le siège de Paris, symbole d’un comportement qui justifierait a posteriori quelques revendications communardes ?

Des chaussures fatiguées, usées, avachies, symbole d’un empire vieilli, enfermé dans ses routines, arrivé en bout de course et incapable de relever les défis d'un monde en pleine restructuration ?

Ou ces Godillots ne sont-elles que l'emblème du "soldat - laboureur" (pour reprendre le titre choisi par Jean-Louis Tissier), symbole des armées "modernes" au service d'une nation encore rurale ?

Godillots de la GRande guerre

Les godillots de la Grande guerre

Van Gogh était loin de toutes ces interrogations, fruits de l'imagination, quand celle-ci recherche une image capable d'incarner une histoire. Ou comment - à l'insu d'un artiste - une paire de godasses peut faire mémoire?



Sources :

Baecque (Antoine de), Les Godillots. Manifeste pour une histoire marchée. Anamosa, 2017.

Cointat (Alain), Les souliers de la gloire, Les Presses du Midi, Toulon, 2006.

Delain (Pierre), Les Vieux Souliers de Van Gogh, disparates et dépareillés, nous laissent dire ce qu'ils sont, Les collectes de l'Orleuvre, 2006.

Heidegger (Martin), "Les sabots de Van Gogh", Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1962.

Malaure (Julie), "Les chaussures de Vincent Van Gogh, premiers pas dans la bohème", Le Point, 5 octobre 2012.

Marianus, "Les querelles… ultima (1) : Heidegger, Derrida, Kühn", blog jedemeure, 15 janvier 2011.

Mèredieu (Florence de), L'être de l'étant de la tatane de Van Gogh, Blusson, 2011.

Thermeau (Gérard-Michel Thermeau), "Alexis Godillot : le roi de la godasse". Contrepoints, 6 septembre 2015.

Tissier (Jean-Louis), "Le soldat laboureur", En attendant Nadeau. Article publié sur Médiapart le 24 avril 2017.

Wikipédia : Alexis Godillot

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