Le douanier Rousseau plagie Detaille et De NeuvilleObjet de nombreuses recherches, la mémoire s’impose aujourd’hui comme un sujet incontournable. Les débats y référant ont envahi la scène publique au point de susciter la création d’une revue (Mémoires en jeu, 2017) dont l’objectif est de fournir les moyens de répondre aux tentatives d’instrumentalisation du passé auxquelles prêtent son invocation. Le sujet est si prégnant qu’il a même atteint les études secondaires avec l’introduction de la question L’historien et la mémoire dans le programme des classes de Terminales (2013). L’intérêt du sujet est d’apprendre aux lycéens à distinguer l’histoire en tant que récit vérifié d’un passé et la mémoire comme corpus d’événements extraits de ce même passé pour être préservés de l’oubli. La différence ne va pas de soi et aider à y voir plus clair est le grand mérite de ces enseignements.

La mémoire est plurielle autant que mouvante. Non seulement chacun n’entretient pas la même mais chacune change avec le temps. Cette évolution se fait d’abord « à l’usure », par l’effet de la volatilité du souvenir. Elle se fait surtout en fonction des intentions qui la justifient parce que la mémoire, précisément, n’est pas un souvenir. Autant ce dernier impose ses images à celui qui les reçoit en tant que témoin d’un événement, autant la première relève d’une construction plus ou moins élaborée pour répondre à des besoins précis.

 

Les mémoires de 1870 (1871-1914)

Dis-moi ce que tu mémorises, je te dirai qui tu es.

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En 1871, la défaite face à la Prusse traumatise les Français. S’ils préfèrent ne pas entretenir le cauchemar des souffrances subies, les Français ne veulent pas non plus oublier. Des mémoires de l’Année terrible se mettent en place. Mais quelles intentions ont présidé à l’entretien collectif de référents plutôt que d’autres?

1871-1885 : la mise en place de mémoires concurrentes

Bettannier, les morts de 1870Les familles font mémoire de leurs défunts. Expression naturelle de ceux qui veulent se souvenir des personnes qu’ils ont aimées, ce travail est d’abord celui des intimes. Il s’emploie à immortaliser les images emblématiques des « chers disparus » Ces premières opérations mémorielles sont vite concurrencées par quatre mémoires aux intentions plus politiques.

1) La mémoire des partisans d’une revanche armée. Pour les militaires de carrière, le soldat français ne fut pas tant un vaincu qu’une victime. Leur mémoire se fixe sur un corpus d’images héroïques qui exaltent les qualités du combattant français, le « meilleur soldat au monde ». Forte, cette mémoire s’expose, se voit ; elle émeut. Pourtant, elle n’est pas la mieux partagée.

De Neuville, Défense de la porte de Longboyau

2) Les Opportunistes optent pour une revanche par le biais de la diplomatie, de la colonisation, de l’école et des arts. Aux représentations réalistes de combats et de destructions proposées par les grands maîtres de la peinture militaire, ils préférent les images d’Épinal plus sobres et la diffusion de livres initiatiques tels les Tours de France de jeunes enfants, des ouvrages qui ne véhiculent pas de discours martial. Ils se concentrent davantage sur la description d’une France plus ou moins fantasmée inscrite dans ses « frontières naturelles », terre d’élection et non de sang.

Royer, mort du général de Sonis à Loigny3) La mémoire des nostalgiques d’une France traditionnelle. Elle s’incarne plus volontiers en quelques figures triées sur le volet de la Foi chrétienne. Ainsi entretient-elle plutôt le souvenir des zouaves pontificaux, des mobiles bretons, des aumôniers militaires et des religieuses qui tiennent tête aux brutes prussiennes. Au niveau des personnalités, les plus vénérés sont les généraux de Sonis et de Charrette ; leur référence militaire la bataille de Loigny.

Guiaud et Didier, La libération des prisonniers de Mazas4) La mémoire des Communards qui entretient plutôt le souvenir des gardes nationaux ralliés à l’insurrection, de la bataille de Buzenval au cours de laquelle, selon eux, 3 000 gardes nationaux furent volontairement sacrifiés par Trochu, de la libération de Flourens de la prison de Mazas le 21 janvier et de la manifestation du 22 au cours de laquelle Louise Michel prit les armes. Elle est toutefois reléguée à l’arrière plan par les souvenirs de la semaine sanglante, autrement plus traumatisants que ceux des défaites militaires de l’été 1870.

Pendant une quinzaine d’années, ces quatre mémoires coexistent. Elles ont changé avec le temps. Deux autres, de nature différente, se sont aussi affirmées dans le courant des années 1880-1890.

1885-1905 : redistribution des premières mémoires et apparition de nouvelles

Moreau de Tours, En avant !Pour les Opportunistes, le souvenir de la guerre de 1870 se banalise. La défaite face à la Prusse est un fait historique admis et qui fonctionne plus comme un sujet de polémique ou de réflexion que comme une blessure qu’un nombre chaque année plus important de Français ne portent pas dans son corps ou son esprit : ils ne l’ont pas vécu. De son côté, la mémoire des revanchistes militaires s’use. Sachant qu’ils ne seront pas les acteurs de la Revanche, les survivants s’ingénient à réactualiser les images de la guerre en en gommant ce qui pourrait rebuter les plus jeunes, ceux dont ils attendent qu’ils accomplissent leur vœu le plus cher. Il ne s’agit plus de décrire la furie des batailles pour souligner la bravoure de ceux qui durent l’affronter mais de citer des modèles à imiter.

La mémoire des réactionnaires ne disparaît pas. Mais leur projet se restructure autour de thématiques plus urgentes de leur point de vue. La bataille relative à la séparation de l’église et de l’État les conduit à mobiliser d’autres figures mémorielles. L’évocation du général de Sonis ou des zouaves pontificaux à Loigny ne fonctionne plus auprès des nouvelles générations si elles ne sont déjà acquises à la cause. 

Le même phénomène affecte la mémoire de la gauche révolutionnaire. L’amnistie de 1881 et la levée afférente de toute interdiction d’évoquer la Commune sous peine de condamnation favorise l’ancrage de cette mémoire dans les souvenirs de la semaine sanglante. Ceux de la guerre étrangère en font les frais.

La réactualisation des mémoires établies dès 1871 se combine avec l’émergence de nouveaux mouvements mémoriels. La mémoire des pacifistes s’affirme au début des années 1880. Malgré tous leurs efforts, les pacifistes ne parviennent pas à instrumentaliser le souvenir de la guerre franco-prussienne aux fins qui sont les leurs.

Boutigny, Boule de suif (1884)

Deux autres mémoires font leur apparition dans cette période. D’abord celle des vétérans qui se sentent mal récompensés de leurs sacrifices passés. En 1893 ils fondent une association d’anciens combattants dont le but est d’obtenir la création d’une médaille commémorative. Le désir de réparation se perçoit également dans la mémoire des Alsaciens et des Lorrains. Mais, au répertoire de la belle geste combattante, ils préfèrent les images moins viriles d’une Alsace imprégnée de couleurs françaises.

Hansi, le pain d'épice de Gertwiller

 1905-1914 : mémoires de 1870 pendant la marche à la guerre

Bettannier, l'oiseau de FranceDans le contexte de la marche à la guerre, les mémoires de 1870 tendent à se recentrer sur ce qu’elles ont de commun. Ce recentrage privilégie les images que les revanchistes militaires d’après 1885 avaient mis en œuvre. Cette victoire du revanchisme armé sur les mémoires concurrentes ne doit toutefois pas faire illusion. Son succès se pose surtout a posteriori du déclenchement de la Grande guerre. Victoire du revanchisme qu’exprime en partie la reconfiguration de la mémoire de la gauche après l’assassinat de Jaurès.

Ces mémoires qui coexistèrent, se combinèrent parfois et rivalisèrent souvent, reflètent les débats qui traversaient la société française. La mieux connue aujourd’hui, parce que justifiée par la Grande guerre, est celle qui promettait la reconquête d’une France forte, pôle de la puissance mondiale, autoritaire à la mode boulangiste puis barrésienne. Elle fut en concurrence directe avec celle plus partagée des Républicains modérés, ceux qui rêvaient aussi d’une France forte, mais attachée aux valeurs des Lumières, de la justice et des droits de l’homme. 

Ces mémoires n’étaient qu’outils parmi d’autres au service de mouvements d’idées et de projets politiques concurrents.

 

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Sources : Voir les notes qui accompagnent l'article.