TDF 1910Quand on parle Tour de France en relation avec la guerre de 1870, tout le monde pense au livre d'Augustine Fouillée publiée en 1877 sous le pseudonyme de G. Bruno. Le thème du voyage initiatique à des fins de mémoire est à la source d'un manuel qui fut loin d'être un cas isolé. Via Gallica, la BNF donne accès à deux autres publications de même nature : Le tour de France d'un petit parisien de Constant Amero (1885) et Le tour de France de Marie de Grand-Maison (1893). Le besoin se faisait alors sentir d'affirmer l'identité de la Patrie !

Aujourd'hui, parler du Tour de France n'a plus rien à voir avec cette littérature. "Le Tour" n'évoque plus guère que la plus spectaculaire course cycliste sur route, celle qui attire les plus grands champions et un public dont la passion s'affiche chaque année le long des plus belles routes de France. Toutefois, entre cette réalité sportive et les ouvrages édifiants d'antan, la désignation n'est pas le seul point commun. La "Revanche" de la France sur l'Allemagne s'inscrit en filigrane dans la première comme elle est attachée à la publication des seconds. Sur ce dernier point, l'affaire est communément entendue : le voyage évoqué dans ces dernières avait vocation à faire connaître leur pays aux enfants de France. Ils étaient invités à l'aimer pour mieux le défendre et le reconstruire un jour dans ses limites antérieures à l'Année terrible, Alsace et Lorraine comprises. Chacun des ouvrages en question consacre d'ailleurs au moins un chapitre aux provinces perdues. Les intentions qui présidaient à leur rédaction étaient claires et l'idée de supplanter un jour l'Allemagne, sinon par la voie militaire du moins par le biais de la culture et du savoir, y était posée sans ambiguïté. Forte de ses connaissances historiques et géographiques, la jeunesse française héritait ainsi de la noble mission de rendre à la France la place qui devait être la sienne dans le monde : la première.

Émile Georget en 1912L'affaire est moins connue, mais le Tour de France cycliste fut en partie créé dans des perspectives similaires. C'est ce que nous apprend Michel Merckel dans Le tour de France et la Grande guerre. Les grandes compétitions sportives avaient alors pour but d'améliorer et d'entretenir la condition physique des Français en vue d'un éventuel affrontement militaire (voir aussi Jacques Thibault, p.45). Indirectement, le Tour partageait cette ambition. D'un autre côté, dans une page intitulée Le Tour en Alsace-Lorraine, Sandrine Viollet nous révèle comment le déroulement de la compétition flirta à plusieurs reprises avec la question franco-allemande.

Metz 1907, officier allemand salue les coureurs arrivant à MetzEn 1907, notamment, la course sortit des frontières nationales ! Cette année là, Metz annexée fut ville étape. Avant d'atteindre la ligne d'arrivée, le peloton traversa des sites imprégnés de terribles souvenirs. Cité par Sandrine Viollet, les propos de Victor Breyer publiés dans L’Auto du 8 juillet 1906 témoignent de l'émotion alors suscitée par la mémoire de 1870 ! Lors de leur arrivée dans Metz, les coureurs sont salués par un officier allemand (photo ci-contre). Emile Georget, qui dominait l'épreuve avant qu'une lourde pénalité pour avoir changé de vélo lui coûte la victoire finale, gagna l'étape. 

Entre littérature et sport le rapprochement se lit encore dans le tracé des grandes boucles. A gauche, ci-dessous, celui d'André et Julien Volden, les "deux enfants" d'Augustine Fouillée, à droite le tracé du Tour de 1907 (1908 et 1909 suivent à peu près le même parcours). Certes, il n'y a pas trente-six façons de faire le tour de l'Hexagone et il ne faut pas surinterprêter les ressemblances au niveau des villes-étapes. Les choix ont leurs limites ; le hasard, toutefois, ne saurait tout expliquer.

Tracé des tours de 1907-1908-1909

 Le voyage des enfants de G. Bruno

 

 

 

 

Le parcours de 1911 est encore plus remarquable. Reprenant l'expression utilisée en 1995 par Philippe Gaboriau, Sandrine Viollet y voit le dessin d'un "chemin de ronde", une image qui exprime pleinement "l’état d’esprit dans lequel se développe le Tour de France avant 1914" souligne-t-elle (p. 14).

 

Tour_de_France_1911_map-fr

 

La Revanche est un plat qui se décline à toutes les sauces. Entre 1870 et 1914, cependant, deux approches principales s'opposaient plus particulièrement : celle martiale de Déroulède, Detaille ou Barrès ; celle plus détournée des Opportunistes qui l'imaginaient par la colonisation (Ferry), la diplomatie (Gambetta), les sciences et les arts (Simon, Chennevières). La revanche par le sport s'inscrivait-elle à mi-chemin entre ces deux voies ? Pas facile de trancher entre l'idée du sport conçu comme un instrument de préparation à la guerre et celle qui y voit un moyen de promouvoir des affrontements pacifiques entre les Nations.

Le sport comme "régénérateur de la race" était une obsession des nationalistes. Dans son analyse de L'idéologie du sport en France, Michel Caillat assure qu'Henri Desgranges voyait la nouvelle race de Français dans le peloton de 1903 ! Il cite le programme que se fixe Auto-Vélo dans son premier numéro du 16 octobre 1900 : « Bientôt notre race va se trouver transformée radicalement. Comme la race anglo-saxonne, elle se répandra désormais partout […] à mesure que le sport prendra plus d’extension ». Pour Caillat, l'histoire de l'éducation physique et du sport en France est marquée par la défaite de Sedan (p. 51). Pierre de Coubertin le confirmerait dans ce propos énoncé dans Pédagogie sportive (p. 139) : « Entre la France de 1870 et celle de 1914, il y a toute la différence d’une nation vaillante mais non entraînée physiquement à la même nation vaillante et entrainée ».

Thomas Arnold par Thomas PhillipsMichel Merckel est plus nuancé. S'il soutient lui aussi que toutes les réformes et actions concernant le développement du sport en France furent générées par le traumatisme de 1870 (p. 24), il y voit aussi l'influence des "Sportifs pacifistes" anglo-saxons (et de Thomas Arnold notamment) pour lesquels le sport avait vocation à rapprocher les peuples. Ce courant a fortement influencé Coubertin pour qui les Jeux Olympiques, manifestation pacifiste, devaient détourner les nations de la guerre. 

De fait, le sport a la vocation que chacun veut bien lui donner et les deux revanchismes (le martial des nationalistes, le pacifique des Opportunistes) surent s'en servir, chacun à la fin qui était la sienne.

 

Post-Sciptum : Ce jour (29 juin 2017) où je publie ce message, Le Monde publie une étude intitulée : "Combien de fois le Tour de France a-t-il traversé votre département ?" On y trouve ces trois cartes qui en disent long en matière de tracé de la grande boucle :

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Elles apparaissent, en effet, comme une sorte de confirmation selon laquelle, à l'origine, le Tour s'employait bien à définir les limites du territoire, le fameux "chemin de ronde" de moins en moins suivi après la Seconde guerre mondiale. Et regardez comment les provinces perdues (l'Alsace et la Lorraine du Nord) palissent avec le temps, malgré leur reconquête ! L'enjeu a changé. Le désir de marquer le territoire à reconquérir cesse progressivement de jouer. L'étude du monde comporte toutefois une petite lacune : elle ignore les villes étapes hors de France. Et là, il y aurait peut-être à dire ou à lire ?

 

[Mes remerciements à Yoann Cipolla pour m'avoir signalé l'article de Sandrine Viollet à l'origine de ce message].

Sources :

Bruno (G), Le tour de France de deux enfants. 1877 [toutes versions en ligne]

Caillat (Michel), L'idéologie du sport en France, Les éditions de la passion, Paris, 1989.

Coubertin (Pierre de), Mémoires de jeunesse. Paris, Nouveau monde éditions, 2008. [Coubertin y raconte ses souvenirs de la guerre passé en Normandie]

Coubertin (Pierre de), Pédagogie sportive, Paris, 1972.

Merckel (Michel), 14-18, le sport sort des tranchées, Un héritage inattendu de la grande guerre. Editions Le Pas d'oiseau, 2013 [édition augmentée en 2017]

Thibault (Jacques), Sport et éducation physique 1870-1970 : l'influence du mouvement sportif sur l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français. Paris, Vrin, 1987.

Viollet (Sandrine), Le tour de France cycliste (1903-2005). Paris, L'Harmattan, 2007.

Michel Merckel et Sandrine Viollet sont aussi sur Facebook. Le CV de la seconde ici sur Viadeo son profil de spécialiste de la République romaine pouvant surprendre.