9782410013610-475x500-1Voilà un livre à ne pas manquer, quelle que soit vos périodes historiques de prédilection. Du premier siècle à nos jours, toutes sont peu ou prou concernées. Signé Laurent Olivier, aux éditions Belin/Humensis, 2019. Un livre très savant, documenté, technique parfois, mais qui se lit aisément.

"Véritable enquête policière", faisant appel aux témoignages les plus anciens et "aux dernières découvertes de l'archéologie"... La 4ème de couverture est alléchante. Elle ne dit rien, pourtant, sinon de façon très élliptique, de ce qui fait l'intérêt de l'ouvrage (560 pages de texte, plus de 600 avec les notes, bibliographie et table des matières). Au-delà du rappel de ce que l’historiographie permet de connaître des campagnes menées en Gaule par Jules César (Première partie), Laurent Olivier convie à le suivre dans un passionnant voyage à travers 2000 ans d’instrumentalisation de l’épisode. Profitant de la modicité et fraimg020gilité des sources disponibles, chacune des grandes époques de l'Histoire a récupéré le souvenir des deux ennemis au gré des intérêts particuliers du moment. Sur ce point, l’historien - archéologue donne à voir toute la différence entre l’Histoire (récit de ce qui a pu être sur fond de sources vérifiées) et la mémoire (diffusion de morceaux choisis du  passé en fonction d’un projet). Il expose comment, à chaque période, Vercingétorix fut une figure de l'historiographie nationale revisitée ; Vercingétorix plus que César, ce second personnage étant mieux connu par ailleurs pour permettre les mêmes récupérations. « Après sa mort, Vercingétorix a connu bien d'autres vies », écrit Laurent Olivier. Ce petit bout de phrase, qui la résume parfaitement, justifie à lui seul la magistrale enquête proposée.

The_colossal_statue_of_Vercingetorix,_Alesia_(7701006540)Sur la foi de cette brève présentation, la recension du livre sur Mémoire d'Histoire, blog dédié aux guerres du Second Empire et à celle de 1870-1871 plus particulièrement, prend tout son sens. Dans cette Histoire de la mémoire consacrée à la guerre des Gaules de - 58 avant J-C à nos jours, la rencontre avec Napoléon III était inévitable. Elle est au coeur de la troisième partie (Rendez-nous Vercingétorix, p. 253-394). Sur fond de rappel des recherches initiées par l'Empereur des Français sur les traces du chef gaulois à Alise-Sainte-Reine, Gergovie, Bibracte, etc., Laurent Olivier montre comment et pourquoi Vercingétorix - et César par contrepoint - resurgissent au coeur du XIXe siècle et (re)deviennent des référents historiques intrumentalisés par les différents courants politiques qui se disputent le pouvoir. La bonne défaite (chapitre 10), puis Le premier des Français (chapitre 11) et L'enfant de la patrie (chapitre 12) sont des titres qui renvoient à la capitulation de Sedan (1870) et aux tentatives d'explications que l'historiographie du XIXe siècle s'est efforcée d'y apporter, discutant des thèses opposées et rivales entre le Vaincu pour notre bien (p. 326, chapitre 11), Un Vercingétorix anticlérical ? (p. 334, chapitre 11) ou le personnage emblématique du combat millénaire contre l'Allemagne (p. 364, chapitre 12), par exemple.

La quatrième partie poursuit le parcours jusqu'à nos jours. Laurent Olivier s'appuie dès lors sur les dernières découvertes de l'archéologie moderne pour donner à comprendre les débats que suscitent encore le cas très obscur de l'insurrection gauloise. Il y développe des pages très instructives sur Un passé qui ne passe pas (p. 388, chapitre 13), titre clin d'oeil au livre d'Henry Rousso qui permet d'amener une illustration de la multiséculaire instrumentalisation de l'Histoire dans un cadre assez récent pour parler à tout lecteur d'aujourd'hui : la récupération successive et à front inversé du personnage de Vercingétorix par le régime de Vichy puis par les gaullistes est un délicieux moment de réflexion sur les récupérations du passé par les courants politiques. L'exemple éclaire avantageusement d'autres passages où l'auteur interroge La fabrique de la vérité (chapitre 7, p. 188-218) et montre comment des historiographes peuvent Expliquer l'avant par l'après (p. 207-209). Dans ce cadre, Olivier aborde Le boubier d'Alésia (p. 474-478), pages où il tente de comprendre les intentions de Vercingétorix s'il a lui-même tenté d'attirer les légions romaines à Alésia. Sur cet épisode, l'exercice toujours dangereux de la relecture a posteriori du passé permet d'oser un apparentement Vercingétorix-Bazaine. A près de 2000 ans de distance, les deux hommes auraient de même tenté de fixer les forces de leur ennemi sur un point fortifié pour le prendre en tenaille "entre le marteau" de l'armée de secours et "l'enclume" des forces assiégées. Dans les deux cas, la tactique imaginée a échoué, faisant des deux chefs militaires des vaincus incompris par leurs contemporains et héritiers. Vercingétorix, un Bazaine gaulois? Laurent Olivier n'a pas été confronté à ce déraisonnable parrallèle et ne s'y risque pas lui-même, mais dans L'ère du soupçon (chapitre 14), entre L'Idiot utile (p. 396) et L'ennemi du peuple (p. 405) en passant par le terroriste (p. 398) ou le réactionnaire (p. 409), sous l'oeil de Jérome Carcopino ou de Pierre Grimal pris parmi d'autres spécialistes évoqués, l'image d'un Vercingétorix incapable, traître ou égoïste à l'instar d'un Bazaine est bien au rendez-vous de l'historiographie.

358633La conclusion est à la hauteur de la démonstration. Dans les dernières pages, Laurent Olivier propose une réflexion sur la recherche historique, ses limites et les "trous" (p. 553) qui déforment le champ du passé. Salutaires en eux-mêmes comme dans la manière de les poser, les avertissements qu'il énonce n'entendent pas décrédibiliser et décourager la recherche historique. Au contraire, ils rappellent que l'Histoire comme discipline n'est pas reconstitution de ce qui a été, mais construction collective pour tenter de comprendre ce qui a été sur la foi de traces vérifiées, partagées et inlassablement discutées. Chaque chercheur de bon aloi apporte ses indices, ses questions et ses réponses qui ne s'opposent pas mais complètent. Ce dont il faut se méfier et protéger n'est pas le travail d'Histoire mais l'instrumentalisation des données qu'elle inventorie à des fins sans rapport avec la recherche de la connaissance. Une mise en cause indirecte du devoir de mémoire ? Certainement pas. La légitimité de ce dernier n'est pas à mettre en doute. Seule est contestable la cause qu'il sert.