corot, le rêveLes désastres de 1870 ont humilié les Français. L’Année terrible fut un choc qui suscita d’authentiques cauchemars, au sens propre du terme. Sur les toiles des artistes peintres, ces derniers se sont parfois traduits en rêves. A des moments différents, plusieurs, parmi les plus grands maîtres de l’époque, ont créé une œuvre sur ce thème. Leur confrontation met en relief le style et les convictions de chacun ; elle permet aussi d’analyser comment le vécu peut faire mémoires à travers les arts.

Dès septembre 1870, bien avant la fin de la guerre, Jean-Baptiste Corot réalise "10 7bre 70 Paris supposé [incendié] par les Prussiens" (le mot "incendié" est recouvert par le cachet de cire de la vente). L’œuvre est le produit d’un rêve que l’artiste aurait fait dans la nuit du 9 au 10 septembre 1870. Son ami Alfred Robaut rapporte les circonstances de sa création : cette nuit là, raconte-t-il, Corot rêve que les Prussiens entrent dans Paris et incendient la ville. Le lendemain, il jette sur la toile le souvenir qu’il garde de sa vision nocturne. Cette création picturale est l’expression à chaud d’une émotion, traduction de ce dont se souvient l’artiste des troubles de son sommeil ; mais ces derniers sont eux-mêmes reconfiguration onirique de ce que ressent Corot à l’idée de l’invasion en cours, un événement assez fort pour avoir produit l’effondrement du régime impérial une semaine auparavant (le 3 septembre).

Corot peint le chaos que le désastre de Sedan et l’avancée de l’armée prussienne en direction de Paris lui fait imaginer. Œuvre prémonitoire ? La question a peu d’importance ici. Le tableau dit d'abord un fait d'histoire : il témoigne des craintes qui animent un artiste au regard d’un dénouement que celui-ci ignore encore. Le rêve traduit en direct son état d'esprit : Corot porte à l’image ce que ses sens ont produit pendant son sommeil. Equivalent de ce que le soldat inscrit dans son carnet de guerre, le tableau est un mélange de souvenirs et de reconstructions telles qu’elles s’imposent à la conscience de son auteur. Le rêve de Corot fait ainsi mémoire, sans que celle-ci ne soit porteuse d'autre fin que le souci de témoigner ou, plus simplement encore, d'extérioriser une souffrance.

Carpeaux, défense de Paris ou le rêve (janvier 1871)Deux mois plus tard, Jean-Baptiste Carpeaux jette sur le papier un dessin qu'il intitule Défense de Paris ou le rêve. Ce travail peut être rapproché de celui réalisé en 1873 par Gustave Doré : La France montée sur un hippogriffe et entraînant ses enfants au secours de Paris. Pratiquement contemporains, ces deux oeuvres se ressemblent et, comme l'exprime le titre donné par Carpeaux au sien, ils traduisent un rêve, celui que les deux artistes ont de voir la France se relever et bouter hors du territoire l'ennemi prussien encore présent sur celui-ci. Les deux hommes puisent ainsi dans leurs souvenirs encore brûlants deDoré (Gustave) la france montée sur un hippogriffe entrainant ses enfants au secours de Paris, 1873) l'Année terrible pour représenter les soldats français en action, réveillés ou guidés par une vision salvatrice. Ils rêvent ; mais leur rêve est bien différent de celui de Corot. Si l'un et l'autre expriment ce que leurs souvenirs leur dictent, ils ne sont plus soumis à leurs seules émotions, incompréhension et angoisse de ce qui va advenir. Ils réagissent à l'événement pratiquement accompli et se tournent vers un futur susceptible de réparer la source de leur commun désespoir. Ils sont déjà dans la revanche d'un destin contrarié, celui qui anime tous les militaires de carrière de l'armée française au même moment. Pour les uns comme pour les autres, la revanche attendue doit réparer l'affront subi sur le champ de bataille et montrer à la Nation toute entière que la défaite n'était qu'un accident de parcours, une bataille perdue mais pas la guerre (pour plagier un général d'un autre temps). Les rêves de Carpeaux et Doré ont sans doute vocation à extérioriser la douleur patriotique ressentie, peut-être souci de témoigner ; ils entendent surtout entretenir les souvenirs de l'événement pour mieux préparer la reconquête de l'honneur perdu.

Puvis de Chavannes, le rêve (1883)Quelles que soient leurs convictions politiques et degré d'engagement dans le conflit franco-prussien de 1870, la douleur des Français est profonde. Elle marque pour longtemps les esprits. Face à la défaite, l'indifférence est impossible. Mais, dans la durée du temps qui cicatrise plus ou moins bien les blessures, elle ne nourrit pas les mêmes rêves ! En 1883, Pierre Puvis de Chavannes réalise un tableau intitulé Le rêve. Cinq ans plus tard (1888), Edouard Detaille propose le sien, présenté sous le même titre. Par référence à 1870, deux mémoires différentes se sont ainsi mises en place tout en usant d'artifices semblables.

Detaille_Le_Rêve-1024x766

Puvis de Chavannes s'exprime le premier. Il le fait dans la continuité d'oeuvres qui disent la permanence de son rêve. En effet, depuis 1872, année où il présenta L'espérance au Salon des Beaux-arts, il fait partie de ceux qui plaident pour un avenir de paix, de progrès et d'éventuelle revanche par les arts et la culture. Tel est le sens qui ressort de son rêve. Au dessus d'un jeune homme endormi, paraissent trois femmes. Elles incarnent la Gloire, la Richesse (ou Fortune) et l'Amour. Rapporté à ses oeuvres antérieures et mis en perspective de la mémoire que Puvis entretient de la guerre en 1883, Le rêve traduit la leçon qu'il entend alors tirer de la défaite. C'est une leçon pacifique, pacifiste même, celle qui pose l'avenir en Gloire et Fortune, mais accompagnées par l'Amour, la Paix... en d'autres termes l'avènement d'une France nouvelle fondée sur des valeurs positives. S'il y a une revanche à prendre sur l'adversité, elle le sera par la construction d'un avenir fondé sur les Lumières de la civilisation telles que Victor Hugo, par exemple, en faisait l'apologie cinq ans plus tôt (1878), lors du centenaire de la mort de Voltaire.

Le rêve d'Edouard Detaille ne s'inscrit pas dans le même registre et il apparaît vite comme un semblant de réponse du maître de la peinture militaire à celui du symbolisme. La construction similiaire des deux tableaux plaide en ce sens. Comme signalé dans Les peintres français et la guerre de 1870, ils se répondent point par point. "Outre l’identité du thème (le rêve), les deux œuvres figurent le même rêveur (un ou des hommes jeunes), une même apparition céleste faisant mouvement dans une même direction (de droite vers la gauche) et les mêmes allégories de la Gloire et de la Fortune, explicitement figurées dans le premier et qui s’y retrouvent dans le second : le soldat de Detaille rêve en effet de gloire et à la victoire que lui accordera la Fortune de la Guerre." (p.149). Mais là où Puvis plaçait l'Amour, Detaille associe la Guerre à la Fortune et à la Gloire. Les deux peintres produisent ainsi une oeuvre qui entend entretenir implictement la mémoire de 1870 pour en tirer leçon et promettre un avenir victorieux. Ils usent de leur art pour transmettre un message. Mais chacune de ces mémoires diffère dans l'objectif à atteindre ; elles entrent même en concurrence. Chacune d'entre elles, surtout, se met au service de l'histoire qui est encore à vivre.

Terminons ce petit survol des mémoires de 1870 par l'évocation d'un dernier tableau, réalisé celui-ci en 1897 par Paul Legrand. Devant le rêve est encore expression d'un rêve, celui qui traverse l'esprit des enfants qui regardent une reproduction du rêve d'Edouard Detaille. Legrand ne le sait pas - peut-être en rêve-t-il - mais il porte sur la toile l'admiration (imp79054licite) d'une nouvelle génération, celle qui partira vingt ans plus tard pour accomplir la mission commandée par Edouard Detaille. Rêve des plus jeunes entretenu par le rêve d'un aîné, le tableau de Legrand dit la fascination des enfants devant une oeuvre qui les interpelle. Mais il est à double détente, brouillant les pistes sur les intentions de son créateur : se fait-il relayeur du rêve de Detaille ou avertisseur des cruelles déconvenues que la revanche pourrait produire incarnée par la présence de l'invalide placé à droite du kiosque ? Fait-il appel à ne pas se faire d'illusion ou rappel du devoir de venger le soldat patriote qui a donné sa jambe au pays ? Paul Legrand peut seul répondre à la question, mais peu importe au spectateur. Pour ce dernier Devant le rêve apparaît d'abord comme mémoire de ce qui avait vocation à faire mémoire en 1897 ; et il témoigne ainsi de la façon dont la mémoire se construit et reconfigure au fil du temps, au gré des intentions qui animent les mémorialistes. A ce jeu, et à l'insu des intentions premières, toutes les interprétations deviennent libres.

Finalement, chacun de ces rêves a son histoire fondée sur le vécu et les souvenirs des artistes qui les ont réalisés. Chacun, aujourd'hui, fait mémoire des différents sentiments que la défaite généra et l'histoire de ces oeuvres fait le récit de ces mémoires, de leur coexistence, de leur confrontation. Faut-il le rappeler ? L'histoire n'est pas seulement récit du passé tel qu'il a pu être ; elle est aussi récit de ce passé tel que les vivants le perçoivent, l'interprètent, recomposent et expriment au gré des années et de leurs convictions. A travers les oeuvres interrogées ci-dessus, la mémoire de 1870 raconte la douleur au premiers temps du souvenir, l'espoir au second, les appels contradictoires au troisième, la nostalgie ou apaisement encore au fil du temps et des reconstructions qu'il autorise... Mais chacune ne reste-t-elle pas support d'une ultime mémoire, celle que le spectateur de 2018 peut ou veut encore y trouver ?

PS : Le titre de ce message aurait dû être tout autre. Rêves de revanche, par exemple ou Les blessures de 1870, sources de rêves militants. Il aurait pu se construire, aussi, autour de l'idée de mémoires de la guerre. Faute de trouver titulature satisfaisante, l'idée que la mémoire est une construction m'a suggéré la notion de fabrique et le choix final a été arrêté en hommage à Emmanuel Laurentin et son émission La fabrique de l'histoire. Au delà de la rime, la Fabrique de la mémoire est aussi une bonne manière de réflechir sur les traces que nous lègue le passé.

Sources :

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870, Paris, éditions Bernard Giovanangeli, 2016.

Musée d'Orsay pour la présentation des tableaux d'Edouard Detaille et Pierre Puvis de Chavannes.

Musées de la ville de Paris (Carnavalet) pour la présentation du tableau de Jean-Baptiste Corot.

Rio (Gaëlle), L'art du pastel, de Degas à Redon; Paris, Musée des Beaux-arts de la ville de Paris, Petit Palais, 2018 ; p.43.