En 1870, lors de la guerre franco-prussienne, les artistes n’ont pas manqué à l’appel de la Patrie en danger. Exception faite de quelques personnalités [...] la plupart firent leur devoir. [...] Quelques-uns, et non des moindres (Bazille, Regnault, Le Pippre), le payèrent de leur vie

Berne-Bellecour, Les tirailleurs de la Seine au combat de la Malmaison

Ils n’avaient pas tous les mêmes convictions politiques. La chute de l’Empire désespéra ceux qui y étaient attachés (Carpeaux, Viger), enthousiasma les autres acquis aux idées républicaines (Courbet, Manet, Pichio). Beaucoup soutenaient le nouveau régime. [...] Ils se recrutaient tout particulièrement parmi les « nouveaux peintres ». Recalés des Salons parce qu’ils ne respectaient pas les règles de l’Académie des Beaux-arts, ceux-ci soutenaient le nouveau régime et leurs représentants dont ils se sentaient proches [...].

Le pragmatisme politique des républicains trahit les espérances de ces artistes. La colère exprimée par Ludovic Piette (peintre paysagiste) dans une lettre qu’il adressa à Pissarro (avril 1873) traduit leur déception [...] Mais le contexte n’était pas en faveur des leaders de la gauche républicaine. [...] Dès lors peut-on parler de « trahison » de leur part s'ils n’avaient pas le pouvoir d’imposer leur volonté ? L’analyse du discours prononcé par Jules Simon, alors ministre de l’instruction et des Beaux-arts lors de la remise des récompenses accordées aux artistes dans le cadre du Salon de 1872 permet d’expliquer la colère des partisans de la peinture dite « sincère » et « réaliste » par opposition à celle « idéale » défendue par l’Académie des Beaux-arts.

« Salon singulier » avertit Dominique Lobstein[1]. [...] Le jury n'était plus composé par des artistes ayant déjà été exposés mais par les seuls médaillés. De ce fait, le jury de 1872 ne pouvait réunir que des personnes ancrées dans la Tradition. « Nombre de jeunes artistes parmi lesquels la plupart des futurs impressionnistes furent définitivement sacrifiés à cette volonté de réforme ». [...]

70 oeuvres furent (aussi) retirées de l'exposition après avoir été pourtant sélectionnées [...] Ces mises à l’écart concernaient des œuvres ayant pour sujet la guerre de 1870. Leur retrait relevait du souci de ne pas froisser les Prussiens.

betsellère, l'oublié

Les nouveaux peintres et futurs impressionnistes n’étaient pas vraiment concernés. Lobstein observe pourtant : « Une caractéristique de la plupart de ces peintures est leur caractère extrêmement réaliste : les lieux, les hommes, les effets du carnage sont décrits avec une précision photographique. Facilement repérables, elles furent aisément écartées ; il en fut de même pour les allusions allégoriques dont, pourtant, la distanciation par rapport à l’événement n’évita pas l’éviction. Le meilleur exemple de ces retraits est sans doute la disparition de L’espérance de Puvis. » En d’autres termes, la raison diplomatique n’expliquerait pas tout.

Les « nouveaux peintres » étaient-ils visés ? Le discours tenu par Jules Simon autorise à le croire. [...] Jules Simon (y) exprime clairement sa préférence pour la tradition contre la modernité. Avec lui, la République choisit : l’art vrai est celui de toujours, pas celui qui s’annonce, c’est Bonnat contre Manet, Jules Breton honoré de la grande médaille d’honneur plutôt que Corot, c’est Berne-Bellecour, Laurens, Machard (1ères médailles) plutôt que Carolus Duran, Puvis de Chavannes ou Berthe Morisot.

JUles Breton, le retour des champs

Le soutien de la République aux tenants de l’académisme se renforce à l’occasion des Salons suivants. [...]

Les nouveaux peintres ne pouvaient espérer figurer au Salon des Beaux-arts. Ils continuent d’y être refusés et c’est la raison pour laquelle ils organisent l’exposition de 1874 dans l’atelier de Nadar. On connaît la suite [...] Ils étaient donc bien en droit de s’estimer trahis par la République. Mais que ce soit un régime ultra conservateur qui ait scellé définitivement leur maintien à l’écart n’autorise-t-il pas à disculper les leaders de la gauche républicaine ?

Aux succès politiques des Républicains à partir de 1876-1877 correspond le triomphe des nouveaux peintres lors de l’exposition universelle de 1878. La rue Mosnier aux drapeaux de Manet et la rue Montorgueil de Monet en sont les illustrations les plus célèbres. Ce retournement de situation ne témoigne-t-il pas d’un simple malentendu ? Il y a bien là une explication, mais qui ne pouvait satisfaire les intéressés. De leur point de vue, l’accusation de trahison n’était pas dépourvue de fondements : la République des années 1870 n’avait pas su être assez révolutionnaire pour les suivre dans la voie qu’ils entendaient se tracer.

Manet, La rue Mosnier aux drapeaux


[1] In Sanchez (Pierre) et Seydoux (Xavier), Les catalogues des salons, X, 1872-1874, L’échelle de Jacob, Dijon, 2004 ; p. IX-X.

 

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