rousso"Le terme de "mémoire" n'est plus seulement un mot galvaudé, c'est un mot usé".

Spécialiste de l'histoire du souvenir des grands traumatismes nationaux (2eme Guerre mondiale, mémoire de Vichy, mémoire de la guerre d'Algérie), Henry Rousso est bien placé pour interpeller ses lecteurs en inscrivant cette phrase à l'entame de la 4eme de couverture. Elle pourrait décourager ceux qui s'intéressent à l'histoire des mémoires. Elle est, au contraire, stimulante et invite à présenter ici cet essai. Image

Tout naturellement, Rousso consacre deux parties à ses sujets de prédilection : à l'échelle nationale (Partie II), avec des réflexions sur "les politiques de mémoire sous la Ve République" (chapitre IV), sur "Vichy et l'Algérie" (chaptitre V), "résistance et résistancialisme" (chapitre VI) et le "négationisme en France" (chapitre VII) ; à l'échelle transnationale ensuite (Partie III) avec trois chapitres sur "le procès Eichmann" (chapitre VIII), "la mémoire négative de l'Europe (chapitre IX) et "la mondialisation de la mémoire" (chapitre X). Tous ces chapitres sont passionnants pour eux-mêmes et peuvent être abordés indépendamment les uns des autres.

Toute personne soucieuse de comprendre les enjeux de la mémoire dans nos sociétés, mais aussi les mécanismes de sa construction et les problèmes épistémologiques ou techniques que soulèvent l'étude des témoignages trouvera dans la première partie de ce livre matière à réflexions utiles. Sous le titre "Le passé conflictuel", Rousso propose trois chapitres dans lesquels il énonce les leçons qu'il tire de ses recherches sur ces objets très particuliers que sont le souvenir, la mémoire, les témoins, le décalage entre les faits et les récits qui s'y rattachent ; sur l'absence aussi, ce double obligé de la présence, sur les silences qui accompagnent le bruit qui remonte du passé, les sens concurrents, voire contradictoires, de ces non-dits...

"L'absence laisse-t-elle une trace ?" interroge Rousso (p. 41). Quelle résonnance à l'oreille de l'historien qui tente de comprendre pourquoi un acteur de l'histoire - un peintre, par exemple - n'agit pas ! " S'il est "hasardeux de sonder les reins et les coeurs" de ceux qui agissent, "interpréter pourquoi un acteur n'a pas agi, a fortiori toute une société, est encore plus risqué". L'avertissement est une invitation à s'imposer une sorte de "principe de précaution" ; mais à oser, aussi, et à ne pas réduire la compréhension du passé aux seules traces qui nous en sont laissées.

Rousso ne se limite pas à lancer des avertissements. Ses premiers chapitres nous proposent aussi des réponses et des outils. "Le manque" écrit-il par exemple, peut alors signifier plusieurs formes possibles qui coexistent, se superposent ou se succèdent : l'oubli, bien sûr, mais aussi le silence, l'occultation, le déni, l'amnésie, le refoulement, la forclusion, une liste non exhaustive de registres très différents les uns des autres et pourtant utilisés de manière indifférenciée" (p. 42). Tous les mots comptent dans cette longue citation, que ce soit dans l'énumération des formes de l'absence ou dans leur coexistence, superposition ou succession. Personnelle satisfaction : une liste similaire ressort des tentatives d'explication de la non-représentation de la guerre de 1870 par les peintres français qui l'ont vécue : "Guerre indicible", "pas vue", "refoulée", "interdite", ignorée par goût, refusée parce que contraire aux convictions intimes... (Les peintres français et la guerre de 1870, p. 109-139). Le plaisir de se voir en partie conforté par Henry Rousso n'en oblige pas moins à prolonger la réflexion sur les souvenirs, mémoires et silences relatifs à l'Année terrible tant il reste à faire en la matière.

Dans "L'histoire en analyse" (chapitre III), Rousso pose encore la question du rapport de l'historien-chercheur à l'objet de son étude. Sur ce chapitre, aussi, le lecteur à beaucoup à apprendre. Pour l'historien du témoin plus encore, peut-être, que celui des faits dans la mesure où il s'agit de mettre en relation deux subjectivités d'époques différentes, lesquelles sont - qui plus est - susceptibles de produire l'expression d'une nouvelle mémoire, d'un témoignage qui s'inscrira dans la continuité historiographique des précédents. "Travailler sur le témoignage (...) oblige le chercheur à clarifier son rôle et sa place dans la mesure où ses discours (...) peuvent produire des effets, voire modifier l'objet observé" (p .82, "l'usage épistémologique" de la psychanalyse). Mais dans sa relation avec la subjectivité du témoin, l'historien doit aussi "être conscient que la question du transfert est loin d'être négligeable" (p. 84, "l'usage éthique" de la psychanalyse). Choisis parmi d'autres, ces quelques citations devraient donner envie de lire cet essai ! Je l'espère et vous en souhaite bonne lecture.