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Mémoire d'Histoire
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26 mai 2026

QUATRIEME MEMOIRE ET HISTOIRE

 

Dans un article et un livre récent Gregory Chatonsky et Yves Citton préviennent : les IA « signent moins le remplacement des facultés humaines que l’apparition d’une nouvelle catégorie de mémoire générant de façon récursive des discours, images et sons qui peuvent ressembler aussi bien à des « créations » qu’à des documents « authentiques » »[1]. Si la réflexion est centrée sur les effets dans le domaine artistique, l’émergence d’une nouvelle forme de mémoire dépasse largement ce cadre. Elle interpelle tout particulièrement l’historien en tant que fabricant lui-même de mémoire. Évolution ou révolution ? Quels effets cette mémoire de l’intelligence artificielle peut-elle avoir sur le récit historiographique ? Ce qui est vrai pour l’art vaut-il pour la discipline historique ?

 

Art et mémoire d’IA[2].

En 2018, Le Portrait d’Edmond de Belamy du collectif Obvious fit la une des média. L’œuvre était la première produite par intelligence artificielle à être attribuée dans une salle de ventes pour la modeste somme de 432 500 dollars. Pure provocation ? Le tableau était-il vraiment une œuvre d’art ? Pour ne pas nous perdre dans les méandres d’un débat qui n’est pas l’objet de cet article, acceptons cette qualification dans la mesure où, dans l’esprit des ready made de Marcel Duchamp, l’art est tout ce qui est reconnu comme tel et exposé dans les espaces qui lui sont dédiés. Fin de la polémique !

Le Portrait d'Edmond de Belamy, Obvious

Au-delà de la performance d’une œuvre générée par intelligence artificielle, la principale caractéristique de cette dernière réside dans sa capacité à créer une image en puisant dans le réservoir documentaire qui la nourrit. Ce caractère conduit Chatonsky et Citton à définir La quatrième mémoire. La numération de cette dernière se définit par renvoi aux mémoires de Bernard Spiegler selon lequel « les différentes rétentions sont des manières de la mémoire qui permettent une réitération, un rappel, une répétition »[3]. En l’occurrence, Spiegler décompte trois rétentions : la primaire qui nourrit le souvenir (ce qui est restitué sur la foi de ce qui a été encodé par les sens au temps T), la secondaire qui façonne la mémoire (ce qui est restitué sur la base des choix qu’opère le cerveau par comparaison et interprétation des données accumulées) et la tertiaire qui permet l’écriture de l’Histoire (ce qui est restitué par analyse de ce qui est enregistré sur des supports externes à l’homme). Sur cette base, Chatonsky et Citton définissent leur quatrième mémoire de la façon suivante : « Les rétentions quaternaires forment une quatrième mémoire en laquelle consiste le traitement statistique des rétentions tertiaires par des dites « intelligences artificielles » ». Autrement dit, l’IA puise dans la masse des rétentions antérieures mises à sa disposition pour la traiter par calcul mathématique ultrarapide. Au terme de l’exercice, elle propose une réponse (une image, un texte, une musique) qui est une sorte de synthèse des informations accumulées dans ses data. Cette réponse est une proposition non figée – une redéfinition des ressources en changerait le contenu. En tant qu’outil, elle apporte une connaissance, un produit, un résultat que l’humain doit interpréter ou apprécier. Mais quelle valeur a le produit de cette quatrième mémoire par rapport aux précédentes, voire dans l’absolu ?

La quatrième mémoire a les mêmes qualités que ses aînées. Instrument d’utilisation du passé à des fins qui se déclinent au présent comme au futur, elle a l’intérêt de fournir des informations aussi inédites qu’elles nous sont inaccessibles. En tant qu’expression d’une connaissance, peu importe qu’elle soit statistique, elle enrichit les sources de sa propre production et offre aux utilisateurs des données sur le passé au même titre qu’un témoin, une archive ou une interprétation historiographique.

Si elle a les qualités des mémoires qui lui sont antérieures, elle en a aussi les défauts : elle est fragile (elle peut être détruite ou reconfigurée), inconstante (par correction de sa base de données), lacunaire (elle se nourrit des lacunes de ses aînées) et manipulable (elle est tributaire des sélections volontaires ou non affectant la base de données). Le fait que cette mémoire soit produite par une « intelligence » présumée n’est en rien une garantie de crédibilité supérieure. Son seul mérite reste d’apporter une information inédite que l’humain doit gérer avec les mêmes précautions que n’importe qu’elle autre source. La quatrième mémoire est un plus d’information, pas une vérité.

Une différence singulière la distingue toutefois. Statistique, la quatrième mémoire établit une moyenne, quelque chose qui n’existe pas en soi – ce qui la rend inédite. De même qu’une moyenne de classe, note obtenue par aucun des élèves concernés, fournit une information qui permet de mesurer le niveau de performance de chacun d’entre eux, la quatrième mémoire propose une référence d’évaluation. Celle-ci est, par définition, le chiffre de la médiocrité au sens étymologique du terme : ce qui est médian. Si une moyenne est un niveau d’évaluation utile, son exposition exclusive fait disparaître les performances des meilleurs (les savants), des uniques (les artistes, les génies), des paresseux et des « idiots » inutiles. Le Portrait d’Edmond de Belamy est une œuvre qui ne propose pas un portrait techniquement parfait ni conceptuellement génial, tout comme n’est pas une pièce de qualité supérieure le Molière ex machina du même collectif Obvious (2025) écrite à la manière de… par une IA nourrie de tous les écrits de l’illustre dramaturge. Comme le tableau créé sur la base d’une compilation d’œuvres des XVIII et XIXe siècles, la pièce n’est qu’une combinaison tirée de toutes les références intégrées à la base de données. Théâtrale comme graphique ces œuvres à l’état brut sont des créations médiocres au sens médian du terme. Elles obligent les auteurs-créateurs à remettre l’IA sur le métier pour corriger ce qu’ils jugent erronés ou non pertinent. Dès lors, l’intelligence artificielle n’est plus qu’une plume ou un pinceau mis au service d’un artiste lui imposant ses propres choix comme a pu s’y employer Jason Allen pour créer Théâtre D’opéra spatial, un tableau qui, en 2022, remporta le concours d'art de la foire annuelle du Colorado.

Jason Allen, Théâtre d'Opéra spatial

Quatrième mémoire et Histoire

Quittons le domaine de l’art pour celui de la science historique (science des affaires singulières) qui se nourrit de mémoires : celles des témoins, des archives, des traces et autres indices disponibles ; celles aussi de la communauté des historiens qui confrontent et échangent leurs visions du passé. Quelle incidence peut avoir une mémoire historiographique générée par une IA sur la représentation collective du passé ? Quel narratif serait produit ? Celle des faits ? Faudrait-il que les datas sources ne lui proposent que des faits sans aucune interprétation, ce qui est déjà difficile à réaliser en soi.  Sachant que les datas en question ne recensent pas non plus la totalité des faits, nombre d’entre eux n’ayant jamais été enregistrés, l’IA en sera réduite comme n’importe quel historien à tenter de combler les vides factuels par des hypothèses qui, dans son procès de fonctionnement, seront des inventions, alias des « hallucinations ». La reconstruction des pertes ou des vides n’est pas différente du travail du chercheur humain qui imagine ce que les traces du passé lui suggèrent. La méthode permet d’élaborer des pistes de recherche. En cela réside sa légitimité. Mais comme toute imagination ou invention, celle des IA est sujette à caution. Au final, ce qu’elle énonce ne sera jamais, au mieux, qu’une thèse parmi d'autres.

Passons outre ces limites et reposons la question autrement : quel récit proposerait une IA  nourrie par les mémoires disponibles rassemblant faits, témoignages et interprétations ? Quel sera la moyenne statistique proposée ? Il est impossible de le savoir sans mener l’expérience. Nous savons en revanche ce qu’elle ne sera pas : ni histoire universitaire trop élitiste, ni celle des monographies d’amateurs éclairés autant qu’isolés, ni celle de la dernière thèse encore marginale parce que peu diffusée. Elle sera plutôt celle de la vulgarisation. Mais laquelle ? La savante (celle des revues spécialisées), la spectaculaire au sens médiatique du terme (celle des émissions de Stéphane Bern, par exemple), la plus vendue ou la plus diffusée (celle du roman national de l’Education nationale) ? À ce petit jeu des spéculations intellectuelles, d’aucuns devraient s’interroger sur le grand remplacement de l’historiographie humaine par le récit d’une mémoire statistique ! Discours compilateur, ce dernier serait incapable de satisfaire quiconque puisque fruit d’un compromis entre les exigences de la science, la modicité fonctionnelle de la vulgate, les inventions du roman et qui sait quoi encore ?


Chatonsky et Citton avertissent : l’apparition d’une nouvelle forme de mémoire annonce peut-être « l’émergence d’un nouveau réalisme qui déstabilise les archives du passé comme les perspectives de futur. La nature contrefactuelle de ce réalisme alien trouble ce sur quoi nous fondions auparavant les indices de vérité. » Dans un monde de post-vérité, qui ouvre la porte à tous les discours au nom d’une liberté d’expression trop souvent dévoyée, il y a lieu de s’inquiéter. Détournée de ses fonctions premières, la quatrième mémoire ne risque-t-elle pas, comme ses aînées, d’être instrumentalisée pour justifier les pires dérives ?

Comme toujours, l’innovation propose des outils. « L'intelligence artificielle en est un qui révolutionne la recherche par ses capacités d'analyse, de modélisation et de reconstitution »[4]. Elle exige surtout formation, effort, éthique pour s’en servir avec pertinence. Les outils sont neutres. Aucun n’est bon ou mauvais en soi. Seules les intentions qui les obligent importent. Outil devenu indispensable, l'IA n'est pas destinée à remplacer le travail de l’humain, bien au contraire.

 

[1] Gregory Chatonsky et Yves Citton, « La quatrième mémoire », multitudes. Revue politique artistique philosophie 96, section Intelligences artistiques (IA) génératives, n°96, Automne 2024. Disponible en ligne à l’adresse suivante : https://www.multitudes.net/la-quatrieme-memoire/

[2] Sur ce thème voir en ligne « L’impact de l’intelligence artificielle sur l’art : révolution ou évolution ? », BigMedia. Le média des entrepreneurs, dossier du 22 août 2025.

[3] Gregory Chatonsky et Yves Citton, Ibidem.

[4] À lire pour compléments : Pennanec’h, Pauline, « Deepfakes, quand l’IA interroge l’histoire », Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, podcast « Les voies de l’IA », Radio France, 2 juin 2025.

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