1878 : « SORTIE DE GUERRE» ET EXPOSITION UNIVERSELLE
Apparue pendant les années 1990 dans le contexte de la fin de la guerre froide, la notion de « sortie de guerre » cherche à « comprendre les processus de démobilisation des sociétés, des armées, des États et des économies »[1] après le terme d’un conflit. Appliquée à la France post-Année terrible (1870-1871), la question revient à savoir comment le pays a pu se relever d’un désastre militaire, politique et civil aussi brutal qu’inattendu. État des lieux, réorganisation et réformes, gestion du deuil collectif, résilience des populations… Le champ d’études est vaste, chaque secteur d’analyse méritant à lui seul d’importants travaux de recherches.
Jugée « mémorable » par Victor Hugo, l’année 1878 voit Paris accueillir en ses murs une Exposition universelle. En elle-même, une telle manifestation est un moment de fierté nationale et une occasion de faire des bilans scientifiques, économiques, culturels, etc. En quoi à elle seule cette édition traduit-elle la capacité qu’ont eue les Français quant à surmonter le choc de la catastrophe survenue sept à huit ans plus tôt ?
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Un triomphe national et patriotique
À tous ceux qui se présentent aux portes de l'Exposition, la couleur est annoncée : « Entrez et venez voir comment une nation se relève, venez contempler les merveilles de celle dont on a brisé l’épée, mais dont on n’a pu éteindre le génie ». Industries, mécaniques et artisanats, attractions (grand orgue d’Aristide Cavaillé-Coll, aquarium d’Eugène Combaz, ballon monté d’Henri Giffard…) témoignent du redressement national. En matière de Beaux-arts, le catalogue annonce « un chiffre de production très supérieur à celui des périodes antérieures les plus florissantes ». Au cœur du champ de Mars, le Gloria Victis d’Antonin Mercié est à l’honneur. À elle seule, cette sculpture fait synthèse d’une sortie de guerre par le haut. La France a-t-elle été vaincue ? Mercié n’en disconvient pas. Mais la gloire lui revient à travers la mémoire faite aux soldats « morts pour la Patrie » d’une part ; par l’image paradoxale que leur sacrifice donne d’une Nation toujours vivante d’autre part. C’est ce second message qui fait le succès de l’œuvre et sa reprise dans le cadre de la mission civilisatrice que les Français se donnent en dépit de l’adversité rencontrée.
Dès le 1er mai, en effet, l’ensemble de la presse relaie cette conviction. Dans les colonnes du Journal des débats, Charles Clément se félicite : « nous offrons aujourd’hui le spectacle d’une nation que la guerre et l’insurrection avaient fait tomber si bas, et qui s’est relevée si vite (…qu’elle a) pu panser et presque guérir les blessures de la guerre ». Dans le XIXe siècle, Eugène Liebert parle de « résurrection » et s’enorgueillit : « Le dernier des fléaux dont la France a été victime date presque d’hier, (…) et pourtant, nous vivons ! » J. Charbonnier dans Le National célèbre la « fête » qui s’annonce, « la fête de la Réparation ». Le 3 mai, la fierté monte encore d’un cran. « Il est enfin venu ce jour si vivement désiré », s’enthousiasme Thomas Grimm, ce jour « si impatiemment attendu, qui marquera pour notre pays le commencement d’une ère nouvelle. La France, battue, écrasée, mutilée, (...) humiliée mais non déshonorée, la France n’a pas perdu courage » (Le Petit Journal). La rédaction de La Lanterne renchérit : « La France amoindrie, démembrée, rançonnée, se sent plus forte qu’avant ses malheurs ». Léon Chapron prend Victor Hugo à témoin : « Il y a huit ans déjà, (…) de toutes parts on rapportait (…) de pauvres diables à jambes cassées et à poitrines ouvertes. Les sanglots des mères, ces sanglots que Hugo a chantés en strophes inoubliables, retentissaient par la ville lugubre. Voilà maintenant que cette même ville a jeté bas ses voiles de deuil et revêtu sa parure de fête » (Le Gaulois). Pour Tony Aymon l’avenir s’annonce radieux : « aujourd’hui (la ville de Paris) est la conscience même de sa (La France) force, de sa victoire définitive, elle est l’affirmation de sa confiance inaltérable dans un avenir tout de blancheur et d’azur » (Le National).
À ce bel élan d’unanimité, Eugène Veuillot oppose son dédain : « On a cru, dès 1876[2], que la France vaincue dans vingt batailles, démembrée, rançonnée, abaissée, portant tout frais encore les stigmates honteux de la Commune, devait songer à donner des fêtes, qu’il fallait y convier l’Europe, lui montrer que l’humiliation nous pesait peu, que si nous n’avions plus de gloire, il nous restait de l’argent » (L’Univers). Veuillot gâche la fête qu’il juge honteuse mais il fait plutôt exception qui confirme la règle.
Le succès est aussi populaire qu’international. Tout Paris pavoise ainsi qu’en témoigne les tableaux d’Édouard Manet (deux versions de La rue Mosnier aux drapeaux) et de Claude Monet (La rue Montorgueil, à Paris. Fête du 30 juin 1878 et La rue Saint-Denis). Au bel unanimisme des journaux français fait écho celui de la presse étrangère conquise par l’éclat des fêtes parisiennes. The Times salue le « grand contentement » et la « vive allégresse » du jour de l’ouverture de l’Exposition universelle. The Argus australien félicite l’organisation qui a fait mieux que l’Angleterre. « Aveugles ceux qui ne le (la résurrection nationale) voient pas ! » s’écrie l’Evening Standard. « Ce pays peut enfin être puissant » sans paraître menaçant ni suspect, certifie le Daily News. « Paris, le phare qui brille aux yeux des peuples voisins », assure le Daily Telegraph. La presse allemande ne fait pas exception. La Gazette d’Augsbourg commente : « Il n’y a rien de plus extraordinaire dans l’histoire moderne que de voir un peuple qui, à peine sept ans après les plus affreux désastres, a pu inviter le monde à une fête qui est une preuve indubitable que ce pays est en train de se relever par son activité et son travail… ». Même admiration dans le Post : « Nous nous réjouissons plus encore du développement plein d’espoir qu’elle (la France) a pu donner à ses institutions en dépit des graves obstacles que leur avait suscités le parti de la guerre contre les gouvernements libres ». Ces commentaires sont-ils commandés par les convenances de la diplomatie ? Sans aucun doute. L’expression par ailleurs de quelques réserves en témoigne. Mais le succès opposé au désastre de 1870 est reconnu sans limite.
Paradoxe du moment : l’Exposition est déclarée ouverte par le maréchal-président Mac Mahon, le vaincu de Sedan en 1870 ! Tout un symbole pas même prémédité !
Un redressement sous l’aura de la paix
La République reçoit ses invités ; elle s’y emploie sous les lustres de la Paix. Sur ce thème, elle joue même double avec l’Exposition universelle d’une part, la fête de la Paix et du Travail du 30 juin d’autre part. Eugène Veuillot se gausse encore. Il y voit surtout un prétexte pour un scandaleux renoncement : « Il fallait prouver, écrit-il, que si d’autres peuples, après des désastres moins grands que les nôtres et des luttes mieux soutenues avaient cru nécessaire de se recueillir en vue de la revanche, la France républicaine et libre penseuse, faisant vite son deuil des provinces perdues (…) acceptait les faits accomplis. Et pour mieux marquer le caractère de la fête, on y invitait platement nos vainqueurs. Quel triomphe s’ils venaient s’amuser à Paris, y jeter (…) quelque chose des milliards que nous achevions de payer ! » L’accusation d’abandon de l’Alsace-Lorraine est aussi sévère que lourde de sens : la paix à un tel prix ne saurait être la paix. Mais le 17 juin, à l’occasion de son discours d’ouverture du congrès littéraire international, Victor Hugo assure au contraire que « faire grâce, c’est faire la paix ».
Pour la grande majorité des Français – et toute la presse, sur ce point aussi, s’en fait l’écho –, la paix est une sorte de revanche. Par référence à la débâcle de 1870, ce dernier mot n’est pas choisi au hasard. Dès le 1er mai, Edmond Tarbé l’exprime dans les colonnes du Gaulois : « N’est-ce pas un noble et consolant spectacle que cette revanche prise contre la guerre avec les seules armes de la paix ? » J. Charbonnier l’assure : « Six mois durant Paris sera (…) le rendez-vous où les hommes (…) apprendront à se connaître et à s’estimer, où la lutte pacifique du travail adoucira, pour les éteindre plus tard, les haines nationales » (Le National). Thomas Grimm fait de cette revanche par la paix une vocation nationale : « Il appartient à la France de faire prévaloir quelque jour le grand principe de l’arbitrage, cet agent de civilisation qui doit faire disparaître la guerre, ce procédé de barbarie » (Le Petit Journal). De la sorte, il reprend une antienne alors bien partagée : non à la force qui prime le droit (allusion à la politique de Bismarck), oui au droit qui prime la force[3]. Le souvenir de la répression sanglante de mai 1871 n’empêche pas le ralliement de la gauche à l’enthousiasme général : « L’Exposition est la revanche splendide par le travail » (La Lanterne). Conclusion de la rédaction du Temps : « On l’a compris en Europe (…) le relèvement de la France était devenu en quelque sorte un intérêt européen (…) et lorsque sept ans après les plus cruelles atteintes qu’un peuple ait eu à souffrir, nous nous sommes trouvés en mesure de donner à l’Europe le pacifique et solennel rendez-vous de l’Exposition, cette constatation de l’effacement de nos maux, de la reprise du rôle civilisateur de la France a causé une satisfaction générale » (Le Temps). Cette conviction est validée par la plus nationale des plumes : « Elle remplace l’ancien ordre du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progrès » déclare Victor Hugo devant les membres du congrès littéraire international. Une « mémorable » et « glorieuse année », proclame-t-il sous les bravos de son auditoire, susceptible d’effacer les souffrances de celle qu’il jugea si « terrible ».
À quelques exceptions près (Le coup de canon d’Etienne Berne-Bellecour, La garde du drapeau d’Alexandre Protais), les œuvres de peinture militaire sont absentes de l’Exposition universelle. Émile Blavet s’en désole : « On regrettera qu’un sentiment de réserve, peut-être exagéré, en bannissant de l’Exposition les tableaux militaires, en ait banni deux des peintres les plus en renom parmi ceux qui composent l’avant-garde des jeunes, MM. Detaille et de Neuville » (Le Gaulois du 9 mai). Le 11 mai, il s’interroge encore : « En quoi, par exemple, la Dernière cartouche de M. de Neuville, une page admirable, aurait-elle pu blesser les Allemands et devenir le prétexte d’un conflit international ? Empêcha-t-on jamais sous la royauté ou sous l’Empire, Raffet et Bellangé de relever la défaite et de célébrer l’héroïsme de nos soldats au mont Saint-Jean ? » Le même jour, Édouard Drumont ironise dans les colonnes du Petit journal : « Neuville, Berne-Bellecour, Detaille, Dupray se sont chargés de nous raconter, d’un pinceau tour à tour alerte et ému, l’inutile héroïsme des soldats de nos dernières guerres. Le Champs de Mars étant devenu le Champs de la Paix, ces toiles n’ont point de place dans une exposition où l’on écarte tout ce qui divise pour n’admettre que ce qui rapproche ». Ces critiques témoignent d’un manque, d’une déception, d’une revanche peut-être incomplète. Elles n’entament pas la fierté d’une population française à laquelle le présumé leadership international retrouvé donne le sentiment de sortir de la guerre la tête plus haute que jamais.
La victoire de la République
Ce succès exemplaire est-il le fait de la République ? À la conviction bien ordonnée des républicains répondent les critiques de leurs adversaires dans un contexte de bataille constitutionnelle et politique dont l’Exposition semble sonner le glas.
Sans détour, Eugène Liebert prête à « Notre République » la réparation des « épouvantables malheurs » subis en moins de sept ans ! (XIXe siècle, 3 mai). Tony Aymon est plus explicite : « Paris, glorieux et vainqueur, le soir du 1er mai 1878, avait la sérénité imperturbable, blessé et insulté dans sa foi républicaine, le soir du 16 mai 1877[4]. Seulement, au 16 mai, sa tranquillité n’était que de la résignation mêlée d’espérance ; aujourd’hui elle est la conscience même de sa force, de sa victoire définitive, elle est l’affirmation de sa confiance inaltérable dans un avenir tout de blancheur et d’azur » (Le National, 3 mai). Il cite par ailleurs les presses étrangères qui relaient cette revanche républicaine sur l’autoritarisme. Pour Thomas Grimm la République répare les méfaits de l’Empire : « La France, battue, écrasée, mutilée, ployant sous le poids d’une dette de cinq milliards, souffrant pour des fautes que l’Empire avait commises » (Le Petit Journal, 3 mai),
Si, dans ce concert de louanges, le monarchiste Eugène Veuillot détonne toujours, c’est par souci de dénoncer la trahison de « la France républicaine et libre penseuse » (L’Univers, 3 mai). Plus lapidaire et à l’opposé, Auguste Vacquerie conclut : « Résultat de dix-neuf ans d’empire : l’invasion. Résultat de sept ans de République : l’Exposition » (Le Rappel, 4 mai), oubliant un peu vite que l’Empire avait organisé deux Expositions universelles à Paris, celles de 1855 et de 1867. D’autres oubliés de cette revanche républicaine sont à déplorer : les communards pour lesquels La Lanterne demande que, par l’amnistie qui leur serait accordée, la paix soit aussi « sociale ». Mais l’expression de ce regret ne remet pas en cause la gloire du nouveau régime.
Par sa seule organisation et la réception que lui fait le public, l’Exposition universelle de 1878 témoigne ainsi d’une « sortie de guerre » réussie pour l’ensemble des Français. Elle permet d’affirmer que la France a su retrouver sa place dans le concert des nations, voire un leadership. La prospérité retrouvée en est la manifestation matérielle ; la conviction qu’elle travaille au service de la Paix et de la Civilisation en est la traduction morale et psychologique. Les restrictions partisanes d’un Veuillot et des bonapartistes ou le silence concernant les vaincus de mai 1871 traduisent peut-être les limites d’une telle réussite. Car mesurer le succès d’une « sortie de guerre » sur la seule foi des festivités de 1878 revient quand même à le faire à l’aune des vainqueurs politiques du moment. Ces limites ne suffisent pas, pour autant, à remettre une « sortie de guerre » plutôt réussie pour le vaincu de 1870 ; en termes d’images, du moins.
Annexe
La Revanche de 1878 est l’aboutissement d’un lent processus de reconstruction dont certains chroniqueurs s’étaient fait les porte-paroles dès 1875. Dans un petit article publié dans L’Art moderne, Jules Clarétie disait déjà la revanche dont l’Art français était présumé porteur. Deux extraits surlignés par mes soins en témoignent sans détour :
p. 1 : « Vu de loin, l’art contemporain produit ainsi l’effet d’une manifestation éclatante de talents divers. Vu du fond d’un Salon de Berlin, il semble déjà quelque chose comme une parcelle de cette revanche dont il ne faut pas faire si grand bruit, mais qu’il faut léguer, plus complète et plus sûre, à l’avenir. Vu de près, il garde assez de réels mérites et de solides qualités pour qu’on parle avec orgueil de cette suprématie victorieuse : l’Art français ».
p. 3 : « Ce Salon de 1817 a eu, on peut le dire, son pendant en 1872, dans ce Salon qui succédait aux épreuves des dernières guerres, guerre étrangère et guerre civile. Ce sont là comme des Salons climatériques, si je puis dire, dont il faut conserver la date et fixer le souvenir. Ils réparent bien vite les épouvantables maux de l’invasion ». (« L’art Français en 1875 », L’art moderne, 1er janvier 1875)
[1] Cosima Flateau, « Les sorties de guerre. Une introduction », Les Cahiers Sirice 2016/3 N° 17, pages 5 à 14.
[2] Veuillot fait ici référence aux élections législatives et sénatoriales de 1876 gagnées par les Républicains.
[3] En 1873, Henri Lehmann (peintre français d’origine allemande) réalise Le droit prime la force, œuvre commandée par l’État pour décorer la salle des Actes de l'École de Droit à Paris. Le thème est présenté à l’époque comme une réplique à la formule attribuée à Bismarck selon laquelle « la force prime le droit ». Il a été souvent repris dans les années 1880-1900 par des artistes, des juristes ou des officiers supérieurs.
[4] Référence à la crise institutionnelle opposant le légitimiste président de la République Mac Mahon à la majorité républicaine de l’assemblée législative.