CHARLES MAURIN ET LE PATRIOTISME RÉPUBLICAIN
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En 1874, Charles Maurin, jeune artiste de 18 ans né le 1er avril 1856 au Puy-en-Velay, présente au Salon des Artistes français un tableau intitulé Mucius Saevola[1]. L’œuvre met en scène un épisode du conflit qui oppose en 507 avant Jésus-Christ la toute jeune République romaine à la cité étrusque de Clusium dirigée par le roi Porsenna. Pourquoi un élève de Jules Joseph Lefebvre, peintre connu pour ses nus féminins, présente-t-il un sujet aussi pointu qu’éloigné des genres – portraits et scènes de genre – auxquels il consacra sa carrière ?
En 1874, Charles Maurin est encore en cours de formation. Il fait ses classes, participe à des concours, cherche à répondre aux attentes de ses professeurs, des jurys des concours – il reçoit le prix Crozatier en 1875 – ou ceux des salons, des écoles – il entre à l’École des Beaux-arts de Paris puis à l’Académie Julian en 1877. Dans ce cadre, présenter au Salon des Artistes une peinture d’Histoire – le Grand Genre, le plus susceptible d’attirer l’attention des personnes qui comptent dans le jury ou parmi les critiques d’art – apparaît donc comme une simple manœuvre tactique. Dans une telle optique, il est même possible que le sujet lui ait été suggéré par un de ses maîtres.
Toutefois, le Grand Genre ne se contente pas d’évoquer un moment glorieux du passé ou de la mythologie. Par définition, il a toujours vocation à proposer un modèle édifiant pour le public du présent. S’il veut respecter les règles du genre, Charles Maurin doit aussi convaincre sur ce terrain. Dès lors, la question se pose : en quoi l’histoire de Caïus Mucius Scaevola pouvait-elle remplir cette partie du cahier des charges dans le contexte français des années 1870 ? Pour en juger, il faut se plonger dans le détail de l’histoire.
Alors que l’armée de Clusium fait le siège de Rome, Mucius Scaevola, jeune soldat romain, s’infiltre de son propre chef dans le camp ennemi en vue d’assassiner Porsenna. Capturé, il s’emploie à démontrer la détermination des jeunes assiégés en se brûlant volontairement la main droite — d’où son surnom Scaevola qui signifie « le gaucher ». Il en devient l’incarnation du patriotisme héroïque et du sacrifice personnel pour la liberté de tous. Une telle référence parle aux Français de 1873-1874, grands admirateurs de la Dernière cartouche d’Alphonse de Neuville (tableau présenté au Salon de 1873) dont les héros incarnent la bravoure française et le sens du sacrifice dans l’adversité de la guerre de 1870. Au lendemain de la défaite infligée par la Prusse, la France est en pleine recherche d’une forme de résilience à laquelle un autre jeune artiste travaille avec succès : Antonin Mercié sculptant son Gloria Victis, lui aussi exposé au Salon de 1874. Avec son glorieux vaincu romain, Charles Maurin œuvre dans le même esprit que les artistes remarqués du moment.
Le tableau de Maurin est l’expression d’un patriotisme national bien partagé. Au-delà de ce sentiment consensuel, le sujet trahit aussi les penchants politiques de l’artiste. En premier lieu, l’histoire de Mucius Scaevola ne fait pas état du moindre esprit de revanche qui anime alors nombre de Français. Le héros est vaincu – il est démasqué et il perd sa main droite – et son acte de bravoure ne remet pas en cause la victoire de l’ennemi, du moins à court terme[2]. Certes, les menaces qu’il profère à l’encontre de Porsenna conduisent ce dernier à lever le siège et à envoyer une ambassade aux assiégés pour négocier une paix mais cet épilogue inattendu ne fait pas manière de revanche des Romains sur les Étrusques.
Scaevola incarne aussi le combat de la République naissante contre la Monarchie. C’est précisément la situation que connaît la France de 1874. Les Républicains s’y battent pour empêcher le gouvernement d’Ordre moral et la majorité monarchiste de l’Assemblée de rétablir la couronne de France sur la tête des Bourbons. Dans ce contexte, le choix de Charles Maurin peut être perçu comme un appel à la résistance des Républicains contre les prétendants au trône, voire une promesse de victoire dont nul ne peut encore présumer à cette date.
Dans la période du « recueillement » que traversent les Français au lendemain de l’humiliante défaite de 1870, l’image du sacrifice pour la patrie, de la bravoure dans l’adversité, de la fidélité et de l’honneur correspond donc bien à l’expérience du moment. Même si elle a été oubliée, l’œuvre de Charles Maurin témoigne du traumatisme de la défaite, de la bataille constitutionnelle qui y fait suite et de la volonté des Français de relever la tête au plus vite. Sur un plan plus individuel, elle annonce aussi l’engagement politique futur de l’artiste, auprès notamment des mouvements anarchistes des années 1890.