UNE RESILIENCE INSCRITE DANS LE MARBRE
Représentation de la « France » au Salon des Artistes entre 1872 et 1879
1871, la France sort de la guerre contre la Prusse battue, humiliée, anéantie. Le traumatisme est sévère.
En 1878, pourtant, dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris, elle se montre dans toute sa gloire retrouvée, sûre de sa grandeur, phare autoproclamé du monde. Gloria Victis ! Conçue dès 1873, présentée au salon de 1874, l’œuvre d’Antonin Mercié triomphe au centre du champ de Mars. Formidable effet de la résilience nationale !
Le parcours de la France entre 1871 et 1879 a été accompagné par les meilleurs sculpteurs nationaux et, dans le rétroviseur, leurs œuvres offrent aux spectateurs l’image en mouvement d’un remarquable redressement national.
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En 1872, Etienne Cabet traduit l’accablement de la France vaincue en une œuvre saisissante : Mil-huit-cent-soixante-et-onze. Une femme accablée, trop anéantie pour rester tête haute, se tient la tête de désespoir. La France sort d’une année terrible où elle a tout subi : désastre militaire, traité humiliant, guerre civile, déchirement d’une sanglante répression intérieure, sentiment d’avoir été trompée, trahie. Peut-elle s’en relever ? L’épée brisée de Marcel Deslignières (1873) exprime le doute en la matière. La France résignée d’Hippolyte Maindron (1874) confirme ce sentiment. Accablée, la France accepte le déclin que sa débâcle a incarné. Dans son malheur, toutefois, un détail de La France résignée mérite déjà l’attention : l’épée sur laquelle la femme pose son avant-bras n’est plus brisée. Si sa pointe est plantée en terre, elle reste susceptible d’en être retirée pour servir encore…
1874 est aussi l’année où Antonin Mercié triomphe au Salon des Artistes. La Gloire ailée qu’il met en scène porte un soldat mourant, son épée brisée. Consécration amère de la défaite ! Mais le titre choisi par l’artiste – Gloire aux vaincus ! – dit tout le contraire de l’image : la défaite n’est pas forcément un échec.
Cette interprétation trouve écho les années suivantes dans une nouvelle série de créations. Dès 1875, au Salon des Artistes toujours, Hippolyte Maindron présente L’avenir. La France s’appuie sur la jeune armée. Très différente de celle de 1874, elle dit même son contraire. La France n’est plus résignée. L’Espérance du même artiste présentée au Salon de 1876 témoigne de la confiance retrouvée. Au-delà du titre de l'œuvre, la comparaison avec la sculpture de 1874 fait sens : la même femme s’appuie sur la même épée fichée en terre. Mais son coude posé de façon un peu désinvolte sur la garde de l’arme, sa main droite prête à libérer la lame du fourreau, justifient le nouveau nom qu’elle porte. Le thème de l’espérance est repris la même année par Léon Bruyer – il figure la sienne brandissant une couronne de lauriers conventionnellement dédiée aux héros militaires –, par Étienne Montagny en 1877 et André Laoust sous le nom de Spes lors de l’exposition universelle de 1878. « Une statue qui essaye de faire pendant au Gloria Victis ! de M. Mercier », assure Louis Ménard dans L’Art (avril 1878).
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À partir de 1879, le redressement est acquis, 1870 n’est plus qu’un mauvais souvenir. En 1880, Eugène Thirion présente un panneau décoratif sous le titre : La France armée présentant la paix. Si tel est le cas, c’est qu’elle en a désormais les moyens ! Sur un autre panneau, il présente La force protégeant le droit, thème qui fait contrepoint au scandale vu de France concernant 1870 selon lequel la force avait primé le droit. C’est le signe d’une nouvelle ère qui commence.
À partir des années 1880, les sculpteurs se concentrent sur le thème de La République. Finies les déplorations de marbre ! En 1886, Antonin Carbonel produit un explicite Si vis pacem, para bellum. Vingt-cinq ans plus tard, au terme de la période, S’il le faut ! d’Alfred Boucher annonce que la France est prête à répondre à tous les défis militaires.
Ce qui est intéressant dans cette histoire n’est pas tant l’illustration d’un redressement que la vitesse à laquelle il s’est opéré, illustration de celle qui permit à la France de payer l’indemnité de guerre imposée par le vainqueur et de libérer son territoire.
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Annexe
Sculptures évoquant la France présentées aux Salons des Artistes entre 1872 et 1912
1872, Cabet, Mil-huit-cent-soixante-et-onze
1873, Deslignères, L’épée brisée
1874, Maindron, La France résignée
1874, Mercié, Gloria Victis !
1875, Maindron, L’avenir. La France s’appuie sur la jeune armée
1875, Geoffroy, Mil-huit-cent-soixante-et-onze
1876, Maindron, L’espérance
1876, Bruyer, L’espérance
1877, Montagny, L’espérance
1877, Saint-Vidal, L’année terrible
1878, Doré, La Gloire
1878, André Laoust, L’espérance (Exposition universelle)
1880, Thirion, La France armée présentant la paix
1882, Mercié, Quand même !
1885, Quinton, La défense du territoire
1886, Carbonel, Si vis pacem, para bellum
1912, Boucher, Alfred, S’il le faut !