LA REVANCHE AU SALON A LA VEILLE DE 1914
La Revanche au Salon des Artistes à la veille de la Grande Guerre
Jean-François Lecaillon – octobre 2024
Le Salon des Artistes est une manifestation annuelle où s’expose l’art français. Descendant du Salon de peinture et de sculpture fondé en 1648, il a évolué et résisté aux changements de régimes pour perpétuer sa mission de promouvoir les œuvres produites par les plus grands maîtres nationaux. Entre 1872 et 1914, il décline pourtant. Soumis à la rude concurrence de nouveaux salons et d’expositions mises en œuvre par les avant-gardes, il perd le monopole d’attractivité qui le rendait incontournable. Il n’en reste pas moins l’espace principal de présentation publique des œuvres et les visiteurs s’y pressent à chaque session. Tous les ans, près de 4800 œuvres en moyenne [2079 en 1872 ; 7339 en 1880] de milliers d’exposants [1529 en 1872, 4874 en 1880, 3500 environ en moyenne], y sont proposées aux regards. Le Salon est le miroir du goût français. Critique d’art influent, Robert de la Sizeranne l’assure sans hésiter : « Si, dans un siècle, on recherche ce qu’était la France, en 1914, comment elle sentait et ce qu’elle pensait, il est certain qu’on ira consulter son art »[1].
« Quel était l’idéal des Français au XXe siècle ? » interroge encore de la Sizeranne. « Qu’admiraient-ils et qu’aimaient-ils figurer autour d’eux ? » Pour cet observateur averti, le Salon était un bon baromètre pour répondre à la question et les suivantes peuvent être soulevées aujourd’hui : le Salon des Artistes joua-t-il à la veille de la Grande Guerre une partition comparable à celle qui y vit, entre 1872 et 1875, s’imposer une kyrielle d’œuvres faisant représentation du désastre de 1870 ? Alors que la France marchait vers une guerre annoncée contre l’ancien ennemi d’outre-Rhin, l’esprit de Revanche incarné par le général Boulanger pendant les années 1880 s’exposait-il dans les salles du Grand Palais en 1912-1914 ?
Un genre historiographique déclinant
À l’image du Salon des Artistes dont la formule est décriée depuis des décennies par les critiques d’art, les œuvres historiographiques[2] se raréfient à la veille de la Grande Guerre. En marge des portraits, paysages, natures mortes, scènes de genre et scènes religieuses qui font pléthores sur les cimaises, le grand genre d’Histoire a pratiquement disparu, remplacé par « une peinture d’anecdotes » pour reprendre la formule utilisée par les salonniers. Ces œuvres qui font référence à l’histoire ancienne ou plus récente sont en forte réduction par rapport aux années 1880 (cinquante-huit en 1912, soixante-huit en 1913, cinquante-deux en 1914 contre cent vingt en 1879 ou quatre-vingt quinze encore en 1885). À l’occasion du Salon de 1880, Albert Wolff décriait déjà dans le Supplément du Figaro « le flot montant de la médiocrité » d’un genre dont il signale encore l’existence en 1891 mais sans plus en faire le commentaire. « Il vaut mieux ne pas en parler qu’en dire du mal », déclarait au même moment le chroniqueur du Constitutionnel (5 mai 1891), suivi en cela par nombre de ses pairs.
Dans Le Journal du 30 avril 1906, Albert Flament ironise : « Ce qui caractérise le Salon des Artistes Français (…) c’est le parfait dédain des peintres pour leur époque. […] D’ailleurs, l’Histoire de France commence, semble-t-il à rebuter enfin les peintres qui ont besoin d’un sujet emprunté à ses triomphes ou à ses vicissitudes pour s’exalter. Marceau et Bonaparte donnent moins. Je n’ai pas compté une seule Jeanne d’Arc[3] et pas davantage d’Henri IV. C’est un grand progrès, le seul. » À l’occasion du Salon de 1909, Arsène Alexandre écrit encore dans Le Figaro sur le genre en question : « tant de richesse perdue, tant d’efforts avortés, pour prendre part à une concurrence illusoire et complaire à un public égoïste et indifférent. » Peu d’efforts, de fait, tant la peinture et sculpture historiographiques sont devenues marginales. Elles représentent à peine 1 % des œuvres en 1914, deux fois moins qu’à la fin du XIXe siècle, à un moment où les « anecdotiers » (sic) tels Édouard Detaille étaient encore en haut de l’affiche, trois fois moins qu’au lendemain de la débâcle (en 1872-1874).
Survie de quelques sujets d’école
« Circulez, il n’y à rien à voir ! » Dans le désert de la représentation historiographique qu’est devenu le Salon des Artistes à la veille de la Grande Guerre, quelques sujets surnagent malgré tout. Si l’exercice reste assez libre pour toucher toutes les époques (des femmes gauloises repoussant la cavalerie ennemie par Adolphe Lalire en 1913 au Capitaine de vaisseau de Limiers, organisateur de la défense de Buenos-Aires (juillet 1807) par Charles Fouqueray en 1912 en passant par Henri III devant le cadavre du duc de Guise de Louis Azéma en 1914), trois références survivent de manière récurrente : le Premier Empire, la Révolution française (entre 1792 et 1795 principalement) et Jeanne d’Arc. Ces sujets concernent les deux tiers environ des créations concernées. En trois ans (1912-1914), l’Empereur des Français fait l’objet de quatre-vingt œuvres directes (Napoléon Ier, pendant la bataille de Wagram par Guido Sigriste en 1912 ; Le premier Consul annonce à la garde consulaire l'arrivée de la division Desaix (Marengo, 1800) d’Alphonse Lalauze en 1914, par exemple) ou par le biais d’un épisode relatif à son règne, le plus souvent des batailles (1812, L’escadron sacré de Jules Rouffet en 1912, L'effort victorieux (1806) de Raoul Arus en 1913). En contrepoint, l’actualité ne renvoie qu’à six œuvres parmi lesquelles deux tableaux du seul Georges Scott sur la guerre dans les Balkans (1914) et deux allusions à une possible guerre face à l’Allemagne avec Ceux qui veillent d’Édouard Debat-Ponsan (1912) et S’il le faut ! (1912), sculpture d’Alfred Boucher. Cette réalité donne raison à Louis de Fourcaud (Le Gaulois), Arsène Alexandre (Le Figaro), Horace Ayraud-Degeorge (Le Rappel) et l’ensemble de leurs collègues qui constatent tous, dans des termes similaires, que les sujets d’actualité ont déserté le Salon.
Avec dix-neuf références (sept en 1912, quatre en 1913, huit en 1914) Jeanne d’Arc résiste aussi bien, voire mieux que Napoléon sachant que celui-ci n’est pas toujours personnellement ciblé par les artistes traitant d’un épisode de son règne. Cette pérennité sauvegardé doit cependant être vue avec mesure, le traitement de ces personnages relevant d’abord de sujets d’école en conformité avec le « roman national » bien installé dans le paysage culturel français. La comparaison avec les cahiers d’enfants conservés au musée national de l’Éducation de Rouen en atteste. Les mêmes personnages s’imposent pareillement dans les représentations soumises à l’attention des élèves.
Dans ce contexte, l’armée nouvelle et la représentation des grandes manœuvres annuelles occupent une place non négligeable. Les créations sur ces thèmes plaisent au public, sans doute parce qu’ils attirent la curiosité des futurs appelés, amusent les libérés du service militaire qui cultivent le souvenir de leur passage sous les drapeaux, intéressent les autorités politiques et militaires qui tentent de diffuser les valeurs du patriotisme défensif. Face à cette concurrence inédite, la représentation de la défaite de 1870 se maintient difficilement. Elle connaît un léger regain à partir de 1905, l’année des tensions avec l’Allemagne à propos de Tanger, résurgence qui pourrait annoncer celle du thème de la Revanche. Vingt-deux œuvres (huit en 1912, neuf en 1913, cinq en 1914) y font référence sous la forme d’un épisode ou d’un hommage à l’un de ses acteurs alors que le thème avait pratiquement disparu en 1902 (un seul tableau d’épisode de 1870 cette année là, Le drapeau de Mars-la-Tour (16 août 1870) d’Alexandre Bloch, et deux hommages aux « morts pour la patrie » qui, sous cette dénomination, renvoient à ceux de la guerre franco-prussienne). Mais le sujet est alors traité et reçu comme le sont les tableaux évoquant Henri III, l’Invincible Armada ou Cléopâtre : des exercices de style. Aucune œuvre, sinon de manière subliminale, ne peut être perçue comme un appel à la Revanche, à une exception près : Paul Déroulède prononçant un discours à Bougival, janvier 1913 de Fernand Cormon. L’œuvre illustre l’hommage rendu par le leader nationaliste à Henri Regnault. « La touche vibrante du peintre et les couleurs nationales portent l’espoir en la revanche », écrit Jérémie Benoit dans le commentaire qu’il fait du tableau pour le site en ligne L’Histoire par l’image. Mais l’exception ne fait que confirmer la règle. De fait, le thème sensé faire histoire du temps présent ou actualité à la veille de la Grande Guerre est, sinon absent de la représentation historiographique au Salon, du moins plutôt discret. Pour en trouver une possible expression, il faut se tourner vers les allégories, genre qui ne relève pas de l’actualité au sens strict du terme puisqu’elles se veulent atemporelles.
Dans ce dernier domaine, La Guerre fait bien référence, soit directement (Didier Tourné en 1912, Adrien Leroy en 1913, Louis Fidrit et Rebecca Matte en 1914), soit par le biais de La Gloire (Luca Madrassi, Claudius Marioton en 1912), du patriotisme combattant (René Carillon en 1912, Henri Chartier et Georges Récipon en 1913) ou S’il le faut ! (Alfred Boucher, 1912). Mais le message de ces œuvres n’est pas forcément un soutien à la guerre annoncée et il est contrebalancé par celui que véhiculent la douzaine de créations dénonçant les horreurs de la guerre ou faisant l’apologie de la Paix. Outre trois Pax, Le joug de la Victoire de Maurice Marx, Les conséquences de la guerre d'après Rubens de Raoul Serres en 1912, Ceux qui restent de Michel Richard-Putz en 1913, Les horreurs de la guerre de Paul Boutigny ou L'obus fatal de Charles Bunel en 1914, ne témoignent pas d’une « obsession »[4] de la Revanche. La faible présence de celle-ci au Salon des Artistes à la veille de la Grande Guerre peut même surprendre tant elle est à l’antithèse de l’idée communément admise qu’elle ait pu être déclencheur du conflit[5]. Certes, La Vision de Pierre Petit-Gérard (1912) et La Sainte à la frontière de Paul Leroy (1914) sont des œuvres susceptibles d’en porter l’idée. Le premier tableau montre un soldat français en faction dans une forêt des Vosges voyant apparaître la silhouette spectrale d’une jeune Alsacienne. L’image de la province perdue qui attend (pour reprendre le titre de l’œuvre emblématique créée par Jean-Jacques Henner en 1871) est bien l’expression d’une actualité particulièrement chaude à cette date. Le second présente les dragons du 24e régiment en position derrière la figure allégorique de Jeanne d’Arc. Mais comme le portrait de Déroulède par Cormon, ces œuvres font plutôt exception confirmant la règle et, surtout, elles ne reprennent pas les codes de la peinture revancharde sonnant clairons, baïonnettes aux canons et drapeaux tricolores déployés.
Des raisons techniques d’un silence
Dans L’Action du 30 avril 1914, Adolphe Tabarant tente d’expliquer le déclin qu’il observe de ce « genre de peinture historique [lequel] sera fatalement ruiné par le cinéma plus vivant cent fois et tout aussi véridique. » L’argument ne manque pas de pertinence. Mais il ne convient pas pour expliquer l’absence de la Revanche au Salon. Il évoque plus une conséquence qu’une cause, le cinéma étant décrit avec raison comme prêt à s’engouffrer dans le vide provoqué par le déclin du genre plus qu’il ne produit celui-ci qui est antérieur à son invention. En tant que facteur causal, la photographie, plus sûrement, qui occupait déjà la première place de la représentation iconographique du temps présent dans les médias, est davantage à mettre en cause. À la veille de la Grande Guerre, les artistes se détournaient des sujets pris en charge par cette fabrique plus moderne et rapide des images que leur art pour répondre aux attentes du grand public.
La crise que traverse le Salon depuis de nombreuses années explique aussi – et mieux encore – l’effacement progressif des œuvres historiographiques en général, de l’actualité en particulier. Comme souligné dès l’entame de cet article, l’institution a vieilli. Le Salon n’est plus le lieu où se produisent les meilleurs artistes, ceux dont toute la presse parle, ne serait-ce que pour « en dire du mal ». Longtemps espace d’émulation pour les plus jeunes, d’entretien de leur notoriété pour les aînés, il ronronne. Il est par ailleurs confronté à la concurrence de nouvelles manifestations qui se veulent indépendantes des institutions traditionnelles (Salon des Indépendants dès 1884, de la Société nationale des Beaux-arts en 1890, d’Automne depuis 1903, expositions organisées par les avant-gardes à l’image des impressionnistes depuis 1874). Cette concurrence s’appuie sur une révolution dans le domaine des arts, tant dans celui des moyens artistiques utilisés par les artistes que dans celui des sujets qu’ils abordent. Parmi ces derniers, l’actualité et l’anecdote historiographique sont exclues. Les nouveaux peintres se méfient d’un genre suspecté de faire relais de la propagande d’État. Porté par les collectionneurs, les galeristes et les critiques d’art, le marché de l’art accompagne ces changements, contraignant tous les artistes, y compris les plus conservateurs, à s’adapter. Les attentes de ceux qui sont leurs premiers clients n’ont plus rien à voir avec les commandes qu’effectuaient les princes ou l’État au XIXe siècle. Dans un tel contexte, la raréfaction des références à l’actualité, et l’absence de la Revanche en particulier, n’ont rien que de très ordinaire, sans rapport avec les enjeux géopolitiques dont les beaux-arts se détournaient d’eux-mêmes. Le Salon n’était plus le lieu où se disait l’Histoire, qu’elle soit ancienne ou récente.
Les œuvres qui se maintiennent dans le genre n’en font pas moins l’impasse sur la Revanche, silence qui mérite un dernier instant d’attention. De fait, le sujet ne fait pas assez « obsession » pour obliger les derniers anecdotiers. Héraut du revanchisme, Édouard Detaille s’est éteint en 1912. Quelques-uns de ses élèves (Pierre Benigni, Alphonse Lalauze, Georges Scott entre autres) ont bien repris le flambeau mais avec moins de conviction peut-être, moins de talent aussi. Certains peintres militaires habitués à exalter la guerre ou illustrateurs patentés de la Revanche proposent même des œuvres à front renversé. Les horreurs de la guerre de Paul Boutigny, par exemple, est à l’antithèse de ce que cet illustrateur des Chants du soldat de Paul Déroulède en 1888, produisait habituellement.
Ce silence de la Revanche y compris sous le pinceau des artistes sensibles à ses thèmes peut encore s’expliquer par le simple succès des autorités républicaines quant à imposer leur vision historiographique et le patriotisme défensif qu’elles diffusaient à longueur d’années dans les écoles, dans les casernes, au pied des monuments aux morts et à travers les discours politiques depuis 1880. La sensibilité plutôt pacifiste du milieu des intellectuels, des écrivains et des artistes renforce la tendance. L’enquête menée par Le Mercure de France en 1897 sur la question de l’Alsace-Lorraine montre que la perspective d’une guerre avec l’Allemagne est crainte par cette élite sociale, que beaucoup répondraient à l’appel de la Patrie en cas de nécessité mais que la perspective d’une guerre déclenchée par la France contre l’Allemagne est massivement rejetée par eux (66 % des sondés, plus de 80 % si on y ajoute ceux qui n’ont pas d’avis clair sur la question, contre 10 % qui en recevraient positivement la nouvelle). Huit peintres et deux sculpteurs font partie des lecteurs ayant adressé au journal leur opinion. Aucun d’entre eux ne veut la guerre contre l’Allemagne[6].
Ceux qui veillent, l’un des tableaux parmi les plus remarqués en 1912, est une œuvre d’Édouard Debat-Ponsan. Cet ancien combattant de 1870 redoute la guerre mais se rassure – et son public avec lui – en montrant que l’armée est prête à faire front, du moins S’il le faut ! pour reprendre le titre donné par Alfred Boucher à une sculpture qu’il présente au Salon la même année. Contrairement à la Revanche, le patriotisme défensif – qui, soit dit en passant, ne fait pas représentation d’un épisode historique au point d’échapper en partie à nos décomptes – est présent au Salon. « Les sujets exaltant les vertus républicaines étaient encore très appréciés », remarque Claire Maingon, « Les sujets patriotiques étaient toujours à la mode dans ce salon, à l’exemple de la Jeanne d’Arc apparaissant au milieu de dragons, postée sur la ligne franco-alsacienne, qu’envoyait Paul Leroy » souligne-t-elle encore[7]. Avec l’héroïne de Domrémy à la tête de dragons français en sentinelle à la frontière (selon le titre même du tableau La Sainte de la frontière), l’œuvre reprend des thèmes porteurs du patriotisme revanchard ; mais la Revanche, une fois encore, n’a rien d’explicite à l’image. Les dragons sont en position d’attente, prêt à défendre la patrie, par forcément à se lancer dans une guerre de conquête. Ils ne montent pas à l’assaut. On est loin de la Jeanne d’Arc illustrant le livre de Louis Boutet de Monvel (1896), placée à la tête de pantalons rouges marchant baïonnettes au canon. L’image de Saint-Michel, protecteur de la monarchie plus que chef militaire, n’appartient pas non plus à la panoplie revanchiste, mouvement que ne cautionnait d’ailleurs pas totalement l’Église de France malgré certaines convictions communes en matière de tradition. La Sainte de la frontière est le reflet du temps mais le tableau fait plus écho du patriotisme défensif que de la Revanche à l’instar d’autres œuvres telles En carré pour la Patrie ! (bronze de René Carillon, commandé par l’État) ou Pro patria semper d’Henri Chartier (1913). Et comme pour répondre à un Debat-Ponsan rassuré par Ceux qui veillent (1912), Michel Richard-Putz réalise Ceux qui restent (1913), tableau qui, mettant en scène les victimes civiles de la guerre, ne fait pas gloire de celle-ci et ne se pose pas comme un appel à la Revanche.
Attentive, l’armée française veille à la frontière (Debat-Ponsan). Le soldat en faction dans les Vosges de l’Alsacien Pierre Petit-Gérard voit l’Alsace qui attend sa libération. Dans L’Illustration du 8 août 1914, Georges Scott (né en 1873) fait écho à ce second tableau. Dans le même décor de forêt vosgienne, On ne passe pas fait dire le peintre à un soldat dont la figure s’inspire de celle de son aîné. Mais il fait rempart de son corps contre l’ennemi et se maintient en position de défense plus que d’attaque. De générations et parcours différents, les trois artistes inscrivent ainsi leurs figures dans le même registre du patriotisme défensif.
Robert de la Sizeranne assurait que l’art était un bon outil d’évaluation de ce qu’une société pensait, aimait ou idéalisait. Des productions au Salon des Artistes de 1914, il en déduisit « qu’au commencement du XXe siècle, le trait caractéristique des Français fut la paix, le calme et les joies silencieuses du foyer, de la vie de famille. »[8] En d’autres termes, de l’avis même d’un contemporain un peu averti, la société française était peu encline à la Revanche. Sizeranne allait peut-être un peu vite en besogne. Les Français étaient conscients des menaces qui pesaient sur la paix et ils étaient prêts à endosser l’uniforme pour défendre la patrie – ce qu’ils confirmèrent quelques semaines plus tard. Si une majorité d’entre eux, les artistes en particulier, avaient tourné la page du revanchisme, ce dernier n’était pas éteint pour autant. Il disposait d’autres lieux où se manifester. Celui du Salon des Artistes, très conservateur par ailleurs, n’était seulement plus celui où il se produisait.
[1] Sizeranne, Robert de la, « Notre époque jugée d’après les salons de 1914 », Revue des deux mondes, 15 Mai 1914 ; p. 422.
[2] Entendons par la qualification « d’œuvre historiographique » toute création artistique prenant pour sujet un épisode de l’histoire ou de l’actualité récente, à l’exclusion des portraits de personnages historiques hors de tout contexte événementiel et des scènes de genre « en costume » renvoyant à une époque révolue.
[3] Les salonniers commettaient souvent des erreurs sur les créations secondaires du Salon. La masse des œuvres à présenter est leur excuse. Mais n’en déplaise à Flament, sur l’héroïne en question furent exposées cette année là une peinture de Raymond Balzé (numéro 83 au catalogue) et deux sculptures de Charles-Auguste Lebourg (numéro 3270) et d’Antonin Mercié (3367).
[4] « Obsession » est le terme qu’utilise Claude Digeon pour désigner la réaction plutôt revancharde que les artistes et intellectuels français entretiennent après la défaite de 1870, voir La Crise allemande de la pensée française, Paris, PUF, 1959.
[5] L’encyclopédie en ligne Wikipédia place le revanchisme en premier position dans le paragraphe qu’elle consacre aux « causes profondes » de la Grande Guerre.
[6] Sur cette enquête, voir « État des esprits en 1897. La question de l’Alsace-Lorraine », blog Mémoire d’Histoire, 9 juillet 2024.
[7] Maingon, Claire, L’âge critique des salons : 1914-1925. L’école française, la tradition et l’art moderne. Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et Le Havre, 2014 ; p. 45.
[8] Revue des deux mondes, 15 mai 1914 ; p. 423.