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Mémoire d'Histoire
15 décembre 2022

ALLÉGORIE DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878

Benner Jean et Emmanuel Allégorie de l'Expo universelle de 1878 1878

La défaite française de 1871 provoqua un véritable traumatisme national. Mais celui-ci n’a pas nourri le seul rêve d’une revanche armée. Si le refus de la guerre porté par les pacifistes eut du mal à rassembler, le pragmatisme imposa vite à la majorité des Français l’idée de reconstruire la puissance nationale sur la base de valeurs positives. Le règlement des cinq milliards de mark-or de réparation étant acté et les dernières troupes d'occupation allemande s'étant retirées (1873), cette reconstruction put être mise en oeuvre. Seule la perte de l’Alsace-Lorraine laissait sur les épaules du pays tout entier le poids d’une dette envers les populations annexées. À l’instar de l’Alsacienne de Jean-Jacques Henner (L’Alsace. Elle attend), celles-ci étaient condamnées à attendre que Justice leur soit rendue.

Dans le cadre d'un redressement que les autorités annonçaient vouloir fonder sur l'éducation, la science, l'industrie et les arts, la France se posa aussitôt comme patrie vertueuse, promotrice de Paix, de Prospérité et de Justice. Pour elle, le droit devait primer sur la force selon une formule qui inversait celle (apocryphe ?) prêtée à Bismarck. Peintre d’origine allemande naturalisé Français en 1847, Henri Lehmann s'empressa de mettre cet objectif en scène (Le Droit prime la Force, 1873).

L’exposition universelle qui se tint à Paris en 1878 fut l’occasion pour la France de montrer au monde qu’elle avait su relever le défi. La manifestation lui donnait l’opportunité de prendre une revanche au moins symbolique sur l’adversité de 1870 et de se présenter comme glorieuse. À ce titre l’Allégorie de l’exposition universelle réalisée par Emmanuel et Jean Benner est l’expression même de cette fierté nationale retrouvée.

Le tableau fait la part belle à la Patrie des droits de l’homme dont les couleurs encadrent l’estrade sur laquelle se tient la figure féminine de la République. Celle-ci brandit une couronne de laurier en direction d’une femme à moitié nue qui s’avance vers elle. Cette dernière figure est l’Allégorie de Paris ainsi que le révèle le revers de la médaille de l’Exposition gravée par Eugène-André Oudiné. La figure de la femme allongée dans la partie basse de la médaille est identifiée par le blason et la devise de la ville qui l'accompagne. En arrière-plan de leur tableau, les frères Benner plantent le décor : palais du champ de Mars et dôme des Invalides à droite, Trocadéro en partie escamoté à gauche, Butte Montmartre et Seine au centre. Comme inscrit sur le fronton de l’estrade, honneur à « Paris 1878 ». Gloire à la capitale nationale !

Gloire à la cité du peuple vaincu mais relevée et debout sept ans après le siège de l’année terrible. Faire ainsi référence au Gloria Victis d’Antonin Mercié (1874), la sculpture qui vaut à ce dernier de recevoir la médaille de l’exposition et de voir son œuvre placée au centre du champ-de-Mars, peut être discutée. La figuration du David du même artiste tenue par l’allégorie des Arts au premier plan à droite du tableau la justifie pourtant. Ce choix du David peut surprendre. À la différence du Gloria Victis de 1874, la sculpture présentée au Salon de 1872 n’avait pas été bien accueillie par la critique. Si cette dernière avait reconnu les qualités plastiques de l'oeuvre, elle jugeait le personnage trop malingre, figurant un roi vainqueur peu fait pour séduire la fragile République sortie vaincue du conflit franco-prussien. En 1878, en revanche, cette République triomphe de ses adversaires intérieurs (victoire électorale d’octobre 1877) et se pose comme distributrice de paix à l’occasion de la Fête de la Paix et du Travail du 30 juin 1878 immortalisée par les tableaux de Claude Monet (La rue Montorgueil, 1878) et d'Edouard Manet (La rue Mosnier, 1878). Elle avait donc toutes les raisons de se sentir proche du beau jeune homme qui rengaine son épée tandis qu’un ange ailé désigne du doigt le texte inscrit sur la table de la loi sur laquelle la République pose sa main, comme dans le tableau de Lehmann cinq ans auparavant.

Gloire à Paris, capitale vaincue mais redevenue capitale de la sciences (allégorie de l’architecture à gauche tenant la maquette de l’Opéra Garnier inauguré en 1875), de l’industrie (allégorie à droite en robe mauve), des arts (figure en robe verte tenant le David), de l’universalité matérialisée par la présence de femmes en costume évoquant les régions et les colonies (Cochinchine en robe rouge à gauche ; Afrique du nord à droite ; comptoirs des Indes peut-être). Toutes ces femmes regardent dans la même direction : vers la République qui, désormais, est la France.

Quatre figures font exception : 1/ les deux qui encadrent la République et qui regardent vers le spectateur. Faute d'informations, nous ignorons leur identité ; 2/ les deux en noir, incarnations de l’Alsace et de la Lorraine. La présence de ces dernières n'a rien de surprenant, les jumeaux Benner étant des Alsaciens nés à Mulhouse en 1836. Toute habillée de noir, l'Alsace fixe le spectateur, comme si elle entendait lui rappeler qu’elle n'est pas encore redevenue française, ce pourquoi, comme la Lorraine qui lui tient la main en signe de consolation et de soutien, elle n'est pas tournée vers la République à l’unisson des autres incarnations régionales. Dans une position qui renvoie à celle de l’Alsacienne de Jean-Jacques Henner, l’Alsace des Benner attend. La référence à Henner est justifiée par la présence d’un de ses tableaux posé au premier plan parmi les œuvres symbolisant le génie artistique national. L’auteur du descriptif du tableau mis en ligne par Drouot.com y voit La Source de Henner. Ce n’est pas la version associée à ce titre qui date de 1881. Elle n’existait pas lorsque les frères Benner réalisèrent leur allégorie. Mais le sujet renvoie clairement à une étude des nombreuses Nymphe couchée ou baigneuse nue sur lesquelles travaillaient Henner depuis une dizaine d’années déjà.

Cette œuvre comporte ainsi plusieurs niveaux de lecture, faisant coexister deux mémoires distinctes de la guerre de 1870 : une mémoire française qui expose la revanche symbolique du vaincu et la gloire faite à Paris ; une mémoire alsacienne qui, par le biais de deux de ses artistes majeurs du moment, se rappelle au bon souvenir de la mère Patrie. La France, pour autant, n’était pas oublieuse. Un pavillon Alsace-Lorraine était en bonne place dans le Parc du Trocadéro. De même, en 1889, un des quatre restaurants ouvert au 1er étage de la tour Eiffel, le bar « flamand », servira de la cuisine alsacienne, avec des serveuses en costume régional. C’était là une manière de rappeler que les provinces perdues attendaient toujours leur libération mais qu’à défaut d’en parler, les Français y pensaient toujours.

Pour complément, voir sur Mémoire d'Histoire :

Les revanches de 1878

Désirs de Revanche dans les années 1870 - novembre 2021

« La reconquête » de Frémiet

Mémoires alsacienne et lorraine de la guerre de 1870

 

 

 

 

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