Mercié, gloria victis détail (1)En 1874, Antonin Mercié triomphe au Salon des Artistes. Son Gloria Victis est salué dans toute la presse comme une « réponse virile adressée aux insolences de la victoire » (Paul Mantz, Le Temps, 25 juin). « C’est la pensée qui prend sa revanche sur la force » assure Duvergier de Hauranne dans les colonnes de la Revue des deux mondes (p. 688) ! La sculpture est l’œuvre emblématique de la résilience nationale. Elle fixe le cap à la plupart des artistes (peintres, graveurs, sculpteurs, écrivains) soucieux d’illustrer l’honneur recouvrée de la France.

Lehmann Vae Victis la guerre 1874La même année, Henri Lehmann présente un tableau qu’il intitule Vae Victis ; la guerre. Au-delà des titres choisis, à l’antithèse l’un de l’autre, tout oppose ces deux créations.

D’un côté le tableau d’un senior réputé (né en 1814, il a 60 ans), élève d’Ingres, convié à donner des cours à l’école des Beaux-arts, tâche qu’il accomplit à partir de 1875 jusqu’en 1881. Lehmann est un artiste classique, confirmé et respecté (il a été fait officier de la Légion d’Honneur en 1853). Il a aussi la particularité d’être né allemand, à Kiel, avant d’être naturalisé français en 1847. Comme nombre de ses compatriotes par adoption, il est accablé par la défaite de 1870 dont il ne retient que les destructions et deuils sans savoir espérer un redressement.

Face à lui, Antonin Mercié n’est qu’un « apprenti sculpteur » (Castagnary, Le Siècle, 26 mai 1874) occupé à faire ses classes à la villa Médicis de Rome, loin des ravages de la guerre qu’il a vécu par procuration. Le jeune homme cherche alors à donner sens à l’impensable désastre français. Apprécié, son David  présenté au Salon de 1872 avait mal répondu aux attentes du public et des salonniers qui se gaussèrent de la fragilité de la figure. Avec son Gloria Victis il emporte au contraire tous les suffrages, balayant d’un geste de marbre les désolations mises en scènes par Lehmann, saluant la Gloire d’une nation dont la défaite ne saurait effacer les mérites (le sens du sacrifice) au profit des vraies valeurs (la justice et le droit plutôt que la force).

Mercié est encore dans une phase d’hésitation. Au pied de la Gloire qui porte son héros mort, il figure une chouette, emblème d’Athéna-Minerve, déesse de la raison, de la stratégie militaire et de la guerre, protectrice des héros, mais divinité aussi de la sagesse et des arts. Sa présence pose question. Cette référence fait-elle allusion à l’idée de revanche qui anime une fraction de l’opinion ou suggère-t-elle de construire un redressement national par les moyens du droit, de la culture et des arts, option qu’incarneront Léon Gambetta et Jules Ferry dans les années 1880 ? Jusqu'à preuve du contraire, le sculpteur n’a pas livré le fond de sa pensée dans ce temps du recueillement que traverse alors le pays. Mais l’ambiguïté a le mérite de traduire l’état de bascule dans lequel se trouve ce dernier encore placé entre l’accablement résigné de l’expérience d’une part, la force de résilience de la jeunesse d’autre part.

Vae ou Gloria Victis ? La mémoire collective a fini par trancher en faveur de la seconde option. Mercié a ainsi gagné la bataille des images et sa Gloire se dressera au centre de l’Exposition universelle de 1878. Reste à savoir, à cette date, de quelle nature sera la revanche française : portée par les armes de la paix et de la culture ou acquise baïonnette au canon ? Si les mémoires (évocations choisies du passé à une fin donnée) s’exposent dans les années 1870, l’histoire qu'elles appellent de leurs voeux n’est pas encore écrite.

 

NB : Vae Victis de Lehmann est propriété du musée des Beaux-arts d’Orléans.

L’œuvre est présentée aussi sur le site Arcanes, à la page Vae Victis, la guerre.