Le_Charivari_ _publiant_chaque_[Dans Le Charivari du 25 mai 1891, Jules Renard, alias Draner, ironise aux dépens des artistes peintres qui font au Salon mémoire de la guerre de 1870.

Cette année là, le conflit franco-prussien est le sujet de 14 tableaux, 5 de plus que l’année précédente, 4 de plus en moyenne sur les trois années antérieures. Depuis 1871, la défaite en a inspiré 351 présentés aux seuls Salons des Artistes, bilan qui donne toute sa valeur au propos de Draner. Son agacement face au rappel incessant de la défaite est d’ailleurs bien partagé par les salonniers du moment.

L’histoire de la représentation de la guerre de 1870 montre toutefois que l’année 1891 s’inscrit dans une période de déclin du sujet, deux ans avant un moment de bascule (1893) où la guerre franco-allemande cède la première place des sujets d’histoire contemporaine au 1er Empire ou aux guerres de la Révolution. Draner, bien sûr, ignore ce dernier point. Il dessine seulement ce qui ne se voit pas encore mais s’annonce déjà. Intuition d’artiste ? Peut-être. Mais pour comprendre, mieux vaut regarder en amont, vers le passé.

En 1891, la France sort tout juste de la crise boulangiste portée par le général Boulanger, alias Général Revanche. Avec un ou deux ans de retard, le temps sans doute nécessaire pour imaginer et réaliser leurs œuvres, les artistes-peintres traduisent en images ce moment chaud de la vie politique nationale où, faisant étalage de la Gloire des Vaincus (référence à la sculpture d'Antonin Mercié), le mouvement revanchiste connaît son apogée. Draner s’agace d’autant plus des représentations héroïsantes de 1870 qu’il ne partage pas l’esprit revanchiste que véhicule la majorité des œuvres du genre. Son dessin peut ainsi apparaître comme une réponse décalée dans le temps à l’expression, elle-même décalée, d'un courant politique qu'il n'aime pas.

À y regarder de plus près, il traduit aussi un autre fait sensible en 1891 : le malaise des anciens combattants de 1870 qui, malgré la naissance du Souvenir français en 1887, souffrent d’un manque de reconnaissance publique. Alors qu’une médaille commémorative de l’expédition du Tonkin a été instituée en 1885, une de Madagascar en 1886, celle de la guerre de 1870 n’existe toujours pas. Elle ne sera créée qu’en 1911. Or c’est bien leur colère qu’incarne l’invalide de Draner qui porte dans sa chair ce que les tableaux s’emploient à illustrer avec de l’huile et des pigments. En une image, le caricaturiste explique ainsi pourquoi le Général Revanche a pu séduire les anciens-combattants de 1870. Mais pour ces derniers, la revanche la plus attendue, désormais, n’était pas tant la militaire aux dépens de l’Allemagne que celle contre l'ingratitude de la Patrie.