11 novembre 1920Le 150eme anniversaire de la défaite de 1870-1871 a donné lieu à d'importantes manifestations de commémorations dans de nombreuses communes de France. Seule, la capitale a plutôt ignoré ce lointain moment d'histoire. L'évènement y est passé quasi inaperçu. Si les 150 ans du 4 septembre 1870 ont bien été célébrés à Paris en présence du président de la République en personne, la cérémonie s'est centrée sur la naturalisation de cinq nouveaux citoyens, bel hommage sans doute pour les intéressés, mais qui, aux yeux du grand public, eut pour effet d'escamoter le cent cinquantenaire de la IIIe République.

Il se trouve que ce phénomène n'est pas nouveau. L'escamotage a déjà eu lieu lors du centenaire de 1970 (voir l'article de Philippe Vigier sur le sujet : "Le centenaire de la République"). Ce fut aussi le cas du cinquantenaire. Le jubilé de l'Année terrible tombait bien, pourtant... ou trop bien, en 1920, un an après le traité de Versailles qui soldait les comptes de 1871 en ramenant l'Alsace et la Lorraine dans le giron de la Patrie.

Foi de l'adage, "on" ne commémore pas les défaites ! Le 150e anniversaire vient de prouver que le contraire est possible. Gloria Victis ! inscrivait Antonin Mercier dans le marbre dès 1874. Une défaite peut donner lieu à commémoration. Malgré la pandémie, les communes de Bapaume, Belfort, Champigny, Châteaudun, Le Mans, Loigny-la-bataille, Metz, Sedan, Woerth...etc, en ont fait la démonstration de mars 2020 à juin 2021. Tout dépend, en fait, de la mémoire qui veut être conservée du passé. Et tel était bien le défi en 1920. cinquantenaire 1870 le 11 novembre 1920Il s'agissait de commémorer la naissance, controversée à l'époque, d'une République qui imposait encore sa constitution à la France. Mais le choix de la célébrer tout en éludant ou non les circonstances de sa proclamation relevait d'une logique politique sur fond de traumatisme prégnant, inaptes, l'une comme l'autre, à servir la mémoire de la guerre qui la vit naître.

De fait, en 1920, les Républicains attachent beaucoup d'importance à la célébration du Jubilé. Ils y tiennent d'autant plus que les conservateurs de la chambre bleue horizon élue l'année précédente, l'Assemblée "la plus à droite depuis celle de 1871" (dixit Serge Berntein), s'y montrent rétifs. Entre les uns et les autres, une polémique sur le bien fondé d'une célébration enfle vite et les débats sur la commémoration du cinquantenaire accouchent d'un curieux compromis : la commémoration de la République est fixée au... 11 novembre 1920, à l'occasion de l'inhumation d'un soldat inconnu sous l'arc de Triomphe à Paris et du transfert du coeur de Léon Gambetta au Panthéon. Dans ce contexte où les références à 1870 sont soigneusement choisies (apparentement des combattants de Champigny 1870 aux héros de la Marne 1914 par la Ligue des Patriotes en décembre 1920 ou différenciation faite, au contraire, entre les forces de 1914 aux regards des faiblesses de 1870 par le ministre de la Guerre lors des commémorations de la victoire de la Marne, le 5 septembre 1920), la mémoire de la guerre de 1870 se limite au seul anniversaire qui compte aux yeux de la classe politique : celui de la République. 

cinquantenaireQuel hommage aux morts de 1870 dans cette affaire ? De fait, il est réduit a minima ! Ce qui est moins visible, en l'occurrence, mais joue un rôle déterminant dans cette occultation, est le phénomène d'écrasement de la mémoire de 1870 par celle de 1914, phénomène fort bien qualifié par Erwan Le Gall dans l'article qu'il consacre au même anniversaire en Bretagne (voir "Le cinquantième anniversaire de la bataille de Sedan", Ar Brezel, 4 avril 2020). Autant lui emprunter ses mots si bien choisis : "la Première Guerre mondiale agit à la manière d’un trou noir et absorbe tous les discours mémoriels", écrit-il, "réalisant une étonnante fusion" des mémoires. "A l’évidence, l’expérience des tranchées est encore dans tous les esprits et constitue une sorte de souvenir écran." On ne peut mieux exprimer le processus en cours : pour l'écrasante majorité d'entre eux, les anciens-combattants de 14 rassemblés à l'Arc-de-Triomphe, au Père Lachaise, place Denfert-Rochereau ou tout autre lieu de mémoire n'ont dans la tête que les souvenirs des horreurs dont ils sont les survivants. Ils pensent aux camarades tombés autour d'eux, dans ou entre les tranchées, nullement aux aînés qu'ils n'ont pas connus, disparus cinquante ans plus tôt. Les souvenirs des hécatombes de la Grande Guerre sont si puissants qu'il suffisent à eux seuls à expliquer "l'oubli" dans lequel la mémoire de la guerre de 1870 sombre à partir de cette date. Malgré la fâcheuse résurgence de 1940 (Sedan, capitulation d'un maréchal de France, perte de l'Alsace-Lorraine...), le devoir de mémoire renvoyant à 1870 n'a même plus de raison d'être. Vue de France, la séquence historique ouverte en juillet 1870 est désormais close. Si "On" fait rarement devoir de mémoire d'une défaite, il le fait encore moins de ce qui ne fait pas ou plus débat.

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