Detaille, la chevauchée de la gloireAu salon des Artistes de 1905, Edouard Detaille expose La Chevauchée de la Gloire, oeuvre monumentale qu'il a conçu pour la décoration du Panthéon. "L’œuvre composée avec une rare intelligence est pleine de mouvement et ce mouvement, qui en fait l’âme, en fait aussi l’unité, une unité superbe" écrit P. H. dans Le Radical du 30 avril. La plupart des salonniers reconnaissent le talent de "décorateur" (sic) de Detaille : "une magnifique page, assure le chroniqueur du Petit Journal, […] C’est la ruée splendide, formidable, des héros de l’armée française vers la Gloire… […] L’œuvre est animée par un souffle héroïque […] Le voisinage d’une telle œuvre est redoutable." (29 avril). "Ce tableau sort de la banalité ordinaire", assure Pierre Lermitte dans les colonnes de La Croix (29 avril).

Les critiques n'en sont pas moins vives. Detaille ne fait guère l'unanimité. Il passe pour un bon illustrateur (Edouard Sarradin dans Le Journal des débats ou Gustave Babin dans L'écho de Paris). Se donnant des manières de Manet devant un tableau de Meissonier, Louis Vauxcelles ironise : "Évidemment, M. Detaille connaît tous les uniformes […] Quel précieux capitaine d’habillement il eût fait ! Il n’oublie pas un bouton de guêtre. Cette galopade est morne, sans envolée, sans lyrisme." (Gil Blas, 29 avril). Pour Le Journal, Gustave Geffroy en remet une couche - si on me passe l'expression : "L’art de M. Detaille, issu de l’art de Meissonier, fait songer invinciblement aux mannequins d’hommes et de chevaux qui sont rangés dans les musées de costumes militaires." Dans Le Siècle, malgré une recherche d'équilibre polie, Henri Eon ne se montre pas plus tendre : "Si confus que soit l’ensemble de ce « Vers la Gloire », si « rantanplan » qu’en soit la donnée, il est décent et juste de constater la qualité, le pittoresque de quelques morceaux de détail."

L'accueil de La chevauchée n'est pas franchement à l'avantage de son créateur. La confrontation avec d'autres tableaux exposés accentue les critiques et semble renvoyer à un débat sur la guerre au moment où les tensions franco-allemandes (crise de Tanger) inquiètent les esprits. Dans les colonnes du Figaro, Arsène Alexandre fait ainsi la comparaison avec Le désastre de Jean-Paul Laurens  et Laurens, huile, le désastre, 1905L'humanité en deuil d'Edouard Debat-Ponsan. Après avoir salué "l'exceptionnelle habileté" de Detaille, il s'arrête devant le tableau du premier (Laurens) dont il loue "l'éloquence du peintre" jugée aussi admirable que celle de Victor Hugo dans Les Misérables. "L’un a évoqué le mirage de la gloire, l’autre a montré son revers", conclut Alexandre. Detaille n'étant pas homme à croire illusoire la gloire militaire, le propos trahit la préférence du critique d'art.

L'humanité en deuil de ses enfants 1Alexandre enchaîne son compte-rendu en présentant L'humanité en deuil d'Edouard Debat-Ponsan comme "une sorte de commentaire allégorique des deux peintures" précédentes : "C’est ainsi, conclut-il, que ce tableau peut très bien demeurer un souvenir très caractéristique de notre époque et des affreux problèmes qui la signalent. Car il y a et il peut y avoir encore bien des secousses plus violentes qu’elles ne furent jamais, des luttes acharnées, soit entre des peuples ennemis, soit entre des ennemis au sein d’un même peuple". Songe-t-il, quand il parle de "peuples ennemis" aux Russes et aux Japonais alors en guerre à l'autre bout du monde comme le font quelques confrères frappés par la carnation différente des deux enfants ? Le "il y a" y prédispose. Mais à qui pense-t-il quand il se projette dans le futur en écrivant "il peut y avoir" ? Aux Allemands et aux Français ? Et à quels ennemis "au sein d'un même peuple", sinon quelques dreyfusards et anti-dreyfusards ?

Rouffet, le chemin de la gloire 1892Les trois tableaux se font écho. Ils disent les sensibilités opposées au regard de la guerre qui bruisse de tous côtés. De façons différentes, chacun louant une oeuvre plutôt qu'une autre en fonction de ses convictions pacifistes ou revanchistes, nationalistes ou universalistes, les chroniqueurs les confrontent. Manifestement, la question de la guerre est une grande affaire du Salon. Avec Le soir de Waterloo, 18 juin 1815, Eugène Chaperon qui se caractérise plutôt comme peintre de la gloire, donne comme Laurens une vision sinistre de la défaite. Avec Les chemins de la gloire, Jules Rouffet, un autre habitué de la peinture militaire et metteur en scène de charges héroïques, prend le public à contre-pied. Le cadavre du héros abandonné sur le champ de bataille est peu fait pour exalter les esprits militaires !

après la guerreUn autre tableau, peu remarqué par les salonniers celui-là, participe de cette réflexion collective sur la guerre fantasmée ou dénoncée : Après la guerre de Paul Legrand. Au regard de l'allégorie de Debat-Ponsan, si elle est plus réaliste, la vision de ces fermiers accablés par les ruines de la guerre n'est  sans doute pas assez originale ou inédite pour justifier l'attention des critiques. Mais, rapportée à Devant le rêve que Legrand avait présenté au Salon de 1897, elle donne tout son sens à la lecture que celui-ci pouvait faire de la revanche appelée de ses voeux par Detaille : une illusion, celle qu'entretiennent des enfants ignorant le prix à payer à la Gloire incarnée par l'invalide qui tente de s'échapper de la toile, cette illusoire fortune qu'Arsène Alexandre voyait dans La Chevauchée de la Gloire

Au Salon des Artistes de 1905, la guerre s'expose comme un sujet de préoccupation révélateur des tensions que connaît le pays, celles qui opposent les revanchistes aux pacifistes.