51vdn3nmhWLPubliées par les éditions Pierre de Taillac, Les lettres à Élise de Jean-Louis Spieser et Thierry Fuchslock est un travail qui mérite toute l’attention. Il offre aux non germanistes l’opportunité de découvrir la perception du conflit franco-allemand de 1870 par les combattants du camp ennemi, élément essentiel pour comprendre les passions suscitées par l’évènement, les sentiments qu’il généra, les comportements qu’il nourrit sur le champ et ceux que le souvenir et/ou la mémoire favorisèrent avec le temps.

Tout en subtile allusion, le titre peut tromper. Il renvoie à la correspondance adressée par le soldat Peter Grebel à sa fiancée Élise (ils se marieront en 1873), couvrant toute la durée du conflit (du 24 juillet 1870 au 5 mars 1871). Les auteurs ont en effet choisi de ponctuer la présentation de leur corpus par une sorte de « fil d’Ariane » qui permet de découvrir la guerre et l’invasion de la France à travers le regard d’un même personnage, donnant ainsi une dimension « romanesque » (sic) à l’ouvrage. Au-delà de ce bel habillage, la richesse historiographique du livre tient dans son sous-titre : « une histoire de la guerre à travers la correspondance de soldats prussiens ». Grebel (27 lettres) n’est pas le seul narrateur. Les textes proposés émanent en fait de 112 mains différentes (de 1 à 12 par auteur). Elles sont surtout la pointe émergée d’un iceberg de 2500 documents conservés à la bibliothèque université de Bonn, collectés en 1910-1911 dans le cadre d’un projet imaginé à l’échelle de toute l’Allemagne.

9782364451568_Q-475x500-1Les auteurs offrent à lire le produit d’un important travail d’analyse, de sélection, de classement puis de traduction pour choisir les textes les plus intéressants. Le tri a laissé de côté tout ce qui relevait de l’intime pour privilégier ce qui pouvait apporter information sur la façon dont les combattants allemands ont perçu la guerre : les bivouacs, les marches, les destructions, mais aussi leurs regards sur les populations rencontrées, les Francs-tireurs, les exactions et mesures de répression, les idées confirmées ou non qu’ils se faisaient de la France, sa déchristianisation ou les phénomènes de fraternisation (4 lettres sur le thème), etc. De quoi nourrir la réflexion des chercheurs sur la perception du conflit par ceux qui le vivent en position de vainqueur.

En attendant la confrontation de ces regards avec ceux des vaincus, ce travail offre à lire la guerre telle qu’elle se raconte dans le cadre de récits où se pose le souci de rassurer les correspondants (une particularité à ne pas négliger pour en tirer toute la substance) ; il contient aussi de nombreuses annexes qui aident à sa consultation : lexique, chronologie, index des auteurs, des thèmes abordés par ceux-ci, des personnages historiques évoqués, index des lettres par noms de lieux traversés, répartition des lettres dans le temps, etc. Au-delà d’une histoire de la guerre racontée par les soldats allemands, ce livre est un bel outil de travail.