couverture cahier DevillersLe musée de l’éducation de Rouen conserve d’importantes collections de travaux d’élèves datant de la IIIe République. Au-delà des programmes officiels, ils permettent d’analyser les exercices auxquels étaient soumis les enfants et de comprendre quels savoirs ils étaient susceptibles d’entretenir (voir Place de 1870 dans les écoles 1890-1910). La présence de séries de cahiers d’un même élève permet une analyse plus personnalisée. Certes, l’absence d’exhaustivité pour chaque lot ne permet pas de tirer des conclusions assurées de leur analyse. Il n’est pas inintéressant, cependant, de voir ce qui en ressort concernant la mémoire de 1870.

Cahier de Charles Boulin293 cahiers (ou série) comportant des travaux d’histoire identifiables ont été sélectionnés à fin d’études. Ils concernent 88 enfants venus d’une trentaine de départements couvrant toute les régions de France. Pour 8 d’entre eux (3 garçons et 5 filles), nous disposons d’un lot important de cahiers (10 au moins) portant sur la durée (4 à 9 ans). Pour deux autres (1 garçon et 1 fille), nous avons répertoire de seize protège-cahiers utilisés par le premier quand la seconde est une des élèves (sur les 88) à avoir bénéficié d’une leçon répertoriée sur la guerre de 1870.

Sur les dix enfants, un seul (Marie-Louise Houblon du Maine-et-Loire) ne traite de 1870 dans aucun des 12 cahiers disponibles et utilisés pendant ses années de cours moyen en 1902-1903. Rien d’anormal, en l’occurrence : la guerre franco-prussienne n’est pas au programme de ces années d’enseignement. À titre de comparaison, des références indirectes à 1870 apparaissent dans les 15 cahiers d’Anaïs Fouard (élève à Martrois dans la Côte d’Or) tenus pendant les mêmes années pour le même niveau de cours moyen : une dictée sur les Vosges, une autre intitulée « une terre française en Allemagne » et une leçon de géographie sur « les territoires perdus ».

Le curé de Bazeille, d'après PallièresSur les douze cahiers d’Hortense Devé (élève à Andé, dans l’Eure), 10 seulement présentent des travaux d’histoire identifiables. Ils couvrent les 5 années de cours élémentaires (1889-1894). Pour toute cette période scolaire, sur la foi des notices de présentation de ses travaux, l’adolescente ne reçoit aucune leçon d’histoire contemporaine. La mémoire de 1870 est toutefois sous ses yeux par le biais de deux protège-cahiers utilisés en 1891 pour couvrir des cahiers de 24 et 28 pages dans lesquels sont traités des « questions diverses » en Histoire et en Géographie. La première est tirée de la collection « Episodes de la guerre de 1870 » (collection Paul Varin) inspirée par le tableau de Jean-Léon Pallières Le curé de Bazeilles, la seconde (même collection) s’intitule « Pour la Patrie ! ». Sur la foi des notices, la guerre de 1870 est donc présente dans l’enseignement reçu mais de façon très indirecte et succincte.

Dictée sur Chateaudun en 1870Pour les cinq autres enfants, 3 garçons (Joseph Mary Botté de Saint-Etienne du Vauvray dans l’Eure, Charles Boulin de Mery-Corbon dans le Calvados et Marcel Pageault de la Côte d’Or) et deux filles (la Parisienne Marguerite Bloch et Juliette Devillers de l’Oise), nous disposons d’une douzaine de cahiers pour chacun en moyenne (entre 10 et 15, 24 pour Pageault) couvrant plus de quatre années de scolarité (jusqu’à 12 pour Boulin). Ils ont tous au moins une référence à 1870 : 1 (Bloch) par le biais d’une dictée ; 3 (Botté, Boulin et Devillers) par deux dictées ou une dictée et un exercice de géographie relatif à l’Alsace. Seul Pageault a une leçon d’histoire, laquelle ne porte pas sur la guerre de 1870 elle-même mais sur l’Alsace de 1643 à 1871. Impossible d’imaginer, toutefois, qu’il n’y soit pas fait allusion à l’annexion et aux circonstances de celle-ci ; mais inséré dans un cahier de 28 pages comportant au moins 15 exercices distincts, l’enfant ne peut y avoir appris quoi que ce soit de précis sur la campagne de 1870. En contrepoint de cette modicité des références à l’histoire de la guerre franco-prussienne, les leçons sur les autres périodes occupent une place assez conséquente pour mieux marquer les esprits. Dans les treize cahiers de 1887-1889 de Joseph Botté, la dictée sur « les francs-tireurs » fait face à dix leçons sur les Valois, dix sur les Bourbons, cinq sur la Révolution et trois sur l’Empire. Que pèse la leçon sur « le siège de Paris en 1870 » que reçoit Charles Boulin en 1893 face aux 13 portant sur les Bourbons? auxquelles s’en ajoutent 8 sur les Valois, 12 sur le Moyen-âge et 9 sur l’Antiquité ?

L'Armée de l'Est arrive en Suisse (Tableau de Castres)

Le programme suivi par Marguerite Bloch va jusqu’à la classe de Terminale. Cette dernière année avant le baccalauréat porte sur la période 1815-1900. La défaite de 1870 est donc couverte par le créneau chronologique, mais les questions sont abordées, précise la notice de présentation, sous les angles de "géopolitique, économie et gestion des colonies". Dans une telle approche, la guerre de 1870 ne peut-être évoqué que rapidement. En 1909, pendant son année de seconde, la jeune fille fait une dictée sur « l’armée de l’est arrivant en Suisse » d’après les frères Margueritte. Cette indication assure de la référence à la mémoire de 1870 pendant sa scolarité, mais sous la forme la moins sûre en termes de mémorisation.

Début de la dictée "morte pour la patrie"L’année de son certificat d’Etude, Clotilde Bouron (Pensionnat Saint-Joseph à Formerie, Oise) a la guerre de 1870 à son programme et son cahier de 150 pages (51 sujets d’exercices) témoigne du traitement de la question. Avec « la guerre de 100 ans » et « la fin du Moyen-âge », « la guerre de 1870 » est même l’une des trois leçons d’histoire répertoriées dans ce cahier, ce qui est plutôt à son avantage. S’y ajoutent deux dictées (sur 23) sur « Paris en 1870 » et « morte pour la Patrie en 1870 ». Ce cahier est l’une des meilleures preuves de la présence de la mémoire de 1870 dans la scolarité des jeunes Français. Cette réalité reste toutefois très sommaire dès qu’on l’évalue, une fois encore, à l’aune des autres périodes de l’histoire.

Batterie prussienne au siège de ParisLa notice concernant Paul Eugène Corsange donne à connaître 16 protège-cahiers utilisés par l’enfant. Huit renvoient à un évènement historique et deux à une image de l’armée de la République. L’une d’elle figure une batterie prussienne du siège de Paris. 1870 est ainsi en mémoire, en concurrence avec une couverture sur l’Ancien Régime ("l’Arrestation de Broussel, Conseiller au Parlement en 1618") et une sur la IIIe République ("la vie de M. Félix Faure"). Mais les cinq autres renvoient aux colonies (Tonkin et Madagascar). Sur 150 dictées référencées, le jeune Corsange en fait deux sur 1870 (« L’année terrible » et « le siège de Paris »). Une fois encore, la mémoire de 1870 est traitée, mais – sauf curiosité spécifique de l’élève – l’empreinte qu’elle peut laisser sur son esprit ne saurait être que sommaire

En bref, ce rapide coup d’œil sur une série peu représentative de travaux d’élèves confirme, malgré ces limites, l’idée que 1870 n’est en rien caché aux adolescents de France dans les années 1895-1914, mais que la modicité du traitement est telle qu’on ne peut en attendre un savoir sérieux de la part des élèves sur la seule base de l'école.