en batterieLe musée de l’éducation de Rouen garde dans ses archives un lot important de protège-cahiers créés principalement durant les années 1890-1910 à l’adresse des enfants des écoles élémentaires soumis à l’obligation scolaire depuis les lois Ferry de 1881-1882.

Sur le site du musée, le moteur de recherche permet d’afficher (en date de décembre 2019) 3072 références dont 1657 (54 %) traitent d’Histoire et de mythologie, 813 de formation de la conscience patriotique et 417 de géographie (les chiffres peuvent se recouper). Ces protèges-cahiers renvoient aux programmes conçus par Ernest Lavisse pour instruire les enfants et leur faire aimer la Patrie par le contact avec « le vivant souvenir des gloires nationales ». Aux côtés des Clovis, Jeanne d’Arc, Louis XIV et autres Bonaparte, la mémoire de 1870 fait plutôt bonne figure. La référence concerne 4,6 % des illustrations du corpus, 15,5% des protège-cahiers d’histoire ou de personnalités clairement recensées (144 sur 921), chiffre qui peut être ramené à 10 % si on s’en tient aux thèmes historiques potentiels (149 cahiers sur 1510). C’est là une proportion très honorable, surtout si on le compare aux 143 cahiers évoquant la Révolution ou aux 134 relatifs au 1er Empire.

spickerenMieux encore sachant que les protège-cahiers appartiennent à des séries. Dans ce cadre, 1870 est présenté en exclusivité de tout autre sujet dans quatre d’entre elles au moins : « Episodes de la guerre de 1870 », collection Paul Varin (15 couvertures) ; « Récits patriotiques sur la guerre de 1870-1871 » crée en 1890 aux éditions Garnier frères et Lebrun et commentées par Dick de Lonlay (25 couvertures) ; « Les femmes de France pendant la guerre », série réalisée par Moulignié et Charaire en 1880 (12 couvertures) et une série incomplète éditée à Metz dès 1872 par la maison Didion (3 couvertures recensées). Les éditions parisiennes Papeteries du Souche produisent aussi des « anecdotes militaires » en 1890 comprenant trois couvertures seulement dans le corpus mais toutes les trois renvoyant à 1870. Le titre est repris en 1900 par Georges Dascher et Albert Fernique (« nouvelles anecdotes militaires »), pour une série comportant au moins 20 illustrations différentes (le n° associé à chaque illustration en atteste).

bernierCette bonne tenue a ses limites. Contrairement à toutes les autres époques, elle ne propose aucun personnage de 1870 auquel les enfants pourraient s’identifier. Ceux qui s’illustrent sont des « soldats », des « cuirassiers », « des femmes », des « Français ». Pas de Denfert-Rochereau, de Chanzy ou d'Anatole de la Forge (défenseur de Saint-Quentin, le 8 octobre 1870) pour contrebalancer les Hoche, Sully et autres Bonaparte qui illustrent les autres périodes. Gambetta décollant de la place Montmartre le 7 octobre 1870 fait bien l’objet d’une couverture, mais celle-ci s'inscrit dans la série "les noms de nos fils" et s'accompagne d'une biographie qui dépasse le cadre de la guerre franco-prussienne. Contre toute attente, ce sont des femmes (Jeanne Bernier, La Soeur Chantal et Juliette Dodu) qui sont les seules personnalités de 1870 au générique de ces protèges-cahiers ! La connaissance des événements politiques et militaires de l’Année terrible risque de patir de ce défaut de personnification.

Faire une bonne couverture générale des protèges-cahiers ne garantit pas, par ailleurs, que l’évocation de 1870 plaise et que les illustrations en question soient choisies par les familles. Sur 298 travaux d’élèves traitant d’histoire – eux-mêmes conservés au musée de Rouen – quatre seulement pour trois enfants différents sur quatre vingt huit retenus parce que leurs cahiers parlent d'histoire utilisent un de ces protèges-cahiers. Les séries générales sur « les grandes batailles » ou les « hommes illustres » semblent plus vendeuses que les spécialisées.

Une étude exhaustive reste à faire pour mieux évaluer la force de cette mémoire de 1870. [article à suivre prochainement]