de Barberiis (Eugène), officier de dragons secouru par un tirailleur algérien (1894)De Géricault à Matisse, le musée d’Orsay invite (jusqu'au 21 juillet 2019) à découvrir ces hommes et ces femmes noir(e)s qui servirent de modèles aux plus grands peintres du XIXe siècle. Cette exposition est une belle initiative qui rend leur identité à des individus restés si longtemps anonymes. Mais d’autres noirs, qui ne seront jamais identifiés, figurent dans les œuvres de la peinture militaire de la même période. Leur présence à l’image mérite elle aussi l’attention tant elle peut être riche d’enseignements sur les mentalités et préoccupations de l’époque. Ces hommes noirs apparaissent dans les tableaux qui traitent de la guerre franco-prussienne. Cette figuration du combattant venu des colonies d’Afrique n’est pas prépondérante, mais elle répond à des stéréotypes porteurs de sens.

Bellangé (Eugène), La charge héroïque des Turcos à Woerth (1889)Dans ces œuvres, le soldat noir apparaît d’abord comme une silhouette obligée. Elle l’est dans le cadre des batailles où les régiments de Turcos[1] se sont illustrés. Georges-Louis Hyon (Les zouaves à Reichshoffen), Eugène Bellangé (La charge héroïque des Turcos à Wissembourg, ci-contre), Charles Castellani (Les Turcos à Wissembourg, ci-dessous)...etc, les mettent au premier plan dans les tableaux qu’ils consacrent à celles-ci.

Castellani, les turcos à Wissembourg (2)

On les retrouve logiquement dans des œuvres allemandes portant sur les mêmes épisodes comme celle de Christian Sell ci-dessous. Il s’agit, en l’occurrence, de tableaux qui visent à rendre hommage à ces combattants et à traduire un fait historique.

 Sell (Christian, bataille de Wissembourg

prisonniers français au camp de Wahner près de CologneNe négligeons pas le souci des artistes d’insérer dans leur tableau un élément d’exotisme à des fins strictement artistiques. Mais la constance à figurer l’homme noir est aussi une manière de signifier la diversité de l’armée française telle qu’elle apparaît dans les photographies de l’époque (voir ci-dessous) prises dans les camps de détention aux abords des champs de bataille ou en AllemagneTurcos et zouaves au camp Wahner Heide (Cologne) 2. Dans ce cadre très codé, l’intention renvoie à une recherche d’authenticité et de mise en ambiance par des silhouettes, ceci au sens cinématographique du terme, manière de faire qui se retrouve sous le pinceau des artistes suisses comme Bachelin et Castres (voir les photos plus loin).

Le corpus d’œuvres dont nous disposons permet cependant de discerner d’autres intentions.

Au combat, le noir est l’égal du blanc. C'est aussi vrai dans la représentation des combats où les Turcos se sontEscribe (Charles), scène de combat dans une église vers 1870-1871 illustrés que dans d'autres oeuvres où leur présence s'impose moins comme dans Les dernières cartouches de Neuville, les Combattants dans une église d'Escribe (ci-contre) ou dans Les derniers défenseurs de Balan de Merlette.

L’idée de figurer une forme d’égalité est certainement pensée par des artistes aux convictions républicaines affirmées ; elle peut même être considérée comme sincère. Les carnets de guerre comme Le journal d’un officier de Turcos de Louis de Narcy témoignent de l'esprit de corps, souvent très paternaliste, qui unit les officiers à « leurs » hommes. Les uns et les autres essuient le même feu, ils sont égaux sur le champ de bataille.

Escribe, turcos chargeant (aquarelle)L’homme noir est aussi, dans quelques cas, présenté comme un héros. Jules Monge s'y emploie par deux fois, au moins, avec Le Turco Ben Kaddour à Lorcy et, plus nettement encore, avec Le clairon de turcos blessé (ci-dessous). Le turcos chargeant d'Escribe (aquarelle) isole de même la figure du brave. La question s’impose alors : pour quoi ou pour qui combattent donc ces hommes ?

Monge, Clairon de turcos blessé

La réponse qui s’impose – en dehors du fait qu’ils ont à obéir aux ordres – est qu’ils le font pour la liberté : celle de la France envahie ; du moins est-ce le sentiment qui occupe l’esprit des artistes. Mais on est en droit de penser que les hommes de chairs qui ont inspiré ces figures se battaient aussi pour leur propre liberté, comme le feront d’autres indigènes issus des colonies pendant les deux guerres mondiales.

Chigot, armée de l'estQuelques œuvres, enfin, montrent la solidarité dans l’adversité. Dans ce registre, les couples blanc-noir, s’ils ne sont pas très nombreux, illustrent toutefois une forme de fraternité particulièrement forte. Outre L'officier de dragon secouru par un tirailleur algérien d'Eugène de Barberiis (1894) posé à l'entame de ce message, Alphonse Chigot en offre une belle image avec son Armée de l'Est. Dans de nombreux tableaux, l'Allemand Christian Sell suggère l'importance du soutien mutuel des soldats français dans l'épreuve. Avec les Prisonniers, il met lui aussi en scène un couple mixte.

Sell (Christain), Prisonniers

Sur la foi de toutes ces oeuvres, la représentation de l’homme noir dans les batailles de la France républicaine peut être interprétée comme une manière de traduire en image les valeurs de référence. Sur ce point, il faut toutefois rester prudent. Les campagnes de Crimée (Bataille de l’Alma d'Isidore Pils), d’Italie ou du Mexique (Bataille de San Lorenzo par Alphonse de Neuville en 1867) ont donné d'autres occasions de figurer des combattants noirs à une époque où les valeurs républicaines n’inspiraient pas forcément les artistes (du moins quand les tableaux sont fait avant 1870). Une étude plus poussée sur la question mériterait d’être menée. Cela ferait un beau sujet de master ! 

De Neuville, Combat de San Lorenzo (1867)

Rochling (Carl), bataille de Wissembourg (1890)Les peintres allemands entretiennent le stéréotype. Le noir parmi les soldats français est une figure emblématique reprise par Christian Sell (au moins 4 fois), Georg Bleibtreu (les Wurtembergeois à Woerth), Hermann Gotz (Sächsiche Generale 1870), Ludwig von Hofmann-Zeitz (Spahis prisonniers à Ingolstadt), Heinrich Lang (Episode de la bataille de Woerth), Carl Rochling (Bataille de Wissembourg)... et d'autres sans doute. Une recherche plus exhaustive reste à faire.

Témoins du repli de l'armée de l'Est sur leur pays, les Suisses s'y emploient pareillement (voir le Panorama Bourbaki d'Edouard Castres ou "Colonne d'internés français", gravure publiée dans L'armée de l'Est en Suisse d'Auguste Bachelin).

Castres, détail du panorama bourbaki

Evariste Luminais, Guerriers surpris à la vue d'une femme noireAu-delà du folklore incarné par Suisses bono, pas comme prussiens d'Oscar Huguenin qui nous rappelle l'esprit d'une célèbre publicité, le soldat noir fascine tous ces artistes comme en témoigne encore les "marocains" de Ludwig Knaus que je présentais en octobre 2017. Il fascine et effraie parfois, en attestent les témoignages sur la crainte des populations d’Alsace et de Prusse découvrant les soldats noirs de l’armée française posés en Père-Fouettard pour obliger les enfants à être sages. En 1873, Evariste-Vital Luminais présentait au Salon un tableau intitulé Guerriers surpris à la vue d'une femme noire. Spécialisé dans les scènes d'histoire antique, et gauloise tout particulièrement, il ne fait que transposer dans une autre époque la surprise des Allemands, vainqueurs des Français certes, mais, dans son esprit, assurément barbares. Certaines oeuvres d'art ne sont jamais totalement innocentes.

Huguenin (Osacar), Suisses bono, pas comme prussiens

 



[1] Bataillons de tirailleurs indigènes créés en 1841incorporant des soldats d’Afrique du nord mais aussi des combattants d’Afrique noire.