Detaille, charge de Mosbronn, version WoerthEn 1921, Marc Bloch écrivait une « réflexion sur les fausses nouvelles de la guerre », travail réédité en 2012 par les éditions Allia. L’illustre médiéviste proposait une incontournable analyse pour les historiens du témoignage, un texte qui retrouve toute son actualité à l’heure où triomphe les « fausses nouvelles », désormais désignées par la formule « fake news ». Plus qu’un long discours, quelques citations commentées suffiront à en résumer le contenu.

« Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité », rappelle Marc Bloch (p. 11) pour mieux justifier les questions qu’il propose : « Comment naissent-elles ? […] comment se propagent-elles ? » Et d’ajouter : « Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire. » (p. 12). « Plus que celles-là », vraiment ? La question fait en tous cas partie de celles qui interpellent aujourd’hui.

Sur la foi de quelques exemples, Bloch apporte des débuts de réponse : « Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence », écrit-il (p. 40). Il y a là une invitation à s’interroger sur ces représentations collectives, terrain fragile sur lequel s’ouvrent des boulevards à toutes les intox, fausses nouvelles et mensonges répandus dans les médias et les réseaux sociaux du monde moderne. Bloch observe : « Tout ce qu’il y a de fortuit en elle (la diffusion de la fausse nouvelle), c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations. » (p. 41). Affaire ceci, affaire cela : les détonateurs sont faciles à repérer ; les imaginaires, en revanche, sont plus difficiles à décrypter, plus encore à faire accepter comme de pures fantaisies par ceux qui adhèrent à leurs contenus.

blochS’appuyant sur sa propre expérience Marc Bloch écrit encore cette remarque qui, à près d’un siècle de distance, renvoie au rejet qui affecte aujourd’hui la presse et les journalistes :« L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer » ! [… d’où] un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes » (p. 42) ; ou du complotisme serait-on tenté de dire aujourd’hui ? Bloch met en cause la tradition orale comme véhicule des fausses nouvelles ; mais celle-ci n’est qu’un support parmi d’autres. Les œuvres d’art, aussi, peuvent participer de cette fabrique des légendes. L’étude des représentations de la guerre de 1870 offre quelques exemples d’histoires données pour vraies à l’image quand elles ne sont que des inventions efficaces parce qu’elles répondent à une attente.

Bloch le rappelle : « L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit (…) qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elles, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes » (p. 14). Au lendemain du choc de l’Année terrible, ce bouillonnement d’émotions, de colères et de peurs secouait justement la société française, offrant un terrain idéal pour reconstruire l’histoire au gré de l’inspiration, de l’imagination ou des besoins. Le tableau d’Alphonse de Neuville L’entrée du parlementaire allemand dans Belfort (1884) offre un exemple de ce processus de confusion entre l’histoire, les souvenirs et les mises en mémoire du passé. Ce tableau toujours Le parlementairemal titré, puisque le décor mis en scène n’est pas celui de Belfort, a ému les contemporains. Probablement construit sur la base de témoignages comme de Neuville s’y employait pour toutes ses œuvres, peut-être a-t-il aussi amené un des acteurs de l’épisode à se construire de faux-souvenirs[1] ! Le cas nous montre comment la légende se fonde ainsi sur un besoin qui lui préexiste, celui, en l’occurrence, de retrouver une fierté perdue, une explication honorable à ce qui a été vécu, une raison de se mobiliser pour une cause à venir. La création par Édouard Detaille de La charge du 9e escadron de cuirassiers à Morsbronn en 1873-1874 propose un autre cas d’école : celui de l’invention picturale qui devient vérité historique.

Pour mémoire, l’épisode renvoie à la bataille du 6 août 1870 dite improprement de Reichshoffen, premier cas de déformation historique sur laquelle nous ne nous arrêterons pas ici. Pour protéger la retraite de l’armée française, les 8e et 9e cuirassiers se lancent dans une charge mortelle qui vit les cavaliers français dévaler les pentes descendant vers la Sauer et Morsbronn. Au terme de leur chevauchée, une partie d’entre eux s’engouffrèrent dans les rues du village. Dramatique autant qu’héroïque, l’épisode donna lieu à de nombreuses représentations[2] dont la plus célèbre est l’œuvre d’Édouard Detaille. Présentée au Salon de 1874, elle s’imposa comme un grand succès pictural. Ce que l’on sait moins c’est que le sujet fut l’objet de deux versions, celle decharge de Mosbronn 1874 exposée aujourd’hui à Saint-Rémi de Reims et celle conservée au musée de Woerth qui lui est antérieure. Peu importe ici les raisons de ce doublon, ce qui est intéressant à observer est la principale différence entre les deux tableaux : la présence et la position des barricades contre lesquelles viennent buter les cuirassiers. Dans la version de Woerth, une charrette est renversée en travers de la rue qui s'ouvre sur la gauche ; il n’y en a pas d’autre visible. Dans la seconde version, au contraire, les cuirassiers sont arrêtés par deux obstacles, le premier au fond comme dans la version de Woerth et un autre, au premier plan, barrant la rue face aux cuirassiers. Ce n’est plus une charrette qui stoppe l’élan des Français, mais une véritable souricière qui pose question : les Prussiens pouvaient-ils prévoir l’intrusion des cavaliers dans les rues du village et préparer ainsi un tel traquenard ?

cahier d'écolierRéférence incontournable de l’histoire de la guerre franco-prussienne, le lieutenant-colonel Léonce Rousset expose sa version (1900) :« Nos escadrons (…) parviennent à aborder le village, long couloir bordé de maisons qu’on a reliées entre elles par des charrettes, et terminé par un monticule, protège en avant une barricade construite à la hâte. La colonne une fois engouffrée dans cette rue y est fusillée à bout portant ; les balles qui la frappent en tous sens y creusent des vides énormes ; elle avance toujours et ne s’arrête que devant la barricade, où les cavaliers, culbutant les uns sur les autres, viennent s’entasser pêle-mêle en un fouillis sanglant. » Que dire de ce texte sinon qu’il décrit ce que Detaille a peint ? La cause serait ainsi entendue, mais la consultation d’autres sources ne confirme pas cette version de l’affaire.

Les historiques des deux régiments concernés n’évoquent pas même l’existence d’un véritable obstacle posé en travers de la rue. Publié en 1888 par de Martimprey, celui de 9e rapporte que les deux escadrons voient leur élan « brisé par mille obstacles », mais ceux-ci sont désignés comme étant « vignes, houblonnières, fossés ». Ils se dressent donc sur leur passage avant l’entrée dans Morsbronn. Arrivée au bas de la pente, le récit se poursuit : « le 9e entraîné trop à gauche se heurte de front contre le village de Morsbronn et s’y engouffre ; il est cerné et fusillé de tous côtés ». Le rapporteur décrit ensuite les pertes essuyées et rien de plus. Publié en 1875, l’historique du 8e cuirassiers donne sensiblement la même information : après avoir essuyé un « feu épouvantable » sur le sol « parsemé de pommiers et de houblonnières », des cavaliers « s’engagèrent dans les rues » où ils se font fusiller par l’ennemi retranché dans les maisons. Nulle part, il n’est question d’un obstacle qui les aurait stoppés dans Morsbronn.

Marc Bloch prévenait : « il n’y a pas de bon témoin » (p. 8), seraient-ils deux à dire la même chose. Restons donc prudents et voyons ce que dit un troisième narrateur, très différent des précédents puisqu’il s’agit d’un observateur extérieur, un journaliste (Emile Delmas) qui a assisté à la bataille. Il était à distance, ce qui ne lui permet pas de voir avec précision, mais placé sur le toit d’un bâtiment il a une vision large du champ de bataille. C’est un témoin privilégié. Il écrit : « Dans leur course folle ils traversent la grande rue de Morsbronn en pente raide, décimés à bout portant par le feu qui sort des maisons, contre lesquelles ils piquent avec rage leurs lattes impuissantes : l’ennemi invisible, les abat, mais leur cœur est intrépide. Au bas du village, ils se reforment sous la mitraille, pour charger dans le fond du vallon. » Delmas a-t-il bien vu ce qui se passe dans la grand rue du village ? Sa position n’est pas idéale pour ce faire, mais le seul obstacle qu’il perçoit est la présence de l’ennemi à l’abri des maisons, rien de plus.

En 1873, paraissent les premières histoires de la guerre. Alfred-Oscar Wachter publie une étude politique et militaire aux éditions Lachaud. Les archives consultées ne l’amènent pas à établir la présence de la fameuse barricade : « Les escadrons chargent dans le vide, et les Allemands, embusqués dans des bouquets de bois ou des houblonnières inabordables pour les chevaux, ajustent tranquillement nos intrépides cavaliers. En un instant, les deux tiers du 8è cuirassiers sont anéantis ; le 9è cuirassiers et le 6è lanciers, témérairement engagés dans les rues de Morsbronn, sont littéralement écrasés de feux ; les survivants de cette charge devenue légendaire ne forment plus qu’un tourbillon d’hommes et de chevaux affolés de ter­reur, fuyant de tous côtés en laissant de sanglantes traces de leur passage » (p. 184). Wachter assure que son récit est « très exact » mais il ne dit pas de qui il le tient. Soucieux d’impartialité, il avertit seulement en fin de publication qu’il assure seul « l’entière responsabilité des récits et des jugements parfois sévères portés sur certains personnages » (p. 803).

En 1874, Detaille expose sa deuxième version de la charge de Morsbronn. L’artiste est guidé par un tel souci d’authenticité qu’il fait poser les survivants de la charge pour les figurer dans son œuvre. Ceux-ci ont critiqué la première réalisation et il y a tout lieu de penser qu’ils sont la source principale de l’artiste.

En 1876, soit deux ans après, Eugène de Monzie raconte La journée de Reichshoffen. Le texte change de registre par rapport aux précédents. L’auteur se veut témoin mais surtout porteur d’un autre discours que celui proposé par ceux qui écrivent « dans la langue des vaincus » (p. LXXXII). Les auteurs qu’il présente en bibliographie se voient systématiquement reprocher leurs lacunes et, plus encore, le fait qu’ils « dénigrent tout » (p. 290). Concernant l’anecdote qui nous intéresse, de Monzie décrit la rue de Morsbronn dans les termes suivants : « ils traversent ce village qui n’est qu’une longue et étroite rue, irrégulière, bordée de vieilles maisons, dont les toits, des deux côtés, sont en saillie, presque jusqu’à se toucher. » Rien que de très ordinaire, en l’occurrence, sans la moindre allusion à des charrettes reliant les maisons entre elles. Par contre, il est bien question d’une barricade qui surprend les cavaliers « à un tournant » de la rue. La confusion s’installe, le combat fait rage mais des Français « parviennent enfin à tourner la barricade, sabrent ceux qui la défendaient, dégagent leurs compagnons et après avoir nettoyé le village de tous les tirailleurs prussiens qui l’occupaient, percent plus avant » (p. 116-117). Monzie propose un autre détail sur la barricade : elle est formée « de brouettes et de chariots renversés ». Ici, le caractère improvisé de la barricade, faite d’une accumulation d’objets différents et légers, apparaît, ce qui serait plus conforme à une situation de combat commise dans la précipitation. Mais ce qui frappe dans ce récit est la ressemblance qu’il a avec le premier tableau de Detaille, comme si le narrateur se servait de celui-ci pour construire son texte. À défaut de savoir comment il s’y prend, notons que Monzie n’est pas un parangon d’objectivité. Non seulement, il entend remettre en cause les textes publiés au lendemain de la guerre parce qu’il les considère comme trop défaitistes, mais il déclare écrire en tant que « catholique et Français ».

Deux questions se posent à ce moment de l’enquête :

1/ Les barricades peintes par Édouard Detaille ne sont-elles pas de simples inventions d’artiste soucieux d’accentuer l’effet dramatique de son œuvre ?

2/ La volonté de Monzie de rendre hommage aux combattants l’amène-t-il à ne retenir que les sources qui confortent ses convictions ?

Il est difficile de répondre mais quelques certitudes existent qui permettent de se faire une idée.

Édouard Detaille en fait la preuve pendant toute sa carrière : il veut faire œuvre authentique et il s’appuie toujours sur une documentation précise quand il peint un sujet. Cette volonté d’être dans le « vrai » pousserait à lui accorder confiance ; mais les survivants qui l’ont poussé à refaire son tableau ne racontent plus à chaud. Plus de deux années ont passé. Leurs souvenirs se sont naturellement fragilisés. Le seul fait que Detaille rectifie son œuvre trahit d’ailleurs que tous les récits dont il dispose ne disent pas exactement la même chose. Les neuropsychologues nous apprennent par ailleurs qu’avec le temps, les témoins ont tendance à reconstruire leurs souvenirs pour leur donner cohérence et sens. Les cuirassiers qui s’entretiennent avec Detaille ont sans doute vu des charrettes, des brouettes, des chariots lors de leur traversée de Morsbronn. Ils en ont certainement évoqué la présence lors des entretiens qu’ils ont eu avec Detaille et, dans l’incertitude du souvenir, ils peuvent très bien leur avoir attribué un rôle qu’ils n’avaient pas. Mais l’artiste y trouve matière à dramatiser son œuvre, à la rendre plus forte dans ce qu’il veut lui donner à montrer : la bravoure des combattants français. L’apparition des barricades se seraient ainsi faite à la croisée de souvenirs plus ou moins reconstruits et d’un artifice artistique.

Deux ans plus tard, de Monzie est dans la même démarche : il reconstruit les souvenirs en fonction de la mémoire qu’il veut en entretenir : non pas celle des vaincus (il le dit) mais celle des Français qui n’ont pas démérité. Il est dans l’état d’esprit du Gloria Victis ! d’Antonin Mercié, sculpture présentée au Salon de 1874 et qui y fait un triomphe parce qu’elle fait précisément gloire aux combattants français malgré la défaite. Dans ce contexte de résilience en cours, de Monzie raconte l’épisode à la manière d’Édouard Detaille ; il a sûrement vu ses tableaux et, consciemment ou non – nul ne peut le savoir – il s’en inspire. Ainsi, la fragilité du témoignage propose, l’artiste dispose et celui qui veut faire mémoire à une fin préétablie compose. La légende se met d’autant plus facilement en place que le public français est disposé à l’entendre : elle dit l’honneur des vaincus, la défaite imméritée contre l’ennemi lâche qui se cache dans les maisons. La suite ne serait qu’une longue consolidation de la légende à partir du moment où elle sert la mémoire de la Revanche, un des courants mémoriels les plus en vogue dans les années 1880.

En 1882, Adhémar de Chalus, chef d’escadron d’artillerie qui justifie son récit par le recours aux témoins et aux historiques de régiment, consolide l’idée de la préméditation des Prussiens, leur attribuant une lucidité tactique qui ne ressort nullement des historiques, encore moins de la logique folle et improvisée de l’épisode : selon lui, les Prussiens « avaient eu le temps de barricader les points par où ce chemin conduit dans le village ». Il ne précise pas la nature des barricades en question, mais son interprétation produit une incohérence aux yeux du lecteur non averti : en effet, enchaîne-t-il, « l’ennemi les fusillait à bout portant des vignes et des maisons voisines », fusionnant ainsi, en deux phrases, deux moments très distincts de l’opération : la charge à travers vignes et houblonnières sur les pentes menant à Morsbronn d’une part, la fusillade survenue dans les rues du village d’autre part. Quelque chose ne va pas dans ce récit.

En 1885, le capitaine Duval livre à son tour son témoignage. Déposé aux archives du Service Historique de la Défense (côte LX 97), celui-ci n’est pas publié, mais il conforte l’idée de l’existence d’une barricade. Toutefois, ce qui frappe dans le récit proposé est la présence d’une phrase qui se trouve à l’identique dans le texte de Monzie : les cuirassiers français sont « arrêtés par une espèce de barricade formée de brouettes et de chariots renversés ». Hasard ou plagiat ? Dans cette seconde hypothèse, qui copie l’autre ? La logique plaiderait pour l’historiographe, mais Duval ne serait pas le premier ni le dernier témoin à prendre pour ses propres souvenirs les récits faits par d’autres.

8a579a6adb7c14f0a4766b354281e8fe--la-charge-detailleEn 1889, l’État-major des armées publie sa Relation de la bataille de Frœschwiller livrée le 6 août 1870. Il se sert des témoignages qu’il a réunis à cette fin. Le récit qui en est tiré évoque la présence d’une barricade ; mais sans autre précision sur sa nature sinon qu’elle fut « élevée à la hâte ». Ce dernier détail confirme le caractère improvisé de l’obstacle, ce qui ne plaide pas en faveur de barricades aussi élaborées que celles peintes par Detaille dans la version de Reims ; un autre détail, plus inédit, semble remettre en cause la véracité du tableau : les cuirassiers sont dits « massacrés là sans défense, tirés de si près que la flamme des coups de fusil brûlait les tuniques et qu’un officier put atteindre d’un coup de pointe un capitaine prussien qui venait de décharger sur lui son revolver par la fenêtre d’un rez-de-chaussée. » Ce passage est assez précis pour avoir été tiré d’un témoignage solide. Rien, pour autant, ne permet de dire qu’il soit strictement authentique mais il conforte les récits parmi les plus précoces selon lesquels les Prussiens présents dans le village ne s’étaient pas tous réfugiés dans les maisons d’où ils feraient feu impunément sur les Français pris au piège. Certains, même, seraient peut-être restés à découvert, à distance d’un possible corps à corps. Detaille figure tout le contraire, confortant le public parisien de 1874 dans l’idée qu’il veut se faire de la lâcheté de l’ennemi. Les réactions que donnent à lire les chroniques des salonniers ramènent à Marc Bloch quand celui-ci explique la diffusion des légendes par la préexistence d’un esprit public disposé à les valider parce qu’elles le confortent dans ses certitudes, ce qui, précisément, semble se produire avec La charge du 9e escadron de cuirassiers de Morsbronn.?

On connaît la suite avec la version du lieutenant-colonel Rousset : bien que sa réalité fut sujette à caution, la légende de la barricade est devenue réalité. Près d’un siècle plus tard, en 1989, Robert Sabatier et Paul Stroh décrivent la bataille dans les termes suivants : « Deux escadrons s’engouffrèrent dans la rue du village dont les maisons étaient occupées par l’ennemi qui fusilla les cavaliers à bout portant. Des cadavres d’hommes et de chevaux jonchaient la rue. Les cuirassiers qui purent arriver au bout du village furent arrêtés par une barricade et durent rebrousser chemin sous les balles qui résonnaient sur les cuirasses comme la grêle sur les vitres. (…) Le 9e cuirassiers avait appuyé plus à droite, pensant trouver un meilleur terrain. Il tomba sur la gauche de la ligne prussienne où une compagnie de pionniers s’était massée. Ceux-ci furent culbutés et sabrés, mais la charge aboutit aux vignes et enclos entourant le village. Les cuirassiers s’enfoncèrent dans la rue qui traverse le village d’est en ouest. C’est là qu’eut lieu la plus grande tuerie ; dans ce chemin encaissé, les cavaliers furent fusillés à bout portant par les Allemands postés dans les jardins qui dominent la route. Les autres issues de Morsbronn étant barricadées, les cuirassiers tourbillonnèrent dans le village à la recherche d’un débouché. Presque tous furent tués ou blessés et pris… ». Par deux fois, les auteurs attestent l’existence d’une barricade, mais sans en dire la nature. Il est certain que les cavaliers ont rebroussés chemin sous le feu de l’ennemi. Quelque chose les y a incités à le faire. Mais rien ne permet de dire qu’il s’agissait d’une barricade de charrettes à foin renversées comme le représente Édouard Detaille.

Gravure publiée sur le site de Morsbronn-les-BainsAujourd’hui, la légende reste forte, portée par le tableau toujours en bonne place à Saint-Rémi et dans les ouvrages sur la guerre de 1870 qui aiment illustrer celle-ci par des œuvres marquantes. L’historiographie a toutefois fini par admettre que l’existence de barricades dans Morsbronn n’était pas assez avérée pour être diffusée comme une vérité. Tout en faisant référence en bibliographie au seul livre de Monzie, l’encyclopédie Wikipédia[3] a opté pour la solution la plus neutre consistant à n’en pas faire mention, parlant « d’obstacles » sans plus de précision.

Tout ce débat, bien sûr, ne change rien au courage et au sens du sacrifice des hommes qui chargèrent ce jour là. Placée sous le parrainage de Marc Bloch, l’étude n’a d’autre fin que de tenter, à travers un exemple, de saisir comment une légende peut se mettre en place : entre méprises des narrateurs qui – croyant bien faire, sans doute – substituent le mot « barricade » à « obstacle », invention picturale à fin dramaturgique d’un artiste et reconstruction assez naturelle des souvenirs par des témoins dont les intentions ne sont pas forcément malhonnêtes, elle se développe parce qu’elle dit ce que l’opinion publique veut entendre. La légende a ce mérite historiographique, non pas de dire ce qui fut dans les faits, mais de témoigner de ce qui est dans les esprits au moment où elle s’affirme comme récit authentique. À ce jeu, il faut en prendre conscience : l’art est un fascinant outil de diffusion de fausses nouvelles et un moyen d’une redoutable efficacité de construction de la mémoire. Il tient cette force de sa capacité à susciter l’émotion. « On ne dira jamais assez à quel point l’émotion et la fatigue détruisent le sens critique » prévient précisément Marc Bloch (p. 41). La question de la barricade de Morsbronn n’en donne-t-elle un bon exemple ?

 charge de Mosbronn, version Woerth 2007

(c) photo J-F Lecaillon, Woerth, 2007

Pour les sources, suivre les liens dans le texte et voir les extraits réunis dans le tiré-à-part (au format PDF) en cliquant ici : Les_differentes_versions


[2] Voir les tableaux de Brown, Morot, Beauquesne, Lévigne, Thubert…

[3] Page consultée le 26 mars 2019.