Mort de Marceau, Laurens« Le vrai, c’est que prétendre reconstituer la vie affective d’une époque donnée, c’est une tâche à la fois extrêmement séduisante et affreusement difficile. Mais quoi ? L’historien n’a pas le droit de déserter » (Lucien Febvre, Annales d’histoire sociale, 12-1182, 1941[1]).

Au Salon des Beaux-arts de 1877, Jean-Paul Laurens présente L'État major autrichien devant le corps de Marceau (collection Sumitomo, Kyoto). L'oeuvre est remarquée comme étant l'une des meilleures de l'année. Jules Clarétie estime même que l'artiste signe là "le succès décisif de sa carrière" [La Presse du 4 mai]. Laissons au critique d'art la responsabilité de son jugement sur ce tableau d’histoire militaire, le premier à avoir du succès depuis 1871 tout en ne traitant pas de la guerre franco-prussienne. C’est là affaire de goût que tous les salonniers du moment ne partagent pas. Deux autres remarques du critique d’art sont plus intéressantes à commenter.

Cherchant à expliquer les sources de son émotion, Clarétie écrit : « On dirait le Passé contemplant respectueusement l’Avenir ». La formule, a priori, est curieuse : comment le Passé représenté par l’état-major autrichien pourrait-il contempler l’Avenir incarné par un homme mort, le général Marceau ? De fait, le propos n’a de sens que parce qu’il est tenu par un Français de 1877 qui pense l’hommage rendu à la dépouille de Marceau en fonction de ce qu’il sait du futur de la scène : au regard de l’Avenir glorieux de la France révolutionnaire, les Autrichiens de 1796 seraient les figures d’une époque révolue. Clarétie se rend-t-il coupable de relecture a posteriori de l’histoire ? Sans aucun doute mais il n’y a rien, en cela, que de très naturel : selon les neuropsychologues, chacun remodèle constamment le passé pour se fabriquer une représentation claire de soi-même et mieux maîtriser l’avenir[2]. La manière dont Clarétie interprète l’œuvre de Laurens illustre, de fait, les propos de Denis Peschanski quand celui-ci explique comment, tournée vers le futur, la mémoire se construit « dans le passé et nourrit le présent dès lors que les lois de l’histoire donnent les clés d’une représentation d’un avenir dans le présent »[3]. Dans le même temps, Clarétie se réapproprie le Gloria Victis ! d’Antonin Mercié présenté au Salon de 1874 : malgré sa mort, Marceau serait en effet la personnification de la gloire promise à la France victorieuse du XIXe siècle.

Le_Journal_amusant, Stop, Marceau, 26 mai 1877Cette interprétation des propos de Jules Clarétie est-elle trop hasardeuse ? À sa façon, l’auteur de l’Histoire de la Révolution de 1870-1871 publiée en 1872, rééditée en 1877, la cautionne pourtant : « C’est vraiment là un tableau d’histoire, et la scène est tellement vraie, poignante et frappante, qu’on peut dire, cette fois, que si elle ne s’est point passée ainsi, c’est l’histoire qui a tort[4]. » L’histoire a tort et il revient donc à l’artiste de la corriger ! Il peut s’y employer comme l’historien, en s’appuyant sur des informations issues de recherches spécifiques ; mais la démarche suggérée par Clarétie dans La Presse du 4 mai 1877 relève davantage d’un souci de reconstruire le passé en fonction du présent ou d’un futur espéré ; peut-être, même, trahit-elle le rêve caressé par Clarétie d’assister bientôt au triomphe définitif des républicains (les héritiers de Marceau) au moment où s’amorce un bras-de-fer décisif entre ces derniers et le légitimiste président de la république Mac-Mahon.[5] « L’événement représenté prend statut d’événement, car c’est cette représentation qui agit dans le présent et dans le futur », écrit encore Peschanski[6].  Sans doute n’en a-t-il pas conscience, mais Clarétie userait ainsi de la représentation exposée au Salon pour tenter d’inspirer son futur !

Detaille, salut aux blessés 1877 version diplomatique N&BLe Salon de 1877 donne à découvrir un autre tableau soulevant questions de relecture de l’histoire en fonction du présent ou d’un futur plus ou moins fantasmé : le Salut aux blessés d’Édouard Detaille. La scène est censée se dérouler en 1859, à Solferino, bataille de la campagne d’Italie gagnée par les Français et les Sardes sur les Autrichiens. Tout se passe comme si Detaille entendait illustrer le propos de Clarétie selon lequel l’Avenir du défunt Marceau sonnait le glas du Passé aux couleurs de l’Autriche. À un détail près que révèle l’histoire du tableau. Car l’œuvre exposée au Salon n’a rien à voir avec le projet initialement conçu par Édouard Detaille. D’abord intitulée Honneurs aux vaincus, la première version figurait une colonne de blessés français auxquels les honneurs étaient rendus par des Prussiens. L’épisode n’illustrait pas 1859 mais l’humiliante défaite de 1870 ! L’œuvre avait ainsi vocation à rendre aux vaincus de l’Année terrible la gloire que l’histoire avait attribuée à leurs adversaires du moment. Gloria victis ! une fois encore car, si la force prussienne avait vaincu le bon droit français, la victoire morale restait à la France… selon le point de vue des ressortissants de cette dernière, bien sûr !

Récurrente dans l’esprit des Français durant les années 1870-1880, cette façon d’attribuer la victoire aux vaincus était sans doute de « bonne guerre ». L’exposer publiquement au Salon des Beaux-arts comme l’envisageait Édouard Detaille posait toutefois problème. Critique d’art, Henri Houssaye raconte  : « On a fait observer à M. Détaille qu’il faut laisser ces scènes-là aux peintres d’outre-Rhin » Pour éviter tout incident diplomatique, l’artiste corrigea donc sa copie. Mais « ne voulant pas perdre sa composition, celui-ci alors a interverti les rôles sans changer ni la scène ni le décor. Les Prussiens sont devenus les vaincus et les Français les vainqueurs. » De manière très significative, l’œuvre changea aussi de nom : Honneurs aux vaincus devint Salut aux blessés.

Edouard_Detaille_-_La_Salue_aux_BlessésL’anecdote ne s’arrête pas là. « Cette fois-là encore, on a dit qu’on ne doit pas donner à la bataille du Mans l’épilogue de la bataille d’Iéna. M. Détaille, qui n’est pas, à ce qu’il semble, ennemi des concessions, a de nouveau modifié son tableau, sans grand’peine d’ailleurs, car il n’a eu qu’à changer en shakos et en bonnets de police les casques pointus et les casquettes plates des prisonniers pour faire de ces soldats des pseudo-Autrichiens. La scène se passe donc maintenant en juin 1859, au grand soleil de Solferino, ce qui ne concorde guère avec le sol détrempé et le ciel hivernal du paysage, ni avec les mobiles qu’on aperçoit dans le lointain, tout étonnés et bien glorieux de prendre part à la campagne d’Italie ! »[7] Tant pis pour les anachronismes, donc, l’essentiel étant ailleurs et chacun lirait dans l’œuvre ce que sa conviction lui dicterait ! L’amalgame pouvait fonctionner tout en préservant la raison diplomatique : Honneurs aux vaincus, ceux de 1859, sans doute ; ceux de 1870 aussi : non seulement parce que les uns et les autres s’étaient bien battus, mais parce que, surtout, concernant les seconds, la bataille perdue en 1871 n’était pas la guerre. Pendant toutes les années qui suivirent la défaite, l’idée en fut fortement entretenue en France. « L’histoire a tort », écrit Jules Clarétie, sans qu’on ne sache plus si c’est l’historien ou le romancier qui parle ainsi. Aucune importance, car c’était d’abord le patriote, celui pour qui l’histoire s’était jouée à contre-sens durant l’Année terrible. Pour lui, elle n’avait pas dit son dernier mot et le peintre d’histoire qui avait, selon la tradition des Beaux-arts, mission d’œuvrer à des fins édifiantes, était en droit de redonner symboliquement sens au passé avant que l’erreur ne soit corrigée, quand le jour de la revanche serait accompli ! Voilà un bel exemple d’interprétation du passé au profit d’une « mémoire du futur »[8] revendiquant la primauté internationale de la France. Le travestissement du Salut aux blessés d’Édouard Detaille (alias Honneurs aux vaincus) témoigne de l’ambiguïté des représentations que nous entretenons sur fond de souvenirs pour mieux construire nos identités et nous fixer une direction à suivre.

Épilogue :

Pierre Véron, le journal amusant du 19 mai, DetailleInachevée à l’heure où ce message est publié, l’analyse des représentations artistiques de la guerre franco-prussienne et de leur exposition aux Salons des Beaux-arts pendant les années 1870-1880 semble confirmer cette reconstruction de la mémoire collective française au service d’une revanche plus ou moins armée, nuance qui se fait selon les différentes convictions des Français de l’époque. Car tous n’entretenaient pas le même « régime de mémorialité » face aux souvenirs de la débâcle. Chroniqueur pour la revue satirique Le journal amusant, Pierre Véron présente le Salut aux blessés dans le numéro du 19 mai. Son point de vue [voir ci-contre] témoigne de la manière dont les contemporains étaient sensibles aux sous-entendus. Le souvenir de 1870 était encore trop cuisant pour que, derrière la référence à Solferino, Véron soit dupe du véritable sujet abordé par Detaille. « Les horreurs de la guerre tempérées par la politesse », ironise de son côté le dessinateur Stop dans le numéro du 23 juin du même journal. La vision que ce dernier donne du Marceau de Laurens (n° du 26 mai, voir le dessin plus haut, en marge du texte) trahit plus nettement encore la mémoire d’un dessinateur peu enclin à promouvoir une guerre de revanche. Tous les Français ne partageaient pas sur ce point les mêmes convictions.

Le_Journal_amusant, Stop, Detaille salut aux blessés 23 juin 1877

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[1] Cité par Denis Peschanski, « Et voilà donc un beau sujet », in Mémoires et émotions, Francis Eustache, Paris, Essai Le Pommier, Le Pommier Humensis, 2016 ; p. 118.

[2] Voir Boris Cyrulnick Mémoire et traumatisme, Entretien avec Denis Peschanki, p. 22 et 30.

[3] Denis Peschanski, « Mémoire du futur et futur de la mémoire », in La mémoire au futur, Francis Eustache, Paris, Essai Le Pommier, Le Pommier Humensis, 2018 ; p. 112.

[4] Étonnante formule, qui témoigne d’un goût pour l’académisme ; mais surtout de la fonction « mémorielle » de la Peinture d’histoire. Celle-ci doit idéaliser et non témoigner, en d’autres termes corriger l’histoire, la rectifier, la reconstruire, proposer une vision, interprétation, lecture revisitée. Dans quel but, sinon proposer une cohérence à ce qui s’est passé, un sens en fonction d’un futur à construire ? L’exemple type de l’action de la mémoire au futur et d’un « régime de mémorialité » (Peschanski, Ibidem, 2018, p. 120) ?

[5] 12 jours plus tard, l’affrontement se traduit par la « crise de mai » : démission de Jules Simon le 16 provoquant la dissolution de l’assemblée le 25 juin.

[6] Ibidem, 2018, p. 114-115.

[7] Revue des deux mondes, tome 21, 1877, p. 612-613.

[8] La notion est empruntée à Francis Eustache et Denis Peschanski, Ibidem.