128722_couverture_Hres_0Présentation de l’éditeur :

« Voici Une histoire de la guerre, dans tous ses aspects et toutes ses dimensions, depuis l’essor des États-nations au début du XIXe siècle jusqu’à la quasi-disparition actuelle des affrontements interétatiques.
En deux siècles et demi, l’expérience concrète de la guerre a profondément changé : fin des batailles traditionnelles, utilisation d’armes de plus en plus meurtrières, mobilisation des fronts intérieurs, y compris parfois les femmes et les enfants. À mesure où disparaissait la frontière entre combattants et non-combattants, les civils sont devenus des cibles à part entière des bombardements, blocus, massacres, génocides et épurations ethniques.
Sans négliger la stratégie et les chefs de guerre, cet ouvrage explore à parts égales le front et l’arrière, les conflits et leur impact sur les sociétés et l’environnement, la mobilisation des institutions politiques et militaires, de l’économie, des affects et des croyances, ou encore les violences sur les corps et les esprits, en proposant de grandes traversées thématiques de longue durée.

Réunis pour la première fois en un seul volume, les meilleurs spécialistes du phénomène guerrier – historiens, historiens de l’art, anthropologues, sociologues ou politistes de huit pays différents – offrent une synthèse sans équivalent, largement ouverte sur le monde, qui fait aussi écho aux questionnements de notre époque : enjeux humanitaires des mouvements de réfugiés, débats éthiques sur les guerres irrégulières et l’utilisation des drones, poussée du terrorisme. »

"Un livre événement" ? Sans aucun doute. Il s'agit surtout d'une bonne mise à jour de la recherche sur le sujet. Voilà un ouvrage-outil de qualité permettant de cerner la guerre dans ses aspects les plus modernes, ceux qui en changent la nature par rapport aux modes d'affrontements plus anciens. Attention, cette publication n'a pas vocation à décrire le déroulement des guerres depuis le XIXe siècle. Il ne revient pas sur ce qui a déjà été amplement décrit par ailleurs. En revanche, il offre un excellent tour d'horizon de toutes les questions qui permettent d'appréhender les réalités de la guerre comme fait politique et idéologique, mais également social, juridique, culturel, économique, psychologique, etc., concernant les combattants, bien sûr, mais tous les autres acteurs et victimes de la guerre aussi.

Les contributions se distribuent en quatre sections.

1/ La guerre moderne permet de faire le tour des formes de la modernité, depuis la façon de "penser la guerre" elle-même (Jean-Vincent Holeindre) jusqu'à sa négation dans le développement des mouvements pacifistes (Carl Bouchard) en passant par "ce que dit le droit" (Samuel Moyn) ou le terrorisme comme méthode de guerre (John Lynn). Le champ est vaste, qu'on me pardonne de ne pas faire référence à chacun des articles.

2/ Mondes combattants aborde les problématiques de la guerre du point de vue de l'acteur posé en première ligne. On entre là dans la ligne des questions soulevées par la recherche depuis de nombreuses années, qui s'étaient centrées au départ sur la Grande Guerre et le thème de la brutalisation. Les thèmes abordés renvoient aussi à la "totalité" de la guerre moderne, cette caractéristique qui entraîne dans son tourbillon l'enfant (Manon Pignot), les femmes (Mary Louise Roberts), les populations coloniales (Eric Jennings), les insoumis (Nicolas Offenstadt), les prisonniers (Fabien Théofilakis), les partisans (Masha Cerovic), etc. Aux deux extrémités de ce vaste champ d'analyse sont posées les questions de la "fabrique du soldat" (Odile Roynette) et de la culture de guerre (Emmanuel Saint-Fuscien).

3/ Expériences de la guerre est l’occasion de revisiter les conflits du côté aussi bien des soldats que des civils, un juste rééquilibrage de la réalité de la guerre moderne. Celle-ci est évoquée dans ses « violences extrêmes » (Christian Ingrao), surtout vécues « d’en bas », au niveau de ceux qui sont en première ligne de la souffrance : le combattant dont le « corps (est mis) à l’épreuve » (Hervé Mazurel), le soldat soucieux de "témoigner" (Nicolas Beaupré), le civil soumis aux bombardements (Richard Overy) ou aux « occupations » (Alya Aglan et Johann Chapoulot), les « réfugiés et déplacés » (Daniel Cohen) ou les femmes subissant « le viol : une arme de guerre » (Raphaëlle Blanche) ; l'analyse s'intéresse à tout, jusqu’aux morts dont Bruno Cabanes s’interroge sur ce qu’il faut « en faire ». La traduction artistique n’est pas oubliée avec « Goya : anatomie d’un massacre » (Laurence Bertrand Dorléac).

4/ Sorties de guerre enfin  rappelle qu’ « après la guerre », celle-ci se prolonge, à travers notamment les questions aussi diverses concernant « le retour du soldat » (Bruno Cabanes), la gestion du « temps du deuil » (Annette Becker), la place du « témoin survivant » (Annette Wieviorka) et ce qui se passe « sur les ruines » (Danièle Voldman) avant toute reconstruction, etc. Une fois encore, je ne cite pas ici tous les articles.

L'ouvrage est aussi riche par la diversité des sujets abordés qu'un excellent outil de travail. Le spécialiste de 1870 n'exprimera qu'un regret qui ne se posera pas comme une critique : que la guerre franco-prussienne y tienne si peu de place quand elle aurait tant à apporter pour illustrer "le temps des citoyens soldats" (Alan Forrest), la déficiente "fabrique des soldats" (Odile Royenette) ou les motivations des "engagés volontaires" (Hervé Mazurel) après les défaites de l'été 1870. L'engagement des femmes dans les conflits du XIXe siècle méritait peut-être mieux que la juste observation de leur travestissement obligé, sauf à ne considérer cet engagement qu'en termes de "combattantes" quand, "héroïnes oubliées", elles furent quand même cantinières, infirmières, informatrices, "secouriste", munitionnettes avant l'heure... Citer les enfants-soldats de la Commune est sans doute juste, mais dommage que leur engagement ne soit pas relié aux petits patriotes de 1870. Dans son (très court) article Nicolas Beaupré oublie de citer les témoins de 1870 qui inaugurent le genre récits de souvenirs bien avant la généralisation de 1914. Quand Hervé Mazurel illustre la violence que subissent les corps, il renvoie légitimement à Solférino et l'impact de la bataille sur Henri Dunant, puis aux horreurs perpétrées dans l'espace colonial contre les Zoulous en 1879. On pourrait citer aussi les blessures provoquées par l'artillerie prusienne qu'Edouard Detaille disait si terribles que j'amais le peintre ne pourrait ni ne voudrait les mettre en image. La guerre de 1870 eut ses gueules cassées...

Ces remarques ne valent pas critiques car l'exhaustivité n'est pas la fonction de ce genre de livre. Je les énonce par jeu, pour évoquer incidemment les contenus des articles proposés que je n'énumère pas par ailleurs, et en profiter aussi pour suggérer des pistes à ceux qu'un sujet ou l'autre mobiliserait. Au final, il nous faut surtout remercier Bruno Cabanes et tous les contributeurs de nous offrir un si bel "événement" d'Histoire.