Jacques Lecaillon

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En 1978, le Professeur d'économie Jacques Lecaillon porte son regard sur le Sedanais qu'il a quitté après la guerre pour aller faire ses études à Nancy puis à Paris.

Au-delà des références privées qui ne toucheront plus guère, aujourd'hui, que ses proches, son témoignage montre comment « l’émigration » partait alors de contrées moins lointaines que de nos jours, mais qu'elles s’effectuaient pour les mêmes raisons : « Dès qu’un jeune homme veut poursuivre ses études, il doit quitter son pays pour l’Université ; et il sait que s’il veut être Préfet ou inspecteur des finances, marin ou universitaire, chercheur ou dominicain…, il ne reviendra jamais exercer son métier dans sa ville natale ».

Pour Jacques Lecaillon, les candidats à l’exil étaient ceux qui avaient de hautes ambitions professionnelles (ils voulaient "poursuivre leurs études") ; mais la motivation des enfants des ouvriers du textile ou des paysans ardennais ne devait pas être très différente : pour tous, hors l’exil, point de salut !

Malgré la distance, notre témoin reste attaché à sa terre natale, attachement qu'il retrouve chez ses quatre enfants, transmis par « les mystères de la filiation » alors qu’aucun d’eux n'a vu le jour dans les Ardennes et qu’ils sont issus d’une double ascendance (ardennaise et auvergnate). 

Jacques Lecaillon exprime son sentiment, mais il se veut lucide et il l’est quand il imagine l’avenir du Sedanais. Son analyse, de quarante ans d’âge déjà, reste très contemporaine. Le passage qui suit en témoigne :

avenir

À la question, le Professeur évite tout jugement de valeur. Il s’interroge seulement :

avenir 2

La « réponse personnelle » de l’auteur est induite dans le souhait qu’il énonce, réponse sentimentale mais assez universelle pour obliger chacun à respecter ce besoin propre à tous les migrants, de toutes origines ou époques, quant à préserver, non pas leur différence, mais ce « lien » nécessaire au bon équilibre des individus, ce besoin viscéral d’entretenir un « lieu de mémoire » personnel qui donne à chacun une part de son identité, comme le fait un deuxième ou troisième prénom dans les registres de l’état civil.

Le témoignage offre aussi une intéressante référence à la mémoire collective des « habitants de l’Est » français. Marqués par les guerres de 1870 et 1914, ceux-ci entretiennent sans doute cette « coquetterie » dont nous parle Jacques Lecaillon : « Nous, gens de l’Est, victimes désignées des invasions, nous, habitants de l’inévitable « trouée », n’avions-nous pas le droit au respect et à la gratitude de la nation toute entière ? ». Cette expérience se retrouve chez tous les déracinés, anciens comme récents, tous prêts à instrumentaliser les souffrances de leur communauté d’origine si elle peut les aider à se protéger de l’ici et du maintenant dans le cadre d’une très universelle « victimisation » avant la lettre.

Source :

Lecaillon (Jacques), "Témoignage sur l’avant-guerre et interrogations sur le présent", in Le Pays sedanais Société d'histoire et d'archéologie du Sedanais. Sedan, 1978, p. 46-48.