La ligne de feuLa ligne de feu, souvenir du 16 août 1870 (1886) est "incontestablement une des meilleures toiles militaires - y comprises celles de de Neuville". Armand Dayot énonce ce jugement en 1915, dans un article qu'il publie pour présenter les croquis, dessins et autres aquarelles que lui adressent les artistes-soldats présents sur les fronts de la Grande Guerre. Publié dans la revue L'art et les artistes, le témoignage riche en illustrations est en soi une belle contribution à la diffusion de ces oeuvres réalisées "en direct", témoignages en images du formidable affrontement du moment. Dayot donne à voir les travaux de Georges Bruyer, Bernard Naudin, Mathurin Méheut, Charles Hoffbauër, Alexis de Broca, Louis Montagné, François Flameng, Jean-Louis Forain, Charles Fouqueray… etc. De Georges Jeanniot également bien que celui-ci ne fut pas sur le front. Il était trop âgé pour répondre aux conditions d'un enrôlement en bonne et due forme.

"Mais il y fut en 1870". Pour Dayot, cette expérience passée suffit à valider la qualité du travail réalisé par Jeanniot depuis son atelier de la rue Victor-Hugo en vue d'illustrer le Rapport officiel de la Commission d’enquête sur les atrocités commises par les Allemands. A ceux qui s'étonneraient d'une procédure si éloignée du terrain, Jeanniot lui-même s'en justifie. Dayot cite le propos qu'il lui tient en ce sens : « Mais j’ai vu tout cela. Rien n’est changé ; l’héroïsme de nos soldats est toujours le même et les horribles brutes que nous avons encore aujourd’hui pour adversaires recommencent, tout naturellement, et complètent leurs œuvres de massacres inutiles et de sauvages destructions de jadis. L’âme des hommes est demeurée la même, seules la coupe et la couleur des uniformes et la qualité des armes ont subi des modifications et je n’ai vraiment qu’à fermer les yeux pour tout revoir et pour être de nouveau dans la bataille et le carnage ».

combat sur les bords de l'Yser (1915)La sincérité de Jeanniot n'est pas à mettre en doute ; elle ne saurait pour autant valider l'authenticité de ce qu'il représente de façon si indirecte. Ses croquis, en revanche, témoignent de la puissance d’inspiration que peut avoir un souvenir traumatisant comme le fait de se retrouver dans la ligne de feu de l'ennemi. Le dessin au crayon intitulé Combat sur les bords de l’Yser en est une parfaite illustration. On y retrouve les visages crispés, les gestes ou postures de son souvenir du 16 août réalisé 30 ans plus tôt. L'empreinte d'un style, bien sûr, qui permet de reconnaître chaque artiste ; mais celle aussi d'une terreur qui n'a pas quitté l'homme depuis qu'il l'a vécue 45 ans auparavant !

Ce traumatisme du combattant, Jeanniot en a d'ailleurs confié le récit dans une lettre qu'il adresse à Dayot alors que celui-ci travaillait à son ouvrage illustré L'invasion, le siège de Paris, la Commune 1871, autrement dit vers 1900-1901 (Dayot ne donne pas la date exacte). Une lettre qui mérite de figurer dans la bibliographie des témoignages de 1870 (Armée du Rhin). J'extrais cette lettre du texte d'Armand Dayot pour mieux en préserver l'environnement graphique.

Rezonville, explications Jeanniot (1)

Rezonville, explications Jeanniot (2)

Rezonville, explications Jeanniot (3)

Au terme de sa lettre, Jeanniot fait une intéressante remarque sur la façon dont son oeuvre fut perçue et sur les pressions qu'il subit pour qu'il donnât au public un "point de repère", peu importait qu'il ne fut pas respectueux de ce qu'avait vu le témoin. La référence au coquelicot - que je n'ai pas identifié sur les reproductions à disposition - est un détail riche de sens. Comment se fait-il qu'aujourd'hui les pantalons rouges soient si visibles à l'image, la poussière plus suggérée que matérialisée ? L'effet est-il, là encore, le fruit de mauvaises reproductions ou l'oeuvre a-t-elle été retouchée ? Voir l'original au musée de Pau serait à programmer !

 

les effets du 75 1915

 

Source :

Dayot (Armand), « Au front », L’art et les artistes. Dayot, éditeur scientifique, 1915.