Bonnat, femme d'Ustaritz 1872Léon Bonnat (1833-1922), peintre académique français, a 37 ans quand la guerre franco-prussienne éclate. C'est déjà un artiste reconnu, prix de Rome en 1857, et qui s'illustre dans les années 1870-1880 comme portraitiste des personnalités de son temps. Pendant la guerre, il fait son devoir dans un bataillon de marche de la Garde nationale. Il reçoit son baptême du feu lors des combats de Villiers (bataille de Champigny, 30 novembre - 2 décembre). « Son bataillon placé en réserve à Montrouge, fut assez voisin du lieu de l’action [...] les obus éclataient souvent dans son voisinage ». Bonnat s'en sort bien, mais il tombe malade. « Le contact trop prolongé des bretelles de son sac de soldat avec la clavicule détermina sur ce point un abcès compliqué d’une fièvre intense. Forcé de garder le lit depuis le 4 décembre jusqu’au 8 février suivant, » [Voir Saigne] il ne verra plus le feu. Mais cette expérience a-t-elle une incidence sur son oeuvre ?

Pour Guy Saigne l'affaire est entendue : « La guerre n’a pas modifié profondément la vie de Léon Bonnat et n’a donc pas eu une influence essentielle sur son activité artistique » (p. 219). Au Salon de 1872, Bonnat présente pourtant Vieille femme d'Ustaritz, une oeuvre « unique dans la carrière de Bonnat. C’est en effet l’une des très rares fois où il peindra une femme du peuple, simple, modeste, inconnue du grand public » (p. 217). Cette particularité conduit Guy Saigne à s'interroger sur le sens de cette oeuvre. Il y voit une allégorie de la souffrance partagée des Français face aux désastres de la guerre en général, au drame des Alsaciens et Lorrains en particulier. « L’artiste n’a-t-il pas voulu élever une sorte de monument commémoratif de la douleur nationale ? », interroge Guy Saigne.

bes01_henner_01f1Pour justifier son hypothèse, Saigne s'appuie sur l'amitié de Bonnat pour Jean-Jacques Henner dont il connaissait probablement la fameuse L'Alsace, elle attend ! (1871) largement diffusée dans toute la France à l'époque. Peut-être l'aurait-il vu dans l'atelier même de son ami. « Il n’est pas impossible qu’il ait conçu sa Femme d’Ustaritz comme un pendant basque à la jeune alsacienne, portant témoignage de la part prise par la population basque au drame vécu par les Alsaciens et les Lorrains ». Pour conforter son idée, Guy Saigne note que Bonnat réalise à la même date un portrait de Madame Koechlin, une Alsacienne qui ne peut, en 1872, que souffrir du sort subi par sa province. Commentaire d'Achille Fouquier, premier biographe de Bonnat : « le portrait de madame Koechlin, debout, de grandeur naturelle, jusqu’aux genoux. Mme Koechlin est alsacienne ; la Prusse s’est emparée de son pays, mais n’a pas pu conquérir son cœur resté français. Elle est vêtue de noir, comme une femme en deuil ; son visage, triste et pensif, s’appuie sur sa main droite, tandis que de la gauche elle tient des myosotis ; ses blancs cheveux ont pour seul ornement la cocarde d’Alsace-Lorraine. Un ciel gris, triste et sombre, sert de fond à cette mélancolique figure ». Ce portrait n'a pas été retrouvé. Peut-être a-t-il été détruit. Mais la description qui en est faite renvoie à celui de l'Alsace telle que la peint Henner. Le rapprochement entre les deux oeuvres est évident et plaide en faveur d'une volonté de Bonnat d'exprimer au lendemain de la guerre la sympathie du compatriote pour ceux qui en sont les premières victimes. La vieille femme d'Ustaritz serait bien l'expression d'un souvenir (douloureux) de la guerre de 1870.

 

Ressources bibliographiques :

Fouquier (Achille), Léon Bonnat. Première partie de sa vie et de son œuvre. Paris, Jouaust, 1879.

Saigne (Guy), « Léon Bonnat et la guerre de 1870-1871 : quelle influence sur sa carrière ? », in Pontet (Josette), Les années 1870-1871 dans le sud-ouest atlantique. Des événements à la mémoire. Actes du colloque organisé par la société des sciences, lettres et arts de Bayonne. Bayonne, éditions Koegui, 2012 ; p. 213-227.

Saigne (Guy), Léon Bonnat, le portraitiste de la IIIe République, Paris, Editions Mare et Martin Arts, 2017.

Lecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870. Paris, éditions Bernard Giovanangeli, 2016.