Ville d'Orléans, ballon arrivé en NorvègeUne borne perdue dans les montagnes de Télémark en Norvège, près de Seljord et du lac du même nom. Le site se trouve à 200 kilomètres environ à l'ouest d'Oslo, 1300 de Paris à vol d'oiseau. Sur cette pierre, une inscription en Français : "Ville d'Orléan, 11 nov 1870". Souvenir inattendu de la guerre franco-prussienne et du siège de Paris !

Sur la foi de cette découverte, je publiai le 3 avril 2018 le message ci-dessous. Depuis, Rose Garrigue [voir le commentaire] m'a signalé l'existence d'une petite brochure publiée en 2007, consacrée à la carrière de Valéry Paul Rolier, l'aérostier qui pilota le Ville d'Orléans. Je m'empresse donc de corriger, compléter et mettre à jour ce message pour l'enrichir des informations que je n'avais pas à l'époque.

Message mis à jour (pour informations, les principales corrections sont inscrites en rouge) :

Rappelons que le siège de Paris commencé le 17 septembre 1870 prit fin le 26 janvier suivant avec la capitulation de la France. Pendant 131 jours, la capitale 2015-03-19 15française fut coupée du monde par les forces allemandes. Seuls les pigeons et des ballons permettaient d'envoyer des messages, des personnes et du courrier en espérant qu'ils ne soient pas interceptés par l'ennemi. Soixante cinq ballons ont ainsi quitté la capitale, emportant 164 passagers (dont Gambetta le 7 octobre 1870 à bord de l'Armand-Barbès) et deux à trois millions de lettres. Ces aéronefs étaient fabriqués dans trois ateliers principaux et sollicitaient le travail d'ouvrières souvent oubliées des mémoires. Elles étaient notamment chargées de découper les toiles et de les coudres ensemble.

Capitaine Rolier en 1870Le 24 novembre, le Ville-d'Orléans décolla du faubourg Saint-Denis avec deux hommes à son bord : Valéry Paul Rolier (1844-1918), ingénieur des Arts et Métiers, aérostier et capitaine en 1870 et Léonard Bézier (30 ans), franc-tireur. Ils emportent 250 kg de dépêches [selon Patjoa, auteur du site Des histoires de timbres postes], 300 selon Christian Laroze, répartis en quatre sacs, soit 100 000 lettres environ. Ils sont aussi porteurs de deux messages du général Trochu à l'adresse de Gambetta. Le premier annonce une tentative de sortie militaire sous le commandement du général Ducrot en direction de Fontainebleau pour la date du 28 novembre. La seconde demande que soient vidés les étangs situés en amont de Paris et que les poissons soient reversés dans la Seine et la Marne pour que les Parisiens y trouvent de quoi se nourrir.

Ville d'Orléans au mont Lid, selon Tissandier 1875Leur voyage s'avère compliqué. Poussés vers le Nord, ils se retrouvent bientôt à survoler une mer. Le ballon perdant de l'altitude, Rolier sacrifie un sac de dépêches (125 kilos) qu'une goélette norvégienne (qui a repéré l'aérostat) récupère au large de Mandal. Le ballon reprend de l'altitude et repart, jusqu'au moment où il se rapproche à nouveau du sol (une mer de sapins, cette fois), sur une position impossible à définir. Les deux hommes décident alors de quitter la nacelle. Au cours de leur débarquement, le ballon leur échappe et reprend sa course aérienne. Les deux hommes l'ignorent mais ils viennent de battre tous les records de distance (1246 km dont 724 au-dessus de la mer), de vitesse moyenne (90 km/heure) et d'altitude (près de 5000 mètres avec des températures de -30°). En 1875, Albert Tissandier dessina le moment où le ballon échappe au contrôle de ses navigateurs. (Ci-contre, photo de la gravure sur bois originale, aquarellée à la main et gravée par Hildibrand).

Rolier et Bézier se retouvent seuls dans un paysage de neige totalement inhabité. Ils se refugient d'abord dans une cabane abandonnée (la ferme des frères Strand) pour y passer la nuit. Ils réussisent plus tard à entrer en contact avec des paysans et découvrent qu'ils sont en Norvège ! Après bien des difficultés, ils rejoignent le village de Seljord. Ils y rencontrent un ingénieur qui comprend un peu le Français et ils peuvent enfin rallier Oslo (Christiana à l'époque). Ils y arrivent le 28 novembre et le consul de France envoie aussitôt les messages de Trochu à Gambetta. L'affaire affecta-t-elle la suite de la campagne ? Sans doute l'issue de la guerre n'aurait pas été changée si Rolier et Bézier avaient réussi à livrer plus vite les informations dont ils étaient porteurs. On retiendra juste, pour mémoire, cette appréciation de Charles de Freycinet : « ce qui est malheureux, c’est que la nouvelle de la sortie de Paris, par suite d’un accident de ballon, soit arrivé au dernier moment et n’ait pas laissé aux généraux un jour ou deux pour se préparer ».

Entretemps, l'aéronef avait poursuivi son chemin. Il fut retrouvé 100 km plus loin, à Krødsherad (selon Digital Museum) [à 80 kilomètres, près de la ferme de Tunet, selon Laroze].

lettre transportée par le Ville d'OrléansParce qu'il fallut s'en délester au dessus de la mer, une partie du courrier aurait du se perdre. Il fut pourtant récupéré par un navire norvégien et renvoyé en France via l'Angleterre. Une partie du courrier du Ville-d'Orléans put ainsi être distribué à ses destinataires, comme en atteste cette lettre adressée à une femme de Montauban (Tarn-et-Garonne) datée du 23 novembre 1870. 

La borne de Lifjell marque le souvenir de cette aventure aérienne. Outre la faute d'orthographe pour "Orléans" écrit sans s, ne comporte-t-elle pas une erreur de date ? Celle-ci (17 ou 11 nov) ne peut pas correspondre au jour de l'accident, le Ville-d'Orléans ayant quitté Paris le 24 novembre et touché le sol le 28 ou 29. Christian Laroze nous apprend cependant que ce ballon fut baptisé à la suite de la victoire de Coulmiers du 9 novembre. Le 11 pourrait donc être la date du baptème de l'aérostat ? L'hypothèse reste à vérifier.

NB : la nacelle du Ville-d'Orléans est conservée au Nord Teknik Museum d’Oslo.

Dernière minute [20/09/2018] : En 1872, G. Clergal publie une histoire des ballons pendant le siège de Paris. Il y consacre une trentaine de pages (p. 69-101) au voyage du Ville-d'Orléans. Globalement, on y retrouve l'histoire évoquée ci-dessus, mais avec plus de détails sur l'aventure des deux hommes car il cite le récit de Léonard Bézier lui-même, tel qu'il le confia au journal La Gironde. Clergal reproduit aussi le contenu d'un article publié dans le numéro du 1er décembre 1870 de La Gazette de Gothembourg, texte qui permet de voir comment les Norvégiens ont vécu l'arrivée du ballon sur leur territoire. Pour lire l'intégralité de ces trente pages, suivez le lien donné dans les Sources.

Petits extraits pour les autres :

page 71, récit de B. L. : 11h et demie du matin – Toujours même hauteur ; beaucoup de navires passent en vue au-dessous de nous ; mais nos signaux et nos cris d’appels restent inutiles ; nous ne sommes ni vus ni entendus, ou plutôt la prodigieuse rapidité de notre marche ne permet pas aux marins de venir à notre secours ; cette dernière hypothèse est la plus probable.

Nous étions alors considérablement descendus, et l’aéronaute eut l’idée de laisser pendre le guide-rope dans toute sa longueur (120 mètres), dans l’espérance (insensée !) qu’un navire passant au-dessous

page 72 : de nous put l’accrocher et arrêter le ballon ; nous n’eûmes pas cette chance, et il nous fallut remonter péniblement le câble. […]

11 heures 55 – Une goëlette, la dernière que nous devions rencontrer sur notre route, nous signale ; les marins sont sur le pont, nous faisant des signaux, manoeuvrant pour nous porter secours. M. Rolier pèse sur la drisse qui correspond à la soupape ; nous descendons rapidement à quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la mer, mais là seulement nous nous apercevons de la vitesse vertigineuse de notre marche ; les 3 minutes environ que nous avons mises à descendre ont suffi pour nous porter à plus de huit kilomètres de la goëlette. C’est alors que, comprenant l’impossibilité où nous nous trouvons d’être sauvés par un navire, nous nous décidons à remonter, et, comme il ne nous reste plus qu’environ deux sacs et demi de sable que nous devons conserver pour un dernier et suprême effort, nous nous déterminons à sacrifier un sac de dépêches privées pesant environ 60 kg ; le ballon remonte à 3700 mètres.

A ces hauteurs, le froid est redoutable.

page 73 : nos cheveux et moustaches, et surtout nos cils, ne sont plus que de petits glaçons ; le givre tombe d’une manière continue ; je suis obligé de sacrifier ma couverture pour couvrir et protéger mes pauvres pigeons.

Monsieur Rolier essaie de se hisser sur mes épaules pour arriver à fermer complètement l’appendice du  ballon, le gaz se congelant et formant une fine pluie de neige qui tombait sans discontinuité sur nos têtes ; il y réussit mais le gaz se dilatant en remontant avec force vers la partie supérieure du ballon, M. Rolier craint qu’une explosion ne soit déterminée par la fermeture de la soupape, et remonte trois fois sur mes épaules pour ouvrir momentanément la soupape.

Une heure : le brouillard épaissit toujours, et malheureusement pour nous le froid semble devenir plus vif de minute en minute ; c’est alors que d’un commun accord, nous croyant absolumennt perdus, nous prîmes la résolution de faire sauter le ballon […] Je donnai un dernier souvenir à ma patrie absente, à ma femme, à mes trois pauvres petits enfants, et l’aéronaute essaya à plusieurs reprises d’enflammer des allumettes

page 74 ; mais nos vêtements, nos semelles, tout ce qu’il frottait était tellement humide, qu’aucune allumette ne pût prendre ; je repris un peu confiance nous nous dîmes : « Dieu ne veut pas nous abandonner ».

Ils atterrissent enfin et entreprennent de rallier une terre habitée en marchant vers le sud et la vallée. La randonnée improsivée est éreintante :

page 75 : trébuchant, glissant à chaque pas sur des surfaces glacées presque verticales, disparaissant jusqu’à la poitrine dans les trous de neige, nous rattrapant tant bien que mal aux branches des sapins, nous mîmes un certain temps qui nous parut bien long avant de trouver les traces d’un traineau. Marchent encore deux heures, croisent trois loups qui passent leur chemin. Rolier épuisé, l’auteur cherche seul un abri. Il trouve la cabane où ils passent la nuit. Nouvelle et longue marche toute la matinée du lendemain.

Extrait de la Gazette de Gothembourg :

Les habitants retrouvent dans la nacelle les sacs de dépêches, les « six pigeons bien portant. Un sac de nuit contenant diversarticles de toilette et des vêtements ; un plaid écossais, une casquette d’officier de marine, un appareil électrique et deux longues vues. Le frêle esquif n’était point menacé de disette car on y a trouvé trois pains, une oie, plusieurs bouteilles de Bordeaux. Ce dernier détail nous permit de juger que le ballon n’avait pas été longtemps en route ; et ce qui prouve qu’il avait dû être abandonné tout récemment, c’est que la nourriture et l’eau des pigeons avaient été renouvelées depuis peu ». 

 

Sources :

Article Paul Rolier sur Wikipédia

Clergal (G. de), Les ballons pendant le siège de Paris, récits de 60 voyages aériens. Paris, 1872.

Laroze (Christian) : Valery Paul Rolier (1844-1918), un curtinien au destin exceptionnel. Châtillon Coligny, éditions Ecluse, 2007.

Digital museum avec la localisation du site : https://digitaltmuseum.no/011085443498/ballongfarasteinen

Patjoa, Des histoires de timbres postes

Teissandier (Gaston), Récit de l'histoire tirée de En ballon ! Pendant le siège de Paris - souvenirs d'un aéronaute. Texte mis en ligne par Paris Anecdote.

Photo de la borne, propriété de P. Balros. ©