souvenirEntre leur encodage dans l’hippocampe et leur restitution dans le cadre de la remémoration, les souvenirs ne suivent pas le même parcours neuronal. Telle est la découverte faite par des neurobiologistes du Massachusetts Institute of Technologie[1]. A la question : « pourquoi deux circuits distincts ? », Dheeraj Roy répond : « Nos souvenirs sont une combinaison d'expériences anciennes et nouvelles. Avoir deux circuits parallèles permet à la fois de se remémorer un souvenir et d’encoder de nouvelles informations. Une sorte de mise à jour de notre mémoire ».

Ce constat est de nature à interpeller toute personne travaillant sur des témoignages sachant que ceux-ci sont des récits (re)construits autour des souvenirs. Pour ce qui le concerne, toutefois, l'historien n'est ni armé ni assez averti des réalités neurobiologiques pour en tirer des conclusions assurées. Les propos qui suivent sont donc plus à prendre en termes de questionnements qu'autre chose. En espérant que des lecteurs plus qualifiés pourront apporter leurs bienveillantes lumières.

Cerveau-memorisation-et-rappel-des-souvenirs-empruntent-deux-chemins-differents_width1024Le processus neuronal qui conduit le cerveau à éliminer rapidement tout souvenir jugé inutile est connu depuis longtemps. Il justifie la prudence des juges confrontés aux récits de témoins, lesquels ne font jamais preuve. Il oblige de même l'historien. Celui-ci doit prendre en compte les récits de souvenirs. Car, aussi erroné soit-il, le perçu fait partie de l'histoire dans la mesure où il détermine des comportements parfois influents, voire décisifs. Malgré quoi, la prudence s'impose. Elle avait d'ailleurs justifié ces articles écrits en 2003 (La mémoire en mouvement et Mémoires de la guerre de 1870,) où était posée la question de l'altération du souvenir confronté à la double pression de l'oubli partiel et de sa reconstruction au contact de discours contradictoires.

La découverte de l'équipe du MIT ne renvoie pas à la reconstruction du souvenir pour combler le vide créé par l'oubli. Elle va plus loin. En effet, elle expliquerait comment un souvenir peut être pollué, corrigé ou recomposé parce qu'il n'emprunte pas les mêmes circuits entre le moment de l'encodage et celui de la restitution. Certes, le retour remémoratif par une autre voie que celle suivie au moment de l'enregistrement du souvenir aurait vocation à faciliter le travail de la mémoire. Merveilleuse plasticité du cerveau ! Mais "combinaisons d'expériences anciennes et nouvelles" d'une part, "mises à jours de notre mémoire" d'autre part, seraient autant d'occasions de recomposition des souvenirs initiaux. Le comportement des souris-cobayes montre que le seul passage du souvenir par le subiculum, cette "zone de transit", sorte de voie de garage empruntée pour laisser place à l'encodage de nouvelles informations, n'est pas sans risque pour le souvenir en question. Bien sûr, la brutalité de l'expérience tentée sur des souris ne saurait être transposée in extenso chez l'homme. La fabrication de véritables faux souvenir qu'elle a permis combinée à l'idée suggérée par Dheeraj Roy d'une "mise à jour" d'anciens souvenirs par de nouveaux laisse toutefois entendre que la moindre anomalie dans ce jeu de va-et-vient des souvenirs peut altérer ceux-ci sans que le souvenant en ait la moindre conscience. Cette observation est importante : elle permet de comprendre la bonne foi du témoin qui se trompe pourtant.

de Neuville, Panorama de RezonvilleYves-Charles Quentel a pu remodeler ses souvenirs pour compenser l'oubli qui les affectait. Mais peut-être fut-il aussi victime de « mises à jours » provoquées par l’encodage de souvenirs ayant marqué le temps de sa captivité ? Accablé par l'humiliation de la défaite, traumatisé par une blessure qui dérégla sa perception de l'évènement dont il garde souvenir (il a perdu conscience) et condamné à une oisiveté favorable à la reconstruction du passé, il aurait vu ses nouveaux souvenirs se greffer sur les anciens pour en produire une nouvelle version de ces derniers. Ainsi pourraient s'être construit le récit de Rezonville qui dit, trois mois après l'évènement, autre chose (voire le contraire) de ce qui avait été rapporté au lendemain de celui-ci.

L’information donnée par la découverte du MIT reste à prendre avec précaution dans le cadre de l'analyse des témoignages. Elle propose toutefois un indice supplémentaire pour obliger ceux qui confondent information et point de vue, ceux-là qui donnent trop aisément la parole aux témoins en lieu et place d'un travail d’analyse, d'interprétation et de synthèse des données disponibles.



[1] Voir Science et Vie n° 1201, octobre 2017, page 20.