Redon, ange déchu 1872"1872, Juin. - De toutes les situations morales, les plus propices aux production de l'art ou de la pensée, il n'en est pas de plus fécondes que les grandes douleurs patriotiques. C'est qu'en effet, les différends suprêmes qui naissent entre les peuples si divers dans leurs aspirations et leurs tendances, créent chez les individus qui les composent des préoccupations d'un ordre très élevé. Quand elles se résolvent par le sort des armes, c'est-à-dire par les risques de la mort, chacun de nous a dans une mesure quelconque fait un sacrifice utile à son élévation morale [...] 

A l'appui de ces réflexions, on peut voir que les plus importants mouvements artistiques et nos plus grands épanouissements ont suivi de très près nos victoires et les désastres, et que dans l'intimité de notre évolution sociale, au coeur même de notre heureuse ou malheureuse patrie, l'ère du progrès et de la foi a suivi de très près l'heure solennelle et décisive de nos suprêmes révolutions.

Un observateur attentif pourrait voir à cette heure dans les productions de la pensée un caractère nouveau qui reflète dans une certaine mesure l'état moral du pays" Odilon Redon, A soi-mêmepages 44-45.

 

Redon, Mon portrait (1867)Engagé volontaire incorporé dans l'armée de la Loire pendant la guerre franco-prussienne, Redon est sorti marqué par son expérience de l'Année terrible. "J'ai eu l'occasion de participer, avec beaucoup d'émoi et de curiosité, à une action sur la Loire, près de Tours" écrit-il en décembre 1897 (p. 97) : "un jour d'excès, d'où je sortis apitoyé, troublé, endolori d'une heure inexorable et comme subie dans les abus d'une autre humanité." 1870 est un temps fort de sa vie, un moment de "renouveau" (p. 62). Ted Gott le confirme : « Les chimères romantiques de Redon s’anéantissent dans le carnage de la guerre franco-allemande de 1870, qui, dira-t-il plus tard, éveille en lui la flamme créatrice »[1]. L'ange déchu créé en 1872 n'est-il pas l'expression de son propre état moral ?

En 1872, Redon voit dans les désastres subis par la France le moteur d'importantes révolutions artistiques. Il est encore trop tôt pour y reconnaître l'impressionnisme qui ne s'expose que deux ans plus tard, chez Nadar, en 1874. Mais la révolution initiée par Courbet et Manet avant la guerre est bien enclenchée et c'est en 1872 que Monet réalise Impression du soleil levant. Redon est de ceux qui pressentent les bouleversements autres que politiques que les deux guerres (l'étrangère et la civile) précipitent. Comme artiste, il en est même acteur. Son Paysage au lever du jour présenté à la fin de ce message en fait foi.

S'il est marqué, il n'en est pas traumatisé pour autant. Il ne faut rien exagérer en l'occurrence. Redon admet que le témoin ne puisse s'abstraire de ses souvenirs. "La guerre est le grand litige de nos malentendus" écrit-il (p. 98), mais il n'entend pas "conjecturer" (sic) sur son compte. "Mon voeu de joie, ajoute-t-il, serait de voir un monde qui ne se battrait plus que pour s'accroître dans sa vie ; qui n'envahirait plus que par admiration ou par pitié ; et dont les projectiles seraient les fruits de la terre, les meilleurs et les plus sacrés...". 27 ans après la défaite, Redon n'a pas "oublié" l'expérience de la guerre. Mais elle ne l'obsède pas outre mesure. En 45 ans de notes dans son journal, le souvenir ne refait surface que quatre fois : en 1872, 1878, 1897 et 1915, quatre moments de résurgence du passé principalement provoqués par l'actualité.

"Apitoyé, troublé, endolori", Redon le fut assez pour que son art en soit affecté ; mais pas au point de vouloir peindre la guerre, voire d'en faire un cheval de bataille comme s'y emploie Edouard Detaille. Il ne la peint pas, il n'en parle pas davantage. Mais ce silence n'est pas oubli ; et le souvenir n'est pas refoulé. Comme beaucoup de ses contemporains, Redon ignore un sujet qui n'est pas premier dans ses préoccupations, qui n'est qu'un élément constitutif de son expérience mais pas celui qui nourrit sa vocation ou ses convictions. Le souvenir reste présent, convocable à merci. Par deux fois, il fait mémoire mais sans amertume. En 1897, à l'occasion d'une "enquête sur l'Alsace-Lorraine" Redon écrit : "Il m'est difficile de spéculer sur les idées de combat. Je fais de l'art seulement, préférablement, et l'art n'est-il pas le refuge paisible, la région douce et haute où l'on ne discerne pas de frontière ? Une estampe d'Albert Dürer n'incite guère à des revanches, ni l'audition de la Neuvième, ni la musique affectueuse et cordiale de Schumann". L'emploi du mot "revanche" dans le contexte de l'affaire Dreyfus en dit long sur la leçon que l'artiste tire de ses souvenirs, ceux de ses contacts avec le génie allemand d'une part, ceux de la défaite humiliante de 1871 d'autre part. Or, ces souvenirs croisés n'entretiennent pas la mémoire d'une idée de vengeance.

Le silence de Redon sur la guerre n'est pas oubli ; s'il reste discret, son souvenir fait mémoire sans idée de Revanche. Et s'il accepta la Grande guerre ce ne fut pas au nom de cette dernière. En mars 1915, en réponse à une circulaire pacifiste venue de Hollande, il exprime son refus de soutenir la démarche. Il s'explique : "Non : l'Allemagne actuelle est une nation sans gloire et déshonorée". En précisant qu'il parle de l'Allemagne "actuelle", il montre toutefois qu'il n'entend pas régler un vieux compte. Il justifie son refus par la seule réalité du moment : "Comprenez que j'attende pour vous répondre le moment où [...] son armée (de l'Allemagne) ne sera plus sur le sol de la Belgique abusée, trompée mais glorieuse, et quand elle ne sera plus sur le sol français". Redon ne veut pas d'une Allemagne châtiée par référence à ces souvenirs anciens ; et sa réponse aux pacifistes reprend exactement les termes utilisés par les jeunes mobilisés de 1914 quand ils justifient leur consentement à la Grande guerre. Si le désir de Revanche entretenu par l’œuvre d’Édouard Detaille animait le cœur d’anciens combattants comme Alfred Capus, Albert de Mun ou Joseph Joffre, il n’était pas partagé par tous[2]. Indirectement, Redon en témoigne.



[1] Gott (Ted), « La genèse du symbolisme d'Odilon Redon : un nouveau regard sur le Carnet de Chicago », in Revue de l’Art, volume 96, année 1992, pages 51-62.

[2] Voir Lecaillon (Jean-François), Le souvenir de 1870. Histoire d’une mémoire. Paris, B. Giovanangeli, 2011 ; p.151-152.

Redon, paysage au lever du jour 1872

Paysage au lever du jour (1872)

 

Voir aussi Les peintres français et la guerre de 1870, Paris, B. Giovanangeli, 2016. 

Redon (Odilon), A soi-même. Paris, José Corti, 1961. Nouvelle édition 2011. présentation wikipédia. Original disponible sur Gallica.