D-une-guerre-a-l-autreQue reste-t-il de 1870-1871 en 1914 ? Telle est la question à laquelle se sont efforcés de répondre les invités au colloque international qui s’est tenu en 2014 au musée départemental de la Guerre de 1870 et de l’Annexion situé à Gravelotte. En 2016, les éditions Riveneuve ont publié les communications produites pendant les trois jours des rencontres, une belle publication tant par la qualité de l’ouvrage (papier glacé) que par la richesse des illustrations (reproductions d’œuvres graphiques, d’objets, photographies).

Extrait de la 4eme de couverture :

"Ainsi, cette réévaluation des rapports entre ces deux guerres est abordée à travers différentes pistes comme les relations internationales et les idées politiques, les aspects militaires, que ce soient la doctrine militaire ou la comparaison entre les combats de 1870 et les premières campagnes d’août 1914, la mémoire de la guerre de 1870, la religion, ou encore la représentation artistique. Cette mise en relation des deux conflits se présente ainsi comme une introduction et un fondement aux nouvelles perspectives de recherche que motive la célébration du centenaire de la Première Guerre mondiale."

« Différentes pistes abordées ». Chacun y trouvera de quoi satisfaire sa curiosité en fonction de ses sujets de prédilection. Les thèmes proposés en table des matières en témoignent :

2/ L’empreinte de la tradition dans la doctrine militaire

Chaperon, A Morhange, près de NancySous ce titre quatre communications pour analyser « les leçons désapprises » (François Cochet) ; « l’héritage de 1870-1871 » dans « l’approche de la guerre industrielle » (Olivier Cosson) ; « l’influence de la guerre de 1870-1871 dans le développement de l’artillerie » (Christophe Pommier) ; et « l’élaboration collective de la tactique militaire » (Mathieu Marly).

3/ Pratiques et expériences guerrières

Quatre communications encore pour compléter l’étude des doctrines par les réalités du terrain et faire distinction entre « mythes, réalités et présages de la guerre franco-prussienne » (Geoffrey D.W. Wawro) comme « préfigurations de 1914 » ; décrypter le passage « De la guerre irrégulière de 1870 aux frappes préventives de 1914 » ; s’interroger sur la question de savoir si « le renseignement français en 1914 (est) une leçon tirée de 1871 ? (Gérald Sawicki) ; ou comparer « l’occupation de 1914 par rapport à celle de 1870-1871 : le cas de l’Aisne » (Philippe Salson).

5/ Les religions entre témoignages et espérance

Sous ce titre, le lecteur est plongé dans les aspects culturels de la guerre, mais aussi son interprétation comme objet de mémoire. Deux contributions éclairent sur les « espoirs et déceptions » des Juifs français et allemands confrontés aux deux conflits (Christine Krüger) et « les interprétations théologiques » des deux guerres côté allemand (Alfred Kelly).

Grolleron, Soeur Heni à Janville

Avec les autres chapitres, la question de la mémoire et du souvenir dans ses différentes formes d’expression et matérialisation est la priorité.

6/ Mémoire locale, mémoire nationale

Sous ce titre, les contributeurs s’emparent de questions locales et montrent comment elles vont se poser comme catalyseurs d’une mémoire spécifique et/ou s’affirmer comme objet de mémoires nationales. La guerre de 1870 dans la mémoire de 1914 se lit ainsi à travers les monuments des deux capitales « Paris/Berlin » (Etienne François) ; à l’échelle de Strasbourg pour savoir si « 1870 anticipait 1914 ? » (Rachel Chrastil) ; à travers les exemples de Châteaudun et Loigny (Jean-Marc Largeaud) ; à la dimension d’un homme, le général Pau, et son expérience « d’une guerre à l’autre » (Jean-Noël Grandhomme) ; dans le cadre du « Souvenir français » rapporté à l’Alsace-Lorraine (Céline Oberlé).

Mon attention s’est toutefois concentrée plus fortement sur deux autres thèmes dans la mesure où ils renvoient plus expressément à l’impact du souvenir sur la Grande guerre d’une part, les objets de la représentation d’autre part, des champs d’investigation susceptibles de m’apporter arguments et contre-arguments dans le cadre de mes proches recherches.

1/ Nationalisme et remobilisation culturelle

Deux contributions sous ce titre, l’une sur « les usages politiques de l’histoire dans l’empire allemand (Uwe Puschner) qui met en évidence les mécanismes de l’instrumentalisation du passé, sujet qui m’est cher ; l’autre sur le rôle des « vétérans de 1870 à la veille de la Première guerre mondiale » (Jakob Vogel) qui aborde la question que j’ai pu me poser dans Le souvenir de 1870 et un article sur l’esprit de Revanche en 1914 que j’avais publié dans Carnet de la Sabretache [n°184, Nouvelle série, juin 2010, "Mémoire de la Revanche", pages 12-15].

4/ Enseignements des objets et représentations artistiques

Trois contributions sous ce titre qui avaient vocation à attirer mon attention après mes travaux sur Les peintres français et la guerre de 1870. Elles ne m’ont pas déçu : « La guerre de 1870 en peinture » (François Robichon) m’interpellait directement et elle permet d’affiner mes hypothèses ; « combattre pour le drapeau » (Thomas Weissbrich) qui montre comment les trophées en question participent de la construction de la mémoire ; l’analyse d’objets culturels (mouchoirs, cartes postales, jeux…) (Elise Dubreuil) de laquelle j’isole la caricature de Gustave Jossot tant elle résume en un clin d’œil l’un des aspects cruciaux de la dynamique souvenir-mémoire quand elle s’inscrit dans une durée qui dépasse le temps d’une génération.

Jossot, souvenez-vous de 1870

Gustave Jossot

Tout amateur intéressé par 1870 et/ou 1914 ne manquera pas de se reporter à cet ouvrage et d’y puiser matières à mieux comprendre dans quel environnement culturel s’inscrivent les faits au point de rendre ceux-ci moins faciles à expliquer quand cet environnement se transforme.

Dans le cadre de mes propres recherches, je ferai ici quelques remarques :

En août 1914, « l’Année terrible est bien présente dans les esprits […] Le « culte du souvenir » a donc atteint son objectif […pourtant] la mémoire de 1870 ne s’impose pas vraiment ». A l’appui de cette idée énoncée dans Le souvenir de 1870, je m’appuyais sur les carnets et correspondances des mobilisés du moment (p. 145-148). Près des deux tiers des combattants ne se réfèrent jamais à 1870, même quand les circonstances se prêteraient à comparaison. Certains officiers s’étonnent d'aiilleurs d’une telle ignorance du passé dans le rang.

Pour expliquer cette absence du souvenir de 1870 en 1914 dans l'esprit des plus jeunes, j’avançais l’hypothèse de la concurrence des mémoires. J'écrivais encore : « 1870 ne peut faire souvenir que pour une seule catégorie d’hommes : ceux qui ont vécu la débâcle ». Cette seconde hypothèse (reprise ici parmi d’autres) renvoie clairement à la caricature de Jossot. Les autres contributions du colloque viennent encore renforcer le constat. Ainsi Uwe Puschner observe que « le 40e anniversaire en 1910 retient peu l’attention de l’opinion publique » (p. 37) et ajoute que, si la guerre est toujours présente dans les enseignements scolaires, « le succès de ces tentatives de canalisation, toutefois, semble avoir été limité » (p .38).

Les analyses de Jakob Vogel vont dans le même sens : « En France comme en Allemagne, l’hostilité envers l’ancien ennemi s’estompe progressivement […] faisant place à une commémoration tournée vers l’intérieur du pays ». (p. 53). Et de conclure : « Le constat d’une historisation grandissante de la commémoration, observée en Allemagne comme en France à dater du nouveau siècle, n’entre pas en contradiction avec le discours patriotique qui, lorsque la guerre éclate, en appelle au devoir inconditionnel de défendre le pays » (p .63). Mais "défendre le pays" ne signifie pas que ce soit dans un esprit de revanche, par référence à 1870. L’idée resurgit sous la plume de Thomas Weissbrich à propos des drapeaux qui apparaissent plus, au final, comme des outils d’identification et unification collective, d’affirmation des nouveaux régimes (la République à l’ouest du Rhin, l’Empire à l’est) que comme emblèmes d’une revanche à prendre ou à empêcher (p. 248). En d’autres termes, 1870 a plus semé dans la mémoire collective un souci de Défense nationale (si je peux me permettre l'allusion au gouvernement républicain de 1870), qu’une volonté de rejouer une partie (perdue ou gagnée). « Pour des hommes socialisés dans le cadre de l’Etat-nation, répondre à la mobilisation est la seule conduite socialement pensable » notait déjà André Loez en 2010 (14-18, le refus de la guerre, Paris, Gallimard, p. 43) « Ainsi la mobilisation de 1914 relève de l’évidence » laquelle ne renvoyait pas explicitement à 1870 dont le souvenir n’avait plus d’utilité immédiate.

Lagarde, scène de la guerre de 1870.

L’analyse de la peinture militaire que propose François Robichon conforte toutes ces remarques quand il constate la coexistence « de deux types d’iconographie de la guerre antithétiques » reflets d’un clivage de la société française (p. 261-262). Et s’il observe un "retour du désir de revanche, provoqué à partir de 1905 par la rivalité frontale avec l’Allemagne », il précise que le souvenir de 1870 a été « entretenu par des personnalités comme Paul Déroulède (…) ou Maurice Barrès » (p. 257), influence qui inscrit plus le désir de revanche comme argument idéologique d’un courant politique propre aux années 1900-1914 que par le souvenir d’une défaite que partageraient tous les Français. Certes, « à partir de 1910, le souvenir se ravive » (p .266) et la vision dramatique (et hostile à tout revanchisme) d’un Pierre Lagarde perd de son influence au profit de l’école plus héroïsante incarnée par Édouard Detaille ou Le drapeau de Mars-la-Tour d’Alexandre Bloch. Cette évolution, pour autant, ne permet pas de dire que l’iconographie revanchiste emporte la bataille des images sachant que les peintres d’histoire militaire ne sont pas seuls à s'exprimer sur le marché des arts. De fait, ils ne touchent sans doute que des convaincus.

« Un des objectifs du colloque était de montrer que ce que l’on désigne comme la mémoire de la guerre de 1870-1871 est en fait un assemblage toujours recomposé de références et de symboles, de devoirs pieux intériorisés et de mythologies instrumentales » conclut Jean-François Chanet (p. 430). Développant l’idée forte intéressante de « plasticité et ambivalence du souvenir », il insiste pour que « la distinction s’impose entre remémoration de la guerre de 1870 et culte de la revanche ». C’est l’idée qu’on peut retrouver au chapitre VII de Le souvenir de 1870 intitulé « Août 1914, un souvenir mal partagé ». La convergence des conclusions est bien réconfortante.

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