pago1870, la Martinique est loin de la métropole. A l'époque, il faut 2 à 3 semaines pour que les nouvelles de France parviennent jusqu'aux Antilles. Celles-ci vivent dans un autre monde, loin des préoccupations parisiennes. Les tensions sociales et politiques s'y nourrissent de racisme. Ce qui se passe en France importe peu...

La guerre franco-prussienne, les défaites et l'effondrement de l'Empire, ne laissent pas, pour autant, les résidants de la Martinique indifférents. Les enjeux politiques sont importants. Loin de la fureur des batailles qui jouent le sort de la France aux frontières de l'Est, la guerre eut ainsi un effet collatéral inattendu... La Martinique entra en insurrection. Mouvement de révolte vraiment inattendue ? En métropole, du moins, ce qui en dit beaucoup sur la nature des relations entre Paris et les colonies à l'époque.

L'affaire débute le 19 février 1870 par une altercation entre un ouvrier agricole noir (Léopold Lubin, 22 ans) et Augier de Maintenon, aide-commissaire de marine. La dispute aurait pu s'arrêter là. L'affaire est classée sans suite. Mais Lubin refuse ce déni de justice et il décide de se venger : le 25 avril, il agresse Augier de Maintenon. Il le roue de coups. Arrêté, il est condamné à 5 ans de réclusion au bagne de Cayenne et 1500 francs de dommages et intérêts.

 

surpriseDans la biographie qu'il consacre à Lumina Sophie, Gilbert Pago explique comment cette histoire s'envenime tout en se nourrissant des évènements qui bouleversent la métropole. Pour la communauté noire, la sanction qui frappe Lubin est scandaleuse. Elle l'est aussi au regard de la loi qui n'autorise pas l'emprisonnement au bagne de Lubin. Elle l'est encore par comparaison à la condamnation à cinq mois de prison seulement d'un blanc coupable de coups mortels sur un noir.

Le 19 août 1870, alors que l'Armée du Rhin se retrouve bloquée sous les murs de Metz, la justice rejette le pourvoi déposé par Lubin contre sa condamnation. Les soutiens du condamné sont écoeurés mais se taisent. La force n'est pas de leur côté.

4 septembre. En France, l'Empereur vaincu est déchu ; la République est proclamée. A la Martinique, l'ambiance est très différente. Pago raconte : "Une rumeur à la fin du mois d’août fit croire à une grande victoire française. Ceci entraîna des réjouissances patriotiques, le 4 septembre, organisées sur ordre du gouverneur. Ironie de l’histoire !" (p. 57).

Ironie de l'Histoire ? Elle est décidément au rendez-vous de l'affaire. Convaincu que la condamnation de Lubin est abusive, le gouverneur veut profiter des "bonnes nouvelles" venues de France pour faire un geste d'apaisement et commuer la peine de bagne en simple emprisonnement. Dans le contexte tel qu'il va se dessiner quelques jours plus tard, ce geste peut être perçu comme un aveu de faiblesse. Je pose ici la question. Pago n'émet pas l'hypothèse. Pour l'heure, les rumeurs qui atteignent l'île à partir du 15 septembre changent la donne. "La République représente pour les hommes de couleur le retour à une politique d’égalité entre les races […]", rappelle Pago (p.58). "L’atmosphère se tend à Rivière Pilote".

statue Septanm 1870

Le 18 septembre, des marins confirment la proclamation de la République. Le 21, un navire apporte de France les instructions du nouveau gouvernement. L'insurrection qui couvait depuis plusieurs jours éclate. Tout se passe très vite. Commencé le 22, le soulèvement est violemment réprimé en quelques jours. Le 26, tout est terminé. L'ordre règne en Martinique ! S'ensuit un procès dont Pago fait le récit détaillé dans sa biographie de Lumina Sophie à laquelle je renvoie, mon message ne portant pas sur ce sujet.

Les conclusions de l'affaire dans le cadre de la relation entre celle-ci et ce qui se passe en Métropole sont énoncées par Pago dans Insurrection à la Martinique. Je me contenterai de le citer : "ce que craignait le plus les colons blancs, c’était l’instauration de la République, chère aux yeux des Mulâtres et aux cris de laquelle s’étaient révoltés les Nègres" (p. 127). En d'autres termes, ceux-ci n'auraient même pas été victimes des actes que leur reprochaient les Blancs de l'île, ils le seraient des effets d'une révolution survenue en France. Victimes à front inversé qui plus est, paradoxale au vu des valeurs proclamées par le nouveau régime ! Et Pago d'ajouter : "Les plus conservateurs [parmi les Blancs] décidèrent de bouder le nouveau régime […] en organisant le boycott des élections. […] D’autres comprirent qu’ils n’avaient pas grand-chose à craindre de la République conservatrice qui avait écrasé la Commune et s’employèrent à maintenir les positions électorales là où ils en avaient la possibilité, en se faisant même parfois passer pour des républicains convaincus"  (p .128).

De là à conclure que les noirs et mûlatres de Martinique sont les communards oubliés de 1871, il y a un pas que l'historien se gardera de franchir. A contexte différent - réalité différente ; amalgame à proscrire ! 

NB : Il existe d'autres exemples d'effets collatéraux de la guerre franco-prussienne dans des territoires lointains. Certains feront l'objet de prochains messages sur ce blog. Thème à suivre.

 

Liens bibliographiques :

Un récit de l'affaire sous la forme d'une vidéo : L'affaire Codé

Jahan (Sébastien), « Gilbert Pago, L’insurrection de Martinique (1870-1871) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique.

Pago (Gilbert), Insurrection de Martinique, 1870-1871. Editions Syllepse, Paris, 2011.

Pago (Gilbert), Lumina Sophie dite « Surprise », 1848-1879, insurgée et bagnarde. Ibis Rouge éditions, Matoury, Guyane 2008.