Bettannier, les morts de 1870Bilan de la guerre de 1870 : 139 000 morts, 143 000 blessés côté français, 45 000 morts et 90 000 blessés côté allemand (source : François Roth, p.509+510). "Pour aucun des deux pays, les pertes humaines n'ont revêtu un caractère dramatique [...] Les forces vives des deux pays n'ont pas été vraiment atteintes. On est très loin de l'effroyable saignée de la Première guerre mondiale" souligne l'historien français. Rien à redire à ce regard comptable. L'évaluation peut être toutefois relativisée, sachant que les deux conflits n'ont pas la même durée. Ramené à la mortalité par jour et dans une perspective qui ne mesure plus l'hécatombe pour une génération mais la capacité de destruction déployée, les chiffres peuvent signifier autre chose : 725 morts/jours de guerre en 1870-1871 pour 895 en 1914-1918. Un écart encore conséquent (+ 20% pour la Grande guerre), mais moins impressionnant ainsi présenté. En l'occurrence, tout est affaire de perspective. La guerre est toujours un désastre humain.

Et toutes ces victimes se valent. Ce sont des hommes et des femmes, des êtres humains brutalement retirés du monde de façon injustement prématurée dans la mesure où ils ont rarement choisi d'être au mauvais endroit au mauvais moment, où ils n'ont jamais voulu la guerre qui les a emportés alors qu'ils avaient encore tant à donner. Et nul ne saura jamais ce que chacun aurait offert au monde si la guerre leur avait "prêté vie" plus longtemps. Sauf, peut-être, pour quelques cas qui nous permettent de mesurer - un tant soit peu - la perte collective.

1870 a emporté quelques talents déjà éclos et qui n'ont pas pu confirmer les espoirs placés en eux. Peut-être à tort ; mais sans doute pas... Théophile Gautier en était convaincu : "L’art a largement payé sa dette à la patrie dans cette guerre funeste. Ses plus chers enfants sont tombés à la fleur de l’âge, pleins d’audace, de génie et de feu, et l’avenir de la peinture en est peut-être compromis pour longtemps." (Tableaux du siège, 1871, p. 205).

Court florilège :

Giraud, Victor par Reutlinger (Charles)Victor Giraud (1840-1871) : né à Paris, fils du peintre Pierre François Eugène Giraud. Il expose son premier tableau au salon de 1863. Chaque année jusqu'à sa mort, il présente une oeuvre dont deux lui confèrent une médaille en 1867 et 1868 : Un Marchand d'esclaves et Le retour du mari.C'est le froid qui l'a tué à la suite des gardes assurées comme Garde national sur les remparts de Paris. La maladie (pneumonie) l'emporte le 20 février 1871, un mois à peine après la capitulation de Paris. Théophile Gautier qui l'a connu enfant et a suivi sa carrière se désole de cette perte : "La nature l’avait richement doué [...] à trente ans, il a eu le temps de montrer ce qu’il valait et de faire regretter l’artiste autant que l’homme. [...]"(Ibid, p.203)

"Le pauvre artiste dans ses nuits de souffrance, quand le délire de la fièvre commençait à troubler sa pensée, murmurait : « Est-il heureux, Regnault ! au moins il a été tué par une balle, lui ! » C’est une noble jalousie de mourant, qu’on ne peut qu’admirer, mais la mort a ses préférés à qui elle donne pour couronne funéraire une couronne de laurier." (T. Gautier, Ibid). Giraud avait fait le portrait de son ami, tombé à Buzenval quelques semaines auraparant.

Regnault peint par Victor Giraud

Henri Regnault (1843-1871) : Elève de Cabanel, il obtient le prix de Rome en 1866 pour son oeuvre Thétis apportant à Achille les armes forgées par Vulcain. Son Général Prim et sa magnifique Salomé sont remarqués au Salon de 1870. Théophile Gautier fait l'éloge de ces oeuvres. Orientaliste, Regnault s'était installé avec son ami Clairin à Tanger (décembre 1869). Il y réalise Exécution sans jugement sous les rois Maures de Grenade, sa dernière oeuvre maîtresse. La guerre déclarée, il rallie une unité de franc-tireurs et rentre à Paris où il est bientôt versé dans une unité de marche de la Garde nationale. Le 19 janvier 1871, il est tué lors de la bataille de Buzenval. Peintre lui aussi, Pierre Le Millier est blessé dans le parc du Bois-préau. Quelques jours plus tard, il succombe à ses blessures. Le sculpteur Joseph Carlier est également blessé. Il échappe de justesse à la perte de son bras. La sculpture ne le perd pas. Elle a toutefois payé son tribut avec Joseph Cuvelier.

Cuvelier, joueur de polo

Joseph Cuvelier (1833-1870) : ses joueurs de polo rappellent les jockeys de Degas dont il est l'ami. Il expose au Salon de 1868 à 1870. Pendant la guerre, il s'engage aux Tirailleurs de la Seine où il cotoie les peintres Berne-Bellecour, Leloir, Leroux, Jacquemart, Jacquet, Tissot, Vibert... Il est tué le 21 octobre 1870, lors de la bataille de la Malmaison immortalisée par le tableau de Berne-Bellecour ci-dessous. Sa disparition est l'occasion d'une dispute entre Degas et Tissot, le premier reprochant le portrait posthume réalisé par le second : « Vous auriez mieux fait de le ramasser. » aurait-il dit (selon Berthe Morisot dans une lettre qu'elle adresse à sa mère quelques jours plus tard, le 26 octobre). Peintre de genre médaillé en 1864 pour son Narcisse changé en fleur, puis en 1867 et 1868, Georges Vibert est blessé le même jour.

berne-bellecour, les tirailleurs de la seine (et les peintres)

 

Bazille par lui-même

Frédéric Bazille (1841-1870) : déjà évoqué sur ce site dans le message intitulé Bazille, l'artiste qui ne pouvait pas mourir, Bazille était peut-être le plus prometteur des peintres tombés au cours de la guerre franco-prussienne. Au Salon de 1870, La toilette est refusée mais Scène d’été acceptée. Cette reconnaissance annonce un bel avenir à ce compagnon des premiers impressionnistes, quand survient la guerre. Bazille s'empresse de s'engager dans un régiment de zouaves. Edmond Maire et Renoir s'emportent de cette décision qu'ils jugent irresponsables. Indignation prémonitoire ? Le 28 novembre 1870, à Beaune-la-Rolande, dans un mouvement confus de son unité, il est mortellement atteint. 

Le Pippre, SeptimeSeptime Le Pippre (1833-1871) : issu d'une famille de militaires, Le Pippre échoue au coucours d'entrée à Saint-Cyr. Il se tourne alors vers les arts et devient l'élève de Thomas Couture. Portraitiste, produisant des scènes de genre ou des sujets militaires, il fait preuve d'un bon coup de crayon mais n'est pas repéré comme grand peintre en devenir. Dès 1869, d'ailleurs, il s'engage dans la Garde nationale mobile du Calvados. Il participe à la guerre et, bien que fatigué et malade par la campagne, il combat au Mans. Mortellement blessé, il décède dans la souffrance le 2 janvier 1871.

Les Beaux-arts paient un lourd tribut à la guerre. La littérature aussi, même si la disparition de Lautréamont n'est qu'un dégât collatéral.

Isidore Ducasse, LautréamontIsidore Ducasse, Lautréamont (1846-1870) : l'auteur de Maldoror s'éteint dans des conditions mal identifiées à Paris le 24 novembre 1871. "Emporté en deux jours par une fièvre maligne" écrit Léon Genonceaux (1890). Maladie infectieuse ? Variole, typhoïde, phtisie ? L'absence d'informations concernant son décès ne permet pas d'en savoir plus. Dans le contexte du siège de Paris, au moment où les décès dans la capitale se comptent par milliers, il n'est pas usurpé de dire que le jeune écrivain est mort victime de la guerre. La maladie l'aurait peut-être emporté dans un contexte de paix, mais il est bien certain que l'isolement du jeune homme, la difficulté de se bien nourrir combinée au froid de l'hiver ne lui ont pas laissé beaucoup de chance de s'en sortir. Une perte irremplaçable pour la littérature française.

Les Allemands furent moins touchés. Leurs artistes ne furent pas pour autant épargnés. Au moins un peintre peut être cité.

Feodor Dietz (1813-1870) mort à Gray (18 nov)Feodor Dietz (1813-1870) : spécialiste de peinture militaire et professeur de peinture à l'Académie des Beaux-arts de Karlsruhe, Dietz n'est plus un espoir de la peinture allemande au moment où éclate la guerre avec la France. Il s'est illustré avec des oeuvres comme Attaque des hussards à la bataille de la Bérézina ou La brigade Baden à Molodechno. Malgré ses 57 ans, il décide de suivre les armées allemandes en 1870 en tant que membre de l'union des secours de Karlsruhe. Au-delà de toute raison patriotique ou humanitaire, voulait-il voir cette guerre pour mieux en témoigner par son pinceau ? La crise cardiaque qui l'emporte le 18 décembre 1870 près d'Arc-lès-Gray (Haute-Saône) ne lui en laisse pas l'opportunité. Son heure était-elle venue et serait-il mort de la même manière s'il était resté au Wurtemberg ? Peut-être. Gageons toutefois que suivre une armée en campagne dans les rigueurs de l'hiver ont réduit ses chances de prolonger son existence.

Deux grands artistes français, a contrario, ont survécu aux souffrances que la guerre et les conséquences qu'elle a pu avoir sur leur santé. Il n'est pas pour autant choquant de les considérer eux aussi comme victimes du conflit.

 Courbet autoportraitGustave Courbet (1819-1877) : mort en exil (en Suisse) six ans après la fin de la guerre, Courbet n'est pas une victime directe de celle-ci. Ce n'est pas faute de s'y être résolument engagé et, au-delà d'elle-même, de s'être impliqué dans son prolongement que fut la Commune. Ce moment fort et chargé de sa vie l'a marqué, pour ne pas dire brisé. Emprisonné après la chute de la Commune, accusé de la destruction de la colonne Vendome, condamné lourdement à en payer la restauration, il ne s'est jamais remis de cette affaire et, s'il a laissé quelques tableaux réalisés après le conflit comme son Autoportrait à Sainte Pélagie, ceux-ci sont de moindre importance artistique que ceux d'avant 1870. A 52-58 ans, Courbet était encore en âge de produire de grandes oeuvres. Il n'en a pas été vraiment capable.

Carpeaux, autoportraitJean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) : sa disparition à 48 ans (le 12 octobre 1875) ne doit rien à la guerre de 1870. C'est un cancer de la vessie qui eut raison de lui. Il ne s'est pourtant jamais, lui aussi, remis de l'Année terrible et de la chute de l'Empereur au service duquel il travaillait. L'effondrement du régime tarit les commandes ; ses problèmes de couples n'arrangèrent rien, ni sur le plan financier ni sur celui de sa santé. Faute d'aptitudes au service, il passa la guerre à travailler pour l'ambulance de sa belle-mère, la vicomtesse de Montfort. La guerre et la Commune furent l'occasion pour lui de réaliser quelques peintures à chaud. Comme Courbet, mais au service de causes opposées, on peut dire que 1870 marqua la fin de sa carrière.

Coinchon (Albert), aux morts du 4 décembre

Albert Coinchon (1845-1871) : fils de Jacques Antoine Théodore, lui-même artiste, architecte décorateur, dessinateur, artiste peintre, Albert Coinchon avait déjà exposé au Salon de Paris en 1868-70. Il trouva lui aussi la mort lors de la bataille de Buzenval, le 19 janvier 1871. Ironie du sort ? Il venait de réaliser un hommage Aux morts du 4 décembre (ci-contre). [mise à jour, 14/02/2017]

Dans le discours qu'il prononce le 2 juillet 1872 pour la remise des médailles aux artistes du premier Salon des Beaux-arts tenu après la guerre, Jules Simon (alors ministre de l'instruction et des Beaux-arts) rappelle les noms des artistes tombés pour la Patrie pendant l'Année terrible. S'il oublie Bazille (oubli sur lequel je reviendrai dans un prochain article), il cite Regnault, Cuvelier et Coinchon répertoriés ci-dessus. Son témoignage nous permet d'ajouter encore à la triste liste : Charles Durand (tué à Sedan), (Victor) Vincelet, un certain Richard, et Jules Klagmann (fils du sculpteur Jean-Baptiste Klagmann) que le ministre pensait promis à célébrité. Le catalogue de l'exposition nous apprend aussi la disparition de Gustave Lambert.

 

Gustave LambertGustave Lambert (1824-1871) : Hydrographe et navigateur, Lambert passe une partie de sa vie à explorer le pôle Nord et arpenter le détroit de Bering à la recherche d'une voie de passage. Malgré le soutien de l'Empereur Napoléon III, il peine à réunir les fonds pour financer le "projet Boréal" qui doit le mener en bateau jusqu'au pôle nord. Il a 47 ans quand la guerre de 1870 éclate, âge respectable qui ne l'empêche pas pour autant de s'enrôler dans la garde nationale et d'y exposer sa vie. Il est blessé à Buzenval et décède huit jours plus tard (le 27 janvier 1871) des suites de ses blessures. [Mise à jour, 18 février 2017]

 

[Mise à jour du 4 avril 2017]

Monument à Regnault école des Beaux-arts

En 1876, l'Ecole des Beaux-Arts de Paris inaugura un monument à la mémoire de Regnault. Les noms des autres élèves morts au combat y furent inscrits. Outre ceux de Regnault et Coinchon déjà évoqués ci-dessus, y figurent ceux du peintre Chauvet tué à Montretout, des sculpteurs Seilhade tué à Chateaudun, Reboursier à Villarceau et Anceaux tué à Morée, ainsi que six jeunes architectes : Stamm mort à Strasbourg, Malherbe tombé à Rueil, Friese tué à Cachan, Breton et Jacquemin tués à Montretout, Panza à Messigny.

médaille de 1887 par C. DegeorgeEn 1887, une médaille reprenant tous ces noms fut créée par Charles Degeorge. Celui de Bazille n'y figure pas. Pas plus que dans le discours prononcé par Jules Simon lors de la remise des médailles attribuées à l'occasion du Salon de 1872, sa mémoire n'est évoquée par William Henry Waddington son successeur en 1876-1877. Ce n'est pas faute pour ce dernier de faire l'éloge de ceux qui ont su sacrifier leur vie au service de la Patrie. Pour la remise des médailles du salon de 1876, il exalte une nouvelle tradition qui s'impose aux jeunes générations : "Au milieu des deuils de la patrie, un nouvel ordre de traditions est venu s’ajouter à celles qui vous ont été léguées par vos devanciers : je veux parler des traditions de courage, d’abnégation, de patriotisme, qui ont été fondées sur les champs de bataille et que plusieurs de vos camarades, en mourant les armes à la main, ont scellées de leur sang."

 

 

 

PS : ce petit recensement n'a pas de prétention à l'exhaustivité. Il manque sans doute des noms, de peintres ou sculpteurs, d'écrivains ? de comédiens aussi, de musiciens... Si vous connaissez un exemple qui mériterait d'être cité, n'hésitez pas à m'en faire part, par mail ou sous forme de commentaire ci-dessous. Merci d'avance pour cette participation.

 

 

Sources :

Wikipédia : les articles relatifs à chacune des personnalités évoquées.

Diesbach Belleroche (Benoit de) : généalogie de la famille Coinchon, 2013

Gautier (Théophile), Tableaux du siège, Charpentier et Cie, 1871.

Lefrère (Jean-Jacques), Lautréamont, Flammarion, 2008.

Bajou (Valérie), Frédéric Bazille, 1841-1870, Edisud, 1993.

Rouart (Denis), Correspondance de Berthe Morisot avec sa famille et ses amis..., McGraw-Hill Book Company, 1950.

indexLecaillon (Jean-François), Les peintres français et la guerre de 1870, Giovanangeli, 2016.