Portrait de Georges Rivière par Renoir (1877)Présentant Le bal du Moulin de la Galette de Renoir et Café-concert aux Ambassadeurs de Degas, le critique d'art Georges Rivière écrivait :

« M. Renoir a le droit d’être fier de son bal. Jamais il n’a été mieux inspiré ; c’est une page d’histoire, un moment précieux de la vie parisienne, d’une exactitude rigoureuse. Personne avant lui n’avait songé à noter quelque fait de la vie quotidienne dans une toile d’une aussi grande dimension. […] C’est un tableau historique. Monsieur Renoir et ses amis ont compris que la peinture historique n’était pas l’illustration plus ou moins drolatique des contes du passé. […] Que ceux qui veulent faire de la peinture historique fassent l’histoire de leur époque, au lieu de secouer la poussière des siècles passés. Que nous importent les rois d’opérette affublés d’une robe bleue ou jaune, portant un sceptre à la main et une couronne sur la tête ! Lorsque pour la centième fois, on vous montrera Saint-Louis rendant la justice sous un chêne, en serons-nous beaucoup plus avancés ? Quels documents les artistes qui se livrent à de pareilles élucubrations apportent-ils aux siècles futurs pour l’histoire de notre époque ? […] Ce que M. Degas hait le plus c’est (…) la substitution du rêve à la vie. […] Il est observateur ; il ne cherche jamais l’exagération ; l’effet est toujours obtenu par la nature elle-même, sans charge. C’est ce qui fait de lui l’historien le plus précieux des scènes qu’il nous montre. »

"L’impressionniste", Journal d’art, n°1, jeudi 6 avril 1877.

Degas Café-concert aux Ambassadeurs (1876-77)Monsieur Rivière est bien sévère. L’artiste peut peindre une tête couronnée ou des gladiateurs dans l’arène sans démériter sur le plan esthétique. Mais entendons bien ce que voulait signifier l'ami de Renoir : pour lui, faire œuvre de tableau historique relève de la mise en scène de son temps et non d’un autre. Une part importante de ce qui oppose les académiques et les « nouveaux peintres » en 1877 est contenu dans cette observation et, pour partie, la mémoire des années 1870 portée ou non par les peintres peut s’expliquer par ce point. D’un côté, les officiels comme Édouard Detaille, Alphonse De Neuville ou Charles Castellani qui font histoire du passé proche en mettant en scène des épisodes de la guerre franco-prussienne, de l’autre ceux comme Manet, Renoir et Degas qui se font historiens du temps présent en représentant les rues de Paris pavoisées, les guinguettes, les salles de spectacle ou les gares parisiennes. Au-delà des différences techniques qui divisaient les deux courants, apparaît ici une des raisons pour laquelle les « nouveaux peintres » ne firent pas mémoire de la guerre franco-prussienne dont ils eurent pourtant à souffrir. Pour faire histoire au sens définis par leur admirateur, ils ne pouvaient peindre que l’après 1870, la France de la reconstruction telle qu’elle se présentait. Et ils s’y prêtèrent d’autant plus que leurs convictions républicaines et amitiés pour Gambetta les incitaient à promouvoir une revanche par les arts et la culture plutôt que par les armes.

Monet, La gare Saint-Lazare

 

Post-scriptum [03/10/2016, 17h]

Le 19 juin 1879, Edmond Renoir écrit à Bergerat pour lui expliquer l'art de son frère. Extrait : "Aussi son oeuvre a-t-elle, en dehors de sa valeur artistique, tout le charme sui generis d'un tableau fidèle de la vie moderne. Ce qu'il a peint, nous le voyons tous les jours ; c'estnotre existence propre qu'il a enregistrée dans des pages qui resteront à coup sûr parmi les plus vivantes et les plus harmonieuses de l'époque." in "La Vie moderne", n°11. Où Edmond Renoir dit la même chose que Georges Rivière : les impressionnistes sont des peintres d'histoire dans la mesure où ils se font témoins de leur époque. Les regarder comme tels n'autorise-t-il pas à s'interroger sur ce qu'ils nous révèlent de cette époque ? Et s'ils avaient conscience d'être les traducteurs en images de leur temps, ne peut-on légitimement se poser la question de savoir ce qu'ils voulaient nous en dire ? Seulement représenter ?

Pour illustrer son propos, Edmond Renoir renvoie à Acrobates du cirque Fernando (1879)

Renoir, Acrobates au cirque Fernando (1879)

 

Références pour complément :

Les peintres français et la guerre de 1870

Les impressionnistes et les ruines de Paris, 1873-1881.

Mémoires picturales de 1870 et opinion publique en France avant 1914. Article à paraître.