Manet, Oloron-sainte-Marie 1871Notes de lecture du jour. Rien de nouveau sur Manet. Juste quelques extraits du livre d'Eric Darragon qui viennent compléter "Les messages subliminaux de Manet", p.150-158 in Les peintres français et la guerre de 1870.

NB : c'est moi qui souligne dans le texte.

p. 207 : […] l’art de Manet : un mélange de passion et de froide analyse qui le pousse à voir de ses yeux le plus d’éléments possibles. Mais voir pour mesurer la probabilité et l’étendue finalement du désastre (celui de 1870, NDLR) et non pour transcrire ou décrire de manière immédiate. L’épreuve le révèle entièrement et on peut dire également que le drame a révélé son art. L’objet de sa peinture qu’il a vu en péril et qui existe dès l’origine va se dévoiler plus complètement encore. Le sentiment d’unité que l’on peut ressentir dans l’œuvre de Manet s’explique en particulier par tout ce qu’on peut observer pendant les quelques mois où le peintre (…) prend conscience et presque au jour le jour d’un événement considérable dont sa peinture interprète les données les plus secrètes comme les plus violentes. Dès qu’il le peut, en février 1871, il rejoint Oloron-Sainte-Marie et peint le balcon de la maison où sa famille avait trouvé refuge (voir tableau ci-dessus) : il ne peint pas seulement la « vue superbe » que mentionne son épouse mais le désœuvrement d’une sorte de touriste en manteau, presque l’inverse du célèbre Balcon. Plus tard, à Arcachon où il loue une villa avec vue sur le bassin, il représente de manière plus accusée encore un sentiment d’attente et d’inaction (celle de l'assiégé dans Paris). La mer est lointaine et ses paysages traduisent une sorte d’émiettement du sentiment puissant qu’il trouve d’ordinaire à exprimer.

Manet, intérieur à Arcachon, 1871

Intérieur à Arcachon (1871)

Il a vu à Bordeaux l’intensité des affrontements à l’Assemblée, il en a retiré un sentiment d’accablement. A son ami Bracquemond, il exprime sans détour son désarroi qui est renforcé par l’inquiétude financière : « cette sacrée guerre m’a ruiné pour quelques années ». Le port de Bordeaux ne dit rien de tout cela ; la toile est conçue pourtant comme une réponse au sentiment de la défaite et Manet voulut la donner à Gambetta qui, selon Proust, « s’extasiait devant ce tableau qui lui rappelait les dernières heures de la défense ».

Manet, le port de Bordeaux, 1871

Le port de Bordeaux (1871)

"A Paris, l’insurrection du 18 mars vient relancer ses inquiétudes ; il voit aussitôt les conséquences néfastes pour l’idée républicaine définie par lui comme « le seul gouvernement des honnêtes gens, des gens tranquilles, intelligents » ; au cœur de ses analyses, il y a toujours son avenir ou plutôt l’avenir de la peinture : « comme toutes ces sanglantes farces sont favorables à l’art ! » Il est de retour dès la fin de la semaine sanglante du 22 au28 mai ; peut-être même est-il arrivé dans les derniers jours de la répression. […] Il rentre le plus tôt possible pour veiller sur ses biens mais le besoin d’être présent et de vivre les moments les plus dramatiques de la guerre civile ne doit pas être sous-estimé. […] Au cours des semaines de juin et de juillet, ne disposant plus de son atelier de la rue Guyot endommagé par les combats, l’artiste enregistre l’expérience qui le conduira à composer deux lithographies, La barricade et Guerre civile […] et c’est une vérité brutale qui semble sortir de son Exécution de Maximilien. L’histoire politique et l’histoire esthétique se rejoignent pour exprimer un sentiment plus universel qui est encore une dimension de la modernité. L’heure est peu propice à la réalisation de tableaux ; Manet suit les séances de l’Assemblée de Versailles à la fois en tant que républicain partisan de Gambetta et en tant que peintre rêvant d’un sujet marquant son engagement ; il renoncera à donner l’image du député à la tribune subissant l’assaut des conservateurs mais le projet reste présent dans son esprit parmi d’autres images qui jalonnent le devenir des idées et des hommes pris dans la bataille politique. Passionné, émotif, violent, Manet subit en fait une épreuve qui l’épuise et lui fait perdre le sens des réalités ; on le voit traiter le pauvre Courbet de lâche pour son attitude humble devant le conseil de guerre. Il est donc assez surprenant de considérer dans la perspective des derniers mois La partie de croquet (cliquez sur le tableau ci-dessous) (…) sur la pelouse du casino de Boulogne où il est parti se reposer en août ; le jeu de société devant la mer prend toute sa dimension : à la fois distraction et recomposition de l’expérience sociale, il semble relancer l’enjeu du plein air.

Manet, la partie de croquet 1871La peinture retrouve son pouvoir d’analyse et d’invention ; sans la distance et l’intelligence qu’elle permet, on se dit que Manet par son tempérament aurait bien pu devenir le jouet ou la proie des événements. Un document publié plus tard en mars 1880 vient rappeler l’attention avec laquelle le peintre suivait l’actualité des procès politiques. Le 28 novembre 1871, en compagnie des peintres Henry Dupray et Emile Bayard, du journaliste Charles Flor, il assista au camp de Satory à l’exécution de Louis-Nathaniel Rossel, délégué à la guerre de la Commune. Ce détail est une indication supplémentaire pour apprécier à sa juste mesure la portée de l’élaboration formelle du lavis rehaussé d’aquarelle intitulé La Barricade. Lors de cette exécution on fusilla également un simple soldat du nom de Bourgeois ; il est facile d’imaginer les sentiments du peintre du Fifre qui vient de peindre une partie de croquet.

En février 1872, on trouve le nom de Manet parmi les artistes qui s’engagent à donner une de leurs œuvres pour la libération du territoire. Cette souscription va connaître un grand succès avec plus de cinq cents signatures, mais on remarque que Manet, en compagnie de peintres amis comme Edmond André, du Paty, Dupray, Hirsch, Stevens fait partie de la première liste en date du 4 février. Patriotisme donc partagé avec beaucoup mais aussi sentiment d’horreur pour la répression dont il voulut témoigner avec courage."

 Source : Eric Darragon, Manet, Paris, Citadelles, 1991.

Où l'on apprend également que Eugène Pertuiset avait inventé une balle explosive deux ans avant la guerre, en 1868. Je cite :

p.338: "Pertuiset ne représente pas seulement un de ces héros de l’expansion coloniale dont la mission cynégétique semblait correspondre à celle de la civilisation ; il était aussi un inventeur et un expérimentateur dans la mesure où ses balles explosives furent au centre d’un débat : il avait voulu les faire adopter par l’armée et un mouvement de protestation parvint à les faire proscrire. Théodore de Banville s’en fit notamment l’écho dans son poème « la balle explosive » publié dans Le charivari le 23 juin 1868. Ceci n’empêcha pas, pendant la guerre de 1870, une polémique entre les belligérants sur la question des effets explosifs entraînés par les caractéristiques du fameux fusil chassepot. En 1881, Pertuiset est avant tout un chasseur élégant à la réputation confirmée dans le monde des sportmen. Il incarne la force et le sang-froid de celui qui possède une suprématie technique décisive. Il est le contraire du personnage de Tartarin qui lui doit une part de sa célébrité et pourtant lui aussi, grâce à Manet, fait rire comme si cet Hercule des temps modernes, étrange chevalier en tenue de chasseur badois, renvoyait une image grotesque. L’excès de réalité et peut-être l’excès des valeurs contemporaines les moins susceptibles d’analyse aboutissaient  à ce résultat."

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NB : toujours d'après Darragon, le lion du tableau aurait pu s'inspirer de celui créé par Bartholdi deux ans auparavant pour honorer Denfer-Rochereau à Belfort. (voir Les peintres français et la guerre de 1870, p.157).