Bonheur, L'aigle blessé (1870)En 1870, Rosa Bonheur réalise plusieurs tableaux d’animaux sauvages parmi lesquels Daims à Fontainebleau, Sangliers sous la neige et surtout L’aigle blessé. Pour un peintre animalier, ces sujets ne sont pas en soi une surprise. Dans le contexte de l’année terrible, L’aigle blessé interpelle pourtant. L’animal n’est-il pas la figure emblématique des empires ?

 

 Son image ne fait-elle pas écho aux armoiries impériales, celle de Napoléon III mais aussi du roi de Prusse ou de l’empereur d’Autriche ? Prendre comme sujet cet animal et le montrer « blessé » est-il le fruit du hasard ?France_armoiries-second_empire

 

estampe N3 et Victor Emmanuel III allant à la chasse à l'aigle (autrichien)

 

 

 

 

Napoléon III et Victor-Emmanuel III chassent l'aigle autrichien

Dans le bestiaire de Rosa Bonheur, l’aigle n’est pas un animal habituel. Vaches, porcs, chevaux, chiens et autres animaux domestiques ou de ferme lui servent principalement de modèles et animent ses toiles. Ce n’est qu’après 1870 que les animaux sauvages, les fauves tout particulièrement, s’imposent sous son pinceau. Rosa Bonheur elle-même attribue au conflit franco-prussien la cause de ce changement : « « Je m’occupai alors de grands félins. C’est à l’influence de nos désastres que j’attribue l’idée d’abandonner les pacifiques animaux dont je m’étais occupée jusqu’alors ». Sur la foi de tels propos, Marie Borin assure que la guerre a changé radicalement la façon de travailler de l’artiste. Dans ce cadre, toutefois, les oiseaux restent rares en tant que sujet (un coq en bronze par ci, un pigeon par là...), sauvages plus encore. Doctorante vétérinaire Léa Rebsamen note par ailleurs « qu’il s’agit de l’une des rares toiles représentant un animal blessé. L’oiseau représenté uniquement sur un fond de ciel bleu, semble touché en plein vol à l’une de ses ailes qu’il replie contre son corps, l’autre étant dépliée. » Alors ? Quelle inspiration préside à la création de L’aigle blessé ? L’œuvre ne fait-elle pas allusion aux événements de l’été, aux défaites françaises aux frontières de l’est et à la chute de l’Empire ?

Wikipedia (version anglaise) valide cette interpretation : « The painting by Rosa Bonheur of a wounded eagle in mid-air (c. 1870) is not generally referred to the original Greek fable and no arrow is shown there. Instead, it is the eagle's political symbolism on which critics comment, interpreting the work as referring both to the defeat of Napoleon III in the Franco-Prussian war and to the injury to the Prussian state of its aggression. Nevertheless, the theme of harm brought by its own agency is available as an alternative reading. »

Doré l'aigle noir de Prusse

Daumier, La France Prométhée et l'aigle Vautour 1870Récurrent, le thème présent chez de nombreux artistes comme Gustave Doré ou Daumier renforce l’hypothèse. Rosa Bonheur ne peut avoir ignoré la thématique.

 

 

Il est tentant de se rallier à l’influence de la guerre sur Rosa Bonheur. L’idée conforte celle développée dans Les peintres français et la guerre de 1870 selon laquelle beaucoup d’artistes (et pas seulement les peintres militaires ou d’histoire) ont été assez affectés par les désastres nationaux pour traduire leurs sentiments et souvenirs sur leurs toiles.

Une remarque de Marie Borin invite toutefois à la prudence. Très meurtrie par la défaite, R. Bonheur se serait montrée incapable d’œuvrer pendant la guerre. Son engagement et ses activités dans le contexte du conflit vont dans le même sens : exercices militaires, volonté de prendre la direction d’une unité pour marcher à l’ennemi, accueil des paysans au château de By et distribution quotidienne de soupes, protection de ses modèles (ses animaux) menacés par les réquisitions allemandes ou la convoitise d’une population confrontée aux pénuries, voire l’amertume d’une femme qui dit ne pas pouvoir « plus digérer cette république de carton-pâte que celle de 1848. J’ai maintenant le discernement qui vient avec l’âge, accompagné de son indépendance honnête et franche »…, tout se conjugue contre l’idée d’une artiste occupée à peindre un aigle blessé, figure de l’empire déchu.

Alors ? Simple hasard ?

Toute la question repose en fait sur le moment où le tableau a été réalisé. Il est daté de 1870, mais – pour ce qui me concerne – sans certitude ni précision sur la période de l’année. Fut-il créé avant ou après le 4 septembre ? Selon la réponse, les conclusions diffèrent forcément : œuvre prémonitoire, simple expression d’un espoir de victoire facile contre l’aigle prussien blessé avant l’heure ou traduction picturale des événements qui bouleversent l’artiste entrent ainsi en concurrence.

Le recours au « principe de précaution » invite à privilégier la thèse du hasard, attitude confortée par les scènes d’animaux sauvages comme les sangliers ou les daims de la forêt de Fontainebleau eux-mêmes peints en 1870 mais sur une inspiration de saison qui, pour les premiers, peut se situer en janvier/février comme en novembre/décembre. La tension de la fin de l’empire, les bruits de guerre qui apparaissent dès le milieu de l’année, l’amertume d’une Rosa Bonheur doutant de la république elle-même, l’expérience dont elle se prévaut sont autant d’éléments qui plaident en ce sens.

Rosa_Bonheur_Sangliers dans la neige 1870

Sangliers sous la neige (1870)

Penser que la guerre s’est traduite chez les peintres y compris ceux qui ne sont pas peintres d’histoire est légitime et se trouve conforté par de nombreux exemples – cf. le douanier Rousseau et Manet – une thèse qui ne saurait interpréter toute œuvre dans cette optique… jusqu’à preuve du contraire dont nous ne disposons pas pour l’heure.

Références bibliographiques

Borin Marie (2011), Rosa Bonheur : une artiste à l'aube du féminisme, éditions Pygmalion, Paris, 2011.

Rebsamen Léa, Rosa Bonheur, artiste animalière au XIXe siècle, Thèse de doctorat vétérinaire, faculté de médecine de Créteil, 17 octobre 2013.